« La Grèce antique, c'est la démocratie. » S'il est un malentendu ...

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« La Grèce antique, c'est la démocratie. » S'il est un malentendu ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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´ La GrËce antique, cÕest la dÈmocratie. ª
Il nÕest que la dÈmocratie o˘ lÕ…tat est vÈritablement la patrie de tous les individus qui la composent[...]Voil‡ la source de la supÈrioritÈ des peuples libres sur les autres. Si AthËnes et Sparte ont triomphÈ des tyrans de lÕAsie, il nÕen faut point chercher dÕautres causes. Robespierre,Discours du 17 PluviÙse, an II
SÕil est un malentendu persistant, cÕest bien celui qui confond un type de rÈgime, la dÈmocratie, ou ´ pouvoir ª (kratos) exercÈ par le peuple (dÈmos) et le modËle mÍme du ´ vivre ensemble ª, lapolis, la ´ citÈ-…tat ª, dont les structures se mettent en place progres-e sivement ‡ partir duVIIIIs. av. J.-C. Politique et rÈgime dÈmocratique ne se confondent assurÈment pas dans le monde grec antique.
Lorsque Aristote (384-322 av. J.-C.) affirme, dans une phrase demeurÈe ‡ juste titre cÈlËbre de sa Politique, que ´ lÕhomme est par nature un animal politique ª, unzÙon politikon(Aristote,La Politique, I, 2, 1253 a), le philosophe insiste sur le fait que lÕhomme ne rÈalise pleinement son humanitÈ que par sa participation ‡ la vie en citÈ. Comme le souligne encore le philosophe, ´ lÕhomme qui est dans lÕinca-pacitÈ dÕÍtre membre dÕune communautÈ, ou qui nÕen Èprouve nullement le besoin parce quÕil se suffit ‡ lui-mÍme, ne fait en rien partie dÕune citÈ et par consÈquent est ou une brute ou un dieu ª. (Aristote,Ibid., 1253 a, 25). On reconnaÓt ici lÕexpression de lÕidÈal aristotÈlicien dÕune excellence conÁue comme un sommet dÕÈminence entre deuxextrÍmes opposÈs et
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Ègalement condamnables. Ni dieu, ni bÍte, mais homme, tout simplement ! On comprend le succËs dÕune telle philosophie au Moyen ¬ge. En revanche, que lapolis(la citÈ-…tat) - la plus parfaite des communautÈs aux yeux des Grecs anciens - ait admis plusieurs formes dÕorganisation et de partage du pouvoir telles que lÕoligarchie*, la dyar-chie* ou la dÈmocratie demeure aujourdÕhui encore la marque mÍme de sa particularitÈ. Dans cet essai des diffÈrentes formes du vivre ensemble en citÈ, lÕexem-ple athÈnien dÕune dÈmocratie jugÈe ´ radicale ª, au e Vs. av. J.-C., est demeurÈ assez largement singulier. La dÈmocratie a-t-elle reprÈsentÈ aux yeux des Grecs le meilleur rÈgime possible, excluant toute alternative ? En rÈalitÈ, il nÕest quÕune seule forme seule de pouvoir ‡ nÕavoir jamais ÈtÈ acceptÈe par les Grecs, la tyrannie. Quoique rejetÈe - Letyrannos, ´ maÓtre absolu ª, ne voit en effet son pouvoir limitÈ par aucune loi, nÈgation mÍme de lÕidÈe de citÈ-…tat. Elle fut pourtant assez largement partagÈe ‡ un moment de lÕhistoire des citÈs grecques. Polycrate, tyran de Samos (540-522 av. J.-C.), Pisistrate et ses fils (561 - 510 av. J.-C.) ‡ AthËnes, Denys de Syracuse (430-367 av. J.-C.) furent autant de tyrans cÈlËbres. Point commun ‡ tous ces derniers, leur pouvoir rÈsultait dÕun coup de force initial, suivi dÕune mise entre parenthËses de la constitution (la politeia) existante, sans pour autant la supprimer. Un autre caractËre partagÈ par toutes ces tyrannies ´ de modËle hellÈnique ª Ètait leur relative popularitÈ auprËs du peuple, ledÈmos. Les Anciens eux-mÍmes considÈraient que la force du tyran venait de son habiletÈ ‡ sÕappuyer sur ledÈmospour asseoir son pouvoir face aux aristocraties locales. Cette dÈmagogie, au sens strict du terme, du tyran antique le conduisait ‡ privilÈgier toute option
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publique susceptible de plaire au peuple. Le choix de la paix en Ètait une : le caractËre relativement paci-fique des citÈs sous la tyrannie avait frappÈ un Thucydide (460/55-400 av. J.-C.), qui le souligne au livreIde saGuerre du PÈloponnËse(I, 17). LÕhistorien nÕy reconnaÓt nullement une ´ qualitÈ ª du rÈgime tyrannique, mais bien le souci quÕavaient les tyrans ´ de leurs intÈrÍts particuliers ª, prÈservÈs par lÕabsence de grande expÈdition armÈe qui aurait, de surcroÓt mis en pÈril par le risque de lÕÈloignement lÕassise mÍme de leur pouvoir. En favorisant les divinitÈs poliades*, protectrices de la citÈ et garantes de la cohÈsion de la commu-nautÈ, telles AthÈna ‡ AthËnes ou HÈra ‡ Samos, plu-tÙt que les cultes privÈs des grandes familles locales, en multipliant les travaux publics utiles ‡ tous, tels que adductions dÕeau ou amÈnagement de grandes fontaines, le tyran se faisait apprÈcier du plus grand nombre. Une rÈflexion demeurÈe cÈlËbre de Thucydide, Ètend ‡ PÈriclËs lui-mÍme, dÈmocrate sÕil en Ètait - aux yeux de ses partisans, du moins - cette tentation de la tyrannie : ´ ThÈoriquement, le peuple Ètait souverain, mais en fait, lÕ…tat Ètait gouvernÈ par le premier citoyen de la citÈ. ª (Thuc.,La Guerre du PÈloponnËse,II, 65). Ce paradoxe dÕune dÈmocratie sÕabolissant dans sa radicalitÈ mÍme sera lÕun des arguments dÈveloppÈs par la plupart de ceux - et ils furent aussi nombreux quÕillustres ! - qui demeureront toujours hostiles ‡ ses formes les plus extrÍmes.
LÕabolition de la tyrannie, en 510 av. J.-C. et la mise en place, lÕannÈe suivante, des rÈformes du lÈgislateur athÈnien ClisthËne, sont les deux ÈvÈne-ments qui fondent la dÈmocratie athÈnienne, dÈfinie par PÈriclËs, quelques dÈcennies plus tard, comme un
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rÈgime qui ´ sert les intÈrÍts de la masse des citoyens et pas seulement dÕune minoritÈ. ª (Thucydide,La Guerre du PÈloponnËse,II, 37).
Au premier rang des dÈtracteurs du ´ modËle athÈ-nien ª radical, on trouvera bientÙt les philosophies politiques de Platon et dÕAristote, qui sont pourtant des pensÈes du ´ vouloir vivre ensemble ª dans cette forme particuliËre de communautÈ humaine quÕest la citÈ (Aristote,Politique,I, 1) ! Ni lÕun ni lÕautre, quoique ni pour les mÍmes raisons, ni sans nuances qui les distinguent, ne prÙnent un tel modËle, qui est pourtant restÈ, aux yeux des Modernes, lÕexemple ‡ suivre. Aristote subordonne lÕexercice de la dÈmocra-tie ‡ lÕexistence de citoyens vertueux, quÕune dÈmo-cratie radicale Ètendue ‡ tous sans condition ne peut e de toute faÁon ´ produire ª. DËs la fin duVs., en rÈalitÈ, les avantages dÕune ´ constitution mixte ª, combinant les atouts des formes principales de gou-vernement, sont avancÈs. Thucydide observe que de son point de vue, ´ jamais de mon temps du moins, les AthÈniens ne furent mieux gouvernÈs quÕau cours des premiers temps de ce rÈgime, qui sut combiner sagement la dÈmocratie et lÕoligarchie. ª (La Guerre du PÈloponnËse,VIII, 97). Les avantages dÕune telle constitution mixte, seront encore soulignÈs par Platon (Les Lois,III, 692-693) comme par Aristote (La Politique,VI, 1294 a). LÕhistorien Polybe (200-e 118 av. J.-C.), auIIs. av. J.-C.,en fera lÕapologie dans sonHistoire(VI, 3 sq). AthËnes, quoique ´ …cole de la GrËce ª, aux dires de PÈriclËs, comme on lÕa vu, Èchouera, dÕailleurs, dans sa tentative dÕexporter son idÈal dÈmocratique au-del‡ de ses frontiËres et subira, en son sein mÍme, deux ´ rÈvolutions ª oligarchiques, en 411 et en 404. Quoique ÈphÈmËres et sans lendemain, elles tÈmoi-
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gnent dÕune lassitude et de lÕabsence de consensus en faveur dÕune forme de tyrannie populaire.
En rÈalitÈ, le rÈgime dÈmocratique sÕaffirmera dans les citÈs grecques ‡ mesure que celles-ci perdront de leur pouvoir rÈel face aux grandes monarchies hellÈ-nistiques hÈritiËres de lÕEmpire dÕAlexandre le Grand. CÕest en effet ‡ partir de 300 av. J.-C.environ que la dÈmocratie - modÈrÈe - tend ‡ sÕimposer comme le modËle depoliteia(´ constitution ª) par excellence, dans le petit monde despoleis, des citÈs-…tats, y compris les plus anonymes. Celles-ci impo-sent souvent alors ‡ leurs concitoyens une pratique de la vie politique plus exigeante quÕaux siËcles prÈcÈ-dents. En contrepartie, les communautÈs civiques sont mieux reprÈsentÈes que jamais dans les instances du pouvoir. Au point quÕon a pu parler dÕun ´ ‚ge dÕor de la dÈmocratie ª ‡ lÕÈpoque hellÈnistique, gÈnÈralement ignorÈ de la plupart. CÕest quÕAthËnes et sa dÈmocratie ont longtemps fait Ècran et conti-nuent incontestablementde le faire, ici ! Ce que les menÈes de PhilippeIIle MacÈdonien, entre 359 et 336 av. J.-C., ou encore les conquÍtes de son fils Alexandre le Grand jusquÕ‡ sa mort en 323 av. J.-C., comme, enfin, la politique de ses hÈritiers et successeurs, les ´ Diadoques ª, nÕavaient pas rÈussi ‡ accomplir, ‡ savoir vider peu ‡ peu de sa substance le modËle mÍme de la citÈ, les Romains y parviendront er er entre le Is. av. J.-C. et le Is. !
Reste que lÕexpÈrience de la dÈmocratie athÈ-e nienne duVs., par la radicalitÈ mÍme de sa consti-tution et de ses pratiques, a servi de base ‡ la construction de formules politiques alternatives ou e e ´ attÈnuÈes ª, au tournant duVs. comme auIVs. notamment. En ce sens, mais en ce sens seulement,
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on peut affirmer que les Grecs nÕont cessÈ de se rÈfÈrer ‡ la dÈmocratie, pour y tendre ou pour sÕen dÈmarquer.
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