Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (cnrs ephe)

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Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (CNRS/EPHE) Journée d’étude sur les témoins de Jéhovah Organisée le 31 mars 2005 par A. Blanchard et R. Dericquebourg. Compte rendu de la journée Matin 1. Intervention de Régis Dericquebourg (Maître de conférences, Université Charles de Gaulle Lille III, GSRL-IRESCO) : « Conversion des musulmans au jéhovisme. Réflexion à partir d’une étude empirique ». Régis Dericquebourg présente un travail réalisé avec monsieur Smaïl Mehdaoui dans le cadre d’un mémoire de D.E.A. Il s’agit d’une étude exploratoire sur les Témoins de Jéhovah d’origine maghrébine et initialement musulmane réalisée dans une congrégation d’une ville du Nord de la France que l’Association cultuelle des Témoins de Jéhovah de France appelle « congrégation orientale ». Ce type de regroupement n’est pas nouveau car des congrégations polonaises ont existé en France ainsi que des congrégations italiennes en Belgique. Le motif invoqué pour regrouper ces personnes est d’ordre linguistique. Du point de vue méthodologique, les auteurs ont recouru à l’enquête par questionnaires. Ces derniers contiennent 107 questions portant sur le profil des membres, sur leur relation avec l’Islam, sur leur vécu jéhoviste et sur leurs relations avec les proches (famille et amis après leur conversion).
Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (CNRS/EPHE)
Journée d’étude sur les témoins de Jéhovah
Organisée le 31 mars 2005 par A. Blanchard et R. Dericquebourg.
Compte rendu de la journée
Matin
1.
Intervention de Régis Dericquebourg (Maître de conférences, Université Charles de
Gaulle Lille III, GSRL-IRESCO) : « Conversion des musulmans au jéhovisme.
Réflexion à partir d’une étude empirique ».
Régis Dericquebourg présente un travail réalisé avec monsieur Smaïl Mehdaoui dans le cadre
d’un mémoire de D.E.A. Il s’agit d’une étude exploratoire sur les Témoins de Jéhovah
d’origine maghrébine et initialement musulmane réalisée dans une congrégation d’une ville
du Nord de la France que l’Association cultuelle des Témoins de Jéhovah de France appelle
« congrégation orientale ». Ce type de regroupement n’est pas nouveau car des congrégations
polonaises ont existé en France ainsi que des congrégations italiennes en Belgique. Le motif
invoqué pour regrouper ces personnes est d’ordre linguistique.
Du point de vue méthodologique, les auteurs ont recouru à l’enquête par questionnaires. Ces
derniers contiennent 107 questions portant sur le profil des membres, sur leur relation avec
l’Islam, sur leur vécu jéhoviste et sur leurs relations avec les proches (famille et amis après
leur conversion). Le faible nombre de questionnaires (30 utilisables sur 32 distribués)
n’autorise que des présentations d’histogrammes, de taux, de moyennes mais ne permet pas
d’aller au-delà dans le traitement statistique des données (tris croisés…) car cela serait dénué
de sens. D’autre part, il n’est possible que de dégager des tendances et non des conclusions
décisives.
Le dépouillement des questionnaires fait apparaître quelques informations intéressantes. En
voici quelques-unes parmi d’autres.
-
On trouve une sur-représentation de femmes (63 %) contre 51,93 % dans la ville où se
situe la congrégation et contre 48 % de femmes dans l’Association cultuelle des Témoins
de Jéhovah de France.
-
La tranche d’âge la plus représentée (21-30 ans) et l’absence de Témoins âgés montrent
que les conversions au jéhovisme se produisent dans la seconde génération d’immigrés
(73 % sont nés en France).
-
Le taux de fidèles ayant un emploi (94 %) est supérieur à celui des personnes maghrébines
en France et à celui des Témoins de Jéhovah français.
-
Un peu plus de la moitié des convertis interrogés est kabyle alors qu’ils ne forment que
7,69 % des émigrés maghrébins en France. Or, on sait que les Kabyles souhaitent se
démarquer des Arabes et qu’ils ont comme référence la culture française.
-
La connaissance de la langue arabe et de la religion musulmane est faible.
-
Les relations avec la famille et les proches sont majoritairement conservées. Seuls 17 %
affirment avoir été exclus des liens familiaux et relationnels.
-
Selon les fidèles interrogés, les points positifs du jéhovisme sont par ordre de préférence :
le climat social de la congrégation, la doctrine et la pratique, les qualités morales des
Témoins de Jéhovah.
-
Le prosélytisme se fait auprès des proches. De ce point de vue, 47 % des Témoins
« orientaux » ont été convertis par un parent. Ce qui n’est pas exceptionnel dans le
jéhovisme en général.
En conclusion, il est possible de faire l’hypothèse suivante :
L’adhésion des ex-musulmans au jéhovisme ferait partie d’un processus de démarcation par
rapport à l’identité « arabe musulmane » dans la seconde génération. Elle concernerait des
personnes en mobilité sociale ascensionnelle ne connaissant pas le chômage. Elle permettrait
à des femmes d’origine maghrébine de quitter l’Islam considéré comme trop peu favorable à
la femme tout en restant dans un milieu encadré par des valeurs morales où elles se sentent
accueillies.
Il faudrait étendre l’étude dans les autres congrégations orientales de France pour disposer de
données représentatives et comparer ce type de conversion aux conversions de musulmans au
catholicisme pour dégager la spécificité de l’un et de l’autre.
2.
Intervention de Sid Abdellaoui (Maître de conférence, Université de Rouen) : « Le
rapport aux valeurs chez les témoins de Jéhovah. Une comparaison avec la population
globale sur la base d’une enquête ».
L’enquête présentée porte sur les stratégies identitaires (présentation de soi) chez des publics
menacés, en situation de rejet.
4 groupes (de 45 personnes, âgées de 19 à 45 ans) ont été constitués :
-
un groupe de témoins de Jéhovah (groupe religieux stigmatisé)
-
un groupe de catholiques pratiquants (groupe religieux non stigmatisé)
-
un groupe de joueurs d’échecs (groupe non stigmatisé et non religieux)
-
un groupe de personnes sans attache religieuse et sans pratique collective distinctive.
A partir de cette division quadripartite, il est demandé aux personnes de se positionner
moralement vis-à-vis d’un enquêteur extérieur et d’émettre un jugement en classant sur une
échelle d’approbation-réprobation une série d’affirmations portant sur :
-
des pratiques individuelles atypiques (« En toute circonstance, Vincent refuse de
manger autre chose que des sandwiches aux crudités les lundis et vendredis »).
-
des pratiques qui enfreignent des règles conventionnelles (« Gérard a l’habitude de
tutoyer tout le monde, quelque soit l’âge ou la position sociale de la personne »).
-
des pratiques qui enfreignent des valeurs « universelles » (reconnues comme telles à
l’usage) (« En faisant du porte-à-porte, Félicien se fait passer pour un agent du
Secours Populaire et récolte des dons pour faire le plein d’essence »).
Pour chaque proposition, une note est attribuée à l’acte de transgression et à la personne qui
l’a commis, de manière à voir si la distinction acte/personne est faite (cette distinction est
construite en indice de tolérance).
Les résultats sont les suivants :
-
Sur la tolérance conventionnelle, on trouve une plus grande tolérance des groupes
religieux, c’est à dire que la distinction acte répréhensible/personne en matière de
règles conventionnelles est réalisée plus fréquemment chez les groupes religieux.
-
Sur la tolérance morale, les témoins de Jéhovah sont plus tolérants que les autres
groupes. Ce résultat contrevient au rigorisme moral promu et entretenu par les témoins
de Jéhovah au sein de leur groupe. Un tel écart est en partie produit par le fait que les
jugements émis portent sur des individus abstraits, sans attache avec un groupe
quelconque.
La portée de cette étude est limitée : elle informe des stratégies identitaires des différents
groupes enquêtés, et non immédiatement sur leurs jugements profonds. Il faudrait pour cela
voir s’il existe une corrélation entre ce qu’ils disent (dans le cadre de l’enquête) et ce qu’ils
font, et en particulier sur ce qu’ils font de façon répétée.
Cette enquête est disponible dans un article actuellement examiné par une revue anglo-
saxonne :
Sid Abdellaoui, Jean Masselin, “When the Degree of Tolerance Tells Us About the Identity
Strategy of the Faithful: The Case of Practicing Catholics and Jehovah’s Witnesses”.
Après-midi
3.
Intervention de Céline Couchouron (Doctorante, CEIFR-EHESS) : « Appréhender le
mouvement jéhoviste et son évolution à partir de la controverse qui affecte le groupe
en France ».
Il s’agit ici de présenter une approche, élaborée dans le cadre d’une thèse bientôt soutenue,
fondée sur la sociologie de la critique telle qu’elle a été développée par Luc Boltanski et
Laurent Thévenot. Les activités de dénonciation articulent 4 entités (ou actants) :
-
le dénonciateur (l’auteur de la dénonciation)
-
le persécuteur (celui dont l’action préjudiciable est dénoncée)
-
la victime (celui au nom de qui on dénonce)
-
le juge (l’autorité devant laquelle la dénonciation est accomplie)
Dans ce cadre, sont examinées les différentes configurations de dénonciation impliquant les
témoins de Jéhovah, soit celles dans lesquelles les témoins de Jéhovah sont dénoncés (par des
associations, par les pouvoirs publics) pour des actes néfastes réels ou suspectés, et celles
dans lesquelles les témoins de Jéhovah sont dénonciateurs, portent une réclamation de justice.
C’est le cas, par exemple, lorsque ce groupe dénonce les autorités publiques (dans le cadre de
la cour européenne des droits de l’homme, pour non respect du droit de l’urbanisme…), ou
bien des militants d’associations anti-sectes (pour diffamation…).
La modification des statuts du mouvement en France (dans les années 1970, afin de recevoir
les dons et legs) et le dossier du rapport d’enquête parlementaire de 1995 sont examinés en
détail, en tant qu’ils constituent des affaires (cas problématiques et litigieux) à partir desquels
plusieurs différends viennent se greffer et se déployer.
Ces dernières années, afin de prévenir l’irruption d’affaires, l’organisation des témoins de
Jéhovah s’est transformée et a développé plusieurs réponses :
-
création d’un bureau de liaison hospitalier, afin de régler en amont tous les situations
critiques liées au refus jéhoviste des transfusions sanguines.
-
mise en oeuvre d’une stratégie de communication publique cohérente, afin d’améliorer
globalement l’image du mouvement (création d’un bureau d’information,
interventions sur les lieux touchés par les catastrophes naturelles, rassemblements de
masse avec sollicitation des journalistes). Du point de vue des retours presse,
l’expérience a montré que les journalistes de la presse parisienne étaient plus critiques
que leurs homologues régionaux ou locaux vis-à-vis des manifestations jéhovistes.
Aussi, les témoins de Jéhovah privilégient-ils désormais les événements locaux.
4.
Table ronde animée par Arnaud Blanchard (Docteur, GSRL) : « Actualité des études
jéhovistes, problèmes de recherche rencontrés, questions posées par l’objet d’étude ».
Plusieurs thèmes de recherche en friche sont abordés, notamment celui de la transmission
familiale de l’appartenance jéhoviste et de la concurrence que livrent aujourd’hui plusieurs
mouvements chrétiens prosélytes (évangéliques, pentecôtistes, charismatiques) aux témoins
de Jéhovah.
La manière dont les témoins de Jéhovah ont écrit leur histoire, à travers plusieurs périodes
(avec notamment la réhabilitation contemporaine de la figure de Charles Russell), est
également évoquée.
Les difficultés à mesurer les défections au sein du groupe sont abordées. Il est avancé le
chiffre de 4500 témoins de Jéhovah qui, en France, quitteraient chaque année le mouvement,
selon des sources bien informées.
Les usages d’internet par les fidèles sont discutés, en particulier les forums de discussion
regroupant de jeunes témoins de Jéhovah (qui permettent d’effectuer une prise de parole
confessante sur un espace public tout en gardant l’anonymat).
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