La pensée positiviste sous le second empire

De
Publié par

Le Second Empire fut l'époque charnière dans la construction de la France moderne : développement exponentiel de la science qui repousse les frontières de l'inconnaissable, culte du 'Progrès' sans limite qui atteindra son apogée à la veille de la Première Guerre mondiale. Parallèlement, une nouvelle philosophie se construit avec pour base la science et remet en cause les profondes certitudes préalablement acquises : le positivisme, esquissé par Saint-Simon et structuré par Auguste Comte. Le professeur Donald Geoffrey Charlton (1925 – 1995) présenta sa thèse à l'Université de Londres.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
Lecture(s) : 11
Tags :
EAN13 : 9782336364308
Nombre de pages : 262
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA PENSÉE POSITIVISTE
Donald Geoffrey Charlton
SOUS LE SECOND EMPIRE
Le Second Empire fut l’époque charnière dans la construction
de la France moderne : développement exponentiel de la science
qui repousse les frontières de l’inconnaissable, culte du ‘Progrès’ LA PENSÉE POSITIVISTEsans limite qui atteindra son apogée à la veille de la Première
Guerre mondiale. Parallèlement, une nouvelle philosophie
se construit avec pour base la science et remet en cause les SOUS LE SECOND EMPIRE
profondes certitudes préalablement acquises : le positivisme,
esquissé par Saint-Simon et structuré par Auguste Comte.
Le professeur Donald Geofrey Charlton (1925 – 1995) présenta
sa thèse à l’Université de Londres.
Cette philosophie controversée nous semble dépassée aujourd’hui,
mais peut-être renaîtra-t-elle, riche d’une argumentation Traduction : René Boissel
nouvelle, sous la pression de la révolution scientifque silencieuse
edu 21 siècle : les nanotechnologies. Le passé est un prologue.
ISBN : 978-2-343-01340-4
26 e
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
LA PENSÉE POSITIVISTE
Donald Geoffrey Charlton
SOUS LE SECOND EMPIRE













La pensée positiviste
sous le Second Empire

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des
travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Jean-Serge MASSAMBA-MAKOUMBOU, Philosophie et
spécificité africaine dans la Revue philosophique de Kinshasa,
2014.
Hélène de GUNZBOURG, Naître mère, Essai philosophique
d’une sage-femme, 2014.
Jacques STEIWER, Une brève Histoire de l’Esprit, 2014.
Jean-Marc LACHAUD, Walter Benjamin. Esthétique et
politique de l’émancipation, 2014.
John DEWEY (traduit par Michel Guy GOUVERNEUR),
L’expérience et la nature suivi de L’expérience et la méthode
philosophique, 2014.
Xavier VERLEY, Le symbolique et transcendantal, 2014.
Grégori JEAN et Adam TAKACS (eds.), Traces de l’être
Heidegger en France et en Hongrie, 2014.
Frédéric PRESS, Du sens de l’histoire. Essai d’épistémologie,
2014.
Grégoire-Sylvestre GAINSI, Charles de Bovelles et son
anthropologie philosophique, 2014.
Dieudonné UDAGA, La subjectivité à l’épreuve du mal,
Réfléchir avec Jean Nabert à une philosophie de l’intériorité,
2014.
Augustin TSHITENDE KALEKA, Politique et violence,
Maurice Merleau-Ponty et Hannah Arendt, 2014. Donald Geoffrey Charlton








La pensée positiviste
sous le Second Empire






Traduction : René Boissel




















mots et les phrases en italique qui figurent dans le corps du texte Les
sont en français dans l’ouvrage original.

Titre original : Positivist Thought In France During The Second
Empire ( 1852 – 1870 )
Oxford, At The Clarendon Press, 1959 - First Edition



© Oxford University Press 1959

Positivist Thought in France During the Second Empire, 1852-70,
First Edition was originally published in English in 1959. This
translation is published by arrangement with Oxford University Press.

Positivist Thought in France During the Second Empire, 1852-70, La
première édition originale a été publiée en anglais en 1959. Cette
traduction est publiée avec l'accord de Oxford University Press.

© L'Harmattan 2014 pour la traduction française

















© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01340-4
EAN : 9782343013404
Préface


Au cours de mon travail sur ce livre, j'ai contracté beaucoup de
dettes. Certaines d’entre elles sont indiquées dans la
bibliographie en fin d’ouvrage, d'autres sont d'une nature
personnelle et je suis heureux de pouvoir leur exprimer ma
reconnaissance ici. Cette étude est une version raccourcie et
revue d’une thèse de doctorat présentée à l’Université de Londres
en 1955, et ma plus grande reconnaissance s’adresse à mon
directeur de thèse, le Professeur H. J. Hunt pour sa générosité
sans faille, son aide inestimable, son encouragement et sa
critique. J’adresse, de même, mes remerciements les plus
chaleureux au Dr. R. W. Ladborough et au Dr. I. D. McFarlane
dont l’enseignement a stimulé mon intérêt et m' a instruit sur les
travaux concernant la littérature et la pensée françaises du
dixneuvième siècle, et qui n'ont pas cessé de m’encourager et de
m'aider; au Professeur I. W. Alexander pour ses suggestions
extrêmement utiles au tout début de mon travail ; à Mr. C. B.
Cox, au Professeur P. Mansell Jones, au Professeur Garnet Rees,
et au Dr. Colin Smith qui a lu le livre dans son intégralité et qui
m’a donné les conseils les plus utiles, son commentaire et sa
critique. Je suis aussi beaucoup redevable aux amis et collègues
de m’avoir permis de discuter de mes difficultés avec eux et
d’avoir bénéficié de leur connaissance. Je ne suis pas moins
reconnaissant au bibliothécaire de l'Université d'Hull, à son
personnel pour l’aide et l’obstination dans l’accès aux livres que
j'ai souhaité consulter; au Maître et aux Compagnons du Collège
Emmanuel, Cambridge, pour leur générosité financière qui m'a
permis de commencer mes recherches; aux Cassel Trustees pour
leur assistance dans le financement des visites aux bibliothèques
parisiennes ; aux administrateurs de Clarendon Press pour leur
aide prévenante durant le processus de publication. Je souhaite,
finalement, exprimer ma dette, par-dessus tout, pour ces
nombreuses phases, à ma femme, et ma profonde gratitude
envers mes parents, à qui ce livre est dédié.

D. G. C.
Hull, 1958
7 I

Introduction


Le Second empire est apparu à ses interprètes les plus tardifs
comme le moment suprême de ‘l’âge du positivisme’ dans
l'histoire de la pensée française. Cette généralisation, déjà
dominante dans les années clôturant le dix-neuvième siècle, a
persisté jusqu’à aujourd'hui, et les historiens comme Brunetière,
Monod, Lanson ; de Parodi à Thibaudet, Jasinski, Martino, et
Philippe Van Tieghem, au cours des années les plus récentes, ont
affirmé qu’à la fois la philosophie et la littérature ont été
dominées par l’horizon positiviste. Aussi répandue qu’a été cette
idée, vraiment, à un siècle de distance, nous sommes presque
tentés d'imaginer ces écrivains engagés, dans quelque Walhalla
intellectuel, au cours d’un interminable dîner, baigné d’athéisme,
discourant sans fin sur les vertus de la science, les folies de la
religion, et la perversité des prêtres. La réalité,
immanquablement, a été moins claire, et cette situation de la
pensée positiviste au cours du Second empire ne cherchera pas
beaucoup à renouveler les exposés historiques de Bréhier,
Benrubi, Cresson, si ce n’est révéler, particulièrement dans le
détail, les ambiguïtés dans son développement. Même ces
penseurs qui semblent être les positivistes de premier plan à cette
époque sont loin d’être cohérents dans leur fidélité. Ils sont, de
fait, consciemment ou non, les victimes d'une confusion. Ils
tentent, par différents chemins et sur différentes étendues dans
leurs connaissances, de réconcilier leurs aspirations et leurs
convictions qui sont incompatibles. Tandis que chaque
symptôme de leurs conflits intellectuels peut être examiné, les
chapitres qui suivent essaient de montrer les éminentes
contradictions dans chacune de leur particularité individuelle. Les
écrivains étudiés tombent dans deux groupes distincts. Le
premier groupe comprend Comte, Renan, et Taine. Tous les trois
seront soumis graduellement à dénaturer la position positiviste
réelle en la combinant avec des théories qui lui sont étrangères.
Ce qu’ils présentent est moins le positivisme qu'une distorsion de
celui-ci et ces écrivains ont pu être classés comme « les faux amis
91de la philosophie positiviste » expression quelque peu sévère. Si
ce jugement semble rude, il est permis de penser que leur fausse
interprétation du positivisme n'est pas impudique ou gratuite, ni
consciemment voulue.
Cela révèle précisément ces conflits d’allégeance déjà
mentionnés ; et tandis que d'autres ont décrit ces penseurs comme
scientistes, cette étude essaie de mesurer la pleine étendue dans la
disparité entre leur point de départ positiviste et leur scientisme et
de découvrir les motifs sous jacents. Le deuxième groupe inclut
ceux qui acceptent volontairement le point de vue positiviste
mais qui, contrairement à Comte, Renan, et Taine, maintiennent
– au moins d’une manière équilibrée - un positivisme conséquent
et minutieux. Ces penseurs, pourrait- on dire, sont « les vrais
2amis de la philosophie positiviste » , Si Littré et Claude Bernard
peuvent être désignés sous cette rubrique, cela indique peut-être
les confusions de cette époque liées aux résultats de l'enjeu et
aussi à la difficile discipline, à la fois intellectuelle et
émotionnelle, que le positivisme entraîne. Même si les deux s’en
éloignent à l'occasion, la philosophie de Littré est inadéquate
sous un certain aspect. Mais aucun n’est coupable de quelque
autre déviation prolongée, et Littré apparaît, en particulier, le
défenseur de la réelle position positiviste contre les modifications
compromettantes des penseurs qui revendiquent son autorité pour
des idées, qui en fait, ne lui sont pas liées. Ayant considéré ces
écrivains, nous avons exposé les philosophes de premier plan du
Second empire qui, quelles que soient leurs erreurs et leurs
altérations, ont fait allégeance au positivisme. Comte en est le
‘père’ dans ce siècle, Littré est son plus célèbre continuateur,
Taine et Renan (selon les mots de Jasinski) sont « les deux
3grands maîtres intellectuels de cette génération » . On aurait pu y
inclure, peut-être, Berthelot et Scherer, mais ils semblent
également être, comparativement, des figures mineures dans
l'histoire de la philosophie. Cependant, ils étaient influents dans
leur discipline, l’un comme chimiste, l'autre comme critique
littéraire et historien des idées. Claude Bernard, contrairement à

1 en français dans le texte
2 en français dans le texte
3 en français dans le texte
10Berthelot, est plus qu'un scientifique, il est aussi le maître
d’œuvre, à cette époque, de la méthode expérimentale, et c'est
pour cette raison qu'il est admis comme positiviste à l’inverse de
Berthelot et Scherer. Finalement, après une brève constatation
d’une connexion fréquemment alléguée entre le positivisme et la
littérature du Second empire, deux écrivains moins reconnus
seront considérés :
Louise Ackermann et Sully Prudhomme. Presque seuls parmi
les auteurs de cette période, ils sont explicitement redevables au
positivisme et ainsi invités pour la présente étude, alors que
d’autres écrivains, trahissant tout au plus une affinité non
reconnue et plus limitée dans cette conception, en ont été
exclus. Leur pensée a aussi un intérêt représentatif, illustrant
l’impact du positivisme sur des esprits marqués, autant par la
sensibilité poétique que la puissance rationnelle ; pensée qui,
faute d’espace, ne peut pas être explorée plus avant. Dans le cas
de Sully Prudhomme, l’on peut développer davantage : au
travers de son esprit tourmenté, il entretient une fidélité
clairvoyante envers la philosophie positiviste, que seuls Littré et
Bernard peuvent égaler et même anticiper certains aspects de
ses développements ultérieurs : sa qualité de penseur est bien
supérieure à ce qui est communément admis et une discussion
riche à son sujet ne signifie pas d’en faire l’apologie. Ce livre
rend compte des débats d’il y a un siècle, débats qui paraissent
parfois, et peut-être à tort, dépassés. Cependant ils offrent de la
pertinence à la pensée contemporaine qui pourrait conduire ici à
un malentendu. La philosophie du positivisme logique, bien que
cédant devant l’approche plutôt différente de l’analyse logique,
peut être bien le mouvement philosophique marquant en
Autriche, Allemagne, Amérique, Grande-Bretagne, et ailleurs,
ces cinquante dernières années. Et déjà, malgré la froideur avec
laquelle elle a été accueillie dans l'histoire de la pensée, ses
partisans ont puisé chez les précurseurs des siècles précédents.
Joergensen, par exemple, cite la liste des prédécesseurs de
Neurath en Angleterre, France, et Allemagne: ‘Bacon, Hobbes,
Locke, Hume, Bentham, J. S. Mill, Spencer ; Descartes, Bayle,
D’Alembert, Saint-Simon, Comte, Poincaré ; Leibniz, Bolzano,
Mach’. Lui-même en rajoute d'autres, laissant de côté ses
premiers précurseurs : les sophistes, les épicuriens, les
11nominalistes du Moyen-Âge, Bacon, Hobbes et Descartes. On
peut largement distinguer quatre phases principales dans le
progrès de cette philosophie. Premièrement, viennent les
penseurs empiristes britanniques, de Locke à leurs homologues
français les philosophes : de Bayle à Condillac et Condorcet;
deuxièmement, les penseurs du dix-neuvième siècle comme
Saint-Simon, Comte, Mill, Feuerbach, et Spencer;
troisièmement, la génération dont les réalisations principales
sont spécialement l'étude de la méthode scientifique, autour de
1880 et 1920 : Mach, Poincaré, Duhem, Russell, et autres; et
finalement les interprètes actuels du positivisme logique. C'est
un exposé sommaire, mais il aide à souligner que notre sujet se
rapporte à une vaste tradition philosophique qui partage un
chapitre de sa destinée en France. Ce travail peut ainsi servir à
apporter une modeste contribution pour clarifier l’ascendance
de la pensée contemporaine. Toutefois, ce n’est rien qu'un
dessein fortuit qui pourrait facilement induire en erreur. On peut
raisonnablement demander à un philosophe de rester cohérent
dans sa théorie personnelle de la connaissance, mais il serait
injuste d’attendre de sa part qu’il se conformât à une plus
récente, à une formulation plus mature d’une même théorie. Il
peut être intéressant de sonder les penseurs du passé pour les
anticipations des idées du vingtième siècle, mais ce n'est pas
mon intention ici. Le positivisme logique peut avoir le même
point de départ que celui de Comte et le`principe de
vérification' est une réaffirmation de sa définition de la méthode
‘positive’. ‘Toute question qui ne peut se réduire
fondamentalement à une simple énonciation du fait, particulier
ou général, ne peut pas avoir un sens réel ou intelligible’ : ce
n’est pas de Alfred Ayer à ses début, mais de Comte.
L’approche du fondateur est d’une formulation bien plus
consciente et présuppose tout le travail analytique du siècle. En
conséquence, cette étude s'enquiert des lointains penseurs
comme Comte qui sont honnêtes envers la position positiviste
au moment où ils commencent à la formuler. Elle passe en
revue une période du passé en relation avec sa propre
conscience philosophique et non avec les perspicacités d'une
génération plus tardive.
12II

Positivisme et philosophie sous le Second Empire

Définition du positivisme


La philosophie positiviste

Le ‘Positivisme’ comme le définit l’un des historiens anglais
du dix-neuvième siècle, est un terme irrémédiablement ambigu,
c'est pourquoi, il est plus que nécessaire de le définir aussi
précisément que possible. Généralement, quatre différents
usages peuvent se distinguer. Le positivisme peut être entendu,
premièrement, dans le sens du ‘positivisme social’, qui est à la
fois une théorie sociologique et une philosophie de l’histoire.
Deuxièmement, pourtant moins communément, le terme peut se
rapporter au ‘positivisme religieux' : la Religion positiviste de
l'Humanité qui fut établie par Comte et pratiquée dans des
églises positivistes partout dans le monde. Troisièmement, le
positivisme est parfois utilisé pour se référer à la structure
entière de la pensée de Comte, incluant ses théories historiques,
sociologiques et religieuses. Finalement, il peut être compris
dans sa signification philosophique stricte et, englobant le
‘social’, ‘le religieux’ et le ‘comtien’, le positivisme est alors
défini dans son sens premier. Finalement, c'est la signification
entendue à travers ce livre et la pierre de touche par laquelle
chaque écrivain sera jugé. Il est vrai que chaque type de
positivisme ne se développe pas isolément d’un autre type et
qu'il existe des interactions significatives entre eux: Comte, par
exemple fait un mauvais usage du ‘positivisme philosophique’ à
cause de sa principale attirance pour ‘le positivisme social’. Ces
distinctions sont néanmoins réelles. ‘Le positivisme
philosophique’ est une théorie de la connaissance. Il soutient,
dans sa forme la plus simple, à l'exception de la connaissance
des systèmes mathématiques et logiques – sans qu’il y ait une
nécessaire connexion avec notre monde observable – que la
science nous fournit un modèle unique de connaissance que
nous pouvons acquérir. Tout ce que nous pouvons connaître de
la réalité est ce que nous pouvons observer ou de pouvoir
légitimement déduire ce que nous observons. C'est-à-dire que
nous pouvons seulement reconnaître le phénomène et ses lois
dans la relation et la succession du phénomène, il s’en suit que
tout ce que nous pouvons affirmer doit être soumis à une
13vérification empirique. Le positivisme nie ainsi la validité de
prétendues affirmations avérées comme ayant été énoncées a
priori, et il nie également que nous puissions avoir une
connaissance relevant aussi bien du religieux que de la
métaphysique, alors que ces dernières questions, par définition,
concernent largement un prétendu domaine tapi derrière le
phénomène, univers apparenté à un monde métaphysique non
observable. Et pour souligner que cette définition est impartiale,
nous pouvons citer André Lalande dans son Vocabulaire
technique et critique de la philosophie, ouvrage dans lequel les
doctrines de la philosophie positiviste sont énoncées :
« Que seule la connaissance des faits est féconde; que le type
de la certitude est fourni par les sciences expérimentales; que
l'esprit humain, dans la philosophie comme dans la science,
n'évite le verbalisme ou l'erreur qu'à la condition de se tenir
sans cesse au contact de l'expérience et de renoncer à tout a
priori; enfin que le domaine des ‘choses en soi’ est
inaccessible, et que la pensée ne peut atteindre que des
relations et des lois ». (En français dans le texte)

Cependant, par crainte d’avoir l’intention, par rapport à ceux
que nous appelons les penseurs du dix-neuvième siècle, d’être
l’avocat du point de vue de la conception positiviste du
vingtième siècle ; on fait ressortir que leurs propres définitions
étaient précisément la même que celle de Lalande. Ce sera
manifeste dans les chapitres suivants, quand le positivisme de
chaque individu sera clarifié. Mais nous pouvons anticiper, en
citant les définitions données par les deux positivistes les plus
connus de cette période, Comte et Mill. Comte décrit L'état
positif en disant :

« Dans l'état positif, l'esprit humain, reconnaissant
l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à
chercher l'origine et la destination de l'univers et à connaître
les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement
à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de
l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations
invariables de succession et de similitude ». (Id.)

Mill affirme le même point de vue en décrivant la façon de
voir de Comte et montre du doigt qu’elle est partagée par
14beaucoup d’autres penseurs : Hume, Bentham, et James Mill
parmi d’autres. La doctrine du positivisme est la suivante :
« Nous avons seulement la connaissance du phénomène, et
notre connaissance de celui-ci est relative et non absolue.
Nous ne connaissons ni l’essence, ni le mode réel de
production de chaque fait, mais uniquement ses relations
avec d’autres faits dans sa succession ou sa similitude. Ces
relations sont constantes. Cette constance est toujours la
même dans les mêmes circonstances. Les constantes
ressemblances lient le phénomène ensemble, et on désigne
par ‘Lois’ les séquences constantes qui les unissent entre
antécédent et résultant. Les lois du phénomène sont tout ce
que nous connaissons. Leur nature essentielle et leur ultime
cause nous sont inconnues et impénétrables. »
Dans les trois définitions, on peut noter une présupposition
sous-jacente, déclarée explicitement ici par Mill, un postulat qui
est la base de toute investigation scientifique. C'est l’idée que
les phénomènes sont relatés, qu'ils sont liés en termes de cause
et d’effet. La science présume, jusqu'à la preuve du contraire,
que la théorie positiviste de la connaissance considère, avec
elle, que le monde du phénomène est un monde déterminé, un
monde dans lequel B a été constamment observé entrain de
suivre A dans certaines conditions, puis, exactement dans les
mêmes conditions données, nous avons le droit de supposer que
B suivra à nouveau A. Il n'est pas nécessaire de poursuivre ici
cette question dans ses complexités logiques ni de discuter du
problème de la validité des faits. Ce problème a préoccupé
certainement beaucoup de penseurs du dix-neuvième siècle,
John Stuart Mill en particulier, mais il est suffisant, pour les
intentions présentes, de dire que le déterminisme dans le monde
du phénomène est une hypothèse qui donne des résultats dans
les sciences et par conséquent dans le positivisme, au moins
dans ses formes du dix-neuvième siècle. Ce résultat peut
renforcer l'assertion selon laquelle le déterminisme est une
réalité, comme dans la pensée de Taine, par exemple. Mais nous
pouvons prétendre ne pas simplement tenir comme établi,
aujourd’hui, que les phénomènes sont invariablement connexes
en termes de cause et d’effet. Mais un tel regard va au-delà des
limites de l'observation ou de la vérification et de ce fait déserte
le strict point de vue positiviste.


15L’état d’esprit positiviste

Son autre signification doit, aussi, être mentionnée : le
positivisme comme « état d’esprit », une attitude générale de
l’esprit dans laquelle la confiance dans la méthode scientifique
se combine avec les religions et le scepticisme métaphysique.
Parodi définit le positivisme dans ce sens en affirmant :
« Dédain de la métaphysique, culte du fait, de l’expérience et de
la preuve, confiance sans réserve dans la science, exaltation de
ses bienfaits, effort pour donner la forme de science à l’étude
des faits moraux et sociaux, tel était l’état d’esprit que définit
dogmatiquement Littré, qui anime les premiers écrits de Renan
et de Taine… »
(En français dans le texte)

Cette attitude a été indubitablement nourrie par la propagation
de la philosophie positiviste au cours du dix-neuvième siècle, et
Parodi en a donné une description relativement précise.
Néanmoins, il faut souligner qu’une telle attitude peut être
appelée ‘positiviste’, dans la mesure où elle suit les principes
positivistes. Malheureusement, d’autres historiens ont utilisé le
concept dans un sens plus large. La prise de distance vis-à-vis
de l'art, l'impassibilité, le pessimisme, l'objectivité, l'opposition
au christianisme, le républicanisme, l'usage des découvertes
scientifiques courantes, dans la poésie, tout cela est englobé
comme une évidence « positiviste », quand bien même aucune
de ces disciplines n’est la conséquence inéluctable de la
philosophie elle-même. De telles équations réclament un regard
attentif et il peut être utile d’en retirer une illustration
spécifique. Résumant ses exposés sur Leconte de Lisle, Martino
écrit:

« Tableaux des religions et des civilisations mortes, hostilité au
christianisme, enthousiasme républicain et haine des
autocraties, espoir d'une prochaine régénération, foi absolue en
la science ... c'est le bilan du positivisme, ou plutôt de sa
philosophie populaire; ce sont aussi les thèmes favoris des
Parnassiens, ceux que, entre 1850 et 1860, a magnifiés et
vulgarisés Leconte de Lisle ». (Id.)

16Alors qu'il ne développe pas la distinction entre ‘le positivisme’
et ‘sa philosophie populaire’, il n’est pas certain qu’il prétende
la décrire. Mais comparer ces attitudes avec les doctrines
positivistes, c’est réaliser que ce résumé serait déroutant si l’on
avait prouvé que Leconte de Lisle et les parnassiens avaient été
des positivistes philosophiques. Envers les systèmes religieux,
le point de vue positiviste considère que, étant donnés ses
dogmes, à la fois sur le surnaturel et sur l’immortalité de la vie,
incarnés habituellement en eux, ces systèmes sont basés sur des
doctrines métaphysiques inobservables : ni l’intérêt pour les
anciennes religions, ni la conviction que ces croyances sont
erronées, ne sont une marque du positivisme. Deuxièmement,
l’hostilité au christianisme doit être cherchée chez les adeptes
d’autres religions, plus que chez les positivistes. Comte, par
exemple, n’y est pas totalement opposé : il admire
l’organisation de l’Eglise catholique, mais rejette ses
revendications surnaturelles. D'autres ont pu attaquer le
christianisme uniquement sur le terrain de son histoire
politique et de ses opinions, par exemple, tout en rejetant aussi
le positivisme. Le vrai but du positiviste est l'opposition au
christianisme dans la mesure où ce dernier revendique
l’existence d’une vie surnaturelle et d’une après vie et affirme
la validité des modes non empiriques de la connaissance. Le
troisième critère de Martino : « Enthousiasme républicain et
haine des autocraties », peut assurément s’appliquer à un
chrétien ou à quelque antipositiviste. Si la philosophie
positiviste a une conséquence sociologique, c'est simplement
la conviction qu’elle est utile dans le cadre d’une approche
scientifique dans l'étude et l'organisation de la société. De
même, « l'espoir d’une prochaine régénération » a bien pu
être partagé par beaucoup de réformateurs sociaux, par
exemple, qui n'étaient pas positivistes. Finalement, tandis que
l’on peut douter que Leconte de Lisle possédât « (une) foi
absolue en la science », on peut affirmer que l’aspect
caractéristique du positivisme n’est pas l’infaillibilité des
théories scientifiques contemporaines ou quelque application
de la méthode scientifique, mais l’affirmation que la
connaissance empiriquement vérifiée – cependant incomplète
et hypothétique – est la seule forme de connaissance humaine.
17On doit aussi faire la différence entre le respect pour la
science et l'acceptation du point de vue positiviste. Le premier
n’implique pas évidemment le second : un écrivain peut
pleinement croire dans les théories établies par la science; il
peut essayer de formuler une vision de la vie qui est
compatible avec ces théories; il peut, réellement, être un
scientifique et cependant ne pas être positiviste, puisqu’il
n'admet pas que la méthode scientifique représente la seule
manière d’accéder à des formes de connaissance. Une telle
distinction peut être banale, mais elle nous aide à éclaircir
cette situation, écartant beaucoup de considérations qui sont
hors de propos. Cette distinction permet d'être d'accord que la
science influence grandement la création littéraire, par
exemple, ainsi que la conception de beaucoup d'écrivains
pendant cette période et, cependant, elle maintient un esprit
ouvert sur le rapport au positivisme philosophique. Nous
sommes plus tentés d'identifier un poète ou un romancier qui
s’exprime comme un positiviste, parce qu'il souhaite célébrer
les inventions et les découvertes de la science, ou parce qu'il
cherche à copier les vertus scientifiques de la prise de
distance, de l'objectivité, de l'observation, de la documentation
appliquée et rejette le mode hautement subjectif et émotionnel
des écrits de ses prédécesseurs romantiques. Un tel auteur peut
bien être un positiviste, mais il n'est pas nécessairement ainsi.
Le prestige de la science, dans ces années du milieu du dix
neuvième siècle, est suffisant pour rendre compte des
caractéristiques de son travail; il n'est pas besoin d'évoquer
l'ombre de Comte ou la philosophie positiviste. L’excellent
chapitre de Cassagne sur l’art pour l’art et la science et autres
études, fait bien comprendre, d’ailleurs, que l’impact de la
science sur la littérature est renforcé par des facteurs tout à fait
indépendants du respect pour la science ou de l'influence des
croyances philosophiques. En particulier, les écrivains ont été
attirés par l'attitude scientifique parce que, de différentes
manières, elle en a appelé à leurs inclinaisons personnelles. La
science était libre de toute morale conventionnelle et de
quelque motif didactique; elle était ‘pure’ dans le sens où les
écrivains souhaitaient aussi que leur art reste ‘pur’. Cette
attitude s’inscrivait dans le but de s’écarter de la mentalité
18vulgaire de la foule et de la bourgeoisie et ainsi de se réclamer
de la supériorité aristocratique. L’objectivité et l’impartialité
de la discipline scientifique ont ressemblé à leur détermination
personnelle à éviter la sentimentalité et l’affichage d’un
ressenti intime. Par-dessus tout peut-être, et spécialement sous
l'apparence de la philologie, la science a offert une nouvelle
source d'inspiration poétique et elle a ouvert, à l'imagination,
un monde stimulant de vérités nouvellement acquises.
Toutefois, fervents admirateurs de la science, les poètes
comme Leconte de Lisle, Ménard - en accord avec Flaubert ou
Baudelaire – rejettent toujours la conception de Ducamp d'une
poésie scientifique, et en les comparant, un instant, avec un
écrivain comme Zola, on réalise comment leur culte de la
science fut totalement subordonné à leur culte de l'art. Comme
Cassagne le remarque :

« A part certains cas où la science, introduite avec quelque
indiscrétion, s’est trouvée en excès, la devise l’art pour l’art
ne s’est nullement changée en l’art pour la science. L’art est
resté le seul but de l’artiste ; la science n’a été qu’un de ses
moyens. »
(Id.)
Leur comportement, très équivoque, dans leur admiration
pour la science, rend doublement trompeur toute déduction
qu'ils ont tenue dans une vision positiviste de la vie.
Weinberg rapporte que l’une des opinions courantes des
critiques littéraires, pendant les années 1840 – 1870, était
que l’approche complète des réalités ‘résulte d'un biais
philosophique qui est éminemment matérialiste ou
positiviste’. Des auteurs plus récents ont trop souvent
revendiqué la même conclusion hâtive et oublié que
l’évidence d'une position positiviste doit se rapporter aux
convictions intellectuelles et non à la pratique artistique, aux
sympathies politiques ou sociales, ou n'importe quelles autres
caractéristiques non philosophiques. Les mêmes historiens
ont parfois exagérément simplifié la position intellectuelle la
plus répandue de cette période: celle que nous observerons
en regardant, brièvement, la scène présentée par la pensée du
Second empire dans sa totalité.

19L’état de la philosophie sous le Second empire

Le cadre philosophique dans lequel la pensée positiviste se
développe, pendant ces années, est d’une complexité et d’une
riche controverse. Le Second empire, plus que toute autre
période de la philosophie française, est une époque où les
idées foisonnent dans un « creuset », un moment de
dissension et de confusion. De nombreux facteurs sont à
l’origine du plus significatif qui sera mentionné ici. Le plus
évident de tout, c’est l’allure vivifiante de la ‘révolution
scientifique’. Ayant rapidement rattrapé leur retard dû aux
interruptions de 1789 et du règne de La Terreur, les sciences
ont été en expansion et triomphantes. La fondation de l’Ecole
polytechnique (1794) - la pépinière de générations de
scientifiques et de penseurs, incluant Comte et Renouvier –
la réorganisation du jardin du Roi (1793), la création de
l’Académie des Sciences (1795), et de l’Ecole normale
(1808) ont offert à la science française une impulsion qui
sera irrésistible au cours du siècle. Dans la première moitié de
celui-ci, les physiciens comme Ampère, Carnot, Malus, et
Fresnel, les chimistes comme Gay-Lussac, Chevreul, J. B.
Dumas, et Charles (le mari d’Elvire, l’amour de Lamartine),
les physiologistes comme Magendie, les biologistes et les
zoologistes comme Lamarck, Saint-Hilaire et Cuvier,
établissent la prééminence française scientifique, un statut
solidement confirmé après 1850 par Berthelot, Pasteur, Claude
Bernard, Curies, Becquerel, et autres. Les scientifiques
étrangers comme Lyell, Faraday, Darwin, ou Maxwell ne sont
pas moins célèbres ou notoirement réputés. Dans l'intervalle,
beaucoup de leurs découvertes sont appliquées dans la vie
courante: en témoignent le développement de
l'industrialisation, le chemin de fer, l’éclairage au gaz et le
chauffage ; les techniques médicales et chirurgicales sont
améliorées ; moins utiles, mais également spectaculaires, sont
les réalisations telles que la reconstitution par Cuvier
d’animaux disparus à l’aide de fossiles et d’os déterrés, la
prédiction, couronnée de succès, sur l’existence d’une
nouvelle planète, Neptune. Ajoutons le lancement de ballons
propulsés au dessus de Paris, par exemple - tout concourt à
souligner l'autorité et les progrès de la science. A cette
époque, aussi, les ‘sciences humaines’ se battent pour trouver
leur place à côté des sciences naturelles - sociologie,
psychologie - en plus de l’histoire scientifique des civilisations
20et des religions anciennes, et l'anthropologie. Les
répercussions de ces nouvelles disciplines scientifiques sont
nombreuses et complexes. La science défie, ou semble défier,
de nombreuses croyances établies, et plus que jamais honorée
en lettre capitale, elle est confrontée et disputée à la religion,
l'éthique, la métaphysique, la politique, l'esthétique. Deux des
plus remarquables convictions qu'elle engendre sont
particulièrement applicables ici: premièrement, dans la
fiabilité et l’utilité des méthodes scientifiques, et
deuxièmement, dans la possibilité – sous certaines conditions -
de créer une ‘science de l'homme’ qui améliorera
incommensurablement la vie humaine et la nature humaine
même. La tâche des penseurs comme Comte, Renan, et Taine
est la tentative d’élaborer ces convictions à l’aide d’une
structure philosophique complète et plus fructueuse. A peine
moins significatif, aux penseurs de l’époque, fut l'indirect
mais puissant choc des événements politiques, à savoir le coup
d’état de Louis - Napoléon en décembre 1851 et la
proclamation ultérieure du Second empire. La réaction
politique se ranima, le conservatisme intellectuel se
retranchera plus fermement et les espoirs sociaux, exprimés au
cours de la Révolution de 1848, furent condamnés à la
frustration. Dégoûtés et déçus, beaucoup d’idéalistes sociaux,
dont le but premier avait été l'action pratique, se détournèrent
de la politique pour s’immerger dans les arts, les sciences, ou
la philosophie. Parmi ce groupe d’intellectuels découragés, se
trouvaient certains penseurs de premier plan pour les trente
années suivantes, des hommes comme Renouvier, Taine,
Renan, Vacherot, et Ménard, et part conséquent, au moment
où débute le régime impérial, le débat philosophique a été
enrichi par les contributions de jeunes et ardents esprits, tous
prêts à examiner la philosophie établie et ‘officielle’ du
moment : l'éclectisme. Quels que fussent ses défauts en tant
que penseur original, Victor Cousin avait grandement stimulé
l'étude de l'histoire de la philosophie, et à travers son
influence, les travaux des penseurs étrangers furent plus
consciencieusement estimés et plus traduits systématiquement
en langue française. L'effet de ce travail historique est
considérable en France à la fois avant et pendant la période
considérée, et on pourrait sûrement surestimer sa valeur en
tant que vivier de nouveaux arguments et de nouvelles
synthèses. Ce n'était certainement pas, seule, l'érudition des
éclectiques qui était à l’origine de la traduction enthousiaste et
21de l'exégèse des auteurs allemands. Des écrivains littéraires,
tout autant que les philosophes, même dans le champ de la
philosophie, comme Charles de Villers, Madame de Staël, et
d'autres avaient écrit sur Kant, par exemple, bien avant Victor
Cousin et ses disciples. Cependant, les éclectiques ont joué un
rôle notable en diffusant la connaissance de penseurs qui avait
été précédemment étudiés superficiellement et, de ce fait, ils
ont aidé à introduire, dans la pensée française, un vaste
réservoir d’idées, certaines d’entre elles furent finalement
retournées contre leur propre système de pensée. Cet intérêt
pour la philosophie étrangère augmenta au cours du Second
empire et elle fut honorée par des penseurs possédant une
nature philosophique plus variée, comme en témoignent
l’étude néo critique de Kant, les dettes de Renan et de Taine à
Hegel ou de Ravaisson et Charles Secrétan à Schelling, pour
citer seulement les exemples les plus évidents. Dans le
domaine de la traduction, les versions des travaux de Fichte
apparurent en 1836, 1843, et 1845, les travaux de Schelling en
1842, 1845, et 1847. En 1851, Bénard traduisit la Philosophie
de l’Art de Hegel, dont il avait déjà publié une analyse en
1840. Véra, en particulier, continua le travail de Bénard avec
la traduction de La logique en 1859, La philosophie de la
nature en 1863/1865, et La philosophie de l’esprit en 1867.
A cela, il ajouta sa propre Introduction à la philosophie de
Hegel in 1864. L’œuvre de Kant était aussi disponible pour
une lecture publique en français. Barni traduisit La critique
du Jugement en 1846, La critique de la raison pratique en
1848, Les fondations de la métaphysique de l’éthique la même
année, et La critique de la raison pure (préalablement traduit
par Tissot in 1835/1836) en 1869 ; tandis qu’en 1851 il publia
son propre Examen des fondements de la métaphysique des
moeurs et de la critique de la raison pratique. Ces travaux,
histoire de la philosophie allemande et articles des
commentaires critiques publiés dans des journaux comme la
Revue des deux mondes, la Revue de l’instruction publique, la
Revue germanique, la Revue critique, la Revue chrétienne, et
la Revue de Strasbourg, ont contribué à impulser une fraîcheur
intellectuelle stimulante à la vie philosophique française.
Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Herder, Schopenhauer, aussi
bien leurs élèves : Creuzer, Burnouf, et Strauss - eux et
beaucoup d'autres auteurs allemands - Goethe, Hölderlin,
Feuerbach, la liste semble interminable – revivifiaient la
pensée française. L’impact des idées anglaises, exposées par
22des anglicistes comme Montégut, Taine, et Milsand, était
peutêtre de moindre importance à ce moment, qu’il ne le fût dans
les années postérieures au cours du siècle, mais la
connaissance de Mill, Carlyle, et d'autres a ajouté un ferment à
la discussion et à la spéculation. Cette période voit aussi l'arrêt
subit de la philosophie éclectique, et cette dernière suffirait à
faire de la période une époque de débat strident peu commun.
Dans cet arrêt subit, des facteurs déjà mentionnés ont joué leur
partie, en particulier la réputation croissante des sciences
naturelles. Les philosophes ainsi que les théologiens étaient
sommés, durant ces années de la moitié du siècle, en France
autant qu'ailleurs, de se rallier aux nouvelles théories
scientifiques. Surtout, c’est un âge où le chrétien et autres
philosophes traditionalistes furent forcés de tenir compte de la
science et de ses attaques contre la religion, la métaphysique
et même l’éthique. Plus que la plupart des philosophies,
peutêtre, l'éclectisme a été mal adapté pour soutenir ce défi, et il
est remarquable que ces penseurs du Second empire, qui
eurent de la sympathie pour la philosophie spiritualiste,
tendent à renvoyer Cousin dans son néant philosophique.
Ainsi nous trouvons Ravaisson déclarant à son propos dans
son Rapport fameux (1867): « De plus en plus on devrait
reconnaître… un orateur auquel, comme les orateurs en
général, s’il faut en croire Aristote, le vraisemblable, à défaut
du vrai, suffisait ». Même l’interprète le plus capable du
spiritualisme de cette époque, Paul Janet, concède que cette
philosophie avait souffert « d’un échec des plus graves », et il
prend ouvertement ses distances avec la doctrine ‘orthodoxe et
intolérante’ de Cousin. Secrétan, de même, parle de la
‘stérilité’ de la philosophie de Cousin. Mais les penseurs isolés
comme Vacherot et Adolphe Franck pensaient que cela valait
la peine de défendre Cousin et le vieil éclectisme contre ses
adversaires. Désormais, ces questions, qui pouvaient sembler
closes, étaient ouvertes une nouvelle fois et une variété de
théories avait émergé pour remplir le vide laissé par la
dépossession des éclectiques. Et ce n’est pas uniquement
l’éclectisme qui s’effrite. Le dix-neuvième siècle naissant voit
une extraordinaire prolifération de systèmes métaphysiques et
de substituts religieux. Les traditionalistes catholiques comme
De Maistre, les réformateurs sociaux saint-simoniens, Comte ;
de Fourier à Leroux, Jean Reynaud, Cabet, et le jeune Karl
Marx, les Allemands comme Hegel, Fichte, ou Feuerbach -
tous offrent leur vaste ‘doctrine pour l’époque’ à tendance
23prophétique ; l'Absolu, le Progrès, l'Humanité, et l'Harmonie
universelle sont quelques unes des abstractions qui prennent
une signification apocalyptique et souvent semi mystique.
Bréhier soutient que l’année 1850 voit le crépuscule de la foi
de l’homme dans ces grandes constructions et une renaissance
d'un esprit plus analytique, plus terre à terre et plus sceptique.
Cependant, le caractère métaphysique s'obstine, chez Renan et
Taine aussi bien que chez Comte, et aussi chez les
métaphysiciens comme Vacherot avec sa ‘théologie de l'idéal’,
chez des syncrétistes religieux comme Ménard et Michelet et beaucoup d'admirateurs du panthéisme. Aucun de ces
hommes ne se contente d'être l’émule de Locke et d’être
‘employé comme un sous fifre chargé de débroussailler et
d’écarter les sottises qui parsèment le chemin de la
connaissance’. Ce que Renan et Taine dévoilent spécialement
est une alternance difficile entre l'humeur critique perçue par
Bréhier et les désirs métaphysiques qu’ils héritent de leurs
prédécesseurs. Un facteur final mérite aussi l’attention, à
savoir l'étendue inhabituelle dans laquelle des penseurs ont été
émotionnellement impliqués dans les discussions
philosophiques qui ont agité ces années. La religion et la
métaphysique en particulier, nous l’avons dit, sont attaquées
au nom de la science. Et rappeler les problèmes sur lesquels le
débat est centré : réaliser que ce fut une époque où les
philosophes étaient, à la fois, beaucoup moins concernés par
les affinements de l'analyse logique que par la plus pesante de
toutes les questions philosophiques. La relation entre la
science, d’une part, la religion et la métaphysique, d’autre
part, le problème du libre arbitre et du déterminisme, la
recherche de standards éthiques pour remplacer le code moral
chrétien, la nature et la validité de la connaissance humaine
étaient les questions préoccupantes; bien que les philosophes
n’eussent pas douté des problèmes vivaces de chaque instant,
ces questions s’étaient présentées, aux penseurs du milieu du
dix-neuvième siècle, avec une inhabituelle et urgente
franchise. Plus que dans toute autre période de l’Histoire, ces
« grandes questions » ont tenu la place d’honneur. La
croyance religieuse est-elle compatible avec l'honnêteté
scientifique? La métaphysique est-elle acceptable ? Ou est-elle
une recherche futile dépourvue de sens? Les hommes
possèdent-ils la liberté de volonté ou d’agir, à la suite des
découvertes de la science, spécialement de la biologie, de la
science médicale, et de la nouvelle psychologie, parce qu'ils
24sont strictement déterminés dans ce qu’ils croient être leurs
libres choix ? Y a-t-il des standards objectifs dans le jugement
éthique ? Ou toutes nos affirmations morales sont-elles
simplement les expressions de nos attitudes subjectives ?
Quels genres de connaissance nous sont ouverts ?
Pouvonsnous toujours pénétrer les zones mystérieuses qui sont hors du
champ de l'exploration scientifique? Quelles sont,
précisément, les limites de cette exploration scientifique? Ce
sont des questions qui sont débattues par des philosophes
professionnels de l'époque dans les ouvrages dont les titres -
La Crise philosophique, La Métaphysique et la science, La
Science de la morale, l’Idée de Dieu et ses nouveaux critiques,
par exemple – reflètent l'importance de l'enjeu. Tous ces
penseurs, avec leur conviction intellectuelle, considèrent la
philosophie comme profondément applicable dans le monde
où les hommes vivent et agissent. Quand Janet déclare, dans
un article philosophique sérieux, que la liberté et la dignité
humaine comptent sur la conservation de la philosophie
spiritualiste ou que Renan revendique triomphalement que ‘la
science est donc une religion’, ils ne sont pas atypiques dans
le timbre émotionnel de leur génération. Pour eux, les
conclusions philosophiques furent toujours fertiles en terribles
conséquences, et il n’est pas surprenant que, dans cette
atmosphère, dans laquelle un nouvel examen général des
problèmes traditionnels est en route, la philosophie introduise
un décor d’une rare complexité. Il est plus que nécessaire
d’accentuer cette complexité depuis que l’on a décrit le
Second empire comme ‘l’âge du positivisme’ qui a tenté de
cacher, à la fois les éléments de discorde et de distorsion dans
les spéculations philosophiques dans sa totalité, et la façon de
voir de ces penseurs plus disposés envers le positivisme
luimême. Cette vision, peut-être, nous a induit en erreur dans
l’occasion d’aborder cette période comme une époque où
l'opposition au positivisme a été largement assoupie ou
inefficace, dans l'attente que Lachelier, Boutroux et, plus tard,
Bergson, ne la sortent de son hibernation du milieu du siècle.
Cependant les courants de pensée antipositivistes se sont
trouvés, côte à côte, avec le positivisme alors même que
celuici est plus influent. Le progrès de la philosophie au cours du
dix-neuvième siècle n'est pas tant une succession de batailles
rangées, dans lesquelles les positivistes et les antipositivistes
sortent victorieux tour à tour et bannissent leurs adversaires du
champ, qu’un débat prolongé dans le siècle. Il est donc
25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.