La spcificit culturelle la lumire de la rationalit philosophique

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » La spécificité culturelle à la lumière de la rationalité philosophique IssiakaProsper LalèyêDeux relations unissent fortement la philosophie à la culture. La première est génétique, la seconde fonctionnelle. L’histoire contient de nombreuses illustrations de la relation génétique; mais c’est d’un regard à la fois anthropologique et sociologique qu’il faut attendre de quoi expliquer la relation fonctionnelle. La relation génétique devrait donc être qualifiée d’historico génétique, et la relation fonctionnelle gagnerait à être considérée comme structurofonctionnelle. En effet, l’histoire montre clairement qu’il a fallu un cadre social et culturel pour abriter la naissance de la philosophie. Cela signifie que la pratique philosophique n’est pas consubstantielle à la culture. Il n’a pas suffi qu’il y ait une culture pour qu’il y ait en même temps une philosophie. Au contraire, une culture parmi plusieurs autres a réuni à un moment donné tout ce qu’il fallait pour que la philosophie naisse, et la philosophie a alors vu le jour. Il s’est agi d’une naissance longue dans le temps ; nonobstant le fait que les nombreux siècles qui nous séparent de l’événement tendent à nous le faire voir comme instantané. Une longue gestation a précédé et préparé l’événement. Cela implique que d’autres pratiques ont préexisté à la pratique philosophique et que, pour une certaine période au moins, il a été possible de confondre les unes et les autres. Comme l’on sait, le mythe, la religion, la politique, la poésie, la magie autant que la science (dans l’acception que nous lui donnons aujourd’hui impliquant notamment la mathématique, la physique et les sciences de la vie) ont eu à coexister avec la pratique philosophique naissante. Cela implique aussi que ce sont ces autres pratiques, contemporaines de la pratique philosophique en train de naître, qui lui ont fourni, en plus du cadre d’émergence, les motifs, la matière et, par ce biais, la finalité propre à la philosophie comme telle. Ainsi, tout en devant d’exister à des pratiques différentes d’elle, une fois née, la philosophie ne pouvait que prendre appui sur ces pratiques autres pour développer sa propre substance et déployer ainsi sa spécificité. Les démêlés des premiers philosophes avec leurs concitoyens, notamment ceux de Socrate comme figure emblématique de ces philosophes des débuts de la philosophie, illustrent les rapports complexes et dynamiques de la philosophie avec les pratiques qui l’ont d’abord précédée et qui ont ensuite continué à coexister avec elle. Du point de vue de la structure sociale, la constitution progressive du corps des philosophes s’est faite à la faveur d’une différenciation lente des rôles sociaux. Le prêtre, le magicien, le médecin, le grammairien, l’homme politique apparurent ainsi comme autant d’ancêtres du philosophe emporté luimême dans la recherche de sa propre identité. Là aussi, la confusion entre les rôles fut inévitable. Mais progressivement, la philosophie s’est installée dans une fonction critique qui d’un côté l’a détachée de la religion de l’autre, l’a rendue présente dans tous les aspects du savoir qui se rapportent à la recherche d’une plus grande adéquation de la connaissance avec son objet. De la sorte, l’esprit philosophique prenait place dans les sciences préexistantes dont il renforçait l’aspiration à la vérité, et auxquelles il était soucieux d’apporter les garanties les plus solides autant pour se construire que pour se transmettre. C’est ainsi que la logique prit corps et devint, d’Aristote à nos jours, le véritable fer de lance de la pratique philosophique en tant que réflexion. Une connaissance qui se préoccupe de son adéquation à son objet ne saurait ni répudier l’action, ni se permettre d’être sourde à ses enseignements. Il lui faut, au contraire, les rechercher, les organiser en rendant systématiques  sinon méthodiques  les allées et venues de la théorie à la pratique. Cette attention de la pensée pour l’action durant les premiers moments de la consolidation de la pratique philosophique s’orienta suivant deux directions complémentaires de
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ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » la conduite individuelle et de la conduite du groupe. La philosophie naissante se faisait ainsi éthique et politique. Brièvement replacée dans le contexte sociohistoricoculturel de son émergence progressive, discrète mais certaine, la pratique philosophique laisse apercevoir la complexité de ses rapports avec la culture. Il s’agit de rapports qui furent à la fois conflictuels et complémentaires. Puisqu’ils furent marqués par la fécondité de l’un autant que de l’autre des deux protagonistes, on pourrait les qualifier de dialectiques. Concrètement, dès que la culture grecque du sixième siècle avant JésusChrist a donné le jour à la pratique philosophique, rien dans cette culture ne pouvait plus être ni se faire comme avant. Il y eut ainsi une culture grecque préphilosophique et une culture grecque philosophique, voire postphilosophique. Cela veut dire que, produite par la culture, la philosophie était à son tour devenue productrice ou, au moins, coproductrice de la culture. Pendant plus de vingt cinq siècles et à partir de ce foyer de la culture grecque qui eut à lui fournir non seulement sa langue et ses principaux concepts comme autant d’outils, mais surtout ses premiers acteurs remarquables, ses premiers problèmes réels et donc aussi ses premières solutions dans les divers aspects de la vie humaine individuelle et collective, la philosophie entreprit de parcourir les autres sociétés de l’Occident européen, sociétés dispersées dans l’espace autant que dans le temps. Au contact de chaque culture nouvelle pour elle parce que nongrecque, qu’il s’agisse de la culture latine, de la culture arabe ou même des cultures européennes, la philosophie a toujours dû apparaître comme une pratique exogène, comme une mode d’abord venue d’ailleurs. L’habillage linguistique de la pratique philosophique était évidemment le signe le plus apparent de cette extériorité de la philosophie par rapport à la 1 culture qui était en train d’en recueillir l’héritage, sinon la tradition . Mais au delà des mots plus ou moins déformés, comme le mot philosophie luimême à partir de sa forme grecque originelle, il y avait dans cet héritage les concepts, les problèmes, la méthode et, pour tout dire, l’esprit philosophique. C’est cet esprit philosophique vécu sur le mode de la tradition (c’estàdire avec une conscience claire et forte d’être d’abord des continuateurs) qui s’emparait des problèmes propres aux cultures d’accueil de la pratique philosophique. C’est donc cet esprit philosophique qui entreprenait et, de fait, réalisait «l’endogénéisation »de la philosophie en l’enrichissant d’apports nouveaux; comme ce fut le cas pour la philosophie scolastique à travers les grands saints philosophes (saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas, etc. ) ou pour la philosophie européenne moderne et contemporaine à travers tous les penseurs qui, de Descartes à Piaget en passant par Francis Bacon, Galilée, Newton, Kant, Husserl et Bachelard, ont appliqué leur expertise philosophique à l’étude de la science, de ses méthodes et de ses résultats. Ainsi, d’abord exogène par rapport à une culture qui vient de l’adopter, la philosophie devenait progressivement endogène. Fille d’une culture étrangère, elle devenait, grâce au travail des philosophes autochtones, partie intégrante de la nouvelle culture à la racine de laquelle elle se trouvait lentement hissée, devenant, ce faisant, mère, marraine ou même marâtre de la culture qui s’est ouverte à elle. C’est cette philosophie aux rapports complexes et multiformes avec la culture qu’il nous faut interroger à l’occasion de cette table ronde sur la question de la diversité culturelle. Ma contribution à notre débat se fera selon deux axes. Le premier sera porté par le souci de clarifier un peu la relation qui unit la philosophie à la culture. Le second examinera les rapports de la philosophie et des cultures négroafricaines. *
1 Cf.I.P. Lalèyê, « De la genèse traditionnelle de la philosophie aux fonctions philosophiques de la pensée dans les traditions négroafricaines actuelles»,Revue Sénégalaise de Philosophien°15/16, janvier 1992, pp. 119137. 2© UNESCO 2004
ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » On rencontre dans l’opinion publique, parfois même chez des philosophes, l’idée que la philosophie sait tout, ou devrait tout savoir. Cette vision romantique du philosophe et de la philosophie est sérieusement contredite par l’existence, de nos jours, des connaissances particulières nombreuses et diverses, aussi scientifiques les unes que les autres, dont le dénominateur commun semble être d’avoir pris de la distance par rapport à la philosophie ou d’éviter en permanence toute collusion avec elle. L’énorme travail accompli par les philosophes euxmêmes pour élucider le statut et les rôles de la science n’est pas étranger à ce mouvement par lequel l’espace de connaissance réservé à la philosophie au sens strict donne l’impression de n’avoir fait que se rétrécir. Les différentes sciences particulières semblent ainsi sortir de la philosophie. Observant ce phénomène de diversification du savoir d’un point de vue matériel, on peut avoir l’impression que la philosophie a été progressivement vidée sinon de sa substance, mais d’une certaine substance. Loin de se vider de sa substance en voyant s’éloigner d’elle les connaissances particulières comme autant de sciences, la philosophie s’est, au contraire, trouvée dans les conditions idéales pour mettre en évidence et pratiquer ce qui fait sa spécificité par rapport à toutes les autres formes de la connaissance humaine. Sans prétendre résoudre ici ce problème intéressant mais vaste et complexe, il faut néanmoins l’évoquer lorsqu’on aborde la question des rapports entre la philosophie et la culture. Cela, parce que la philosophie, d’une certaine manière, semble s’être évertuée à contourner la spécificité culturelle. Dans la mesure où les générations successives de philosophes, (à l’intérieur d’un mêmecontinuum socioculturelréunissant des groupes de philosophes contemporains les uns des autres mais évoluant dans des milieux culturels différents mais contigus dans l’espace) se sont toujours efforcées de s’adonner à la pratique philosophique sur un mode traditionnel, les principaux concepts de la philosophie et la principale tournure d’esprit du philosophe sont passés d’une culture à l’autre en donnant l’impression de ne pas souffrir de la spécificité culturelle en tant que telle. Ainsi, chaque philosophe a dû paraître dialoguer avec les autres philosophes en se plaçant en dehors de sa société, de sa culture et comme par dessus les épaules de ses concitoyens. Cette impression de discours socio culturellement désincarné est comme renforcée par l’ambition de chaque philosophe d’être compris, non seulement par les philosophes éloignés et à venir, mais encore par « tout être doué de raison », comme Emmanuel Kant a pu l’écrire. Mais ce n’est là qu’une impression. En deçà et audelà de ce qui corrobore cette aspiration des philosophes à une validité universelle de leurs réflexions se trouve le fait indéniable que chaque philosophe est bien unsociusde sa société ; qu’il est à ce titre, à la fois produit par sa culture et coproducteur avec ses concitoyens de sa culture. Le biais par lequel la spécificité culturelle prend sa revanche sur l’universalité de la philosophie n’est autre que celui de la contemporanéité du philosophe avec ses concitoyens, lesquels ne sont évidemment jamais tous des philosophes. C’est cette contemporanéité qui oblige le philosophe à s’intéresser aux problèmes de ses concitoyens. Comme Platon a bien su le mettre en évidence dans son allégorie de la caverne, les liens qui unissent chaque philosophe à ses concitoyens sont inévitablement contraignants pour lui. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’il quittera le ciel illuminé des idées une fois qu’il en a fait l’expérience, pour retourner dans l’obscurité relative, mais réelle, de la caverne où l’attendent ses concitoyens, ses semblables. La position de la philosophie sur la spécificité culturelle apparaît ainsi comme paradoxale. Cette spécificité culturelle semble se glisser dans la philosophie du philosophe non pas à son insu, mais comme à son corps défendant. Pour lui, la spécificité culturelle ne constitue pas une fin en soi. Son objectif immédiat n’est ni de la célébrer ni d’œuvrer pour sa réalisation. Qui plus est, le philosophe peut être conduit à combattre plus ou moins ouvertement tel ou tel aspect d’une spécificité culturelle donnée. Ce combat contre la spécificité culturelle sera mené par le philosophe au nom des injonctions d’une raison que la philosophie place justement audessus, mais non point en dehors, de ses réalisations historiques.
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ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » Dans la mesure où les sciences ethnoanthropologiques se sont ellesmêmes définies comme les 2 sciences de la différence culturelle , c’est d’elles que l’on devrait attendre qu’elles nous disent d’une part ce qu’est la culture, et de l’autre en quoi consiste la spécificité culturelle à l’origine d’une si grande diversité des cultures. Or, l’étude des cultures soucieuse d’un minimum d’objectivité est une activité beaucoup moins ancienne que la réflexion philosophique. Car, la culturologie n’a pris conscience d’ellemême et ne s’est mise à tendre vers l’objectivité scientifique que dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec les travaux de B. Tylor et L.H. Morgan. Le structuralisme de Claude LéviStrauss, unanimement considéré comme le plus haut degré de scientificité atteint par l’anthropologie au XXe siècle, donne d’abord l’impression d’expliquer et de fonder la diversité de la culture. Mais la mise en évidence, derrière les faits culturels aux chatoiements infinis, de structures simples rigoureusement semblables les unes aux autres, milite beaucoup plus en faveur d’une identité foncière des cultures humaines qu’elle ne 3 justifierait leurs interminables différences les unes par rapport aux autres. C’est la notion lévistraussienne de transformation des structures qui est ici visée. Ce que révèle l’analyse structurale est que deux contes choisis dans des cultures aussi éloignées l’une de l’autre que la culture négroafricaine et la culture amérindienne par exemple, peuvent avoir la même structure de base. C’estàdire que leurs deux charpentes sousjacentes sont semblables ; à ceci près que ces charpentes étant composées d’un même nombre d’éléments opposés deux à deux, ces éléments n’occupent cependant pas les mêmes positions sur les diagrammes de ces charpentes. Ces deux contes sont donc similaires sans être identiques. Le rôle joué dans l’un par le caméléon par exemple étant dans l’autre joué par le castor ou par le cacatoès. Cette découverte qui valut  et vaut encore  tant d’éloges à l’endroit de l’anthropologie structurale de Claude LéviStrauss explique sans doute de quelle manière les cultures diffèrent les unes des autres, puisqu’elle dit en quoi consiste cette différence. Mais ce qu’elle enseigne est que, d’une 4 certaine manière, les cultures des hommes sont équivalentes les unes aux autres. Ajoutons cependant qu’une telle équivalence des cultures n’est que de droit. Car l’histoire montre, au contraire, que la coexistence entre les cultures a toujours été marquée par la prédominance paisible, ou guerrière, de quelquesunes sur l’ensemble des autres. Mais il est facile de comprendre aussi que la supériorité physique ou militaire qu’une culture A acquiert sur une culture B ne suffit pas pour illustrer la supériorité qualitative de A sur B. Cette supériorité n’est justement que militaire, et l’intérêt de l’éclairage du structuralisme de LéviStrauss, c’est de souligner une équivalence des cultures en deçà et au delà des rivalités des sociétés humaines pour s’assurer la jouissance plus ou moins exclusive de la plus grande part possible des ressources disponibles. C’est dire que, même considérée comme scientifique, l’anthropologie ne peut ni prescrire ni justifier la diversité culturelle. Elle ne peut que la constater et l’expliquer. C’est ce dont on a raison de savoir gré à l’anthropologie structurale. 2  « […]nous sommes […] à même de cerner les contours de l’ethnoanthropologie. Celleci procède d’une tradition savante , qui s’intéresse de manière privilégiée aux faits de culture ou de civilisation, à leur diversité, et aux sociétés, groupes ou organisations qui en sont les supports. […] L’humanité fabrique de la culture et de la différence. Les traditions sont réinventées. L’ethnologie est actuelle»,cf.LaburtheTolra et J.P. Warnier, Ph Ethnologie Anthropologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 13. 3 Cf.Lalèyê, «Comment meurent les cultures I.P.? Interrogations philosophicoanthropologiques sur le concept de génocide culturel », dans Boustany Katia et Dormoy Daniel (dir.),GENOCIDE(S),Collection de Droit International, Publications du Réseau Vitoria, Editions Bruylant., Editions de l’Université de Bruxelles, 1999, pp. 265293. 4 Cf.I.P. Lalèyê, «La participation effective de la philosophie à l’identité culturelle négroafricaine. Du folklore aux éléments structuraux fondamentaux de la question», inL’Afrique et le problème de son identité, Alwin Diemer édit., Verlag Peter Lang, Frankfurt am Main, Berne, New York, 1985, pp. 115133.
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ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » * C’est dans le contexte de la colonisation que s’est produite la rencontre entre la philosophie et les cultures africaines. La déstructurationrestructuration des sociétés africaines perpétrée par la domination coloniale s’est opérée, comme nous le savons, sous le double éclairage de l’idéologie politique des colonisateurs et de leur religion. Or, cette dernière se caractérise par une très ancienne collaboration avec la pensée philosophique qu’une certaine théologie a pu considérer comme sa servante. Par suite, la question de la philosophicité (ou nonphilosophicité) des cultures négroafricaines n’a pas tardé à présenter un certain intérêt. Cependant, les penseurs européens qui ont étudié cette question de la philosophicité des pensées africaines étaient moins sensibles aux différences entre ces cultures les unes par rapport aux autres à l’intérieur de leur africanité qu’à la différence apparemment insurmontable entre elles et les cultures européennes engagées dans leur «mission civilisatrice». C’est donc le dénominateur philosophique commun à ces cultures négroafricaines que ces philosophes européens se devaient de trouver. Ainsi, la philosophie (européenne) n’a été sensible à la diversité culturelle négroafricaine que pour aussitôt chercher à la nier. C’est pourquoi il fut question de LA philosophie bantu, de LA philosophie africaine, et même pour certains penseurs de LA philosophie archaïque, sinon même de LA philosophie primitive. Les cultures négroafricaines, soumises à l’éclairage de la rationalité philosophique européenne, révélaient la part de rationalité qu’elles recèlent. Ce faisant, elles accédaient d’une part au rang de pensées philosophiques et, de l’autre, faisaient accéder les peuples qui vivaient d’elles à l’humanité. Les Négroafricains devenaient ainsi dignes d’accueillir le message du Christ Sauveur. Cette double «promotion »paraissait excessive et inadmissible à ceux qui tenaient l’humanité négroafricaine pour une soushumanité pendant que, pour d’autres, ce n’était là qu’une condition sine qua nonde l’admission des Noirs dans la classe des hommes. 5 Lorsque des Africains initiés à la philosophie européennese mirent à leur tour à philosopher sur leurs pensées et sur leurs cultures, ils reprirent tout naturellement cette problématique de la philosophicité (ou non philosophicité) des pensées négroafricaines. Mais, au lieu de survoler les spécificités culturelles négroafricaines, c’est, au contraire, dans leurs plis intimes qu’ils se mirent à démontrer l’existence d’une véritable philosophie. Le philosophe africain dont l’œuvre fut la plus significative à cet égard aura sûrement été l’Abbé Alexis Kagame du Rwanda. Comme dit plus haut et pour peu qu’on observe grâce à l’histoire les transits opérés par la philosophie dans différentes cultures, la préoccupation de la pratique philosophique n’a été ni de 6 revendiquer une spécificité culturelle , ni de militer en faveur d’une culture considérée dans son ensemble au détriment d’une autre culture. La seule culture pour laquelle il est possible de soutenir que des philosophes ont toujours combattu est la culture philosophique. Or, celleci n’est justement pas une culture au sens ethno anthropologique du terme. C’est probablement la raison pour laquelle en moins de trois
5 Cf.Lalèyê, I.P.? Une phénoménologie de la question,La philosophie? Pourquoi en AfriquePublications Universitaires Européennes, série XX, n°11, Herbert Lang et Cie SA, édit.,Berne (Suisse) et Franckfurt (Allemagne), 1975, 65 p. 6  L’essencegrecque de la philosophie peut être soulignée pour des raisons raciales ou pour des raisons culturelles. Pour ma part, c’est la détermination culturelle que je retiens. La position de Martin Heidegger sur cette question me semble quelque peu discutable.
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ère  1Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique:Philosophieet culture : « Diversité culturelle et droits culturels » 7 décennies (de 1970 à 2000), la première génération de philosophes africainsdont le cheval de bataille n’était autre que la philosophicité (non philosophicité) de la pensée négroafricaine a atteint un état d’essoufflement indiscutable. Les titres d’ethnophilosophes et d’europhilosophes balancés comme autant d’invectives d’un pôle à l’autre de l’aréopage des philosophes négroafricains du dernier quart du vingtième siècle ont lassé aussi bien les protagonistes d’un débat fastidieux qu’un public par ailleurs pressé par des difficultés qui ne semblent pas mériter l’attention de la philosophie en tant que telle. Que ceux qui ont osé douter que les Africains sont des hommes soient contraints de prouver que les attitudes, les comportements et les pensées de ces Africains sont rationnels afin de les agréer dans la grande famille des Hommes, c’est pour eux un supplice et un châtiment bien mérité! L’humanité de chaque homme, quelles que soient la couleur de sa peau ou la forme de son nez, 8 passe par une cohumanitéqu’il est vain de vouloir nier. La philosophie n’a pas pour mission de révéler la spécificité culturelle; ce n’est pas là sa vocation. Car la philosophie ne donne à personne aucun droit ; et pas davantage aux cultures. Les seuls droits dont elle se réclame ellemême sont et ne sont que ceux de la raison. Que le penseur africain d’aujourd’hui soit de formation philosophique ou non, ses tâches se distinguent de la revendication de la spécificité des cultures négroafricaines. Elles se trouvent plutôt dans un monde en voie de globalisation aujourd’hui très avancée. L’accélération de l’histoire, commencée avec le déroulement de l’anneau du temps par les religions monothéistes, a atteint, de nos jours, (avec la mise au point, d’une part, des technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, du déchiffrement et de la manipulation des gènes du vivant), une vitesse de croisière qui ne laisse rien ni personne en dehors de son élan. Que le penseur négroafricain ait été déstabilisé, déstructuré en même temps que sa société, son système politique, son univers symbolique, etc., c’est là l’effet d’une histoire dont le ressassement n’apporterait rien d’intéressant. Par maturité autant que par réalisme, le penseur négroafricain se doit de se remettre à penser. Il se doit de puiser dans toutes les ressources de l’intelligence, de l’imagination et de la volonté pour faire face avec ses concitoyens aux défis du présent, à ses contraintes comme à ses brimades. Dès lors, tant mieux si la tournure d’esprit philosophique, la méthode philosophique et, pour tout dire, la tradition philosophique peuvent apporter à ce penseur un certain concours. Ce n’est que par cette voie apparemment détournée que la rationalité philosophique, sans militer aveuglément pour la spécificité culturelle négroafricaine, s’appuiera sur ce que les cultures négroafricaines contiennent d’utile et d’utilisable pour renforcer la cohumanité des hommes.
7  Abstractionfaite de Antoine Guillaume Amo, né vers 1703 à Axim, au sudouest du Ghana actuel, qui s’est retrouvé en Hollande en 1707. Ce dernier publia trois ouvrages importants en philosophie dont l’un, celui de 1729, porta sur les droits des Africains en Europe. On pourrait, pour cette raison, le considérer comme le plus ancien des philosophes africains historiquement connus ! 8 Cf.I.P. Lalèyê, « Le même et l’autre de l’homme. Le savoir aux prises avec la différence » inPhilosophies africaines : traversées des expériences, Rue Descartes n°36, Collège International de Philosophie, Juin 2002, Paris, PUF, pp. 7591.
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