Logique et rhétorique selon Chaïm Perelman

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Des trois volets de l'oeuvre de Chaïm Perelman – la philosophie du droit, l'éthique et la logique – le troisième est le moins connu. Les précédents tomes de L'éloquence de la raison ont mis l'accent sur les deux premiers. Il s'agit, à présent, d'expliciter les conditions épistémologiques de possibilité de la nouvelle rhétorique, conçue comme logique argumentative, non comme technologie persuasive.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336362861
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LOGIQUE ET RHÉTORIQUE SELON CHAÏM PERELMAN Jean-François Melcer
ou le jugement partagé
Des trois volets de l’œuvre de Chaïm Perelman – la philosophie du droit,
l’éthique et la logique – le troisième est le moins connu. Les précédents tomes de LOGIQUE ET RHÉTORIQUE
L’éloquence de la raison ont mis l’accent sur les deux premiers. Il s’agit, à présent,
d’expliciter les conditions épistémologiques de possibilité de la nouvelle rhétorique, SELON CHAÏM PERELMAN
conçue comme logique argumentative, non comme technologie persuasive.
Loin de contredire les lois du raisonnement théorique, le Traité de l’argumentation ou le jugement partagé
(1958) vise à les compléter, afn de limiter l’arbitraire du jugement pratique.
Ce fl directeur traverse notre étude sur les terrains successifs : de la logique formelle / de la
logique juridique / de la méthodologie scientifque et de la philosophie du langage.
Nous y exposons le projet d’une conversion rhétorique de l’universalisme logique, ***L’éLoquence de La raison
en accentuant sa dimension dialogique, au sens non "irénique" du terme.
Dans sa thèse sur Gottlob Frege, Perelman analyse les implications
philosophiques de l’antinomie du réalisme sémantique ou du formalisme
axiomatique, mathématiquement résolue par le théorème de Gödel. Mais c’est sa
discussion directe avec Georges Kalinowski, philosophe thomiste et théoricien de
la logique déontique, à propos de l’analyse du raisonnement juridique, qui éclaire
le mieux son propos. Quant à son dialogue intime avec la philosophie régressive
de Ferdinand Gonseth, qui culminera chez Willard Quine, le refus de sacrifer
le pluralisme de la justice à l’unifcation méthodique du savoir en constitue l’enjeu.
C’est pour évaluer les limites de ce jugement partagé que nous mettrons fnalement
l’"auditoire universel" du discours philosophique à l’épreuve du "diférend" selon
Jean-François Lyotard.
La question de la justice n’était pas, pour Perelman, seulement théorique.
Né à Varsovie en 1912, il a émigré en Belgique en 1925 : c’est là qu’il est devenu
docteur en droit (1934), puis en philosophie (1938), avant de s’engager contre
l’occupant nazi. Sa vie témoigne que le courage n’exclut pas la lucidité.
Agrégé à 22 ans, Alain Jean-François Melcer a d’abord enseigné la philosophie.
Puis il a complété son activité professionnelle par une recherche sur le jugement
normatif, dont sa thèse sur Perelman (avec les félicitations unanimes du jury) a été
l’accomplissement. Ce livre est l’un des trois qui en sont issus.
En couverture : Le Jugement de Salomon, Giorgione (1477-1510),
Galerie des Ofces, Florence.
Crédit photo : photo © Archives Alinari, Florence,
Dist. RMN-Grand Palais / Nicola Lorusso
ISBN : 978-2-343-04209-1
31 €
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
LOGIQUE ET RHÉTORIQUE SELON CHAÏM PERELMAN
Jean-François Melcer
***
ou le jugement partagé
























Logique et rhétorique
selon Chaïm Perelman

ou le jugement partagé
















Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux
sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions,
qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est
réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient
professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


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l’émancipation, 2014.
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France et en Hongrie, 2014.
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humaine, 2014.
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Michel FATTAL, Paul de Tarse et le logos, 2014.
Miklos VETO, Gabriel Marcel. Les grands thèmes de sa philosophie, 2014.
Miguel ESPINOZA, Repenser le naturalisme, 2014.
Jean-François Melcer






























Logique et rhétorique
selon Chaïm Perelman

ou le jugement partagé


***
L’éloquence de la raison






















































































Du même auteur


Éthique et rhétorique (d')après Chaïm Perelman, ou la raison
hospitalière. L'éloquence de la raison, tome 2, L'Harmattan, 2013.

Justice et rhétorique selon Chaïm Perelman, ou comment dire le
juste ?. L'éloquence de la raison, tome 1, L'Harmattan, 2013.















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04209-1
EAN : 9782343042091
Pour Stéphane, Nicolas et Florian.
A mes grands-pères inconnus,
Adam Melcer et François Pomiès.
Aux professeurs qui ont compté, Jacques Bouveresse et Françoise Dastur.
Pour les élèves qui m'ont appris l'endurance de la pensée, et qui se
reconnaîtront.
A Polhymnie, enfin, la bienveillante inspiratrice.
Tous mes remerciements à
Mesdames et Messieurs les Professeurs Alain Boyer, Nanine Charbonnel,
Suzanne Goyard-Fabre et Guy Haarscher, pour leur appréciation de ma thèse
doctorale, dont ce livre est issu.
Particulièrement à Nanine Charbonnel, pour ses tenaces encouragements.« L’espoir de Gonseth était, grâce à la méthodologie ouverte, de ramener à
l’unité la pluralité des systèmes philosophiques. Il suffirait, semble-t-il, pour
y parvenir de s’inspirer du modèle fourni par la recherche scientifique. Mais
(…) la philosophie vise-t-elle uniquement à connaître le réel ou
s’efforce-telle d’élaborer une ontologie capable de guider l’action ? Si cette dernière
conception devait être adoptée, il n’y aurait pas lieu de crier au scandale,
mais plutôt de tenir compte d’un fait indéniable, celui de la pluralité de
philosophies irréductibles ».
Chaïm Perelman, cité par Ferdinand Gonseth, dans Le référentiel,
univers obligé de médiatisation (p. 115).
«Monsieur Ch. Perelman termine en exprimant l’espoir qu’il me soit
possible d’adhérer à l’élargissement méthodologique qu’il propose, espoir
dont il distingue les prémisses dans certaines de mes remarques. Je peux
assurer Monsieur Perelman que, de mon côté, l’accord dont il imagine
l’éventualité est, pour l’essentiel, déjà chose faite » (ibid.).
Ferdinand Gonseth, répondant à l’objection (ibid., p. 116)
« Même dans le cas de la morale, il existe sans aucun doute des
considérations périphériques se rapportant à la cohérence interne, etc., qui
se prêtent à un traitement formel (...). Mais le fait que ce traitement est
possible n'indique certes pas que la morale aussi doive devenir une branche
des mathématiques ».
Stephen Toulmin, Les usages de l'argumentation (p. 232).Sommaire

Introduction ................................................................................................. 13
I/ Le dualisme logico-argumentatif comme fondement épistémologique
du projet néo-rhétorique ............................................................................ 19
Introduction ............................................................................................. 19
1/ De Frege à Aristote ....................................................................................... 19
2/ La Dissertation sur Frege, ou la critique du réalisme logique ...................... 32
3/ Une réévaluation critique du formalisme logique ........................................ 42
4/ La démonstration de Gödel : théorème ou paradoxe ? ................................. 60
5/ Du vrai au juste ............................................................................................ 72
II/ Le modèle jurisprudentiel de rationalité, ou le dialogue de Perelman
et de Kalinowski .......................................................................................... 95
Introduction95
1/ Logique juridique et logique formelle .......................................................... 96
2/ Critique du réalisme logico-normatif ......................................................... 129
3/ Lógos socratique ou lógos stoïcien ? .......................................................... 155
Conclusion .............................................................................................. 180
III/ La question de l’universel ................................................................. 183
Introduction ........................................................................................... 183
1/ Nouvelle rhétorique ou philosophie régressive ? ....................................... 183
2/ De l’universalisme logique à l’universalisme rhétorique ........................... 221
3/ Dialogue ou différend ? .............................................................................. 250
Conclusion269
Conclusion ................................................................................................. 273
1/ La partition critique des discours de la raison ............................................ 273
2/ La critique rhétorique du réalisme logico-déontique .................................. 276
3/ Lae rhétorique de la philosophie régressive .................................... 279
4/ Le décisionnisme critique, ou le jeu du différend et de l’universel ............ 280
Epilogue .................................................................................................. 285
Bibliographie289
Table des matières ......................................................................................... 293






11 Introduction

Le logicien et l’avocat ne font pas bon ménage. On se souvient de Socrate
fustigeant, contre Polos, les pseudo-preuves des rhéteurs, habiles à persuader
1du faux . L’ami des Idées n’ignorait, certes, pas la nécessité d’instituer des
normes impératives et de veiller au tribunal à leur application : pourquoi
aurait-il consenti au verdict qui le condamnait, s’il n’avait pas jugé
l’injustice subie relativement moins dommageable que l’illégalité ? Mais
c’est la raison des lois que cet insolite raisonneur s’est aventuré à chercher, à
défaut de l’avoir découverte. Or, aussi longtemps que l’utilité sociale et la
convention prévalent sur la vérité, une telle question ne se pose même pas.
Plus encore que le tournant dogmatique de la métaphysique
platonicienne, c’est le renversement théologico-politique auquel elle a donné
lieu qui a relégué dans l’oubli ce questionnement originel. Les théologiens
médiévaux, malgré ce qui les oppose, ont eu en commun de faire prévaloir la
justice de la Volonté divine sur celle des institutions humaines. Pour le
positivisme juridique issu de la Révolution française, la loi n'a pas d’autre
fondement que l’autorité du législateur, pour autant qu’il exprime la volonté
générale. Selon la façon dont celle-ci est conçue ‒ comme volonté du bien
commun ou simple expression de la majorité ‒ on peut dire que la voix du
peuple remplace celle de Dieu ou y voir la revanche de l’enseignement
sophistique, repensé dans le cadre de la démocratie moderne. Quant aux
idéologies totalitaires, elles subordonnant le droit au pouvoir politique : sa
légitimité dépend de celle de sa fin, qu’elles ont pré-déterminée. Bref, le
volontarisme, théologique, démocratique ou idéocratique, a prévalu sur la
rationalité des lois. Qu’il n'ait pas manqué de philosophes ou de théoriciens
du droit ‒ Kant et Hegel d’une part, Kelsen de l’autre ‒ pour s’en offusquer
ne change rien à l'affaire : la Raison qu’ils ont cherchée dans les normes
juridiques, s’ils ne la leur ont pas prescrite, du moins l’ont-ils supposée par
souci de cohérence théorique. La philosophie du droit de Chaïm Pertelman
ne se satisfait pas de ce postulat spéculatif : en soutenant l’hypothèse du
modèle jurisprudentiel de rationalité, c’est la raison immanente au droit, ou
les raisons pratiques du jugement normatif, dont elle se propose d’explorer
les implications méthodiques.

Cette thèse se présente selon trois versions ‒ juridique, logique,
éthicophilosophique ‒ dont ni Perelman ni ses commentateurs n’ont, selon nous,
suffisamment explicité les liens. A la fois indépendantes et complémentaires,
elles peuvent être présentées selon deux ordres d’exposition : le plus
systématique va du droit à l’éthique par l’intermédiaire de la logique ; le

1 Cf. Gorgias, trad. Monique Canto, GF-Flammarion, Paris, 1987 : « En fait, très cher ami, tu
te mets à me réfuter comme les rhéteurs au tribunal, quand ils veulent convaincre la partie
adverse de fausseté » (471 - 472).
13 plus didactique expose les enjeux éthique et philosophique du jugement
normatif avant d’analyser sa condition logique de possibilité. Nous avons
choisi le second : celui qui fait de cet ouvrage un complément des
précédents, respectivement consacrés au droit et à l’éthique. Mais ils
s’accordent sur l’essentiel : réécrire la genèse de l’œuvre à partir du terrain,
2encore à défricher, de la philosophie du droit .

Cette reconstruction, systématiquement exposée, comprend les trois
étapes suivantes :
(i) Perelman s’est appuyé sur la jurisprudence pour s’opposer aux doctrines
juridiques, qui ont en commun d’ignorer l’ingénieuse contribution du
jugement judiciaire à l’élaboration du droit, comprise comme une invention
qui fait tradition. Nous avons développé cette première acception du modèle
jurisprudentiel dans une étude antérieure, que l’on peut résumer ainsi : après
être remonté de la Théorie pure du droit de Hans Kelsen jusqu’à la
Rhétorique d'Aristote, par l’intermédiaire de la sociologie morale d’Eugène
Dupréel, nous y concluons que le "réalisme dialectique" néo-aristotélicien
n’est pas la seule issue au scepticisme éthique moderne, théoriquement
3revendiqué par le normativisme kelsenien . Du moins est-ce le défi que la
"nouvelle rhétorique", ainsi nommée en référence à l’oeuvre éponyme
4
d’Aristote, a entendu relever au-delà des limites du droit . Mais que la
pensée de Perelman nous ouvre une voie plus féconde au regard de cette
question n’est, au terme de cette démarche, qu’une hypothèse à confirmer.
(ii) Cette confirmation relève de la deuxième formulation du modèle
jurisprudentiel : celle qui est au centre de la réflexion présente et qui a trait à
la logique juridique. Elle passe par le rappel du dialogue initial que notre
auteur a mené avec l’un des fondateurs de la logique mathématique, Gottlob
Frege, auquel il a consacré sa thèse de doctorat : on y découvrira tout ce que
le projet d’une logique du discours doit paradoxalement à celui dont
Perelman a retenu la leçon épistémologique tout en critiquant le réalisme
conceptuel de son universalisme logique. Plus précisément, notre auteur
examine les conditions de validité argumentative du raisonnement normatif

2 Cette reconstruction ne vise pas à écrire l’histoire effective de l’œuvre, mais à la ré-écrire au
regard du moment où elle a trouvé son fil directeur. Elle s’apparente encore moins à une
genèse idéale de style hégélien, dont le développement nécessaire aurait exigé qu’une logique
purement conceptuelle fût le premier moment. C’est aussi pourquoi le seul "fondement" que
la logique argumentative soit susceptible de fournir au raisonnement normatif est
méthodologique et rétrospectif.
3 Cf. J-F Melcer, Justice et rhétorique selon Chaïm Perelman, ou comment dire le juste ?,
Editions l’Harmattan, 2013. Dans ce livre consacré à la philosophie du droit de Chaïm
Perelman (que nous mentionnerons par son sous-titre), nous.examinons de façon détaillée le
dialogue de celui-ci avec Hans Kelsen, l’auteur de la Théorie pure du droit.
4 La contribution de la Rhétorique d'Aristote au projet pérelmanien est analysée dans
Comment dire le juste ? Nous avons noté T1 cette thèse et T2 celle que nous rappelons ici
sous ses trois versions.
14 de manière analogue à celle dont Frege analyse le raisonnement
démonstratif. C’est cette analogie, que nous appellerons "frégéenne", qui
permet de comprendre le sens méthodique, ou non ontologique, du dualisme
logico-argumentatif, qui est le fil directeur de l’œuvre pérelmanienne. La
nouvelle rhétorique apparaît, à cet égard, comme une radicalisation de la
rhétorique aristotélicienne, transposée d’un monde ontologiquement ordonné
à un univers dans lequel la contingence de l’action a cessé d’épargner sa fin.
(iii) Mais le trajet de Perelman à Aristote, par le détour de Frege, engage une
démarche dont l’enjeu n’est pas limité à la méthodologie du raisonnement
normatif. De même que la pratique jurisprudentielle fait médiation entre le
droit positif et la morale collective, la pensée juridique médiatise la relation
5de la réflexion pratique et de la philosophie . Il s’agit de savoir si nous
pouvons penser la justice comme une norme d’équité argumentative qui
nous permette d’évaluer nos jugements délibératifs ‒ éthique, politique et
philosophique ‒ selon une autre mesure que celle de leur vérité. Cette
troisième conception du modèle jurisprudentiel de rationalité est la plus
ambitieuse. Elle nous oblige à nous interroger, non seulement sur le lien de
la théorie de l’argumentation et du discours philosophique, mais sur les
conditions de possibilité d’un usage non métaphysique de la raison pratique.
Ces questions, qui ont motivé notre lecture de Perelman, ne seront ici
qu’allusivement mentionnées.
6Le schéma suivant en donne un aperçu synthétique :
essentialisme platonicien


jusnaturalisme moderne


réalisme dialectique


sophistique sociologie fait nouvelle métaphysique
antique morale rhétorique pratique normatif ?

normativisme


positivisme sociologique

positivisme juridique

5 Cette question est au centre de notre Ethique et rhétorique selon Chaïm Perelman, ou la
raison hospitalière, Editions L’Harmattan, 2013 (également cité par son sous-titre).
6 Ce schéma, commenté dans La raison hospitalière (pp. 17-18), sera complété plus loin :
cf. infra, II, 2, D (p.151).
15 Nous nous proposons dans ce livre de développer la deuxième étape de
l’exposé systématique précédent, du triple point de vue de son postulat
directeur, de sa contribution à une critique rhétorique de la raison juridique
7et de ses implications philosophiques .

1) La première perspective nous amènera à restituer la pensée de
Perelman dans le contexte de la philosophie logique où elle s'est formée :
celui des grands débats soulevés, autour des années 1930, par le projet
métamathématique de re-fondation logique du savoir mathématique. Inauguré par
Gottlob Frege et Bertrand Russell dans la perspective d’un réalisme
conceptuel universaliste connu sous le nom de "logicisme", où l'on a souvent
reconnu le Phénix platonicien, il sera repris sur des bases strictement
syntaxiques par l'axiomatique "formaliste" de David Hilbert et finalement
réfuté par les théorèmes de limitation de Kurt Gödel. Notre intention n’est
pas d’exposer la contribution de ces discussions techniques, non moins que
8subtiles, à la genèse historique ni même idéale, du projet pérelmanien . Si
nous nous aventurons dans cet univers logico-fantastique (où nous
rencontrerons de singuliers objets, tels que la classe des classes qui ne sont
pas élément d’elles-mêmes, la proposition qui dit « Je mens » ou celle qui
asserte sa propre indémontrabilité), c’est parce que les paradoxes dont il va
être question n’ont pas seulement ébranlé les plus savants esprits, ils ont
déçu la confiance, sans doute démesurée, que notre auteur avait mise dans la
raison logicienne, en attendant d’elle qu’elle fournisse une méthode de
pensée universelle, capable de contribuer à la délibération pratique autant
qu’à la résolution d’un problème scientifique. Les antinomies
métamathématiques et l’échec de la logique des jugements de valeur, dont
Edmond Goblot avait conçu le projet, sont venus à bout de cette résistante
illusion. Qu'une folie secrète puisse habiter la raison, Perelman n'est, certes,
pas le premier à l'avoir su, mais, plus lucide que Descartes et plus
conséquent que Kant, il en a tiré cette ultime conséquence : la raison
raisonnante et anonyme n’est pas toute (la) raison. Aussi n’est-il pas
surprenant qu’il ait découvert, dans la Rhétorique d'Aristote, la logique du
jugement raisonnable qui lui a permis de résister au scepticisme moral du
positivisme logique.

2) Nous mettrons, en second lieu, l'hypothèse du modèle jurisprudentiel
de rationalité à l'épreuve de la logique juridique. Tel sera l'objet du débat de
notre auteur avec Georges Kalinowski. À travers le logicien polonais

7 Nous verrons, en particulier, la place que tient dans l’œuvre de Perelman une troisième thèse
(T3) de nature méthodologique, qui traverse les trois domaines que nous y avons discernés :
celle de la corrélation de la méthode et de l'ontologie. Cette thèse résume l'essentiel de
l'apport de Frege au projet néo-rhétorique.
8 Au lecteur désireux de s'en instruire, nous conseillons cet ouvrage : Frédéric Nef, Denis
Vernant, Le formalisme en question, Le tournant des années 30, Vrin, Paris, 1998.
16 s’expriment, à la fois, la tradition du droit naturel issue de Saint Thomas
d’Aquin et la "logique déontique" naissante : il lui revient, en effet, d’avoir
élaboré sous ce titre une théorie de l’"obligation normative" qui, loin de se
réduire à un sous-chapitre de la logique formelle (en l’occurrence modale),
ambitionne de lui adjoindre une sémantique des normes d’inspiration réaliste
(au sens aristotélo-thomiste). L’analyse pérelmanienne du raisonnement
juridique effectif vise, a contrario, à mettre en évidence la rationalité du
droit, indépendamment des réquisits métaphysiques du jusnaturalisme
comme des contraintes formelles de la logique déontique : soit à soutenir la
thèse de l’autonomie "logique" du raisonnement pratique sans consentir au
réalisme des propositions normatives. Mais l’enjeu de cette thèse dépasse la
logique juridique : il s’agit de savoir si la normativité du vrai régit le "champ
de l’argumentation" – juridico-politique, éthique et philosophique – ou si
celui-ci relève d’une normativité spécifique et complémentaire : la "règle de
justice", comme méta-règle de pensée qui prescrit d’évaluer selon la même
norme les situations semblables (qu’il s’agisse des cas litigieux, de dilemmes
moraux ou d’arguments circonstanciés). Ce débat présente, de plus, l’intérêt
d'avoir donné lieu à un dialogue effectif. Car c'est un trait distinctif de la
pensée de notre auteur, d'avoir toujours préféré le risque de l’ouverture
dialogique à l’assurance lénifiante des exposés systématiques. Il n’en reste
pas moins qu’il ne suffit pas de faire objection à la logique déontique pour
justifier l’autonomie du raisonnement pratique : encore faut-il pouvoir
préciser quels sont ses critères de validité. Aussi ne prendrait-on que très
incomplètement la mesure du dualisme logico-argumentatif soutenu par
notre auteur, si on omettait d’examiner les options alternatives qui se sont
présentées à lui ou celles au regard desquelles nous pouvons
rétrospectivement réévaluer son projet.

3) Cette réévaluation procèdera en trois temps :
(i) Nous commencerons par rappeler l’option alternative à laquelle Perelman
a été tenté de souscrire : la "philosophie régressive", essentiellement
moniste, de Ferdinand Gonseth, qui refuse de dissocier les principes de la
connaissance scientifique de sa méthode effective. Ce dernier a peut-être été
le principal inspirateur de sa pensée philosophique, avant qu’il n’ait effectué
son tournant rhétorique. Le monisme méthodique permet non seulement de
préserver l’unité de la raison, mais de repenser le concept d’"auditoire
universel", auquel Perelman a jugé ne pas devoir renoncer, de manière à
l’épurer de toute signification rhétorique, a fortiori idéale, à défaut de
pouvoir en faire l’économie. On doit à Paul Gochet, excellent connaisseur de
la pensée de notre auteur, de l’avoir démontré et d’en avoir tiré la
conséquence : le pragmatisme logique de Willard Quine est le meilleur
prolongement de la pensée de Gonseth. Aussi la lecture que nous en
proposerons visera-telle à expliquer pourquoi Perelman ne pouvait pas faire
sienne une aussi féconde perspective.
17 (ii) Nous assumerons a contrario l’universalisme rhétorique revendiqué par
l’auteur du Traité de l’argumentation, en prenant appui sur une lecture
approfondie d’un chapitre de l’ouvrage consacré à cette question. Nous
essaierons de montrer comment la conception pérelmanienne de l’auditoire
universel permet de surmonter l’antinomie, ruineuse pour la raison pratique,
de l’idéalité critique ou de l’effectivité. Si la première faisait défaut, rien
n’empêcherait le raisonnement argumentatif de se réduire, au mieux, à un
empirisme jurisprudentiel, au pire, à un formalisme absurde, sinon
9franchement pervers . Mais, réciproquement, si l’universalisme rhétorique
ne devait pas être mis à l’épreuve de la seconde, l’appel à l’universel aurait
tôt fait de virer à l'inefficience optative ou à son corollaire pragmatique, le
10réalisme vulgaire . Nous compléterons, ainsi, l’argument directeur de notre
lecture philosophique de l’œuvre de Perelman : celui selon lequel la norme
du juste ne peut pallier les limites de celles du vrai qu’à condition de relier la
logicité spécifique de la règle de justice à l’idéalité régulatrice de l’auditoire
universel.
(iii) Enfin, dans la mesure où la norme du juste régit tout le champ de la
raison argumentative, c’est seulement par souci de méthode, et parce qu’il
illustre exemplairement sa spécificité logique, que nous nous limiterons ici à
son usage juridique. A supposer que nous parvenions à justifier le projet
néorhétorique sur ce terrain privilégié, il faut donc encore le mettre à l’épreuve
11des controverses morales et philosophiques . Nous avons commencé de le
faire en nous frayant un chemin de la philosophie du droit à l’éthique. Nous
poursuivrons dans cette voie en reliant, à présent, la logique juridique à la
théorie de l’argumentation. Il reste que le passage du jugement judiciaire aux
autres formes de jugement délibératif – éthique, politique et philosophique –
comporte une solution de continuité, relative à leurs procédures de décision
ou de validation et, plus radicalement, à leur finalité. Celle du premier est
d’arbitrer les litiges ; qu’en est-il de celle des trois autres ? C’est le motif de
notre étude de répondre à cette question, en philosophie particulièrement, où
Perelman l’a laissée en suspens, en constatant qu’en la matière « il n’y a pas
12de chose jugée » . C’est à cette fin que nous distinguerons l’universalisme
rhétorique d’un idéalisme consensuel et finirons par mettre l’auditoire
universel à l’épreuve du "différend" selon Jean-François Lyotard.

9 Nous entendons ici ce terme, non pas seulement au sens de la perversion psychologique,
mais dans celui de la perversité morale. On en trouvera une illustration dans La raison
hospitalière, I, 1, B, p. 35.
10 Nous mentionnerons à ce sujet un livre récent qui confirme la nécessité de ne pas dissocier
l’idéalité de l’auditoire universel de son effectivité, en analysant sa fonction dans le cadre du
droit, et non pas seulement au regard du discours philosophique, auquel Perelman l’a
essentiellement associé. cf. George C. Christie, L’auditoire universel dans l’argumentation
juridique, Bruylant, Bruxelles, 2005.
11 Nous en donnons deux exemples dans La raison hospitalière (IV, 3) à propos de
l’antithétique du scepticisme et du dogmatisme moral.
12 Cf. Droit, morale et philosophie, L.G.D.J, Paris, 1976, I, p. 66.
18 I/ Le dualisme logico-argumentatif comme fondement
épistémologique du projet néo-rhétorique

Introduction

Après avoir observé le caractère "paradoxal" de la référence à Frege dans
l'œuvre pérelmanienne, puisque celle-ci se présente comme une critique
rhétorique de la logique formelle, Francis Jacques en propose l'explication
suivante : cette référence, fondatrice selon Perelman du projet
néorhétorique, ne relève pas de la philosophie logique, mais de l’épistémologie.
Cet argument, qui donne leur fil directeur à nos analyses, nous l'appellerons
l'"analogie frégéenne" : il s'agit de postuler la fécondité heuristique de la
"similitude" formelle des méthodes de reconstruction logique des preuves
13mathématiques et d’analyse rhétorique des "textes" argumentatifs . Tel est le
principe du "dualisme logico-argumentatif", au sens où nous l'entendons.
Mais cette interprétation laisse en suspens la question de savoir comment
s’articule la relation des deux versants, logique et rhétorique, de cette
14analogie . En mettant sur le compte du "paradigme frégéen" "l’approche
axiomatique et syntaxique de la logique", dont Perelman serait resté
négativement tributaire, F. Jacques entend moins répondre à cette question
que tracer la frontière qui sépare sa propre pensée de celle de notre auteur :
au lieu de chercher la rationalité discursive en dehors de la logique formelle,
penser la logique du dialogue ou le dialogue dans la logique. Il n’en reste pas
moins que la question se pose à quiconque, comme nous, loin d'y voir une
impasse, continue de faire sien le dualisme pérelmanien.

1/ De Frege à Aristote

A/ Perelman et Frege : une filiation paradoxale

Les implications épistémologiques de l'analogie frégéenne ne sont pas les
mêmes, selon que l'on conçoit le paradigme logique dans le contexte d’un
pur "logicisme" ou d’un "formalisme" moins strict. Le premier s’oppose, par
principe, au dualisme logico-argumentatif : car sa définition de la logique
comme "science des lois de la pensée" ne permet de concevoir la dualité de
la démonstration et de l’argumentation qu’en excluant la seconde du champ

13 Cf. Francis Jacques, "Logique ou rhétorique de l'argumentation ?", in La nouvelle
rhétorique, Essais en hommage à Chaïm Perelman, Revue internationale de philosophie, n°
127-128, 1979, p. 59.
14 Il faut, ici, se rappeler que les premiers travaux de Perelman – sa Dissertation de doctorat,
Etude sur Gottlob Frege, Université Libre de Bruxelles, 1938 – portent sur la logique
frégéenne.
19 de la logique. L’extension formaliste de la méthode logique à toutes les
formes de raisonnement semble, a contrario, lui être plus favorable, mais
c’est au prix de méconnaître la spécificité rhétorique de la "logique"
argumentative. Cette aporie ne met pas seulement au jour l'ambiguïté de la
référence à Frege dans l’œuvre pérelmanienne ; elle ébranle l'une de nos
thèses principales. Que resterait-il, effet, du fondement épistémologique du
modèle jurisprudentiel de rationalité, si l’analogie frégéenne devait se
révéler comme une hypothèse arbitraire ? Peut-être pourrait-on encore
admettre qu’il y a dans la pratique du raisonnement judiciaire des arguments
irréductibles à la logique formelle. Mais cela ne suffirait pas à motiver la
construction d'une théorie de l'argumentation qui y puise le matériau
essentiel de son élaboration. Bien plus, notre conception ultime de la "règle
de justice" comme règle de pensée perdrait une grande part de sa
justification, s’il est vrai que celle-ci ne se limite pas à la pratique
15jurisprudentielle, mais présuppose une théorie du jugement réfléchissant .
On voit que la référence frégéenne met nos thèses à l’épreuve d’une
"expérience cruciale", dont dépend le succès de notre entreprise. Nous ferons
l’hypothèse que ce sont des raisons extra-logiques, de nature morale,
associées aux problèmes philosophiques posés par le paradigme frégéen
(qu’il soit restreint au logicisme ou qu’il inclue plus largement le formalisme
logique), qui ont motivé notre auteur à distinguer, dans la raison, la part de
l’argumentation de celle de la démonstration. Cette interprétation ne met pas
seulement en jeu l’hypothèse directrice de notre recherche ; elle exige,
également, que l’histoire du dialogue de Perelman avec lui-même complète
l’analyse des débats à travers lesquels s’est élaborée sa pensée.

B/ Le sens d’une œuvre : une construction rétrospective

Nous commencerons par relever les principales occurrences de la
référence frégéenne dans l’œuvre de Perelman. Notre insistance sur les
diverses formulations de son rapport à Frege ne prétend pas plus reproduire
le sens exact de sa pensée, que sa genèse historique. Ce projet ne
conviendrait ni au parti pris que nous adoptons (de nous intéresser aux
perspectives ouvertes par son œuvre, plutôt qu’à l’œuvre en elle-même), ni à
la conception que lui-même se faisait due l'exercice de la pensée. Qu’on en
juge aux premières lignes de la Dissertation de doctorat sur Gottlob Frege :
« Il est nécessaire d’expliquer en quelques mots la méthode suivie dans
l’exposition de cette thèse, méthode qui à première vue peut sembler
étrange ; en effet, au lieu d’exposer les idées de Frege dans l’ordre

15 Rappelons que Kant oppose ce type de jugement (exemplairement esthétique) au jugement
déterminant (ou scientifique), en faisant valoir qu’aucun critère a priori ne pré-détermine le
premier. Nous y incluons les jugements pratiques, en analysant leurs conditions de validité, à
défaut de vérité, dans La raison hospitalière, III, 1 et V, 2, A.
20 chronologique, nous semblons exposer pêle-mêle les ouvrages et les articles,
sans tenir aucun compte de la date à laquelle ils ont vu le jour. Cette liberté,
il ne serait certes pas permis de la prendre avec n’importe quel philosophe ni
même avec la plupart d’entre eux, car la pensée philosophique est
d’ordinaire conditionnée par des idées antérieures qui, nous faisant
comprendre la genèse d’une idée nouvelle, la placent dans son véritable jour.
Ce n’est pas le cas pour Frege. Celui-ci n’est pas un philosophe de métier,
mais un savant pénétrant dans la philosophie qui, de peur d’errer dans un
terrain peu familier, ne lâche point le fil qui lui permettra de revenir. Frege,
parti des considérations se rattachant aux mathématiques, développera une
théorie philosophique en réponse à la question : "Quelle est la nature du
nombre ?" Sa philosophie et sa logique sont une réponse à cette question et
si inévitablement, elles débordent ce sujet, elles ne s’en éloignent jamais
assez pour qu’on ne puisse les y rattacher ». Puis de conclure (après avoir
relevé la présence de cette question dans les premiers écrits du maître) :
« L’œuvre de Frege forme un tout cohérent, et ce tout présente une géniale
réponse au problème qui l’a préoccupé dès sa jeunesse. C’est pourquoi nous
avons essayé d’exposer ses idées dans un ordre logique, fort différent de
l’ordre chronologique ; cela nous est permis sans inconvénient, car, si la
pensée de Frege s’est développée au cours de sa vie, elle ne s’est jamais
contredite. Frege n’a fait que développer durant une longue existence une
intuition de sa jeunesse, ce qui nous permettra de juxtaposer des textes du
16début et de la fin de sa vie, qui semblent pourtant contemporains » . Nous
laisserons aux spécialistes de Frege le soin de juger la justesse de ce propos.
Le nôtre serait assez bien résumé, si l’on nous permettait de le détourner de
manière à y lire l’expression d’un auto-commentaire. Le sens d’une œuvre
ne réside, selon Perelman, ni dans sa genèse chronologique, ni dans l’état
d’achèvement systématique auquel il se peut qu’elle soit parvenue, mais
dans ce que nous appellerons sa "genèse logique". Cette "genèse logique"
suppose qu’on admette : (i) que l’œuvre a une "cohérence" problématique ;
(ii) que cette cohérence concerne la façon dont elle cherche à répondre à une
question initiale qui motive son "intuition" directrice ; (iii) mais que le sens
de l’œuvre ne peut livrer le secret qu’il est pour lui-même qu’au regard
rétrospectif de celui qui l’interroge. Ce temps reconstruit, que l’on pourrait
appeler le temps de l’œuvre, ne brouille la chronologie que pour mieux faire
ressortir les moments événementiels (inauguraux, critiques, polémiques,
aporétiques, inventifs, etc …) d’une aventure intellectuelle dont la structure
dialogique transcende l’intention de son auteur. Bref, lire un texte
philosophique, c'est poursuivre le travail de pensée qui s'y est amorcé. Dans
cette perspective, l’œuvre n'est ni l’auto-exposition d’une intention
souveraine ou d'un système achevé, ni l’enjeu d’un champ de forces
extérieures à la pensée, ni le lieu d’un impensé (structural ou ontologique),

16 Cf. Etude sur Frege, pp. 1-2.
21 mais une interaction d’arguments, actuels ou inactuels. Que ce soit aussi
sous ce jour que nous lisons Perelman, on l’aura déjà compris, tant son
appréciation de l’œuvre frégéenne convient, selon nous, à la sienne.

C/ La critique rhétorique du formalisme logique

a) De l’analogie frégéenne à la Rhétorique d’Aristote
La plus ancienne occurrence de la référence frégéenne, que nous ayons
relevée dans l’œuvre de Perelman, figure dans le premier chapitre de
17Rhétorique et philosophie intitulé "Logique et rhétorique" . Sa longueur
nous oblige à la commenter en plusieurs étapes. « En fait, dit notre auteur, le
développement de la logique moderne date du moment où pour étudier les
procédés du raisonnement, les logiciens se sont mis à analyser la façon de
raisonner des mathématiciens ; c’est d’une analyse des raisonnements dans
les sciences formelles, les sciences mathématiques, que résulte la conception
actuelle de la logique ; ce qui implique que toute argumentation qui n’est pas
utilisée en sciences mathématiques n’apparaît pas non plus en logique
formelle » (p. 8). La spécificité de la logique moderne ne tient donc pas
seulement à sa nature mathématique, mais aussi à sa méthode : c’est ainsi,
qu’au lieu de supposer connu le raisonnement mathématique, Frege a
entrepris d’en faire l’objet d’une "analyse". La thèse "logiciste" du
fondement logique des mathématiques partage avec la conception
platonicienne ou cartésienne de la "mathesis" de leur conférer une valeur
épistémologique exemplaire, mais s’en distingue par la manière dont elle
conçoit cette exemplarité : il ne s’agit pas de s’en remettre à l’"évidence"
d’une intuition intellectuelle, mais de l’expliquer. « Si cette analyse des
sciences formelles a été si féconde, poursuit Perelman, ne pourrait-on pas
entreprendre une analyse semblable dans le domaine de la philosophie du
droit, de la politique et de toutes les sciences humaines ? » (ibid.). Le
problème est donc énoncé : une démarche méthodologique "semblable"
estelle possible dans le domaine du raisonnement pratique ? Et la question du
sens de cette "analogie" est, par là même, implicitement posée. Après le
constat initial et la formulation du problème, vient la conséquence : « Cela
n’aurait-il pas pour résultat de soustraire l’argumentation utilisée dans ces
sciences à une assimilation à des phénomènes de suggestion – ce qui
implique généralement quelque méfiance –, ou à une assimilation à la
logique qui, dans sa structure actuelle, doit nécessairement répudier ce genre
de raisonnement ? » (ibid., nous soulignons). C’est l’enjeu théorique du
projet pérelmanien : comment déconstruire le "dilemme" de la persuasion ou
de la raison démonstrative, auquel l’"argumentation" qui prévaut dans le
domaine pratique a été traditionnellement soumise ? Remarquons que les
deux "assimilations", précédemment exclues, ne sont pas à égalité. La

17 Cf. PUF, Paris, 1952.
22 première (malgré la "litote" par laquelle notre auteur l’exprime en feignant
de n’y voir qu’un objet de suspicion), appelle le rejet immédiat, du seul fait
de l’emploi du terme de "suggestion". La seconde, au contraire, laisse en
suspens une perspective possible : celle qui consisterait à développer la
similitude formelle qui pourrait exister entre les raisonnements logique et
argumentatif. Mise sur le compte d’une carence provisoire de la science,
l’assimilation logicienne de la raison pratique ne paraît pas a priori exclue. Il
s’agit, cependant, de tenter une autre voie.
Les phrases qui suivent mettent en évidence la fécondité heuristique du
développement pérelmanien de l'analogie frégéenne : « Ne pourrait-on
prendre dans les disciplines des sciences humaines des textes considérés
comme étant traditionnellement des modèles d’argumentation, et en dégager
expérimentalement les procédés de raisonnement que nous considérons
comme convaincants ? » (ibid., p.9, nous soulignons). Laissons
provisoirement en suspens la méthode "expérimentale", dont notre auteur se
réclame. Ce que nous entendons prioritairement souligner, c’est la nature
"textuelle" de l’objet considéré : car elle l’apparente à celui de la logique, et
confère à son analyse une portée méta-théorique comparable à celle qui
caractérise cette dernière. Quant à la valeur de "modèles", que Perelman
reconnaît à certains textes argumentatifs, on notera que c’est de la
philosophie qu’il en recommande l’exemple : « Il est vrai que les
conclusions auxquelles aboutissent ces exposés n’ont pas la même force
contraignante que les conclusions des mathématiciens, mais faut-il pour cela
dire qu’elles n’en ont aucune, et qu’il n’y a pas de moyens de distinguer la
valeur des arguments d’un bon ou d’un mauvais discours, d’un traité de
philosophie du premier ordre ou d’une dissertation de débutant ? Et ne
pourrait-on systématiser les observations ainsi faites ? ». L’objectif est, donc,
clair : il s’agit de soustraire le champ de la philosophie pratique au règne de
l’arbitraire. La nature et les enjeux de l’"analogie frégéenne" une fois
précisés, il ne reste plus à notre auteur qu’à nommer la discipline à laquelle
revient cette tâche : soit à redécouvrir la Rhétorique d’Aristote.
Mais peut-être jugera-t-on surprenant que le retour à la rhétorique ait dû
passer par le détour de la logique moderne ? La conclusion du texte dénoue
notre perplexité, en éclairant le sens de la méthode expérimentale dont il
vient d'être question : « N’avons-nous pas le droit d’espérer que, en utilisant
pour l’étude de la rhétorique la même méthode que celle qui a réussi en
logique, la méthode expérimentale, nous parviendrons également à
reconstruire la rhétorique et à la rendre intéressante ? » (ibid., p.11, nous
soulignons). Tout est là : l’analogie frégéenne est méta-discursive ; elle
n’implique aucune "similitude" de nature entre les raisonnements logique et
argumentatif, et l’usage que Perelman en fait ne vise à rien moins qu’à
unifier leurs méthodes. Pourtant, c’est bien d’une "similitude de méthode"
que notre auteur fait état. Sommes-nous en pleine contradiction ?
Aucunement, si l’on prend garde que la "méthode", supposée "analogue"
23 dans les deux domaines logique et rhétorique, ne relève d’aucun d’entre eux.
Bref, il ne s’agit pas d’une "méthode" scientifique, mais épistémologique.
C’est ce que souligne ici le terme "expérimental" : il ne désigne pas une
méthode intra-scientifique déterminée (comme celle, par exemple, de la
médecine selon Claude Bernard), mais la fonction "re-constructive" –
d'explicitation et d'évaluation critique – que remplit la réflexion théorique
sur les normes de rationalité immanentes à la pratique du raisonnement, qu'il
soit mathématique ou "argumentatif", démonstratif ou délibératif et/ou
persuasif. La suite du présent chapitre, où nous nous appuierons sur d’autres
occurrences de la référence frégéenne, vise à préciser les enjeux de cette
reconstruction.

b) Le retour à Aristote comme option alternative au scepticisme moral du
positivisme logique
18Reportons-nous, à présent, à un extrait de L’empire rhétorique , qui est
un ouvrage beaucoup plus tardif, où notre auteur revient sur son rapport à
Frege de façon plus approfondie. C'est ainsi qu'après avoir évoqué les
conséquences moralement sceptiques auxquelles aboutissent les "positivistes
logiques", il poursuit en ces termes : « Je ne pouvais donc me résigner à leur
conclusion, à la fois paradoxale et désespérée, pour un philosophe, d’autant
plus qu’il paraissait admis, qu’on ne peut pas fonder un jugement de valeur
uniquement sur des jugements de fait. Les jugements de valeur primitifs, les
principes de la morale et de toute conduite, seraient-ils purement
irrationnels, expression de nos traditions, de nos préjugés et de nos
passions ? En cas de désaccord, seule la violence serait-elle capable de
trancher les conflits, et la raison du plus fort serait-elle la meilleure ? Ou
existe-t-il une logique des jugements de valeur et, dans cette hypothèse,
comment la constituer ? » (pp. 8-9, nous soulignons). Que le positivisme
logique soit, à la fois, "désespérant" et "paradoxal" tient au caractère
fortement contre-intuitif du scepticisme moral qu'il a pour conséquence : et
ce, non seulement au regard des attentes du sens commun, mais encore de
celles de la "philosophie". En assimilant le "sens" d’un énoncé à sa
"vériconditionnalité", on s’oblige, en effet, à tenir pour insignifiants – puisqu'
invérifiables – les énoncés prescriptifs, sauf à prétendre les déduire des
19énoncés de fait, donc à contrevenir au célèbre interdit humien . On
observera que Perelman associe la formulation de ce paradoxe initial à
l'expression du motif qui l'a, d'abord, encouragé à en chercher la solution
dans la pensée de Frege : la recherche d'une "logique des jugements de
valeur". Cette première version de l'analogie frégéenne témoigne combien le
chemin qui l'a conduit, à redécouvrir la Rhétorique d'Aristote, via le
paradigme frégéen, est loin d'avoir été direct. Voici, en effet, comment il

18 Cf. Vrin, 1988.
19 Cf. infra, II, 3, A, d.
24 commence par s'en expliquer : « J’ai décidé de me consacrer à cette tâche, et
pour la mener à bien, j’ai essayé d’imiter le logicien allemand Gottlob Frege,
dont j’avais étudié les travaux et qui, il y a près d’un siècle, s’était posé une
question analogue à propos de la logique mise en œuvre par les
mathématiciens ». Et de préciser la démarche de ce dernier : « Pour dégager
celle-ci, il a analysé, comme sous un microscope, toutes les opérations
permettant aux mathématiciens de démontrer leurs théorèmes : le résultat de
ces analyses fut le renouveau de la logique formelle, conçue comme une
logique opératoire, permettant des calculs, et non une logique de
classification, comme la logique classique d’Aristote ». L’explicitation de la
fonction méthodologique générale de l’"analogie" suit immédiatement : « Ne
serait-il pas possible de reprendre ces mêmes méthodes en les appliquant,
cette fois, à des textes qui cherchent à faire prévaloir une valeur, une règle, à
montrer que telle action ou tel choix est préférable ? En analysant les écrits
de moralistes et de politiciens, d’orateurs préconisant telle ligne de conduite,
des articles de fond dans les journaux, des justifications de toute espèce, ne
serait-il pas possible de dégager cette logique des jugements de valeur dont
l’absence se faisait si cruellement sentir ? ». Mais rien, semble-t-il, ne
laissait entrevoir l'issue de cette intrigue logico-rhétorique, s'il faut en croire
la manière dont elle s'est achevée : « Ce travail de longue haleine, entrepris
avec Mme L. Olbrechts-Tyteca, nous a mené à des conclusions tout à fait
inattendues, et qui ont constitué pour nous une révélation, à savoir qu’il
n’existait pas de logique spécifique des jugements de valeur, mais que ce que
nous cherchions aurait été développé dans une discipline très ancienne,
actuellement oubliée et méprisée, à savoir la rhétorique, l’ancien art de
persuader et de convaincre » (ibid., nous soulignons). Tout est dit dans ces
quelques phrases. Du "désespoir" initial à la "révélation" finale, un second
paradoxe a remplacé le premier : la science logique n'est pas en mesure de
rendre raison de nos jugements prescriptifs. Mais, autant le premier faisait
obstacle à la pensée, autant le second la libère d'un préjugé auquel Perelman
reconnaît être lui-même resté longtemps attaché : celui selon lequel logique
et raison sont indiscernables. « Les expressions paradoxales, écrit ailleurs
20Perelman, invitent toujours à un effort de dissociation » . La distinction du
logique et du rhétorique le confirme ici. C’est en quoi le paradoxe
initialement observé ne se résout, à notre sens, que rétroactivement. C’est à
21la fin qu’il se dénoue, au bout du chemin qu’une "mimesis" hasardeuse a
fait parcourir au disciple : quand, parti sur les traces du maître, découvrir une
nouvelle logique, c’est par le renouveau de l’ancienne rhétorique qu’il a

20 Cf. Traité de l'argumentation (que nous noterons TA), Editions de l'Université de
Bruxelles, 1988, § 94, p. 589.
21 Nous prenons ce terme dans le sens d’"imitation créatrice". Et, si nous la disons
"hasardeuse", c'est du fait que la lecture de Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan a été la pomme
de Newton de cette "révélation". Cf. L'empire rhétorique, opus cité, p. 9.
25 terminé son périple. La fécondité heuristique du paradoxe argumentatif
prévaut sur le déséquilibre cognitif auquel il a donné lieu.
Nous tirerons deux conclusions de cet heureux détour : d’abord, que nous
devons prendre au sérieux la tentation positiviste à laquelle notre auteur fut
tout près de céder ; ensuite, que la critique de Frege, loin d’être
contemporaine du projet néo-rhétorique – comme s’accordent à le penser la
plupart des commentateurs, Francis Jacques excepté –, lui est, au contraire,
antérieure, et répond à des motifs qui en sont indépendants. Ces derniers
relèvent, selon nous, de la philosophie logique : ils tiennent, pour l’essentiel,
au refus pérelmanien de souscrire au "réalisme conceptuel" de la doctrine
"logiciste", entendue au sens strict. Bref, ce que la lecture du texte précédent
a mis en évidence, c’est la différence, à la fois chronologique et contextuelle,
qui sépare la critique pérelmanienne de Frege et l’hypothèse du dualisme
logico-argumentatif : soit l’existence d’une période transitoire dans l’œuvre
de Perelman, d’inspiration "formaliste" logique, où notre auteur n’excluait
pas encore l’explication logique des "jugements de valeur". C’est l’échec de
cette tentative qui l’a contraint au dilemme de devoir choisir entre un
positivisme moralement inacceptable, ou un retour au logicisme
théoriquement inassumable, avant de souscrire au dualisme méthodique qui
donne, selon nous, le fil directeur de son œuvre. En faisant nôtre cette
interprétation, nous n’entendons pas seulement réfuter l’opinion selon
laquelle il conviendrait de distinguer un "Perelman I", d’abord frégéen, d’un
"Perelman II", qui aurait cessé de l’être dès lors qu'il eût conçu le projet
néo22rhétorique . C’est toute la question du rapport de l’éthique et de la logique
dans le texte pérelmanien que cette lecture entend corriger : loin d’avoir
commencé par être logicien avant de se découvrir moraliste, Perelman a
toujours été les deux à la fois, et c’est à résoudre le conflit auquel il s'est
23ainsi exposé que tous ses travaux se sont employés . Quant à l’hypothèse
des deux Perelman – successivement disciple de Frege, puis rhéteur
antilogicien –, nous nous contenterons de lui objecter la persistance de la
référence frégéenne dont témoigne son œuvre : de Rhétorique et philosophie
jusqu’à L’empire rhétorique. C’est pourquoi, si l’on tient à la périodiser,
nous y distinguerons volontiers trois moments principaux : 1°) la critique
logico-philosophique, d’inspiration formaliste, du réalisme conceptuel admis
par le logicisme ; 2°) l’échec de l’analyse formelle des jugements de valeur
et le refus moral du positivisme logique ; 3°) le postulat néo-rhétorique du
dualisme logico-argumentatif, que l’analogie frégéenne a rendu possible, en
transposant l’objet du débat de la philosophie logique à l’épistémologie.
Bref, c’est un retour à Frege qui a permis la redécouverte d’Aristote : ce

22 Cette distinction est un lieu commun de la plupart des commentaires dont ce projet a fait
l'objet.
23 Nous en exceptons, évidemment, la Dissertation sur Frege, et tous ses articles de logique
spécialisée, dont il va être question plus loin.
26 miracle s'explique à condition de dissocier la méthode frégéenne du
paradigme axiomatique et du réalisme conceptuel auxquels Frege l’avait
liée.

D/ Les limites de l’analogie frégéenne

Si l’analogie frégéenne est, comme nous le pensons, épistémologique ou
méta-théorique, elle met en jeu le rapport de la logique et de la rhétorique à
leurs objets respectifs, mais n’implique aucune parenté de structure entre ces
derniers. Aussi devons-nous encore préciser la part de "similitude" que
comportent les deux théories : elle tient, selon nous, à leur normativité,
même si celle-ci différe de sens et de portée, selon qu’elle se rapporte aux
"preuves mathématiques" ou aux "textes argumentatifs". C’est dans Le
24champ de l’argumentation que cette question reçoit, pensons-nous, la
réponse la plus explicite. Nous faisons référence, en particulier, au chapitre
intitulé "L’idéal de rationalité et la règle de justice", où Perelman répond
oralement aux questions soulevées par l'exposé qu’il a fait à la Société
française de philosophie en 1960, donc à une date intermédiaire à celles des
deux textes – respectivement extraits de Philosophie et Rhétorique (1952) et
L’empire rhétorique (1977) – que nous avons pris pour repères, concernant
le rapport de Perelman à Frege. Nous en mentionnerons deux passages, qui
nous ont paru complémentaires.

a) La similitude des modèles de rationalité logique et jurisprudentiel
Le premier extrait fait suite à un développement où notre auteur a opposé
la "règle de justice", dans sa fonction d'arbitrage des jugements normatifs, à
l'"idée" de leur chercher un "fondement absolu". La règle de justice exige de
tout jugement qu'il s'applique de manière semblable aux situations
"essentiellement semblables" ; ce qui oblige à justifier la différence
d'appréciation dont un cas inédit est susceptible de faire l'objet par sa
25relative singularité . Il n'est donc pas question de prétendre déduire le
contenu du jugement d'un principe irréfragable préalablement admis, mais
cela ne veut pas dire que ce dernier puisse s'exercer de façon arbitraire. On
ne comprendrait pas, sinon, que ce soit au motif de sa conséquence
ultimement "sceptique" qu'il convienne de récuser la présomption
dogmatique : « Une philosophie, écrit Perelman, qui se veut conforme aux
démarches réelles de notre pensée, ne peut faire fi de toutes les contingences
et déclarer qu’elle fera table rase de tout ce qui ne lui paraît pas absolument
fondé. Car, dans une perspective anti-absolutiste, qui est la mienne, et qui
écarte toute idée d’un fondement absolu, une pareille prétention ne peut
qu’aboutir à un scepticisme universel » (p. 299). C’est alors, qu’après avoir
pris acte de la pluralité conflictuelle des raisons mises en œuvre par la règle

24 Cf. Presses Universitaires de Bruxelles, 1970.
25 La jurisprudence est le domaine normal d'exercice de la règle de justice (cf. Comment dire
le juste ?), mais on voit que Perelman en étend l'usage à tous les jugements de valeur.
27 de justice, il poursuit en ces termes : « À première vue, on aurait pu croire
que c’est ici que devrait s’insérer une logique des jugements de valeur qui
indiquerait comment départager les points de vue. Une pareille logique aurait
pu remplir ce rôle, et je l’ai cherchée sans grand succès pendant des années.
Les éléments que j’ai pu trouver sont bien pauvres, et ne concernent que les
rapports de moyen à fin. La logique des jugements de valeur de Goblot, par
exemple, ne contient aucune indication quant à la façon de raisonner sur les
fins, ce qui veut dire que tout raisonnement sur les valeurs ne serait que
d’ordre technique, et non pas philosophique ». Viennent alors, du même
mouvement, la conséquence "désespérante" et l’"analogie frégéenne". Après
avoir rappelé le projet frégéen de « retrouver les lois logiques suivant
lesquelles le mathématicien raisonne », Perelman revient ainsi à sa question
inaugurale: « Pourquoi ne pas suivre la méthode de Frege dans le domaine
du raisonnement pratique, tel qu’il se manifeste en droit, en morale, en
philosophie, en politique, et retrouver la manière dont nous raisonnons sur
les valeurs et dont j’ai cherché en vain la description dans les travaux
contemporains » (ibid., pp. 299-300, nous soulignons). On voit que c'est sous
l'influence d'Edmond Goblot qu'il a d'abord cherché à analyser la "logique
des jugements de valeur" qu'il avait en vue dans la première version de
l'analogie frégéenne. S'inspirant de la table des jugements kantienne, celui-ci
explique, en effet, (i) que « l'affirmation qu'une chose est bonne à titre de fin,
c'est-à-dire par elle-même et sans condition […], ne peut être la conclusion
d'un raisonnement déductif », (ii) parce ce qu'elle « ne peut être qu'un
jugement catégorique » et (iii) qu'« on ne démontre que des jugements
26hypothétiques » . Mais ce n'est pas là ce que nous retiendrons
prioritairement de la citation précédente. Une difficulté majeure s'y
manifeste, en effet. D’un côté, l’explication logique des jugements de valeur,
à laquelle Perelman convient qu’il a d’abord fait droit, apparaît comme une
première tentative de répondre à l’exigence normative de la règle de justice,
sans sacrifier le pluralisme axiologique, admis par cette dernière, à l’idéal
métaphysique d’un fondement absolu. De l’autre, il faut avouer que la
distinction finale entre l’"analyse" des "lois de la pensée" et la "description"
du "raisonnement sur les valeurs" prête à confusion : ne revient-elle pas à
opposer la rhétorique aux sciences nomologiques, donc à la destituer de toute
ambition normative, en la reléguant au rang d’un savoir positif (au mieux
27"phénoménologique", sinon psychologique) de type socio-linguistique ? À

26 Cf. Edmond Goblot, La logique des jugements de valeur, Armand Colin, 1927, p. 60 (nous
soulignons). Nous reviendrons plus loin sur les analyses de Goblot, qui mériteraient, selon
nous, un examen plus attentif.
27 Nous entendons ici les "sciences nomologiques" au sens le plus fort. Il s'agit non seulement
des domaines du savoir dont l'objet est régi par des lois (comme la physique par exemple),
mais de ceux dans lesquels la théorie prescrit ses lois à la pensée. Bref, la logique n'explique
pas comment les hommes raisonnent de fait (elle serait, sinon, réductible à la psychologie
cognitive), mais comment ils doivent raisonner pour que les conclusions de leurs
raisonnements puissent être reconnues comme valides. Nous mettons entre parenthèses la
perspective phénoménologique, au sens de Husserl – bien qu'elle présente l'intérêt de dépasser
28 la connaissance a priori des "lois de la pensée" semble s’opposer
l’explicitation réflexive, ou a posteriori, des normes du raisonnement
pratique, rabattues sur le plan de l’anthropologie. Bref, comment une simple
description peut-elle répondre à l'exigence de normativité inhérente à toute
analyse logique ?
La suite du texte que nous commentons s'efforce d'éviter cette impasse :
« Le résultat de l’analyse a été inattendu : j’ai constaté que, quand il s’agit de
valeurs, quand il s’agit de délibérer avant d’agir, le raisonnement prend la
forme d’une argumentation. Ce qui m’a paru une révélation au moment
même, car la théorie de l’argumentation (…) était chose bien connue des
Anciens et spécialement d’Aristote ». Et d’expliquer que ce dernier « avait
montré, en effet, qu’à côté de ce qu’il appelait les preuves analytiques,
c’està-dire les preuves formelles et apodictiques, il y avait des preuves
dialectiques, c’est-à-dire des preuves concernant l’opinable, la manière de
fonder ses croyances et d’aboutir à la meilleure opinion » (ibid., nous
soulignons). La mention des "preuves dialectiques" aristotéliciennes montre
assez que la description, dont il était question plus haut, n’a pas rapport aux
"croyances" comme faits normatifs, mais à leurs raisons. Réciproquement,
le logicien n'a pas le regard rivé sur de pures idéalités, mais sur l'activité des
mathématiciens qui comporte en elle-même sa normativité. L’opposition
précédente est, donc, trop schématique : elle ne tient pas compte du fait que
la théorie logique de la preuve mathématique, même pensée dans l’horizon
du logicisme frégéen, prend appui sur des raisonnements effectifs. Elle
ignore, de plus, que la question rhétorique du choix préférentiel en matière
de croyances n’est pas dépourvue de visée "fondatrice", pourvu que celle-ci
ne soit pas comprise au sens "absolutiste" : le concept de "fondement", réduit
à sa fonction épistémologique, permet de reconstruire rétroactivement les
normes de validité d’un savoir déjà constitué. Bref, la leçon épistémologique
de Frege, selon Perelman, est d’avoir dissocié la question du fondement du
savoir mathématique de celle de sa genèse, sans accréditer pour autant les
réquisits métaphysiques d’une "mathesis" universelle insuffisamment
attentive à la structure logique des preuves mathématiques. L’analogie
frégéenne postule la fécondité heuristique de la transposition, mutatis
mutandis, d'une telle démarche dans le champ argumentatif : la (méta)
théorie de l'argumentation est aux jugements normatifs ce que la (méta)
théorie de la démonstration est aux théorèmes.

b) La spécificité du modèle jurisprudentiel
La difficulté précédente a-t-elle été résolue ? Rien n'est moins sûr, car la
visée normative de la théorie de l'argumentation n'est encore qu'un postulat,
qui paraîtra à plus d'un fortement contre-intuitif. L'analogie frégéenne ne
doit pas nous faire oublier tout ce qui distingue les normes hypothétiques du

l'alternative de la logique et de la psychologie –, parce que notre auteur ne s'y est guère
intéressé. Sans doute cela tient-il à son opposition de principe au solipsisme méthodique de
l'idéalisme transcendantal ?
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