ETHIQUE, MORALE ET VALEURS

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ETHIQUE, MORALE ET VALEURS

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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ETHIQUE, MORALE ET VALEURS Essai de définitions notionnelles30 asymétrique ,des orientations et des modalités d’accompagnement négatrices de la liberté de l’autre. Malgré les différents gardefous auxquels nous avons fait référence au début de ce chapitre – droit, institution, morale, déontologie – et qui constituent une toile de fond à l’action sociale, celleci sera toujours façonnée par le professionnel au gré du niveau de son engagement dans la situation. Comme cet élève qui, en vain, est venu trouver Sartre pour qu’il l’aide à choisir entre le dévouement à sa mère ou l’engagement dans les Forces Françaises Libres, l’éducateur aura parfois à gérer l’absence d’indications explicites sur la conduite à adopter : il aura alors, lui aussi, à « inventersa loi luimême». C’est ce choix, qu’il fera d’après la lecture qu’il a des différents paramètres de la situation, mais aussi des valeurs qu’il convoque dans son jugement, qui va orienter son intervention et fonder sa responsabilité. Cette responsabilité, nous l’avons déjà indiqué, est la conséquence immédiate de son autonomie et de sa liberté ; le professionnel aura à faire un choix : « ce qui n’est pas possible, c’est de ne pas choisir. Je peux toujours choisir, mais je dois savoir que si je 31 ne choisis pas, je choisis encore.» C’estcette contrainte de choisir, de se positionner, pour paradoxal que cela puisse paraître, qui fonde la liberté et l’éthique. Même si j’étais soumis à l’emprise de circonstances extérieures, du pouvoir de quelqu’un, d’une injonction réglementaire, légale ou morale qui conditionneraient mon action, il me serait toujours possible de m’en soustraire, d’y déroger, de m’y opposer, si je considérais que mon action irait contre mon éthique, mes valeurs, mes choix. En effet, l’action sociale et éducative confronte les professionnels à des situations pour lesquelles l’application de l’arsenal juridique et moral disponible ne suffit pas pour décanter leur intervention. Des illustrations de ces dilemmes sont 32 présentées dans la première partie du rapport par le CSTSà la ministre de l’emploi 33 et de la solidarité, et relatif à une réflexion sur l’éthique des pratiques en Travail social. Ainsi va des situations concrètes telles que celles de la confrontation à des pratiques culturelles bannies du droit français, de la demande d’aide pour une IVG après les délais légaux, du positionnement à adopter lors d’un conflit d’intérêts entre un élu et les usagers d’une cantine scolaire, de la question du placement d’enfants ou de leur maintien au domicile familial, enfin, d’une divergence des références axiologiques et théoriques des intervenants dans une même situation.
30  Nousqualifions d’ « asymétrique » toute relation dont la différentiation des rôles et des statuts implique un rapport d’influence ou de pouvoir. 31  JeanPaul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Ed. Nagel, 1970, p. 73. 32 Conseil Supérieur du Travail Social. 33 Ethique des pratiques sociales et déontologie des travailleurs sociaux, Ed. ENSP, coll. « Rapports du CSRS », 2001.
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ETHIQUE, MORALE ET VALEURS Essai de définitions notionnellesCes différents exemples de «conflits éthiques», qui n’en épuisent pas la diversité, permettent cependant d’identifier des espaces de l’exercice professionnel «voisinent et se confondent des logiques de nature différente : la loi et le désir d’aide, 34 la stratégie et la légalité, les valeurs et les techniques... ».Or, la complexité de chaque situation ne peut pas trouver de réponse satisfaisante si on se réfère à un seul champ théorique : juridique, moral, clinique, etc. Outre la sempiternelle difficulté de l’application des règles générales aux cas particuliers, la singularité de toute problématique personnelle ou sociale a aussi voué à l’échec chaque entreprise de construction de modèles déterministes, de répertoire de recettes, de catalogue de « prêtàpenser »ou de «prêtàappliquer » pourle Travail social. Les réponses aux grandes questions qui traversent le champ social et les solutions aux situations qui taraudent les travailleurs sociaux se sont toujours construites au carrefour de la multiréférentialité et de la pluridisciplinartié. Or, l’agencement de ces multiples références pour «faire sens» et dégager des perspectives pertinentes pour l’intervention n’obéit pas non plus à des logiques toutes faites consignées dans un mode d’emploi: bien au contraire, il oblige le professionnel à s’impliquer dans une action réfléchie et consciente, c’estàdire qui articule des connaissances et des valeurs. Ces connaissances constituent ce que nous appelons uneépistémologie de la praxis, une praxéologie, en somme, des concepts opérationnels pour l’action. Pour ce qui est des valeurs (nous y reviendrons), on les définira pour l’heure comme des principes du jugement et de l’action qui désignent ce qui est important. C’est sous l’égide de ces valeurs que la morale élabore un système de prescriptions destinées à induire la conduite des individus en société et la déontologie codifie des énoncés normatifs pour cadrer l’action d’un corps professionnel. Mais c’est aussi à l’aune de ces valeurs que chaque individu construit sa propre éthique selon ses choix, ses préférences, ses convictions et qu’il décide de sa propre conduite. On comprend donc aisément qu’on n’oppose pas morale, déontologie et éthique, qu’elles interfèrent et sont même intimement liées en ce qu’elles se réfèrent au même espace axiologique, mais qu’elles se distinguent par leur champ d’application, respectivement les champs social, professionnel et personnel. Dès lors, le discours normatif et impératif de la morale et de la déontologie, qui indique les bonnes et les mauvaises conduites, les bonnes et les mauvaises pratiques pour un collectif, ne dispensent cependant pas le professionnel d’un travail personnel de réflexion et de délibération. C’est ce soliloque intime, cette dimension subjective des valeurs que fonde l’éthique. Ce qui constitue la professionnalité, les compétences, 35 mais aussi le « le savoir s’y prendre », dans le travail social, n’est pas l’observance aveugle des standards théoriques ni l’asservissement passif à des prescriptions
34 Id, p. 22. 35 Selon l’expression de Jean Brichaux (In L’éducation spécialisée en question(s). La professionnalisation de l’activité socioéducative, Ed. Erès, 2002, p. 81). «Cette expertise que nous avons baptisée «savoir s’y prendre » consiste en la 13
ETHIQUE, MORALE ET VALEURS Essai de définitions notionnellessociales (ou morales), institutionnelles ou déontologiques, mais une laborieuse articulation entre ces différentes dimensions et les choix individuels. Et c’est dans cet interstice entre les contextes social, juridique, institutionnel et les questionnements personnels que le professionnel va décider de son action. Ce qu’on pourrait ici appeler une «éthique professionnelle» désignerait alors les valeurs propres que l’individu mobilise dans son lieu de travail pour fonder son action dans le respect des orientations instituées, mais sans y «perdre son âme». Le cadre juridique, le règlement intérieur, le projet pédagogique et les missions de l’établissement constituent, à n’en pas douter, une source de légitimation objective de l’action. Il nous paraît cependant ingénu de penser que le travail social, inscrit jusqu’à nouvel ordre dans le champ de l’intersubjectivité, des relations humaines, puisse être réduit à une application mécanique de formules savantes ou de procédures bien ficelées. Le comportement des professionnels, qui doit s’inscrire dans le fonctionnement effectif des institutions, ne se comprend cependant pas à la seule lumière des variables contextuelles et organisationnelles. Leurs agissements charrient une rationalité propre qui englobe à l’évidence des références théoriques et expérientielles, mais aussi un univers de significations, d’intentions, de finalités relatif aux valeurs propres de l’individu, à son éthique et qui traduisent sa manière à lui d’être dans le travail et dans le monde. Cette composante subjective, nous l’avons dit, est irréductible et réellement agissante dans le travail social. C’est donc dans l’accommodement singulier entre contrainte et engagement, entre références théoriques et techniques et références axiologiques, entre objectivité et subjectivité que chaque travailleur social 36 échafaude son style,c’estàdire fait bégayer ses ressources disponibles d’après le sens qu’il donne aux évènements ou le sens qu’il veut insuffler à son intervention. Dans ces conditions, on peut déduire que l’action éducative et sociale ne soit pas reproductible: la singularité de chaque situation, comme nous l’avons signalé, interdit la répétition et les schémas déterministes. Le professionnel est donc appelé à perpétuellement réajuster sa posture (engagement et distance), interroger sa lecture des situations (références théoriques), construire de nouvelles modalités d’intervention (méthodologie et technicité), en somme, à inventer sans cesse le sens de l’agir (références axiologiques). Dans cette zone de turbulences où se déploie 37 l’action socioéducative et où règne l’incertitude et l’incomplétude, le travailleur social fait bégayer ses compétences selon la pertinence et l’opportunité qu’il leur reconnaît et selon les valeurs qu’il se donne pour étayer le sens (les buts poursuivis) de ses interventions. C’est cette empreinte de l’axiologie sur la professionnalité de chaque travailleur social que nous appelonsl’éthisation de la praxis socioéducative. capacité de juger a priori et de manière intuitive la valeur et le sens des façons d’agir dans une situation complexe en constante évolution ».36 Dans le sens où Claude de Jonckheere dit que lorsque “l’écrivain fait bégayer la langue à sa manière, c’est ce qui constitue ce qu’on appelle son style”. (in Agir envers autrui, Delachaux et Niestlé, 2001, p. 71). 37 L’incertitude (quant aux résultats)et l’incomplétude (aucune action n’est ni exhaustive ni définitive) sont deux caractéristiques constitutives de la praxis socioéducative.
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ETHIQUE, MORALE ET VALEURS Essai de définitions notionnellesAinsi, l’éthique, en tant qu’ensemble des valeurs auquel chaque individu se réfère, ne se mesure qu’à l’épreuve des faits, dans sa traduction concrète lorsqu’elle aide à la décision et oriente l’action.L’éthique de la pratique n’est donc rien que la 38 pratique de l’éthiquerefuse de lier le. Dans une approche similaire, Alain Badiou mot éthique à des catégories abstraites, à ce qu’il nomme « les variantes socialisées » de l’idéologie éthique (la doctrine des droits de l’homme, l’ingérence humanitaire, la bioéthique, le relativisme culturel…) pour le rapporter à «ce qui se passe», aux situations concrètes et aux processus singuliers de l’action subjective. L’ordre éthique s’insinue ainsi dans les jugements que l’individu met en branle pour prendre une décision et déterminer son comportement ou le niveau de son implication dans le réel des situations. C’est cet ancrage dans le réel, ce souci constant des circonstances réelles qui rendra l’éthique opérante et évitera que le discours éthique ne se réduise à un pathétique bavardage, à « de la bouillie pour les chats ». A la différence de Badiou nous postulons cependant que l’éthique est indissociable d’une conception du sujet humain et de l’affirmation d’un certain nombre de « droits de l’homme » (droit de vivre, de penser librement, de ne pas être maltraité…) qu’il convient de faire respecter sans compromis ni exceptions. C’est à l’aune de ces droits, de ces impératifs, que chaque intervenant doit examiner les situations professionnelles. L’éthique cesse ainsi d’être une élucubration hasardeuse pour se rendre attentive aux circonstances et aux considérations empiriques des différents acteurs engagés dans la singularité des situations. On pourra alors considérer l’éthique comme un champ de principes, de référents pour décider et évaluer (juger) les pratiques individuelles, professionnelles, collectives. A la différence de la morale, qui peut se satisfaire d’un corpus normatif abstrait et général, l’éthique n’est donc qu’incarnée, consubstantielle à l’être et à l’agir en situation. C’est pourquoi nous postulons uneapproche téléologique de l’éthique: une action est bonne, juste, respectueuse de l’autre au regard de ses conséquences et non des intentions qui la fondent, comme le prétendent les 39 éthiques déontologiques dont celle de Kant.
38 L’éthique. Essai sur la conscience du mal, Hatier, « Optiques philosophiques », 1993. 39 « Or, quand il s’agit de valeurs morales, l’essentiel n’est point dans les actions, que l’on voit, mais dans ces principes intérieurs des actions, que l’on ne voit pas ». (Fondements de la métaphysique des mœurs, Delagrave, 1994, p. 112).
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