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Conte philosophique Aymeric Bontemps Chapitre I Un matin comme les autres, il se lève. Comme d’habitude, les tartines sortent du grille-pain et s’esbaudissent dans un bonjour fracassant. Elles ne savent pas, ou refoulent dans une part de leur inconscient, que leur destin est déjà scélé. Leur lente agonie dans un puissant élixir de sucs gastriques à la composition alimentaire matinale, foncée par une absorption massive de caféine n’est pourtant pas la préoccupation principale de Paul. Ce matin là il ne s’est pas réveillé comme tous les matins. Bien sûr les faits, les choses et les gestes sont les mêmes mais à un détail près : aujourd’hui une idée tenace du genre de celles que l’on n'arrive pas à chasser s’est accrochée derrière sa tête. Il sent ses petites mains volontaires qui lui tirent avec force et conviction sur la racine des cheveux. Au bout d’un moment, tout à la douleur suscitée par l’hôte indésirable, il se lève en espérant enfin s’en débarrasser. Mais là, il sent qu’il est peut-être un peu tard car il commence à trouver son idée séduisante. Il se tourne alors vers la glace de la salle de bain : « Pourquoi chasser cette pensée ? Elle est du plus bel effet au sommet de mon crâne.» Et c’est alors que le trublion se met à briller. Il n’y a alors plus de doute : Il faut laisser germer l’idée !
Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Conte philosophique
Aymeric Bontemps
Chapitre I
Un matin comme les autres, il se lève. Comme d’habitude, les tartines
sortent du grille-pain et s’esbaudissent dans un bonjour fracassant. Elles ne
savent pas, ou refoulent dans une part de leur inconscient, que leur destin est
déjà scélé. Leur lente agonie dans un puissant élixir de sucs gastriques à la
composition alimentaire matinale, foncée par une absorption massive de caféine
n’est pourtant pas la préoccupation principale de Paul.
Ce matin là il ne s’est pas réveillé comme tous les matins. Bien sûr les faits, les
choses et les gestes sont les mêmes mais à un détail près : aujourd’hui une idée
tenace du genre de celles que l’on n'arrive pas à chasser s’est accrochée derrière
sa tête. Il sent ses petites mains volontaires qui lui tirent avec force et conviction
sur la racine des cheveux. Au bout d’un moment, tout à la douleur suscitée par
l’hôte indésirable, il se lève en espérant enfin s’en débarrasser. Mais là, il sent
qu’il est peut-être un peu tard car il commence à trouver son idée séduisante. Il
se tourne alors vers la glace de la salle de bain : « Pourquoi chasser cette
pensée ? Elle est du plus bel effet au sommet de mon crâne.»
Et c’est alors que le trublion se met à briller. Il n’y a alors plus de doute : Il faut
laisser germer l’idée !
Sans plus hésiter une seconde il termine rapidement de se préparer, enfile
son anorak favori et s’en va prendre l’air et voir si cette idée est si brillante que
ça. Il ferme la porte de son frigo après l’avoir solidement cadenassée (il faut dire
que la rigueur de l’hiver a amené des ours polaires à se promener dans le
voisinage et comme chacun sait à quel point ils sont grossiers et sans gêne il
préfère prendre ses précautions plutôt que d’en retrouver un, confortablement
installé dans son fauteuil en train de siroter les bières qu’il a mises au frais).
Cette précaution prise, il décide finalement d’avancer dans la rigueur extrême de
cet hiver du mois de juillet. Il croise madame Bonbeur et son petit chien qui le
félicite pour son idée si brillante qu’elle luit au travers de sa casquette. Puis, sa
route le fait dévier au bord du parc municipal ou des squatters ont pris
possession du terrain. En effet, ces hordes d’eskimos savent profiter à merveille
de la saison froide pour construire des igloos de manière sauvage. « Bah ! ! »
pense Paul, « ils ne font pas grand mal et leurs maisonnettes sont charmantes ».
Peut-être que l’odeur des harengs qu’ils donnent à leurs phoques est un peu
forte, mais on s’habitue à tout. Malgré un trottoir capricieux qui refusa de le
laisser passer car ses chaussures n’étaient pas propres, il arriva à destination.
Une large bâtisse, dont les rideaux avaient été contaminés par le désir
compulsif de tout savoir sur la vie du quartier qui habitait la locataire
précédente, ne cessait de chuchoter pour finalement se taire et faire bonne
impression au premier sonneur venu. Le faux-semblant de l’accueil de la maison
était tel que même la boite aux lettres qui s’ouvrait comme une bouche sur la
porte, semblait sourire trop mielleusement au goût de Paul. Il avait hâte d’entrer
et de se réchauffer. Suite à son coup de sonnette, qu’il souhaitait rendre jeune et
dynamique afin d’impressionner son amie, il vit la porte s’ouvrir sur un visage
enjoué, mal réveillé et tuméfié par un rhume de congélateur carabiné.
La jeune fille aux cheveux bruns constellés par quelques cristaux de glace
artificielle était plutôt jolie et son visage affable, rongé par la grave maladie
temporaire, s’égaya au moment où ses yeux s’ouvrirent comme des phares à la
vue de l’idée de Paul. Mais avant d’épancher sa curiosité, elle le fit monter
jusqu'à son salon et l’installa dans un large fauteuil dont les accoudoirs eurent
vite fait de l’enlacer dans un bien être salvateur. Sitôt fait, elle se figea dans une
posture attentiste, comme un oisillon attendant la becquée tant il est vrai que les
idées brillantes sont aussi délicieuses qu’elles sont rares. Paul attendit un instant,
surpris par l’attitude de son amie. Puis elle rompit le silence qui mourut
timidement de par sa voix nasillarde. «Alors ? », dit-elle le plus simplement du
monde. Paul n’osait pas parler car si son idée était brillante c’était parce qu’elle
était simple et la simplicité est parfois déconcertante. Elle dut alors insister :
« Alors ?? ». Cette fois il ne pouvait plus reculer. Il regretta de ne pas être resté
plus longtemps chez lui pour y réfléchir d’avantage, car maintenant que Julie
était tenue en haleine il ne pouvait plus la décevoir. Dans une grande respiration
qui faillit vider la pièce de tout l’air qu’elle contenait il prit alors la parole : « je
veux apprendre à voler ! » Julie se mit alors à rire, rire et re-rire si fort et si
franchement qu’un rayon de soleil s’enhardit, perçant un pauvre nuage qui se
tordit de douleur laissant inonder le visage de la jeune fille d’une douce lumière
(qui fit aussitôt disparaître le rhume de congélateur). « Voler ? Mais pourquoi
cette idée est-elle si brillante ? » Paul avait mille réponses à apporter à cette
question. Mais piqué au vif par la réaction de son amie, il garda le silence et
préféra contempler son interlocutrice tout à la joie de constater que le rayon de
soleil avait cuivré sa peau dans un joli bronzage estival. Ils finirent
tranquillement la matinée tout au plaisir des discussions qui font que deux amis
aiment à se retrouver. Ils ne tarirent pas de conversations aussi palpitantes et
effrénées qu’elles étaient superficielles. Quand midi frappa à la porte, l’heure
aussi raide et ponctuelle que sa nature l’imposait, n’attendit pas : il était temps
de s’en aller manger.
Julie et son ami avaient fini de ne pas remarquer les gens qui se
retournaient sur eux chaque fois qu’ils apercevaient l’idée de Paul. Mais alors
qu’ils arrivaient au restaurant, l’envie d’en reparler passa outre la fausse pudeur
et l’agacement qui avaient crucifié le sujet une heure plus tôt. Et puis cette fois il
fallait le dire : pourquoi voler ? Paul énonça toutes les raisons qui avaient fait
mûrir son idée :
« Voler permet de voir les choses sous un autre angle ».
« Voler permet de ne plus emprunter les trottoirs capricieux qui jonchent
cette ville ».
« Voler évite d’user ses chaussures ».
« Et enfin, voler permettrait de faire la sieste sur un nuage tout en échappant
aux rigueurs de cet interminable hiver ».
Julie, même si elle n’était pas en désaccord total avec le dernier point, ne
parvint pas à comprendre ce qui avait pu rendre l’idée de son ami si brillante.
Néanmoins le sérieux et la conviction de Paul lui avaient ôté toutes envies de se
moquer. Elle se contenta alors de manière plus constructive de lui faire le
catalogue de tout ce qui rendait son idée inconcevable :
« Tu n’as pas d’ailes ».
« Tu n’es ni un avion ni un oiseau ».
« Tu pourrais te blesser en essayant »
Et enfin :
« Tu ne sais ni où, ni comment apprendre ! »
Et c’était bien là le seul point qui le mettait mal à l’aise. Car pour le reste
il était sûr de pouvoir défier Newton : « Il a reçu une pomme sur la tête et il nous
condamne tous à subir une loi physique de manière arbitraire, sans même un
droit de réponse ! ». Mais comme Paul sentait qu’il s’énervait, il préféra se re-
concentrer sur son idée, même si par moment elle ne lui apparaissait plus que
comme un rêve. Agacé à la pensée de corrompre son désir de liberté aérienne, il
s’efforça de porter son intérêt sur le sorbet au concombre que le serveur
apportait. Le repas se termina donc aussi calmement qu’il était possible. Les
deux amis se séparèrent dans une bise douce, humide et sincère. Chacun partit
de son côté.
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