Il faut que je raconte

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Une vieille dame octogénaire et devenue aveugle raconte à son fils aîné sa vie au sein d'une famille juive de Berlin, au XXe siècle, entre fuite, émigration en France, misère, lutte pour la survie, nouvelle guerre, occupation, fuites répétées, arrestation, camps en France, père et mari morts en déportation, suicide de sa mère, assignation à résidence et enfin libération, en 1944. Une femme pour qui le combat continuera au service de ses enfants, des personnes déplacées et des jeunes rescapés du désastre jusqu'à ce que l'épuisement l'oblige à arrêter.
Publié le : jeudi 6 novembre 2014
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EAN13 : 9782336362144
Nombre de pages : 456
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Collection
Récits
Edith ARON
Une très vieille dame, octogénaire et devenue aveugle, raconte.
Raconte à son fils aîné sa vie qui couvre à peu de choses près le
e siècle. Rien que d’ordinaire.
Sauf qu’elle est née d’une famille juive de Berlin, famille d’un
médecin, et que par suite d’un accident ayant entraîné un handicap à
vie, elle n’eut pas une enfance et une jeunesse «normales».
Vaste famille juive en voie d’assimilation, première guerre
mondiale, carrière d’institutrice, mariage, enfants, là encore rien de
bien particulier. Sauf que la République de Weimar ne fut pas une Il faut que
période de tout repos. Les périls montent et puis le coup de tonnerre:
la prise de pouvoir par Hitler. Fuite, émigration en France, misère,
lutte pour la survie, nouvelle guerre, occupation, fuites répétées, je raconte
arrestation, camps en France, père et mari morts en déportation,
suicide de sa mère, assignation à résidence et enfi n en 1944 la
libération. Ce n’est pas la fi n des épreuves, le combat pour assurer Conversations avec son ls,
le quotidien, pour faire vivre ses enfants, continue. Et ce qui fut le fi l
Pierre Arondirecteur de sa vie, le souci des autres, la conduit au travail social, au
service des personnes déplacées, des jeunes rescapés du désastre,
jusqu’à ce que l’épuisement l’oblige à arrêter.
RécitElle n’a donc pas connu le pire. Demeure le témoignage d’une
vie au milieu des tourmentes des guerres, des persécutions, de la
emisère ayant marqué l’Europe dans la première moitié du siècle.
Et témoignage d’une personne d’une culture, d’une clairvoyance et
d’un courage, quant à eux, peu ordinaires.
Edith Bernhard, épouse Aron (Berlin 1898 – Paris 1994) développe très tôt,
par suite de circonstances personnelles et familiales, un fort intérêt pour
les questions sociales qui, petit à petit, la conduit à une prise de conscience
politique de plus en plus nette. Son mari, éditeur, est menacé dès la prise
de pouvoir par Hitler et la famille quitte précipitamment l’Allemagne pour,
fi nalement, se réfugier en France. Ce n’est que le début d’une existence qui
fut riche en péripéties et en sou rances mais qui peut également être reçue
comme un message d’espoir.
Collection
Récits
ISBN : 978-2-343-04089-9
33 €
Il faut que je raconte Edith ARON








Il faut que je raconte Rue des Écoles
Le secteur « » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Hadjadj (Akila), Vol au-dessus des bidonvilles, 2014.
Benoit (Jean-Louis), Le petit chemin de Saint-Cloud ou L’année de
l’agreg, 2014.
Sanchez (Patricia), Le Kaléidoscope d’Orphée, 2014.
Hirigoyen (Galatée Dominique), Entre deux longs silences, 2014.
Lévy (Jean), Ce qu’il reste de l’oubli, 2014.
Basquiast (Paul), Les Cerisiers de la Commune, 2014.
Coste (Jean-Guillaume), Pourquoi on jette les oranges à la mer comme
ça ?, 2014.
Leonetti (Xavier) et Lejeune (Gontran), Réformer la France et
l’économie territoriale, 2014.
Lemeyre (Cécile), Les mots de ma psy, 2014.
Gordon (Gino), Ça fait deux jours, 2014.
Beaumont (François Jean), La Consigne, 2014.
Faribault (Thierry), Le Bal des muets, 2014.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
^^Edith ARON




Il faut que je raconte


Conversations avec son fils, Pierre Aron


*


Traduction de l’allemand par Pierre Aron


















L’HARMATTAN © L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04089-9
EAN : 9782343040899 Remerciements
Ce modeste ouvrage n’aurait pu voir le jour si je n’avais bénéficié de
l’aide de plusieurs amis et surtout si ces amis ne m’avaient à plusieurs
reprises encouragé, voire poussé à reprendre le travail, à le poursuivre
et à l’achever.
Je me bornerai à mentionner Gilbert Gillot, un des mes anciens
étudiants, hélas décédé en 2012, qui a pris la peine de revoir la version
française, un de ses camarades, Marc Burgess, qui n’a cessé de me
relancer et a tenté de mettre de l’ordre dans un texte qui souvent en
manque, Judith Klein qui, pendant des années, a apporté son aide
constante, a revu les notes en bas de page, a contribué à concevoir
l’arbre généalogique, a procédé à une dernière lecture critique avant
impression, et enfin Hans-Hermann Hartwich, professeur émérite de
Sciences politiques à l’université de Hambourg, ami de ma mère, qui
m’a incité à faire les derniers pas et les a rendus possibles en confiant
la réalisation matérielle de la version originale de l’ouvrage, en langue
allemande, ainsi que sa traduction française, à son éditeur, Edmund
Budrich. Monsieur Budrich a également contribué de façon
déterminante à l'établissement de la présente édition. A eux tous et à ceux que
je ne mentionne pas mais qui ont, au cours du temps, apporté leur
aide, manifesté leur intérêt pour l’entreprise (et parfois leur
impatience) je souhaite dire ici un très grand merci.
P.A.
7Préface
« Il faut que je raconte… »
La question du titre à donner aux souvenirs de ma mère a pu, pour
finir, être aisément résolue. Des amis et moi avons d’abord pensé,
pour l’original en langue allemande, à Weiter leben (c’est-à-dire :
Continuer à vivre), ce qui est désormais impossible après la parution
du livre de Ruth Klüger.
Le titre actuel me semble d’autant plus indiqué que toute
l’entreprise provient d’un trait de caractère de ma mère, à savoir sa
propension à raconter. Au contraire d’autres qui ont eu à subir les
mêmes souffrances, elle ne s’est jamais tue pour ne ramener à la
surface que des décennies plus tard ce qui était longtemps resté enfoui ;
mais elle a, immédiatement après les années les plus sombres, fait part
de ce qu’elle avait vécu.
Et cela, à son tour, résultait de son besoin de persuader, de sa
conviction qu’elle devait informer les autres – en particulier les jeunes –
et que ses expériences pouvaient servir de leçon. Il faut souligner
qu’au contraire de la plupart de ses contemporains de même origine,
elle avait une conscience et une conviction politiques des plus nettes, à
savoir qu’elle était de gauche, par suite sans doute de son amitié avec
1l’anarchiste Arthur Kahane, le dramaturge de Max Reinhardt . Vint
s’y ajouter bientôt son expérience d’institutrice dans le Nord et l’Est
prolétariens de Berlin. Mes parents étaient abonnés, comme bien peu
d’autres avant 1933, date de la prise de pouvoir par Hitler, à la
2Weltbühne . Rien de ce qui est arrivé après 1933 ne les a surpris ; dès
le début, ils s’attendaient au pire.
1 Cf. note p. .
2 Périodique fondé en 1918 par Siegfried Jacobsohn, dirigé et rédigé en grande partie
à partir de 1926 par Kurt Tucholsky, enfin par Carl von Ossietzky, prix Nobel de la
Paix, torturé en camp de concentration à en mourir, à peine libéré. La Weltbühne, à
petit tirage, menait un combat incessant contre l’extrême droite, sa justice, ses
organisations paramilitaires, ses complots contre la république.
9Parmi ceux qui l’écoutaient, on peut évoquer nos jeunes amis
alle3mands et, surtout, ses petits-enfants qui ont toujours souhaité pouvoir
lire ce qu’ils avaient entendu. Ma mère, qui écrivait de façon
remarquable, s’est refusée à rédiger ses souvenirs, car elle avait besoin
d’une relation personnelle, de la présence d’un auditeur. En cela, elle
était tout à fait enseignante.
Quant à moi, je pensais également, comme Heinrich Böll l’a dit un
jour, qu’il ne fallait rien laisser perdre de ce que cette génération avait
vécu, et je me suis décidé, bientôt après le début de la cécité de ma
mère - les premiers symptômes en sont apparus au printemps 1978,
quand elle eut exactement quatre vingt ans -, à l’enregistrer sur bande
magnétique. Puis il y eut un trou de sept ans (je ne sais plus pourquoi)
avant que nous ne poursuivions nos entretiens. Les tout derniers
enregistrements datent de l’année de sa mort en 1994. Elle avait alors
quatre-vingt-seize ans.
Nous procédions de la façon suivante : ma mère, infirme, avait du
mal à marcher, mais devait demeurer mobile et ainsi, en Normandie
où nous possédions une maison, nous allions nous promener en début
d’après-midi – ces promenades, au long des années, se firent certes de
plus en plus courtes – et discutions de ce qu’elle allait, quelques
heures plus tard, dire face au micro. Je lui faisais entendre les
enregistrements le soir même ou le lendemain ; elle complétait, elle
corrigeait.
Notre activité commune était certainement un rayon de lumière
dans l’obscurité de ses dernières années, une « activité » pendant les
interminables heures et journées vides. Peut-être une des rares
activités tout court en ces années souvent insupportables - elle était devenue
complètement aveugle en 1982 -, parce qu’elle devait demeurer
inactive, même intellectuellement, elle pour qui l’activité était tout et lui
permit, comme elle le souligne au début de ses souvenirs, de
surmonter son handicap.
3
Ma mère n’a jamais éprouvé de sentiments hostiles vis-à-vis « des » Allemands,
même si elle faisait preuve de la plus grande méfiance envers les Allemands de sa
génération. Dès la fin des années quarante et surtout dans les années cinquante, nous
avons accueilli chez nous, à Courbevoie, puis à Paris, de nombreux jeunes
Allemands, et même un ancien combattant de la Wehrmacht. Je ne mentionnerai ici,
parmi eux, que Gerhard Goebel, professeur émérite de l’université de Francfort sur le
Main, feu Traugott König, traducteur, éditeur de l’œuvre complète de Jean-Paul
Sartre en allemand, Günter Berndt, professeur retraité de français, de russe et
d’italien à Berlin.
10


Edith et Pierre en promenade en Normandie (vers 1990)

Nous avons, de son vivant encore, corrigé quelques fautes et
maladresses de langue. Mais sans toucher au texte proprement dit. Cela
explique ce qui pourrait être ressenti comme des défauts : phrases
incomplètes, répétitions, passage d’un thème à un autre, de même que la
chronologie, surtout dans les premières pages, c.-à-d. pour la période
d’avant 1933, n’a pu être intégralement respectée. J’ai de temps en
temps essayé de la rétablir, comme on le constatera à la lecture, mais
je ne pouvais sans cesse interrompre ma mère, ce qui l’aurait perturbée.
11 On peut expliquer autrement mon désir de laisser le texte tel quel.
La langue parlée ne me semble pas manquer de charme et je ne
souhaitais pas remplacer son style, excellent, par le mien qui l’est moins.
« Le style, c’est l’homme », elle était comme elle parlait, et j’ose
croire que sa personnalité ne se révèle pas seulement par le contenu
mais par sa manière de le formuler. Sa personnalité. Car c’est en elle,
sans doute, que réside en grande partie l’intérêt de l’ensemble. Ce
qu’elle a subi n’est, hélas, pas unique – et elle n’a pas vécu le pire , ce
qui est unique c’est, comme pour tout un chacun, la manière dont elle
l’a vécu, comment elle a réagi, comment elle est arrivée à le
surmonter, comment elle a su rendre productive sa dure expérience.
Que dire d’autre ? Qui était-elle ? D’une extrême sensibilité (cf.
l’épisode des clowns), handicapée presque de naissance, pleine de
bonté (elle dit de sa mère que celle-ci avait été la personne la plus
douée de bonté qu’elle eût jamais rencontrée, je puis en dire autant
d’elle) et un caractère d’une force et d’un courage extraordinaires, et
cela littéralement jusqu’à son dernier souffle. Elle raconte qu’Arthur
Kahane, quand elle avait dix-huit ou dix-neuf ans, lui dit : « Mon
enfant, tu seras un jour une femme merveilleuse. » Elle l’a été, bien des
personnes peuvent en témoigner et je voudrais ne citer ici que deux de
ses phrases : « Si j’avais à décider de nouveau, je ne changerais rien à
ma vie. » Et : « Je n’ai jamais eu peur pour moi, mais seulement pour
les autres. » Il faut espérer que le texte donne de cela une idée.
Pour terminer, deux observations : c’est intentionnellement que je
ne me limite pas au récit des années sombres de 1933 à 1945, mais
que je reproduis aussi bien l’avant que l’après. Cela s’explique par ce
que je viens de dire : si le texte présente un intérêt, c’est parce qu’une
personnalité s’y dessine. Et enfin : le récit ne prétend pas à
l’exactitude historique, des faits énoncés peuvent être inexacts, des
personnes injustement traitées (ce que je me suis permis de signaler à
certains endroits). Il s’agit dans ce qui suit de l’image du passé telle que
la réfléchit la mémoire d’une personne.
Pierre/Peter Aron
121. Infirmité, enfance, adolescence, famille
- Tu disais que tu voulais parler de ce qui a déterminé ton enfance.
- De ce qui, je crois, a déterminé mon enfance ; on ne le sait jamais de
façon certaine. Donc mon premier souvenir remonte à ma troisième
année. Je me rappelle que je devais m’accrocher à des chaises, des
tables et à d’autres meubles pour pouvoir marcher. Et que je
commençais à avoir de très fortes douleurs. Mes parents se trouvaient d’abord
devant une énigme, jusqu’à ce qu’on découvrît qu’une bonne, qu’on
avait renvoyée parce qu’elle avait volé, avait jeté dans l’escalier mon
frère, mon aîné d’un an et demi, et moi. Mon frère s’en est tiré,
heureusement. Chez moi s’est développée une coxalgie. Et comme cette
bonne nous avait menacés si nous en parlions à nos parents, la maladie
a eu le temps de se développer sans que personne n’y prît garde. La
conséquence en fut que j’ai passé le plus clair des dix premières
années de ma vie au lit, dans des appareils à extension, dans le plâtre,
dans des attelles, dans les salles d’attente de médecins, dans des
cliniques, en compagnie de personnes souffrantes.
Je pense que de là vient mon intérêt pour les personnes qui
souffrent. Et autre chose encore : lorsque j’étais un peu plus âgée, je me
suis rendu compte que mes parents étaient très affectés par ma
maladie. Et cela a éveillé en moi le sentiment qu’ils souffraient plus que
moi et que je pouvais les aider en leur montrant que ce n’était pas si
grave. Cette attitude est restée la mienne ma vie durant : l’attirance
vers ceux qui souffrent et le sentiment de pouvoir les aider, d’être plus
forte, de moins souffrir qu’eux. Cela, je l’ai constaté aussi quand
j’étais prisonnière au camp d’internement ; ce même sentiment de
moins souffrir quand je pouvais aider mes camarades internées.
Je me souviens d’avoir été opérée une nouvelle fois à l’âge de
dixhuit ans. C’était une sombre histoire : j’étais à l’école normale, je
souffrais parce qu’il fallait que je reste longtemps assise, je suis allée
consulter un professeur de médecine de l’université de Berlin, un
orthopédiste, le professeur Gocht, qui m’examina et me dit que je devais
être opérée, que c’était une honte d’avoir tant attendu, d’avoir permis
13qu’une jeune fille vive dans des conditions pareilles ; qu’après
l’opération on ne s’apercevrait plus de rien, que je ne boiterais plus,
que je pourrais lacer mes chaussures, ce que je ne pouvais faire jusque
là. Je ne sais pourquoi ni mon père ni moi n’avons eu l’idée que cela
était pratiquement impossible.
En ce temps-là, c’était la guerre, mon père était écrasé de travail, à
côté de sa vaste clientèle privée il avait accepté de diriger un service
de blessés de guerre et un service de pédiatrie, il continuait son
activité de médecin scolaire, était toujours sous contrat avec la
caissemaladie, il travaillait jusque tard dans la nuit et il était caractéristique
que lui, qui était un médecin particulièrement prudent,
particulièrement consciencieux, un médecin - comment dire ? – d’une qualité
exceptionnelle, adoptait vis-à-vis de sa famille une attitude toute autre,
qu’il ne s’occupait pas vraiment de nous quand nous étions malades.
- Tu veux dire en tant que médecin.
- Comment ? Oui, en tant que médecin. Quand nous étions malades, il
fallait que ma mère, avant qu’il parte faire ses visites, l’arrête dans la
porte pour qu’il consente à nous voir.
Et je suis donc allée me faire opérer, la clinique privée du
pro4fesseur se trouvait à Halle sur la Saale , il n’opérait ses patients que là.
Je suis donc allée à Halle, seule, je suis montée sur la table
d’opération. Après l’opération, le professeur déclara que l’intervention était
parfaitement réussie. Puis ce fut le plâtre… pendant trois mois. Au
bout de six semaines on me transporta à Berlin, c’était la guerre, à
l’aide des pompiers, sur une civière, ma mère m’accompagnait, et là
j’eus une fois de plus le même sentiment : je voyais que ma mère
souffrait atrocement de ce transport. Et lorsqu’il fallut retourner à
Halle, où on devait m’enlever le plâtre, j’insistai pour être
accompagnée non par ma mère, mais par un oncle.
Je revins donc à Halle, on m’enleva le plâtre et je me retrouvai
dans un lit. J’avais d’affreuses douleurs, le professeur ne venait
qu’une fois par semaine à Halle, le samedi, pour opérer ses patients, il
passait dans les chambres, accompagné par la supérieure qui lui
racontait ce qu’elle voulait. Et je restai donc dans mon lit. Jusqu’à ce qu’un
jour mon père réussît quand même à se libérer, arrivât à Halle, vît mon
4 Halle : ville, actuellement en Saxe-Anhalt, à quelque 120 kilomètres au Sud de
Berlin.
14état et dit : « Tu ne peux pas rester éternellement couchée, il faut que
tu commences à marcher. » Il me fit donc lever et à la première
tentative je perdis connaissance. Puis il interrogea le professeur et lui dit
: « Je vais ramener ma fille à la maison. » Le professeur répondit
: « Mon cher confrère, vous en serez responsable. » Mon père répliqua
: « Que voulez-vous dire par là ? » - « Ici, elle est soignée, on lui fait
des massages. » Sur quoi je dis : « Monsieur le Professeur, on ne me
fait pas de massages. » Là-dessus lui : « Depuis quand donc ? » Et moi
: « On ne m’a jamais fait de massages ». Quand on parle de la
situation dans les cliniques et les hôpitaux français, je pense toujours à
cette expérience que j’ai faite en Allemagne en 1916.
Dans cette clinique les malades n’avaient pas le droit de
communiquer entre eux, c’était interdit. Dans cette clinique il y avait des
enfants opérés ; pendant que les infirmières qui s’occupaient des enfants
déjeunaient et se reposaient pendant deux heures, elles accrochaient
les sonnettes à une hauteur telle que les enfants ne pouvaient sonner
pour les appeler. Et naturellement pendant ce temps ils devaient faire
leurs besoins et on les punissait s’ils salissaient leurs lits. Un jour ma
mère entendit les enfants appeler et pleurer parce qu’ils avaient peur
d’être punis. Ma mère les a mis sur leurs pots.
Edith, âgée de quatre ans (1902) ; sa jambe droite est
appareillée.
Lorsqu’après l’opération j’étais au lit, le dos creux, et que j’avais
d’affreuses douleurs dans le dos, on me fit des injections de morphine.
Des injections de morphine, jour après jour, de sorte que je finis par
les réclamer, jusqu’à ce qu’un jour mon frère, étudiant en médecine,
qui était soldat, qui était mobilisé, vînt me voir et dît : « Mais ils sont
15devenus fous ! », me glissât un coussin sous le dos et c’en était fini
des douleurs. On me fit donc quitter la clinique, mon père me ramena
à Berlin et je me souviens qu’il me fallut une demi-heure à l’aide de
mes béquilles pour descendre du quai de la gare jusqu’à la rue. C’était
là le résultat de cette opération de luxe dont le professeur m’avait
promis qu’après cela je cesserais de boiter. Je recommençai donc à
apprendre à marcher, avec un déambulateur, à dix huit ans. Et je dus
interrompre mes études à l’école normale pendant une année entière,
ce qui après tout n’était pas si grave.
Pour revenir à mon enfance : en général j’étais seule, absolument
seule. Je n’avais presque pas de contacts avec d’autres enfants ; une
petite fille de l’immeuble venait me voir de temps à autre. Elle
s’appelait Herta Brandt. Ma mère travaillait, mon père travaillait, de
sorte que j’étais laissée à moi-même. Je ne pouvais jouer que couchée.
J’avais un jeu de construction que j’aimais beaucoup, j’avais une
collection de cartes postales, un cousin de ma mère, un garçon charmant
avec moi, étudiant en médecine, m’envoyait presque tous les jours une
carte postale, parfois avec des vers. Je me souviens encore du texte
d’une de ces cartes :
En ce 31 mars, jour de bonheur,
Où même les crapauds sentent battre leur cœur,
Ils prennent la dernière neige plein leurs mains,
Ils la jettent dans l’eau,
Il fait déjà chaud,
5Et chaleureusement te salue Alfred ton cousin.
Voilà donc mes seules distractions, les évènements de mon enfance.
Puis, je me rappelle que, par suite d’une erreur de traitement, ma
jambe malade s’est trouvée fortement raccourcie, de sorte qu’on me
remit dans le plâtre pour neuf mois, avec des poids au bout de ma
jambe pour l’allonger. Et comme dans mon sommeil, je heurtais
souvent la jambe malade avec ma jambe saine, on mit l’autre jambe
éga5 Voici, pour lecteur sachant l'allemand, le texte, charmant, de l'original :
Heute, den 31. März,
Da klopft selbst den kalten Fröschen das Herz.
Sie nehmen den letzten Schnee in die Hand
Und werfen den Winter hinaus aus dem Land.
Täglich wird’s wärmer, täglich wird’s feiner.
Sei herzlich gegrüßt
von Alfred Reiner.
16lement dans un plâtre et pour que les deux ne puissent se toucher, on
fixa une barre de fer dans les plâtres à la hauteur des genoux. C’est
dans cette position que je suis restée couchée neuf mois ; je ne pouvais
rien bouger en dehors des bras.
Cela dura jusqu’à ma dixième année, tantôt comme ceci, tantôt
comme cela, tantôt avec des attelles pour que je puisse marcher, tantôt
dans le plâtre, tantôt avec un appareil à extension… J’ai appris à lire
6
couchée avec la fille du rabbin Hildesheimer . Ce n’est qu’à dix ans
que j’ai appris à écrire. En tous cas il le fallut lorsque, à dix ans,
j’entrai dans une école privée, afin de devoir rester assise le moins
longtemps possible. J’étais naturellement dispensée d’éducation
physique, de travaux manuels, mais non de chant, à ma demande
expresse, parce que cela me faisait énormément plaisir.
Cette école privée était naturellement une source de revenus pour
sa propriétaire, à part cela on n’y apprenait pas grand-chose. J’y suis
restée un an, puis je suis entrée dans une école publique, le lycée de
filles Sainte-Sophie. Je fréquentais donc un établissement municipal et
paraissais quelque peu étrange à mes camarades de classe ; moi à elles
et elles à moi. La vie que j’avais menée, avec mes douleurs, le contact
que j’avais eu avec des personnes malades, cela m’avait mûrie en
quelque sorte, je venais d’un autre monde. J’avais un grand besoin
d’amitié ; mais je donnais souvent l’impression, comme plus tard, à
l’école normale, qu’il y avait une certaine distance entre moi et mes
camarades. Je ne pouvais pas… Comme je viens de le dire, par suite
de ce que j’avais vécu, je venais d’un autre monde et je n’ai jamais eu
de véritable amie. Mes amis étaient en général les amis de mon frère,
de mon frère aîné ; mais moi-même, je n’ai jamais eu d’amie.
- Est-ce que cela n’était pas dû en partie au fait que le milieu où tu
avais grandi était fort différent de celui de tes camarades ?
- Oui, à l’école. Elles avaient un tout autre niveau, venaient d’un tout
autre milieu, mais cela ne m’aurait pas dérangée, je pense… Oui, plus
tard, à l’école normale, le niveau a eu de l’importance, moins à
l’école, moins à l’école. Mais je te l’ai dit, j’étais habituée à la
solitude, je n’avais pas l’habitude de communiquer avec des enfants et
puis il y avait quantité de choses que les enfants faisaient et que je ne
pouvais faire. Je me souviens fort bien qu’avec envie est trop dire,
mais qu’avec regret et un certain désir je voyais des filles qui se
pro6 Fondateur à Berlin de la communauté ultra-orthodoxe Adass-Yisroel ; cf. p. 2 .
17
menaient bras dessus, bras dessous en socquettes, parce que moi je
portais toujours des appareils ou des pansements, alors porter des
socquettes c’était pour moi un rêve ; et aussi marcher bras dessus, bras
dessous avec des camarades. Je me souviens que longtemps on m’a
promenée en voiture. J’avais un frère cadet qui avait cinq ans de
moins que moi et je me rappelle que lorsqu’un jour on me conduisit au
7Lustgarten et que mon frère marchait à côté de moi, un gamin nous
cria : « C’te grande môme, on la balade en voiture et son p’tit frère il
faut qu’y marche ». Cela ne m’a pas tellement blessée mais éveillé en
moi un sentiment d’injustice. Je me suis dit : mais ce n’est pas ma
faute, on me fait des reproches alors que je n’y suis pour rien.
Et puis une autre réaction aussi. Je souhaitais, d’une façon ou d’une
autre, vivre normalement malgré tous ces obstacles ; j’ai dû faire de
gros efforts, je les ai faits et en partie j’ai réussi. Je me souviens, nous
étions en Bavière, et un jour la famille décida de faire une randonnée.
Elle n’était pas très haute cette montagne, 2300 mètres, peut-être, le
8Nebelhorn , 2300 mètres d’altitude, je crois, et naturellement personne
ne songeait – c’était l’année après mon opération – que je pourrais
suivre. J’ai insisté pour y aller, j’ai voulu y aller. Et je me suis dit : je
ne resterai certainement pas en route. J’avais cette certitude : je
redescendrai. Comment, quand, où ? Je ne savais. Mais je redescendrai. Et
naturellement les autres allaient beaucoup plus vite que moi et
lorsqu’ils se reposaient, j’arrivais juste au moment où ils repartaient. J’ai
donc mis beaucoup plus de temps et ai pu moins me reposer. Mais j’y
suis arrivée. Et au sommet j’ai écrit une carte postale au professeur
Gocht.
Cette maladie a éveillé en moi un autre sentiment encore. La
conscience que je ne pouvais faire impression de par mon apparence
extérieure, qu’il devait y avoir d’autres valeurs… en compensation, pour
gagner faveurs et amitié. Naturellement à l’époque où je devins adulte
et où j’étais en relations avec des jeunes gens, il y avait toujours cette
peur en moi : quand j’étais assise il m’arrivait de plaire, me
semblaitil, et puis cette peur : quand je vais devoir me lever et marcher, tout
sera fini. Cela a pris fin grâce à mon amitié avec Arthur Kahane.
7 Lustgarten : Jardin public dans le centre de Berlin, alors face au palais des rois de
Prusse.
8 Sommet des Alpes bavaroises à 2224 m d’altitude.
18- Quel âge avais-tu lorsque tu as fait la connaissance d’Arthur
Kahane ?

- Dix-huit ans.

- Comment l’as-tu connu ?

- Madame Kahane avait été une camarade de classe de ma mère à
Vienne et était très intimement liée à la famille de mon grand-père. Un
jour, je me promenais Unter den Linden avec ma tante Alla, de
Prague. Et alors une dame, avec deux petits garçons habillés de façon
curieuse, vint vers elle, la salua de façon chaleureuse, et j’appris après
coup que c‘était Paula Kahane, une camarade de classe de ma mère,
9qui vivait avec le ‘Dramaturg’ de Max Reinhardt et avait trois fils,
avec des cheveux longs, ce qui était parfaitement inusité en ce
tempslà, avec des manteaux déchirés et rapiécés, des drôles de chapeaux sur
la tête, ils avaient une allure très bizarre.
On convint donc qu’on se reverrait, elle nous rendit visite et un jour
on m’invita chez les Kahane avec ma cousine Liesl. Et ce jour-là
commença mon amitié avec Arthur Kahane qui était un homme mûr,
de vingt six ans plus âgé que moi, un homme d’une immense culture
et d’une grande bonté.
Cette maison n’était absolument pas bourgeoise, tout à fait au
contraire de celle de mes parents. Ce qui me plaisait beaucoup : on y
parlait avec les enfants sur un pied d’égalité, on discutait de manière
amicale. Je me souviens quand l’aîné commençait à ne pas rentrer le soir et
que Paula Kahane, Polly, comme nous l’appelions tous, dit à son mari :
« Chéri, il faut que tu parles à ce garçon, ça ne peut pas continuer ainsi,
quand il rentrera il faut que tu lui parles. » Il répondit : « Ecoute, il a
probablement passé une excellente soirée ; veux-tu que je la lui
gâche ? Je peux le lui dire une autre fois, éventuellement. Et les
enfants doivent faire leurs expériences. Ou ils s’y cassent les dents ou ils
s’en sortent. Mais il faut qu’ils accumulent les expériences, on ne peut
pas les prémunir contre cela. » Les garçons n’en finissaient pas de
faire leurs études. Les Kahane n’avaient pas d’argent ; Polly courait à

9 Max Reinhardt : de son vrai nom Max Goldmann (né à Baden près de Vienne en
1873, mort à New York en 1943). Il fut sans doute le plus célèbre des metteurs en
èmescène allemands du début du 20 siècle : directeur du Deutsches Theater à Berlin
(1905), du Theater in der Josefstadt à Vienne (1924), cofondateur avec Hugo von
Hofmannsthal du festival de Salzbourg.
19droite et à gauche, empruntait, achetait à crédit et, de temps à autre,
quand on la harcelait trop, elle payait un peu, pour, huit jours plus
tard, emprunter à nouveau. Lui n’a jamais su de quoi ils vivaient. Mais
lorsqu’elle se plaignit un jour de ses fils qui sans cesse prolongeaient
leurs études, il dit : « Il faut qu’ils accumulent du savoir, c’est
important pour leur vie entière, il ne faut pas les bousculer, il faut qu’ils
accumulent du savoir. »
Cette amitié avec Arthur Kahane a été pour moi une source de
bonheur durant toute ma vie. Il était bien plus âgé que moi, je trouvai
grâce à ses yeux et il a soutenu, développé de façon profonde mon
intérêt pour la littérature, le plaisir que j’y prenais. Il m’a initiée à la
littérature nordique, aux littératures française et anglaise et
naturellement à la littérature allemande que je ne connaissais pas encore.
Nous en parlions…
Il travaillait le soir, en général jusqu’à neuf heures et demie et, de
temps en temps, sa femme téléphonait à la maison vers huit heures et
me disait qu’il s’arrêterait à neuf heures et demie et aimerait me voir.
Je ne pouvais naturellement pas dire à mes parents que j’allais faire
une visite à neuf heures et demie du soir. Je partais donc plus tôt et
allais par les rues jusqu’à neuf heures et demie avant de monter les
10voir .

- Tu voulais dire un mot de son petit cabinet de travail.

- Oui, j’avais la grande chance, le grand bonheur de pouvoir aller au
Deutsches Theater quand je voulais. Parfois j’allais voir trois fois une
même mise en scène, de Don Carlos par ex. ou du Cadavre vivant de
Tolstoï. Et chaque fois, avant le début de la représentation, j’allais
dans son minuscule, son minable petit bureau pour lui dire bonjour, ce
qui était pour moi une grande joie. Et je me souviens lorsqu’il eut
soixante ans en 1932… il est mort peu après. Par chance il n’a pas
connu le fascisme. Il aurait certainement été persécuté comme
adversaire du nazisme. Pour son soixantième anniversaire donc, je lui
écrivis une lettre dans laquelle je citai un passage des Affinités Elec-

10 Les Kahane habitaient dans la Levetzowstraße, à proximité d’une synagogue
incendiée lors de la « nuit de cristal » en novembre 1938, à l’emplacement de laquelle
se trouve aujourd’hui un monument de la déportation. C’est sans doute à cause de
cette adresse que nous emménageâmes en 1928, après la naissance de mon frère,
dans un appartement Altonaer Straße 16, à deux ou trois cents mètres de distance de
chez les Kahane. (P.A.)
20 tives de Goethe où il est dit : « L’homme en présence duquel je
parais11sais plus que je n’étais parce que j’étais tout ce que je pouvais être. »
Et c’était la vérité. Il m’a dédié un livre qu’il avait écrit sur les
Thi12mig , avec la dédicace suivante : « A la plus fidèle des amies ». Et
aujourd’hui encore, dans mon grand âge, je pense à cet homme avec
amour et affection.
Le fils cadet de Max Reinhardt, Gottfried Reinhardt, qui a écrit un
livre sur son père, y affirme que le collaborateur le plus généreux, le
plus intelligent, le plus cultivé et le plus compréhensif de son père
avait été Arthur Kahane.

- Et qu’a-t-il dit un jour de toi ?

- J’étais presque une enfant par rapport à lui et un jour il m’a dit :
« Kindl (mon enfant), tu seras plus tard une femme merveilleuse. »

- Tu avais dix-huit ans quand vous vous êtes connus, et lui…?

- Il est né en 1873 et moi en 1898.

- Il avait donc quarante-trois ans. Et de quel milieu était-il
originaire ?

- Arthur Kahane venait de Vienne comme Reinhardt lui-même. Il
était anarchiste, s’était sauvé de chez lui, était allé en France et en fut
expulsé pour activités politiques subversives. Il était anarchiste, il ne
faisait pas de politique active, mais sa conviction était qu’il fallait
laisser les gens vivre comme ils voulaient, sans les commander ni les
13diriger. Il avait une grande amitié pour Mühsam , lui aussi anarchiste,
un homme plein de bonté, de modestie, de noblesse, qui est mort
assassiné au camp de concentration d’Oranienburg.

11 La citation est en fait tirée d’une autre œuvre de Goethe, « Les souffrances du
jeune Werther » (lettre du 17 mai 1771). Cependant elle est ici d’autant plus
pertinente que Werther pense, en l’écrivant, à une amie plus âgée que lui (« une belle
âme » selon le terme utilisé dans Wilhelm Meister) et qui l’a pour un temps délivré
de ses démons.
12 Thimig : Famille de célèbres comédiens allemands, de père en fils et en fille.
13 Mühsam : Erich Mühsam (1878-1934), anarchiste, auteur et journaliste, membre
du gouvernement de la République bavaroise des conseils en 1919, condamné pour
cela à 15 années de forteresse, libéré en 1925, arrêté de nouveau après l’incendie du
21- Et comment Kahane est-il arrivé au théâtre ?
- Kahane est probablement arrivé au théâtre à cause de son amitié avec
Reinhardt. Reinhardt en a fait son dramaturge. Et je t’ai dit l’autre jour
que le dramaturge choisit les pièces, met au point le répertoire,
négocie avec les auteurs s’ils sont encore vivants, examine les pièces avec
eux, détermine ce qui doit être modifié pour la scène. Et il participe à
la distribution, au choix des acteurs pour les différents rôles.
Naturellement son travail était étroitement lié à celui de Reinhardt, il était son
principal collaborateur. Et je t’ai déjà dit qu’à sa mort, en 1932,
quelqu’un a écrit dans une nécrologie qu’il avait été le spectateur le
plus passionné des répétitions. Il n’a jamais assisté à une première. Il
détestait le public des premières. Il n’a jamière,
il y envoyait sa femme pour qu’elle lui rende compte de ce qui s’était
passé. Il allait jusqu’à la générale et puis « vogue la galère » !
Ce journaliste donc qui, dans sa nécrologie, en avait fait le
spectateur le plus passionné des répétitions ajouta que, d’après un
collaborateur, il était la seule personne au théâtre à ne pas savoir où se trouvait
la caisse. Quand sa femme lui disait de temps à autre : « Pense donc à
une augmentation… » - il gagnait en ce temps-là trois cents marks par
mois, imagine, avec trois enfants.
- A quelle époque ?
- Dans les années vingt. Donc elle lui disait : « Pense à une
augmentation, parles-en à Reinhardt. » Alors il répondait tout effrayé : « Mais
je ne peux pas parler argent avec Max ! »
Donc l’atmosphère de cette maison était pour moi quelque chose de
merveilleux. Elle était merveilleuse de toute façon mais tout
particulièrement pour moi qui venais d’une maison bourgeoise où le principe
éducatif de mon père consistait à montrer aux enfants aussi peu de
sentiments que possible, à les exhorter au travail. Mon père était fier
quand quelqu’un lui disait que nous avions mauvaise mine, parce que
le travail nous fatiguait, c’était pour lui un motif de satisfaction.
- La preuve que vous aviez travaillé trop.
Reichstag en mars 1933, assassiné au camp de concentration de Sachsenhausen à
Oranienburg en juillet 1934. La SS maquilla son assassinat en suicide.
22- Oui, oui. Quand je rapportais un bulletin scolaire à la maison (en
général j’avais de très, très bons bulletins, excepté en physique et chimie
qui sont demeurées pour moi une énigme ma vie durant), mon père
regardait le bulletin en silence et disait : « Pourquoi là, tu n’as pas la
mention très bien aussi ? » Et puis nous apprenions parfois, avec
étonnement, par des membres de la famille ou des connaissances, que mon
père avait raconté que j’avais eu d’excellents résultats. Cela faisait
donc partie de ses principes d’éducation de ne jamais faire de
compliments à ses enfants. Il ne m’a jamais manifesté de sentiments. Sauf
une fois et cela m’est resté inoubliable : un jour que j’étais restée
couchée pendant des mois, mes cheveux s’étaient emmêlés. Et alors mon
père, qui ne s’était jamais occupé de quelque chose de pratique, s’est
assis à côté de mon lit et a essayé pendant des heures, des journées
entières de démêler mes cheveux. Cela a produit sur moi un effet
extraordinaire que de voir mon père s’occuper de mes cheveux. Ce fut
une révélation de constater qu’il devait donc avoir de l’affection pour
moi. Plus tard, j’ai su qu’il avait pour moi énormément d’affection.

- Puisque tu as parlé d’éducation, de ton père, peut-être serait-il
possible de dire quelques mots de la famille, d’abord de la famille au sens
étroit du terme, de tes parents, de tes frères, des origines… Mais
commençons par la maison paternelle.

- Mon père… en fait mon grand-père paternel était originaire d’une
petite localité qui aujourd’hui fait partie de l’Autriche germanophone,
14mais qui autrefois était hongroise . Mon père avait donc la nationalité
hongroise. Cette localité était encore une sorte de ghetto, un endroit où
les Juifs vivaient ensemble dans une grande pauvreté. C’est de cet
endroit…

- … qui s’appelait Stöttera, n’est-ce pas ?

- Stöttera près de Eisenstadt dans le Burgenland. Et de cet endroit un
certain Monsieur Hildesheimer a émigré à Berlin et y a fait venir mon
grand-père. Ainsi mon grand-père et toute sa famille, lorsque mon
père, aîné de neuf enfants, avait deux ans…


14 Jusqu’en 1919 où prévalut, lors des traités de paix, le principe des « nationalités ».
23

„ … à la plus fidèle des amies“

24 25- Donc en 1868.
- …sont arrivés à Berlin, et Hildesheimer, qui était rabbin, a fondé
15avec mon grand-père la communauté juive orthodoxe de Berlin .
Et mon grand-père était shokhet, si tu sais ce que c’est.
- Shokhet, boucher rituel.
- Shokhet. Par la suite dix enfants naquirent, deux moururent en bas
âge ; neuf enfants donc. Mon père, comme je viens de le dire, était
l’aîné et ma grand-mère, née Reiner, était une femme très belle et très
ambitieuse. Et ce métier de shokhet, elle estimait cela en-dessous de
sa dignité et a incité mon grand-père, fort savant en talmud mais pas
commerçant pour un sou, à s’associer avec un autre pour ouvrir une
boucherie. Mon grand-père n’entendait rien aux affaires, l’autre l’a
trompé et de plus, pour autant que je sache, ils avaient un jour acheté
une grande quantité de viande pour la saler, la viande s’est gâtée. En
tous cas l’affaire a fait faillite.
Et la famille de mon grand-père, avec ses neuf enfants, vivait dans
une misère sans nom. Et c’est cette misère que mon père n’a jamais
oubliée. Il a sa vie durant refusé tout luxe, il était modeste dans son
mode de vie, on peut presque dire une sorte d’ascète et il a exigé cela
de nous aussi. Lorsque par ex. à seize, dix-sept, dix-huit ans nous
voulions aller au théâtre, nous devions demander l’autorisation de papa, et
si c’était peu après les grandes vacances, il répondait : « Vous avez eu
assez de distractions. Travaillez d’abord pendant un certain temps et
ensuite vous irez au théâtre. » Ou lorsque nous étions en vacances
avec la famille et que mes cousins et cousines allaient au café
l’aprèsmidi, pour nous c’était interdit ; mon père considérait qu’aller au café
était du luxe. Quand notre mère nous emmenait dans un grand
magasin, car elle était d’une tout autre nature, elle venait de la joyeuse
Vienne, d’une enfance joyeuse… Quand donc nous étions dans le
grand magasin, nous allions au café, mais il ne fallait pas que mon
père le sût. Pas plus qu’il ne devait savoir que parfois elle prenait un
15 Nommée « Adass Yisroël » et fondée en opposition à la communauté juive de
Berlin, considérée par les orthodoxes comme laxiste. Elle avait par exemple, et a
toujours, un cimetière distinct du grand cimetière juif de Weißensee.
26fiacre. Alors elle avait coutume de dire : « Que le diable m’emporte,
on n’a qu’une vie ! »

- C’était du gaspillage.

- C’était parfaitement contraire aux principes de mon père. Et la bonté
de maman, sa générosité, qui d’ailleurs ne lui était pas étrangère non
plus, chez elle il n’a malheureusement pas cessé de la blâmer, de la
critiquer.

- Pourquoi ?

- Comme gaspillage ou bien… Lui avait le droit de donner, elle non.
Tous les vendredis ma mère faisait des gâteaux et puis les distribuait
autour d’elle, à sa coiffeuse, à d’autres personnes dont elle savait
qu’elles avaient peu d’argent. Quand elle était en train de les
confectionner, de malaxer la pâte et qu’elle entendait les pas de mon père,
elle poussait le récipient sous la table parce qu’il lui faisait des
reproches. C’était très curieux… Il n’était pas méchant, au contraire,
mais il n’a pas… il n’a pas apprécié cela en elle. Jusqu’à ce qu’elle
tombât malade au point d’être en danger de mort, à Paris. Lorsqu’il
constata qu’elle avait une maladie grave. Alors il me dit : « Quel dommage,
maman est un quelqu’un d’admirable. » A quoi je répondis : « Papa, si tu
lui avais dit cela une seule fois de sa vie, tu aurais pu changer son
existence. » - « Quel dommage, c’est terrible cette maladie, car c’est
quelqu’un d’admirable. » Oui, alors je lui ai dit : « Si tu lui avais dit
cela une seule fois de sa vie… »
D’ailleurs papa et maman étaient proches parents, cousin et cousine
germains. Ma mère a fait la connaissance de mon père lors d’une
visite qu’il fit à Vienne lorsqu’elle avait onze ans en 1885, et c’est alors
qu’elle est tombée amoureuse de lui. Elle s’est fiancée lorsqu’elle
avait dix sept ans et à vingt et un ans elle s’est mariée. Elle venait
d’une maisonnée heureuse, d’un père qu’elle vénérait, d’un père adoré
de ses cinq filles, d’une atmosphère pleine de gaieté, de musique,
16d’opéras, de Burgtheater , de cafés, d’amour et de tendresse, pour
arriver à Berlin auprès d’une belle-mère autoritaire qui par ex. ne lui
permit pas, après la naissance de son fils aîné, de langer le bébé, de

16 Burgtheater : littéralement « Théâtre du palais », le théâtre impérial de Vienne,
comparable à la Comédie Française à Paris.
27prendre soin de lui, de lui donner à manger en dehors de sa présence.
Assistée de deux filles tout aussi autoritaires. Ma mère disait qu’elle
n’avait jamais autant pleuré que dans la première année de son
mariage.
Elle venait du paradis, elle avait considéré son mari comme un dieu
et a constaté qu’il n’était qu’un homme, tout comme les autres. Mais
cet amour, cette affection pour son mari, un amour presque instinctif,
dirais-je, c’est curieux, elle l’a gardé jusqu’à la fin de ses jours, bien
qu’elle ait souvent souffert de son autoritarisme. Et du fait qu’il ne
l’ait pas… qu’elle était trop simple pour lui. Au fond il voulait être
traité d’une certaine manière, parfois, quand il était fatigué, il voulait
être plaint. Elle n’avait aucune diplomatie, aucune habileté face aux
gens. Elle était sans malveillance aucune, elle ne pouvait simplement
pas imaginer que quelqu’un fût méchant. Pour te donner un exemple :
quand mon père nous faisait des reproches, à mon frère par ex. qui
avait eu une mauvaise note en mathématiques, elle disait : « Eh bien
alors, tu étais mauvais en mathématiques, toi aussi. » Cela le mettait
naturellement hors de lui, n’est-ce pas. Elle disait cela avec un
naturel… Comme je viens de le dire : elle n’avait aucune diplomatie. La
douceur de ma mère, le fait qu’elle ne pouvait pas se défendre, qu’elle
était comme désarmée devant toute agression, mon père ressentait cela
sans doute comme une provocation.
- Tu disais qu’elle n’était pas assez intellectuelle.
- Non, et pas mondaine non plus, elle était simple. Elle était simple, la
bonté même, je n’ai connu personne qui fût meilleur, ma vie durant.
Sans aucune aptitude à se défendre contre quoi que ce soit, contre une
méchanceté. Elle ne le pouvait pas. Elle était sans défense devant
toute méchanceté. Et je me souviens d’un détail, quand elle était ici, à
Paris, dans la première année de la guerre, en 1939/40, et que nous
allions dans un abri antiaérien pendant une alerte, elle était affreusement
énervée et je lui ai dit un jour lorsque nous étions dans la cave : « Tu
n’as pas besoin… Tu peux être tranquille maintenant, nous sommes à
l’abri. »
28

Charlotte Reiner, âgée de vingt Charlotte Bernhard, jeune épouse
ans, peu avant son mariage (Berlin 1896)
(Vienne 1894)

Alors elle me dit : « Mais ce n’est pas ça. Que des hommes soient
capables de faire cela, de jeter des bombes sur des enfants, sur des
êtres sans défense, qu’il faut se terrer comme des bêtes, c’est ça qui
est affreux. »

- Elle avait quand même vécu la première guerre mondiale, c’était
d’une grande naïveté.

- On n’y a pas directement… La population civile à Berlin souffrait de
la faim, mais on ne connaissait pas de bombardements, de tirs
d’artillerie. C’est l’armée qui faisait la guerre, les soldats.

- Mais on voyait des blessés, on apprenait… on lisait les journaux

- Oui, mais je te le disais, elle était naïve et sans défense.

- Elle avait donc ses racines dans la bourgeoisie du milieu et de la fin
du 19ème siècle à Vienne.
29- A Vienne. Elle n’a jamais pu s’habituer à Berlin. Elle a toujours dit
« chez nous » jusqu’à la fin de sa vie. « C’était comme ça chez nous. »
Tu lui as dit un jour à Paris : « Omi, où est-ce ‘chez nous’ ? » Et elle a
répondu : « A Vienne ! » Souvent elles ont dit, toutes les sœurs ont dit :
nous n’aurions pu supporter tous les malheurs de la vie si nous
n’avions pas eu cette jeunesse heureuse ; c’est elle qui nous a aidées à
supporter tous les malheurs qui ont suivi. » La première chose que ma
mère ait faite quand elle arriva à Paris en 1939, ce fut d’accrocher le
portrait de son père au-dessus de son lit.
Mon grand-père maternel qui venait d’un petit village-ghetto –
Deutschkreuz, Tselem en yiddish, je crois – a fini fournisseur de sa
Majesté Impériale (rire). Non pas à cause de son habileté, je pense,
mais pour sa correction, son honnêteté. Et quand quelqu’un de ce petit
village venait à Vienne, il lui disait : « As-tu besoin d’un costume ?
Va voir mon tailleur, fais-toi faire un costume. » Sa mère est morte
jeune et plus tard il a acheté la maison natale de sa mère, pour qu’elle
ne tombât pas dans des mains étrangères et il l’a mise à la disposition
de tous les membres de la famille. Chacun qui en avait le besoin
pouvait y habiter.
Il aimait beaucoup la musique. C’était ce penchant de tous les
Reiner pour la musique. Et lorsque plus tard il eut la gangrène par suite de
son diabète et qu’il fallut l’amputer d’une jambe, on chargea mon père
de l’en informer et de lui demander de consentir à l’opération. On
rapporte qu’il aurait demandé : « Peut-on aller au concert avec une
jambe de bois ? » Ce fut tout ce qu’il trouva à dire lorsqu’on lui
annonça qu’on devait l‘amputer d’une jambe.
La firme s’appelait W. Schlesinger et Cie. Schlesinger était un
beau-frère de mon grand-père, un frère de sa femme. Et chacun d’eux,
Schlesinger et mon grand-père, avaient un protecteur à la cour, l’un le
prince Esterhazy, l’autre le prince Hohenlohe. Et un jour le protecteur
de mon grand-père vint le voir et lui demanda un cheval – je ne sais si
c’était un cheval pour une calèche ou un cheval de selle – en tous cas
grand-père lui proposa un cheval, le lui vendit et quelque temps après
le prince revint et dit : « Monsieur Reiner, ce n’est pas ce que je
voulais, ce n’est pas ce qu’il me fallait. Vous m’avez vendu un cheval qui
ne fait pas mon affaire. » A quoi mon grand-père répondit : « Je crois
que si, mais je reprends le cheval et c’en est fait désormais de nos
relations d’affaires. » Le prince repartit avec son cheval, et quelques
jours plus tard il revint et dit : « Monsieur Reiner, je me suis trompé,
c’est quand même le cheval qu’il me fallait que vous m’avez
recom30 mandé. » Et quelque temps après il reçut le titre de fournisseur de la
cour.

- Parce que le cheval était le bon.

- Oui, c’est sans doute ainsi que mon grand-père devint fournisseur de
l’empereur d’Autriche.
C’était donc le grand-père Reiner. A sa mort il habitait chez nous à
Berlin, chez mes parents, dans la chambre à coucher, je m’en souviens
également, je le revois dans son lit. Et ma mère m’a raconté que
l’année où j’ai eu mon accident et quand je passais en boitant dans le
couloir à côté de sa chambre…

- Quand était-ce à peu près ?

- En 1901.

- Quand tu avais donc trois ans.

- Trois ans. Et il répétait : « Quand j’entends marcher cette enfant, j’ai
le cœur qui se brise ».


- Donc aujourd’hui nous sommes le 17 juillet 1978 et je crois que tu
voulais ce soir apporter un complément à ce que tu as dit hier…

- Oui, j’ai dit que cette peur de ne pas plaire à cause de mon infirmité
a cessé après ma rencontre avec Arthur Kahane. En effet, un jour qu’il
était question de mon infirmité, il m’a dit : « Mais, mon enfant, cela
aussi fait partie de toi. »

- Mais revenons à tes parents.

- Parfois, à Vienne, des marchands juifs venaient à la maison. Une fois
ce fut des bijoutiers. Ce jour-là les enfants, dont ma mère, étaient
présents et elle dit : « Qu’il est beau ce collier. » Grand-père ne dit rien,
les bijoutiers repartirent et le soir, quand il revint après le travail, après
le bureau, il avait autour de son cou le collier qui avait tant plu à ma
mère et il lui en fit cadeau.

- Quelle était son adresse ? Nous y étions l’année dernière.
31- Schüttelstraße 9 A. C’était les bureaux. Le domicile était
Grünentorgasse 18.
- Tu m’as un jour raconté une histoire, celle d’un sinistre voyage d’où
il est revenu blessé…
- Oui, il avait acheté des chevaux dans les Balkans, c’était en hiver, il
a traversé une forêt en traîneau, un traîneau poursuivi par des loups.
Le cocher allait vite, le traîneau s’est renversé. Et mon grand-père eut
une grave blessure à la tête. On lui a fait un pansement, il est revenu à
Vienne et pour ne pas effrayer sa famille, il avait mis sur sa tête un
bonnet de fourrure qu’il n’enleva pas jusqu’à ce que les enfants lui
disent : « Mais papa, pourquoi tu n’enlèves pas ton bonnet ? » Et puis il
les a doucement préparés à l’idée qu’il avait eu un accident. Et je crois
que les premiers symptômes de son diabète remontaient à cette
époque.
- Qu’on ne savait pas traiter en ce temps-là, parce qu’il n’y avait pas
encore de traitement à l’insuline.
- On ne pouvait pas le soigner, on en mourait.
Puis ils ont raconté qu’un cirque avait emprunté des chevaux à mon
grand-père et que là-dessus le cirque avait envoyé des billets pour les
enfants. Et on leur a dit : « Vous allez aller au cirque gratuitement,
parce que nos chevaux participent au spectacle, mais il ne faut pas dire
que ce sont nos chevaux. » Je ne sais plus… A peine les chevaux étaient
en piste que ma tante Flora a crié : « Mais ce sont nos chevaux ! »
Et puis grand-père avait des chevaux de course. L’un s’appelait la
princesse Naphta, et Naphta avait un poulain, le prince Revelstock.
- Un poulain.
- Un poulain, et nous en avons hérité lorsque ma grand-mère Reiner
est morte, ses treize petits-enfants ont hérité du cheval. Et je sais que
je me suis cassé la tête pour savoir comment treize enfants… que
peuvent faire treize enfants d’un cheval ?
- Et qu’a-t-on fait du cheval ?
32- Je ne sais plus ce que ce cheval est devenu. En tous cas ma tante
Hermine chez qui habitait ma grand-mère avait quantité de prix, de
coupes en argent, de chandeliers, de plats en argent, des prix que les
chevaux de grand-père avaient gagnés aux courses. Et puis ils
allaient… On les conduisait à l’école en calèche. Imagine-toi.

- Voilà, nous allons terminer pour aujourd’hui, sinon nous finirions
par ne plus nous coucher.


Donc aujourd’hui c’est le 19 juillet 1978 et je crois que tu voulais
ce soir dire encore quelques mots au sujet de ton père, peut-être aussi
de tes parents, mes grands-parents.

- Je sais très peu de choses de mes grands-parents.

- Non, je voulais dire mes grands-parents à moi.

- Oui, au sujet de mes parents. J’ai déjà dit que mon père avait un côté
autoritaire. Mais à vrai dire cela se manifestait seulement dans la
famille la plus proche. Et au fond c’était peut-être moins de
l’autoritarisme qu’une sorte de patriarcat pour ainsi dire. Comme cela était
courant à l’époque. Il était le chef de toute la famille, reconnu comme
tel par tous, ses frères et sœurs, les frères et sœurs de ma mère, ses
neveux, ses nièces ; tous s’adressaient à lui pour obtenir de l’aide, des
conseils. Et ce rôle, il l’a joué, mais sans être autoritaire. Là il était
secourable et intelligent, il apaisait les querelles, réconciliait les uns
avec les autres les membres de la famille qui se disputaient, aidait ses
neveux et nièces dans leurs études, envoyait de l’argent à ses sœurs. Et
je me rappelle, lorsqu’au lendemain de la guerre, deux de mes
cousines Gerda Geschke et Bella Reiner me firent des cadeaux, qu’elles
ajoutèrent toutes deux : « Je fais cela en souvenir de ce que ton père a
fait pour notre famille. »

- Elles l’ont dit après la seconde guerre mondiale.

- Après la deuxième guerre. Son père voulait en faire un rabbin et a
commencé à lui faire apprendre l’hébreu à l’âge de trois ans. Mon
père savait très bien l’hébreu, savait lire la bible dans le texte, mais il
ne voulait pas être rabbin, il voulait être médecin. Et sa profession de
33médecin était pour lui plus qu’un métier, c’était une vocation, et je me
souviens qu’un soir, rentrant fatigué et s’en plaignant, ma mère lui
a mè
Léopold Bernhard (Berlin 1896)
dit : « Aurais tu préféré faire un autre métier ? » Et lui de répondre
rayonnant : « C’est le seul métier possible ! »
34 Il était toujours disponible pour ses patients. Il n’y avait pour lui ni
dimanches ni jours fériés. Et chaque fois qu’il quittait la maison pour
se rendre chez des patients, des amis, il laissait toujours l’adresse et le
numéro de téléphone où on pouvait le toucher. Et très souvent, quand
il était invité un dimanche et se rendait chez des amis ou des
connaissances, ils l’accueillaient en lui annonçant qu’on avait téléphoné et
qu’il devait se rendre à telle ou telle adresse faire une visite. Il était à
Berlin un médecin extraordinairement respecté, très connu et très
estimé. Il était très prudent, comme je l’ai déjà dit, et quand il avait des
doutes, il consultait très souvent un collègue. Et toujours les collègues
disaient aux patients : « Je ne peux rien vous dire d’autre que votre
médecin. Vous êtes dans les meilleures mains. »
Lorsqu’éclata la guerre de 14, il s’est immédiatement porté
volontaire pour soigner des blessés, à côté de sa grande clientèle qui devint
plus grande encore du fait que des médecins étaient mobilisés. Et il a
17dirigé un service de pédiatrie à l’hôpital de Friedrichshain , où son
ami le professeur Neumann était chef de service en chirurgie.
De plus il a exercé comme médecin scolaire pendant vingt cinq
ans, c'est-à-dire qu’il devait s’occuper d’environ deux mille enfants.
Ce qui ne l’intéressait pas seulement médicalement mais aussi d’un
point de vue social et le touchait de très près. Et dès avant la fin de
cette activité le résultat en fut une publication sur les conditions de
logement, de sommeil, de nourriture des élèves des écoles communales
berlinoises. Ce travail a fait sensation. C’était la première fois qu’on
s’occupait de ces questions et on découvrit des résultats très, très peu
satisfaisants et parfois effrayants : des enfants dormant à quatre dans
un lit, un fort pourcentage d’enfants dont le repas du soir était le
premier repas chaud de la journée, un pourcentage énorme d’enfants
arrivant à l’école le ventre vide etc. Ce travail a été la base de nombreuses
autres enquêtes sur les mêmes problèmes. Mon père nous parlait
souvent de ces conditions de vie et ajoutait à chaque fois :
« D’autres enfants de votre âge doivent gagner leur vie et s’occuper de
leurs frères et sœurs plus jeunes. A vous on ne demande rien d’autre
que de travailler correctement pour l’école. Faites au moins cela
consciencieusement. Vous êtes des privilégiés, ne l’oubliez pas. »
17 Un des plus importants et des plus anciens hôpitaux berlinois, fondé en 1868. Son
nom vient de celui d’un parc aménagé dans l’Est de Berlin, ouvert en 1842,
centenaire de l’accession au trône de Frédéric II.
3536
W
Le père d’Edith, le Dr. Léopold Bernhard, chef d’un service de pédiatrie à l’h {S i al berlinois
de Friedrichshain (vers 1914) Il était membre du comité directeur d’une association pour la santé
à l’école et assez souvent il m’emmenait aux séances, de sorte que très
tôt je me suis trouvée en contact avec ces problèmes. Pendant un
temps il était premier président de l’association des médecins berlinois
jusqu’à ce qu’un jour il rentrât très déprimé d’une des réunions. Un de
ses confrères avait déclaré qu’on n’avait tout de même pas besoin de
voir un juif étranger présider aux destinées du corps médical de
Berlin. Ce « juif étranger » se rapportait au fait, j’en ai déjà parlé, que
mon père était né dans une petite localité qui en ce temps-là faisait
partie de la Hongrie, de sorte qu’il était de nationalité hongroise et
nous avec lui. Mon père a beaucoup souffert du fait de ne pas être
allemand, il aimait beaucoup l’Allemagne, était un grand patriote et l’est
resté jusqu’à sa déportation, curieusement.
On m’a raconté que lorsqu’on l’arrêta à 77 ans pour le déporter, il
aurait été d’un grand calme mais aurait déclaré qu’il ne croyait pas
possible une chose pareille. Lorsqu’en 1933 il souffrait d’une
proer 18fonde dépression, après la journée de boycott du 1 avril , et que
nous lui conseillâmes de quitter l’Allemagne, il descendit du train
avant la frontière et dit à ma mère qui l’accompagnait, qu’un juif
allemand n’avait pas le droit de quitter sa patrie. Après sa guérison en
Suisse, une fois guéri de sa dépression, nous l’avons conjuré de ne pas
rentrer. Le médecin qui le soignait, le médecin suisse, le Docteur
Medard Boss, qui le vénérait, lui a même proposé de travailler avec lui ; il
est rentré, en Allemagne, en 1934. Et ce n’est qu’en 1938, après la
19fameuse « nuit de cristal » qu’il a enfin décidé de quitter sa patrie.
18 Le gouvernement présidé par Hitler, venu au pouvoir le 30 janvier 1933, avait dé-ercrété le 1 avril « jour de boycott », jour où les « aryens » étaient « dissuadés »
de faire leurs achats chez les commerçants juifs, de consulter médecins et avocats
juifs.
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37
H- Comment expliquer cette attitude après toutes les expériences
postérieures à 1933 – et même celles qui ont précédé – et jusqu’en 1943
inclus, comment expliques-tu cette attitude, ce patriotisme ?

- De mon père ? Je me l’explique de la façon suivante. Il avait
conservé un petit quelque chose de la mentalité du ghetto. Pour lui, le
fait de pouvoir vivre en Allemagne en citoyen égal en droits, en
quelque sorte, était comme une faveur qu’on lui accordait. A mon
avis, cette égalité des droits était plutôt limitée. Mais lui a vu les
choses ainsi. C’était un sentiment de gratitude à l’égard de l’Etat
allemand qui lui avait permis de faire ses études et de vivre, comme je
l’ai dit, en citoyen égal aux autres. C’est une partie de l’explication.
Par ailleurs, il était fier aussi de son pays.
A côté de cela il avait gardé de fortes traditions juives. Il n’était pas
orthodoxe, mais la tradition familiale, celle de ses parents, était restée
forte en lui. Et ainsi, il était, à dire vrai, déchiré. Il a donné de l’argent
à des juifs orthodoxes, à des juifs libéraux, il a – que sais-je ? -
soutenu des organisations allemandes. Il n’y avait pas chez lui de ligne
droite, de ligne nettement définie. Ainsi le fait qu’il rentrait parfois
d’une réunion de médecins et racontait : « Son Excellence un tel est
venu me serrer la main, cet homme n’avait nullement besoin de le
faire. » Il a toujours ressenti comme une sorte de faveur d’être traité
en égal.
Nous, les enfants, mon frère, mon frère aîné et moi, cette attitude
nous scandalisait. Cela nous était complètement étranger. Oui, nous
avons connu l’antisémitisme, mais je crois que nous n’avons jamais
eu en nous, lui et moi, la moindre trace de sentiment d’infériorité du
fait d’être juifs, jamais.

- Pour mon oncle on pourrait sans doute dire : au contraire.

- Oui, oui, pour moi aussi d’une certaine manière, comme
compensation. Et lorsque j’ai eu affaire au Service Social des Jeunes à de jeunes
juifs qui, venant des camps, avaient du mal à trouver du travail et
souvent avaient peur que leurs employeurs apprennent qu’ils étaient juifs,
je leur ai dit : « Qui devrait avoir honte, vous ou votre employeur ?
Qu’avez-vous fait de mal ? A qui la faute si on vous persécute, si on
vous injurie ou si on vous met à la porte parce que vous êtes juif ?
Qu’on vous mette donc à la porte ! Moi, je vous trouverai un autre
emploi. Mais n’ayez pas peur que quelqu’un apprenne que vous êtes
juif. Pourquoi ? »
38 - Un petit ajout peut-être ; tu peux le raconter…

- Oui, je peux le raconter. Je viens de dire qu’un jour, lors d’une
réunion, un confrère de mon père avait déclaré qu’on n’avait tout de
même pas besoin de voir un juif étranger présider l’association des
médecins berlinois. Mon père a demandé à maintes reprises sa
naturalisation, la citoyenneté allemande. Il était arrivé à Berlin à l’âge de
deux ans. En sa qualité de médecin scolaire, il était au service de la
ville, mon frère s’était porté volontaire en 14, moi aussi j’étais
fonctionnaire de la ville. La naturalisation nous a toujours été refusée sous
l’Empire. Nous sommes restés Hongrois jusqu’à la République de
Weimar. Et cela a eu pour conséquence que pendant la guerre de
14/18, lorsque nous quittions Berlin, ne fût-ce que pour quelques
heures, il fallait que nous signalions à la police notre départ, que nous
signalions notre arrivée à l’endroit où nous allions et l’inverse au
retour. Mon père a terriblement souffert de devoir vivre comme étranger
en Allemagne jusqu’en 1920 ou 21, cela lui pesait.
Comme je l’ai dit, mon père n’a jamais oublié la misère, la misère
où il a vécu enfant. Peut-être n’était-ce pas la seule raison. En tous cas
il avait un fort sentiment social. Nos domestiques… nous avions un
grand appartement, mon père avait besoin de quelques pièces pour son
activité professionnelle, nous étions trois enfants, nous avions du
personnel. Mon père n’a jamais toléré que nous demandions un service à
un domestique. Il disait : « Ils ne sont pas à votre disposition, ils ne
sont pas là pour vous. Ils aident votre mère qui a trop de travail pour
elle toute seule et il faut leur être reconnaissant de nous aider. » Quand
le soir ou à midi nous étions à table et qu’on sonnait à l’entrée – les
bonnes mangeaient à la cuisine, nous à la salle-à-manger – mon père
se levait et criait en direction de la cuisine : « Ne bougez pas, c’est
nous qui allons ouvrir. »
Nous avions des précepteurs, mon frère prenait des leçons de
dessin, nous avions nos cours de piano, ma mère avait une coiffeuse,
c’était aussi une épine dans le pied de mon père, il considérait sans
doute cela comme un luxe. Elle faisait venir tous les jours, parce
qu’elle avait du mal à soulever ses bras, une vieille infirme qui vivait
chichement et qui était chargée de la coiffer. Pendant les vacances, ma
mère payait leurs gages à tous ces gens et disait : « Nous partons en
vacances prendre du bon temps. Et qu’ont ces gens pour vivre pendant
ce temps-là ? » Elle a donc introduit pour sa part les congés payés,
longtemps avant que cela ne devînt officiel.
39 Pour lui-même également, mon père était d’une extrême modestie.
20Il partait faire ses visites en tram, en bus, en S-Bahn . Il n’a jamais
songé à acheter une voiture comme on commençait à le faire en ce
temps-là. Il n’a jamais utilisé un ascenseur. Il adorait la montagne. Et
pendant les cinq semaines de vacances qu’il prenait une fois l’an il
partait à la montagne, faire des ascensions. Et monter les escaliers
était pour lui un entraînement à ses courses en montagne.
- N’as-tu pas raconté une anecdote à propos d’un tramway sous une
pluie battante ?
- Oui, lorsque nous allions chez mes parents, moi avec mes deux fils,
il leur donnait à chaque fois de l’argent pour qu’ils puissent rentrer en
taxi. Lui ne prenait jamais de taxi sauf s’il avait une visite urgente à
faire. Il dépensait facilement de l’argent à des fins culturelles, pour le
théâtre, les concerts, surtout pour nous. Il avait ainsi un abonnement à
l’opéra pour deux places. Enfants, nous étions contents parce que nous
savions qu’en général il ne pouvait y aller, parce qu’on l’appelait chez
un malade, et alors la place était pour nous. Après mon mariage, il
prenait un abonnement pour mon mari, pour moi, pour ma mère et
pour lui-même. Et je me rappelle qu’un soir, Altonaer Strasse, au
21Hansaplatz , où nous habitions, j’ai pris un bus avec une impériale à
l’air libre sans toit ; le bus s’est arrêté et un monsieur est monté. Le
contrôleur lui dit qu’il n’y avait plus de place en bas, qu’il fallait qu’il
monte. Il pleuvait à verse. Lorsque j’ai regardé de plus près le
monsieur qui montait s’installer à l’impériale sous une pluie battante,
je reconnus mon père qui allait à l’opéra tout comme moi. Je lui dis
plus tard : « Papa, pourquoi tu ne prendrais pas un taxi toi aussi pour
une fois ? Faut-il vraiment que tu montes à l’impériale sous
l’averse ? » Pour lui cela allait de soi.
Pour ses patients, il n’était pas seulement leur médecin mais aussi
leur ami et leur conseiller. Il soignait la plupart des juifs venus de l’Est
et qui habitaient dans la Grenadierstrasse, non loin de nous, dans une
22sorte de ghetto . Il était le bon Dieu pour ces pauvres juifs. Comme,
20 S-Bahn : abréviation de Stadt-Bahn, comparable au RER parisien.
21 En bordure du Tiergarten, le grand parc public à l’ouest de la porte de
Brandebourg.
22 Le quartier juif, appelé aussi Scheunenviertel (« quartier des Granges »), était
proche de l’Alexanderplatz, actuel centre de l’Est de Berlin, nommé ainsi en
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- Ici, on pourrait peut-être demander : à quoi ressemblait la vie de
famille à Berlin au début du siècle, avant la première guerre mondiale ?
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