La conception techno-économique du temps

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Dans ce livre Eugenio Correa propose une interprétation philosophique de l'idée du temps. D'abord, il s'interroge sur l'existence du temps et ses différentes notions historiques. Il nous fait voir le rapport du temps à la nature et à la création. De même il aborde le lien entre le temps, l'argent et l'homme. Enfin, l'auteur cherche à nous mettre en alerte contre les dérapages du temps technique et il insiste sur les limitations de l'actuelle conception techno-économique du temps.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358802
Nombre de pages : 208
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LA CONCEPTION TECHNO-ÉCONOMIQUE DU TEMPS Eugenio Correa
Si nous nous arrêtons sur le caractère technique du temps,
où l’empire du présent advient dans sa circularité et d’où nous
ne pouvons échapper, alors ce qui est en jeu est un problème de
normalisation, de règles, de dessins et de domination de l’humain.
Ce qui est propre à l’homme – sa demeure – se dessine et se
norme d’une manière présente qui nous guette et qui nous fatigue.
C’est cela « l’éco-nomie » comprise de manière technique. Nous LA CONCEPTION
sommes toujours confrontés à cette économie depuis notre
horizon vital. C’est l’origine de toutes les formes d’exploitation TECHNO-ÉCONOMIQUE de l’homme par l’homme ; des loups contre des loups. Pour cette
raison, l’empire de l’économie nancière et son vorace instinct de
tout engloutir : des pays tomberont mais jamais une banque ne DU TEMPS
tombera !
Cet excellent ouvrage, en fait, nous laisse complètement abasourdis
dans ce qui nous arrive et nous permet de voir d’une autre
manière l’idéologie dans laquelle nous habitons. Il nous montre,
parfois timidement, une simple lumière par où sortir de siècles
d’enfermement. Cette lumière serait un temps qui n’existe plus,
ni ne veut être « circulaire ».
Ricardo Espinoza Lolas
Eugenio Correa Poblete est ingénieur commercial, audit comptable,
titulaire d’un bac en sciences économiques, d’une licence en Economie
et d’un doctorat en Philosophie à l’université du Chili avec mention en
Métaphysique. Avec une large expérience en tant qu’homme d’affaires,
il est aujourd’hui Président du Directoire d’Asfaltos Chilenos S.A.,
société dont il est actionnaire majoritaire. Dans cette vaste trajectoire
il a créé, géré et dirigé plusieurs entreprises.
Il a été académicien de la faculté d’Economie de l’université du Chili,
de même il a été associé créateur et ex président de l’Association
d’anciens élèves de la faculté d’Economie de l’université du Chili
(ICU) ; créateur associé et ancien directeur de la corporation
ProAide de l’Institut national Jose Miguel Carrera. Il a aussi créé et il a
été Président de l’Institut de Systèmes Complexes de Valparaiso et de
la Corporation Pour la Vida Buena.
LA PHILOSOPHIE EN COMMU N
Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren
ISBN : 978-2-343-02907-8
20 €
f
LA CONCEPTION
Eugenio Correa
TECHNO-ÉCONOMIQUE DU TEMPS








La conception techno-économique du temps La Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée,
l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un
individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les
querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément
supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage
du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y
soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à
l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient
contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les
enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la
falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des
sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de
leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la
philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité
jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le
débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les
philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des
institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de
Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de
cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en
commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce
qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la
dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions

Ewerton RIBEIRO, La théorie pragmatique de l’action, 2014.
Fabrice AUDIE, Spinoza. Problèmes de l’idée vraie, 2014.
Jean PERISSON, Une vie de héraut, Un chef d’orchestre dans le
siècle, 2014.
Rosemarie FERENCZI, Kafka. Subjectivité, histoire et structures,
2014.
María Beatriz GRECO, Une autorité émancipatrice, Un parcours de
la pensée de l’égalité chez Jacques Rancière, 2014.
Auguste EYENE ESSONO, Le mythe, l’écriture et la technique, 2014.
Michaela FIŠEROVÁ, Partager le visible, Repenser Foucault, 2013.
Marc LE NY, Hannah Arendt ; le temps politiques des hommes, 2013.
Eugenio Correa





La conception techno-économique du temps




Traduit de l’espagnol par Pascale Henry
et Patricio Landaeta Mardones



























Titre original : La concepción tecno-económica del tiempo
© Eugenio Correa Poblete, 2012.
© Editorial Midas, 2012.
Edité par Juan Ignacio Arias Krause













© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02907-8
EAN : 9782343029078
SOMMAIRE
Prologue
Le problème de la circularité du temps........................................ 9
Première partie
Temps, valeur et économie ........................................................ 21
Seconde partie
Temps et subjectivité ............................................................... 105
Troisième partie
Temps et temporellité impropre .............................................. 139
Conclusion ............................................................................... 183
Bibliographie ........................................................................... 197

7
PROLOGUE
LE PROBLÈME DE LA CIRCULARITÉ DU TEMPS
1par Ricardo Espinoza Lolas

« Le temps digère [pacati] tous
les êtres dans le grand Atman,
celui pour qui le temps est digéré,
2celui-là connaît le Veda ».

« Le temps absolu, vrai et
mathématique sans relation à rien
d’extérieur, coule uniformément, et
s’appelle durée. Le temps relatif,
apparent et vulgaire, est cette
mesure sensible et externe de

1 Ricardo Espinoza Lolas est Docteur en Philosophie de l’Université autonome de
Madrid et Professeur d’Histoire de Philosophie Contemporaine de l’Université
eCatholique Pontificale de Valparaiso. Il est Directeur du 3 cycle de Philosophie. Il est
membre et professeur de la Fondation Xavier Zubiri de Madrid. Il a gagné deux
projets Fondecyt sur Zubiri comme chercheur responsable (projets de 3 ans chacun) :
« El problema del tiempo en Zubiri » (Projet Nº 1060475) et « Realidad y cuerpo en
Zubiri » (Projet Nº 1110507). Il a écrit trois livres : Realidad, ser y tiempo en Zubiri
(Madrid, UAM, 2004), Realidad y tiempo en Zubiri (Grenade, Comares, 2006) et
Zubiri ante Heidegger (Herder, Barcelone, 2008). Il a écrit plus de 23 articles sur
Zubiri dans des revues indexées. E-mail : respinoz@ucv.cl
2 « Maitrayani-Upanisad », La ciencia del brahman. Once Upanisad antiguas, Trotta,
Barcelone, 2000, p. 278.
9
durée quelconque (égale ou
inégale) prise du mouvement,
telles sont les mesures d’heures, de
jours, de mois, etc. dont on se sert
ordinairement à la place du temps
3vrai ».

« Si le temps produit une
certaine désillusion lorsqu’on
philosophe à son sujet, ce n’est pas
précisément de la faute de la
philosophie ; c’est la faute du
temps. Parce que le temps,
vraiment, de tous les éléments de
la réalité, est en fait le moins
4réel ».

Le livre d’Eugenio Correa que vous avez entre les mains est un
livre qui, en ces moments précis, nous est totalement nécessaire et
indispensable ; et même, sachant que tout au plus je peux exagérer,
c’est un livre visionnaire. Qu’y a-t-il tout au long des trois chapitres
de ce livre qui ne nous laisse pas indifférent ? Pourquoi le temps est-il
lié à l’économie ? Pourquoi l’économie est-elle liée à la technique ?
Que se produit-il avec la techno-économie ? Avec la technique ? Avec
l’économie ? Avec le temps ? Avec le mode de vie rendu possible par
la techno-économie ? De quelle manière le temps dans son expression
techno-économique indique-t-il un type d’agression violente contre le
mode de vie propre à l’homme ? Est-il possible de sortir de cette

3 Newton, I., Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Éditions Jacques
Gabay, 1990, p. 8.
4 Zubiri, X., Espacio. Tiempo. Materia, Alianza, Madrid, 1996, p. 329.
10
vision techno-économique du temps ? Est-il possible de vivre dans un
horizon temporel qui ne soit pas techno-économique ? Est-il possible
qu’il y ait un horizon temporel qui soit économique mais qui ne soit
pas technique ? Une économie non technique est-elle possible ?
Comment serait ce type d’économie plus propre et moins violent
envers l’homme ? Comment serait cet autre temps qui permettrait
d’avoir un autre type d’économie ? De nombreuses questions naissent
de cet excellent et déterminant livre ; voyons seulement une des
multiples pistes que suggère le texte d’Eugenio Correa ; à savoir, ce
que nous pouvons dire du temps, d’un certain temps, qui est à la base
du modèle économique actuel. Le temps est l’élément médullaire de
ce livre et nous ne pouvons que voir comment c’est bien une certaine
« structuration circulaire » du temps qui constitue le système
capitaliste extrême dans lequel nous vivons actuellement.
Il est nécessaire de réaliser une brève étude sur la façon dont ce
temps « circulaire » est compris dans le monde grec, car on retrouve
cette conception tout au long de l’histoire de la science comme de
celle de la philosophie et, comme le montre Correa, ce temps est
propre à un modèle d’économie qui domine l’actualité et qui dévore
tout. Ce que nous souhaitons aborder brièvement et qui est connu de
tous, c’est que la conception du temps en Grèce est de type
physicogéométrique (de là sa marque spatiale, car il est pensé à partir d’un
système clos et homogène où le temps s’inscrit comme mesure qui
règle et normalise ce qui est humain) et, dans son essence, cette
conception fait référence à une succession de « maintenant », raison
pour laquelle des auteurs ont dit de ce type de temps qu’il était linéaire
ou descriptif (par exemple Zubiri), car il est un maintenant après un
autre maintenant après un autre maintenant, etc. Mais il s’agit d’une
linéarité qui, dans le fond, consiste à être toujours dans le même, elle
est « circularité » ; on ne sort pas du maintenant, celui-ci est son
centre. Et en cela, le temps relie à une, à la chose même, aussi bien
l’espace (compris comme lieu où est la chose) que le mouvement local
(déplacement du lieu où était la chose). C’est pourquoi on dit que le
temps est une unité de mesure et que, par conséquent, il mesure,
compte, normalise, circonscrit non seulement les choses mais aussi
tout particulièrement l’homme lui-même (il s’agit déjà du temps de la
science ou bien, dit en termes heideggériens, du concept « courant »
du temps, ou encore, comme le dit Derrida, du temps « circulaire »).
11
Et cette idée est présente même à l’époque actuelle dans toutes les
conceptions de mesure du temps, et c’est pour cela qu’elle est à la
base de l’« éco-nomie », parce que dans l’« économie », il est question
de mesure et de calcul, comme nous le verrons plus loin.
Voyons quelques textes (les textes platoniques sont extraits du
Timée et les aristotéliciens de la Physique). La conception du temps
chez Platon est un peu confuse mais simple en même temps, comme
on peut le voir dans un long extrait du Timée, 37 d-38 b. Ce qui y est
dit essentiellement, c’est que le temps est envisagé de manière
cosmique (c’est la marque géométrique, c’est-à-dire spatiale, du temps
circulaire). Et depuis que le cosmos est en devenir, il y a aussi le
temps qui le mesure, l’ajuste et le normalise (c’est la clé pour
comprendre de nombreux mythes grecs). Et ce temps « chronique »
mesure tout au moyen du « nombre » (αριθμος). Il se produit ensuite
une imbrication totale entre mouvement et temps, dans laquelle le
second est celui qui nombre le premier et l’énumère comme
succession de « maintenant ». Partant de cette question, Aristote nous
apporte une définition du temps, maintenant classique, qui se trouve
dans la Physique (le texte est cité dans sa totalité) :
(...) « Comme tout corps en mouvement se meut toujours d’un
point vers un autre point, et que toute grandeur est continue, le
mouvement accompagne la grandeur. Or, c’est parce que la
grandeur est continue que le mouvement est continu comme
elle, et le temps aussi n’est continu que par le mouvement ; car,
selon que le mouvement est grand, autant de son côté le temps
semble toujours avoir la même grandeur que celui-là. Sans
doute l’antériorité et la postériorité se rapportent-elles
primitivement au lieu ; et, dans le lieu, elles se distinguent par
la situation. Mais comme dans la grandeur, il y a également
antériorité et postériorité, il faut qu’il y ait aussi l’une et l’autre
dans le mouvement, d’une manière analogue à ce qu’elles sont
dans la grandeur. Or, dans le temps aussi, il y a antérieur et
postérieur, parce que le temps et le mouvement se suivent
toujours et sont corrélatifs entre eux. Ainsi, l’antériorité et la
postériorité du temps sont dans le mouvement, ce qui est bien
aussi l’être du mouvement en quelque sorte ; mais leur manière
d’être est différente, et ce n’est pas du mouvement à
proprement parler. C’est qu’en effet nous ne connaissons
réellement la durée qu’en déterminant le mouvement et en y
12
distinguant l’antérieur et le postérieur ; et nous n’affirmons
qu’il y a eu du temps d’écoulé, que quand nous avons la
perception de l’antériorité et de la postériorité dans le
mouvement… Lors donc que nous sentons l’instant actuel
comme une unité, et qu’il ne peut nous apparaître ni comme
antérieur ou postérieur dans le mouvement, ni, tout en restant
identique, comme appartenant à quelque chose d’antérieur et
de postérieur, il nous semble qu’il n’y a point eu de temps
d’écoulé parce qu’il n’y a pas eu non plus de mouvement.
Mais, du moment qu’il y a antériorité et postériorité, nous
affirmons qu’il y a du temps. En effet, voici bien ce qu’est le
temps : le nombre du mouvement par rapport à l’antérieur et au
postérieur. » Aristote, Physique, traduit par J. Barthèlemy
Saint-Hilaire, Librairie de Ladrange, Paris, 1862
Nous tenons de là l’essence même de l’idée de temps comme
succession. Le temps fonctionne à partir de cet avant et après qui se
constitue toujours à partir d’un nouvel avant et après, et ainsi, de
manière successive, la continuité du temps s’instaure (sa
« circularité ») et, dans cette continuité qui est toujours liée à un centre
(un avant et un après), on trouve la circularité perpétuelle du temps ; et
de là, il est impossible de sortir (liés à la présence et au présent, à
savoir Être et Temps, et l’essentiel de la pensée de Heidegger,
Anwesenheit und Gegenwart). Le temps devient cyclique dans sa
propre linéarité continue, un maintenant qui se « nourrit » de tout. Cet
avant et après est le maintenant (jetzt) qui est le point (point qui n’est
pas une partie du tout, mais qui est le tout même en lequel il consiste ;
et nous voyons ici la marque physico-géométrique de ce type de
temps : être compris à partir du point comme unité fondamentale) ; ce
point articule la totalité du temps en tant que mesure, empreinte du
mouvement d’un corps dans l’espace. Et nous voyons là que le temps
n’est pas seulement le mouvement comme il semble que Platon le
concevait, mais qu’il est le « nombre » du mouvement. C’est-à-dire
que le temps en tant que tel est mesuré, et une telle mesure est
l’empreinte quantifiée de ce que serait le mouvement, mouvement qui
est comme la translation d’une chose à un lieu différent (voir
219 b 15- b 29). Nous avons là toutes les idées fondamentales du
monde antique qui, unies entre elles, forment la conception grecque
finale du temps. Il ne nous semble pas nécessaire de développer plus
longuement ce thème du temps circulaire dans ce prologue.
13
Reprenant cette question, Derrida dira de façon très intéressante
que, depuis les Grecs jusqu’à maintenant, le temps comme circularité
et l’économie vont de pair (Heidegger pense quelque chose de
similaire à la lumière de la question de la technique), c’est-à-dire que
la conception techno-économique se constitue à partir du temps
circulaire. C’est elle qui est à la base de la société civile qui a instauré
le modèle de cité (et par conséquent de citoyens) qui nous domine
depuis des siècles jusqu’à aujourd’hui ; modèle mercantile où les uns
et les autres s’articulent à travers des marchandises :
« Qu’est-ce que l’économie ? Parmi ses prédicats ou ses
valeurs sémantiques irréductibles, l’économie comporte sans
doute les valeurs de loi (nomos) et de maison (oikos, c’est la
maison, la propriété, la famille, le foyer, le feu du dedans).
Nomos ne signifie pas seulement la loi en général, mais aussi la
loi de distribution (nemein), la loi du partage, la loi comme
partage (moira), la part donnée ou assignée, la participation.
Une autre sorte de tautologie implique déjà l’économique dans
le nomique comme tel. Dès qu’il y a loi, il y a partage : dès
qu’il y a nomie, il y a économie. Outre les valeurs de loi et de
maison, de distribution et de partage, l’économie implique
l’idée d’échange, de circulation, de retour. La figure du cercle
est évidemment au centre, si on peut encore le dire d’un cercle.
Elle se tient au centre de toute problématique de l’oikonomia,
comme de tout le champ économique : échange circulaire,
circulation des biens, des produits, des signes monétaires ou
des marchandises, amortissement des dépenses, des revenus,
substitution des valeurs d’usage et des valeurs d’échange. Ce
motif de la circulation peut donner à penser que la loi de
l’économie est le retour — circulaire — au point de départ, à
5l’origine, à la maison aussi ».
Dans ce texte brillant de Derrida, nous voyons combien sont
importants Heidegger et sa conception de l’être et du temps comme
horizon pour comprendre l’articulation même de toute l’économie
occidentale, économie qui repose sur la circularité du temps,
c’est-àdire sur sa dimension technique qui est calcul et mesure normalisatrice
centrée sur un point toujours présent qui donne toute la présence de

5 Derrida, J., Donner le temps. 1 La fausse monnaie, Galilée, Paris, 1991, p. 17-18.
14
signification et de sens de la réalité. Cette dimension est analysée avec
une totale clarté dans le livre d’Eugenio Correa.
Dans l’époque « actuelle » où nous vivons et évoluons, il ne nous
reste, semble-t-il, pas de « temps » pour vivre mais seulement pour
« sur-vivre » dans la matrice violente de la surconsommation totale
qui nous entoure, ancrés au point présent de ce maintenant qui se
présente simplement comme étant tout ce qui donne sens à l’homme.
Apparemment, pour certains qui adhèrent à la théorie de la fin de
l’histoire de Francis Fukuyama, dans laquelle le modèle néo-libéral est
déjà la réalité elle-même, avec toute sa signification (l’horizon de la
présence « capitaliste » qui donne sens à toutes les choses) et où il n’y
a rien que l’on puisse attendre ou réconcilier (parce qu’il n’y a ni
passé ni futur, mais seulement un simple présent éternel de
surconsommation sauvage), ou à une version plus littéraire comme
celle de Cormac McCarthy et son intéressant La Route où le
cannibalisme extrême de la surconsommation totale emporte tout,
jusqu’à ce qui est le propre de l’homme, et où la production culturelle
cède simplement la place à un cannibalisme de survie des uns contre
les autres, alors il n’est plus possible de sortir de cette circularité du
temps. Et l’homme s’est perdu pour toujours ; il cherche à être
simplement « animal ». Nietzsche écrit sur cette idée de façon
brillante dans sa jeunesse et montre comment l’homme aspire à être
« animal » et être ainsi toujours attaché au présent :
« Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne
sait pas ce qu’était hier ni ce qu’est aujourd’hui : il court de-ci
de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin
au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son
déplaisir. Attaché au piquet du moment il n’en témoigne ni
mélancolie ni ennui. L’homme s’attriste de voir pareille chose,
parce qu’il se rengorge devant la bête et qu’il est pourtant
jaloux du bonheur de celle-ci. Car c’est là ce qu’il veut :
6n’éprouver, comme la bête . »

6 Nietzsche, F., Seconde considération inactuelle. De l’utilité et de l’inconvénient de
l’histoire pour la vie, traduction d’Henri Albert (1874), p. 5.
15
C’est cela qui, pour « l’institution néo-libérale », donne sens et
présence à l’homme ; elle sait que l’homme veut être un simple animal
et, pour cela, elle l’attache au présent du travail, de l’exploitation et de
la surconsommation. Il se consomme lui-même, comme une simple
bête, pour ne pas se sentir lui-même entre autres choses, dans toute sa
dimensionnalité historique-vitale-créative. Pour ne pas sentir ni
pressentir une nouvelle conception « économique », pour ne pas sentir
qu’il pourrait y avoir une nouvelle « maison » où habiter qui ne soit
plus technique et qui ne soit pas dans l’horizon de la circularité.
Circularité du temps ? Circularité ? J’ai parlé de circularité du
temps à plusieurs reprises déjà dans ce prologue, mais de quel temps
plus précisément est-ce que je parle, et pourquoi ai-je mentionné la
circularité pour comprendre ce caractère spatial, géométrique
descriptif de la continuité du temps centré dans le
maintenantponctuel ? Nous restons attrapés dans ce type de temps que nous
connaissons déjà depuis Ulysse, comme l’indique Derrida ; et en cela
Derrida est plus radical que Heidegger. Et nous notons là une
quasiimpossibilité de pouvoir sortir de ce type de temps qui nous installe
dans le modèle de marchandises et de présents. Tout comme l’auteur
de ce livre, on ressent une certaine incapacité à pouvoir ouvrir de
nouvelles perspectives de changement. Nous ne pouvons pas sortir de
« être et temps », à savoir, actuellement, d’un sens néolibéral d’être
qui se présente à nous et donne sens à toute la réalité et nous submerge
dans un inexorable mode de vivre, dans le simple présentisme du
« sauve qui peut » et pour cela « consommez ! » ; y compris
« dévorez-vous vous-même ! » ; peut-être en réalité, suivant la théorie
de Nietzsche, devenons-nous des animaux ou des cannibales
consommateurs pour ne pas sentir l’abîme radical de ce qu’est être
proprement un homme. Derrida montre que l’origine de cette façon de
vivre se trouve dans les éléments constitutifs mêmes de l’Occident,
d’où ce sentiment d’impuissance à trouver un autre horizon de
signification qui nous ouvre une autre conception du temps : « On
aurait ainsi à suivre la structure odysséique du récit économique.
L’oikonomia emprunterait toujours le chemin d’Ulysse. Celui-ci fait
retour auprès de soi ou des siens, il ne s’éloigne qu’en vue de se
rapatrier, pour revenir au foyer à partir duquel le départ est donné et
16
la part assignée, et le parti pris, le lot échu, le destin commandé
7(moira) » . C’est ce caractère odysséique qui est la base du temps,
c’est la circularité, c’est celle qui permet tout type d’échange et, pour
cela, l’homme se constitue comme tel dans la présence du présent et
de là, il ne peut sortir ; de fortes chaînes de nécessité le lient aux
marchandises, à droite comme à gauche. Et de là, cette nature
« cannibalesque » de l’homme actuel, de loups dévorant d’autres
loups. Nous sommes dans l’empire de l’abominable Léviathan !
Apparemment, dans ce que l’on a appelé fin de l’histoire, ou dans
la barbarie inhumaine où l’humain n’existe plus, ce qui apparaît c’est
un type de cycle, de cycle limite qui est déjà totalement auto-contenu,
et duquel il n’y a aucune sortie possible. Nous sommes condamnés à
rester à l’intérieur de celui-ci. C’est comme être attrapé et attaché par
les grandes chaînes d’une nouvelle subjectivité, d’un grand Moi dont
on ne peut sortir, pire que ce tunnel où était attrapé Juan Pablo Castel
de Sabato car, y compris dans ce tunnel, il y avait une fenêtre qui
permettait de voir ce qui est « dehors ». Ici il n’y a même pas de
« dehors » ; c’est la fin de l’histoire et la barbarie capitaliste règne.
Cette barbarie est circularité du temps ou, si on veut, temps technique.
Pourquoi technique ? Parce que c’est un temps homogène qui suit la
ligne de la circularité, c’est-à-dire qui fait que nous sommes attrapés
dans le maintenant d’un présent actuel qui ne nous laisse pas sortir.
Un avant et après qui nous mesurent, qui nous norment, qui nous
règlent, qui nous assignent notre place et de là nous ne pouvons
bouger. Nous sommes dans un lieu assigné par ce temps qui nous
emprisonne toujours dans ce maintenant éternel toujours égal.
Attrapés dans le temps de l’horloge, de la règle qui nous régit et nous
mesure, c’est-à-dire qui nous constitue selon une « figure »
déterminée de société, d’homme, de monde. Le temps dans sa
circularité parle de cette horloge qui nous calcule toujours, un temps
égal qui nous traverse et nous empêche d’être en liberté car nous
devons être tels que le calcul nous détermine et il nous détermine
comme étant attrapés dans le maintenant ; dans le maintenant d’un
désir qui veut simplement que nous consommions et survivions
comme de simples bêtes et rien de plus, car c’est ainsi que la figure

7 Ib., p. 18.
17
qui fixe la règle de cette circularité de consommation a été déterminée.
C’est ainsi que l’homme l’a déterminée contre lui-même.
Finalement, nous avons réalisé qu’en parlant du temps circulaire
nous étions en train de parler de l’économie. Nous parlions de
l’économie à partir du temps circulaire. Le temps dans sa circularité
est en soi technique, et c’est pourquoi on parle d’économie technique.
C’est un temps qui fonctionne comme un maintenant éternel et égal
qui détermine tout comme un avant et un après ; ceci est dans le fond
son caractère cyclique. Il est toujours auto-contenu, c’est le temps qui
a rendu possible le mode d’être scientifique avec toute la rationalité
d’une part et tout le délire d’autre part. L’homme, en étant plongé
dans ce maintenant, cloué à un présentisme bestial, a dérivé vers des
formes d’être dialectiques et opposées. D’un côté, la froide objectivité
rationnelle de l’ère des Lumières qui nous régit encore aujourd’hui
avec tous ses instruments de mesure, d’indices, de certification, de
qualité, d’efficacité, de sciences et technologies de pointe et, de l’autre
côté, un mode d’être délirant qui recherche la subjectivité extrême,
dans un narcissisme maladif, solipsiste, où l’empirique est ce qui
indique la norme et dit à chaque instant ce que nous devons être, à
savoir, consommer. C’est, d’une part, l’objectivisme extrême et de
l’autre, le subjectivisme extrême. Et là, dans cette société en scission,
il n’est plus possible de vivre. Nous sommes abattus et détruits par ces
dialectiques qui nous mettent sous tension et nous font exploser. Ce
caractère technique du temps, c’est-à-dire sa circularité, son
présentisme, est ce qui conduit à la scission de la société civile, à sa
totale destruction ; celle-ci ne peut résister face au caractère de la
technique, puisque le temps de l’horloge entraîne tout dans son éternel
maintenant. Il l’entraîne vers des formes arbitraires de pur caprice et
de volontarisme aveugle ainsi que vers des formes de standardisation
froide et homogénéisante où l’homme ne se trouve jamais bien.
Nous réalisons alors que, dans le caractère technique du temps qui
conduit à la domination du présent dans sa circularité et dont nous ne
pouvons sortir, ce qui est en jeu c’est un problème de normalisation,
de règle, de figuration et domination de l’humain. Le propre de
l’homme, sa maison, se figure, se normalise d’un mode présent qui
nous menace et nous accable. Ceci est l’« éco-nomie » comprise selon
un mode technique. Et face à cette « éco-nomie » nous sommes en
18
train d’être à partir de notre horizon vital. De là, toutes les formes
d’exploitation de l’homme par l’homme, des loups contre des loups ;
de là, la domination de l’économie financière et son instinct vorace
qui la conduit à tout dévorer : les pays tombent mais une banque,
jamais !
Ce livre, en définitive, nous plonge complètement dans ce qui nous
arrive, et nous permet de voir d’une autre manière l’idéologie dans
laquelle nous vivons. Il nous montre, parfois de façon timide, une
simple lumière par laquelle sortir de siècles de labyrinthe. Un temps
qui n’est plus, ni ne veut être, « circulaire ».

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