Le socialisme libéral

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Introduction / Lesocialisme libéral, une voie davenir pour la gauche?
Q uand les historiens analyseront les expressions surgies dans le e champ politique depuis la fin duXXsiècle, peutêtre note rontils celles de«social libéralisme»et de«socialisme libéral». En France notamment, elles sont devenues banales sans que leur sens soit bien défini. Péjoratives ou non, elles semblent désigner la mutation en cours des socialdémocraties depuis les années 1990, suiteàla fin du communisme et aux changementsécono miques liésàla mondialisation libérale. En gros, partisans et adversaires de cette mutation entendent par«socialisme libéral» une redéfinition sans précédent du socialisme qui aurait renoncé, ouvertement ou non,àses thèmes classiques : non seulement la lutte des classes et la défense du monde ouvrier, mais aussi lintervention de l’État dans l’économie et la protection sociale, une politique de solidaritévisantàprotéger les individus, une large redistribution des richesses, limpératif sinon dun dépasse ment, du moins dune domestication forte du capitalisme, etc. Le socialisme libéral désignerait donc lavenir, souhaitable ou redouté, dune socialdémocratie ayant plus ou moins rejetéces formes dintervention et convertie aux vertus du capitalisme, moyennant quelques encadrements et correctifs. La distinction entre gauche et droite ne serait plus dès lors denaturemais de degré: on a pu voir ainsi dans le socialisme libéral une voie centriste recevable tant par la droite que par un«libéralisme de gauche»très modéré. Aussi lidée de socialisme libéral futelle
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applaudie, en France, dans les cercles de la droite libérale. Pour tant, tout indique que cette issue idéologique aurait stupéfait les créateurs du socialisme libéral et quils y auraient vu une trahison de leurs idéaux. Lobjectif de ce livre est précisément de sortir le socialisme libéral de ces confusions en montrant quil ne correspond pasà la vulgate dominante. Car il faut se méfier des erreurs de filia e tion faisant du centregauche du début duXXIsiècle, voire du Parti démocrate américain, des exemples de socialisme libéral. Certes, le sens des mots est conventionnel, mais si lon entend par socialisme libéral une tendance politique et intellectuelle qui aréellement existéet sest ainsi désignée, alors celleci na pas grandchoseàvoir avec lacception commune. Pour le prouver, une généalogie simpose afin dexhumer cette tradition oubliée. Si lidée de socialisme libéral aétédéfendue dans bien des contextes, cest surtout en Italie quelle sest imposée, quoique très minoritairement. Le livre le plus connu de ce courant,Socia lisme libéral(1930), est l’œuvre du socialiste et antifasciste Carlo Rosselli. Contre le libéralisme«bourgeois»et le totalitarisme communiste, il prônait une refondation du socialismeévitant unedouble impasse: celle dun libéralismeéconomique trop confiant dans les vertus du marchéet indifférent aux injus tices, et celle dun socialisme menacéde dérives autoritaires pour navoir pas intégréles acquis du libéralisme politique : défense des droits de lindividu, distinction entre«sociétécivile»etÉtat, rôle du pluralisme, place du marché, etc. Les penseurs du socia lisme libéral et du«libéralsocialisme», tel Guido Calogero, savaient que cette doctrineétait déconcertante pour les libéraux : ainsi, Benedetto Croce, bien quinspirateur indirect de ce courant, jugeait lidée delibéralsocialismeincohérentesorte de «licorne», de«bouccerf»ou de«poisson mammifère», selon les mots de Calogero. De fait, lhistoire moderne aétéle théâtre dunconflitentre «libéralisme»et«socialisme». Le premier désigne un courant e e complexe qui saffirme auxXVIIetXVIIIsiècles contre labsolu tisme monarchique, autour d’événements décisifslaGlorious Revolutionde 1688et d’œuvres fondatricesde Lockeà
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Montesquieu et Smithen défendant certains thèmes clés : la tolérance religieuse, la protection des droits individuels, le constitutionnalisme, la distinction entre sociétécivile etÉtat, le rôle bénéfique du libreéchange, etc. Dans sa version vulgarisée, que résume souvent la formule«Laissez faire, laissez passer», le libéralismeéconomique pose que l’État, quoique indispensable, doit en principe limiter son interventionàla protection des personnes et des biens, voireàcertains services dintérêt public : pour le reste, le marchéassurera lharmonie générale dans lintérêt du plus grand nombre. Ce discours libreéchangiste, qui e s’épanouira auXIXsiècle, se heurtera cependant, avec la révolu tion industrielle,àla critique«socialiste». Courant multiforme, portédans les années 1810 en Angleterre par Robert Owen et son mouvement coopératif, le socialisme se définit lui aussi diverse ment. On peut, avecÉlie Halévy dans son cours posthume sur lHistoire du socialisme européen, le résumer grossièrement en ces termes :«Il est possible de remplacer la libre initiative des indi vidus par laction concertée de la collectivitédans la produc tion et la répartition des richesses.»Aussi le socialisme atil fait lobjet de critiques virulentes deséconomistes libéraux. Lantiso cialisme a mêmeétéune tendance lourde de la penséeécono mique, qui englobait aussi dans son refus les projets de solidarité portés par les«républicains». Or il est significatif que la quasi totalitédes théoriciens du«socialisme libéral»se soient définis ou comme«socialistes»ou comme«républicains», mais très rarement comme«libéraux». Ce nest qu’àla lumière de cette hostilitéjamaiséteinte des économistes libéraux pour les socialistes, mais aussi pour les républicains, que lon peut saisir le sens du socialisme libéral. Car, loin d’être le fruit naturel de la doctrine libérale, celuici sest imposécontre le libéralismeéconomiqueet son antisocialisme doctrinal. Le seul grand courant dit«libéral»qui se soit ouvert au socialisme aétéle«nouveau libéralisme»anglais, esquissé par John Stuart Mill puis théorisépar Thomas Hill Green et Leonard T. Hobhouse : encore doiton rappeler quil visaità dépasser les limites du libéralisme classiquejugéincapable de
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résoudre la question sociale et de légitimer un rôle accru de l’État. Aussi atil exercéune influence sur le socialisme libéral. Pour prouver lirréductibilitédu socialisme libéral au libéra lisme classique, on examinera larupture historiqueque marque le«nouveau libéralisme»(chapitreI), avant dexhumer lorigi nalitéde la voie française, portée surtout par les républicains (chapitreII), et danalyser la complexitédu courant italien (chapitreIII). Notre hypothèse sera que le socialisme libéral, loin d’être une simple version ou interprétation du libéralisme clas sique, ouvre, audelàde sa diversité, une voie originale. Car le libéralisme,par sonévolution interne, ne pouvait muter spontanément en socialisme libéral. Celuici na pu naître que par lintégration duntriple héritage: celui dulibéralisme politique protection de la libertéindividuelle, tolérance, distinction entre sociétécivile etÉtat, place du marché, etc. ; celui durépubli canismerecherche du«bien commun», rôle clédu civisme, complémentaritéentre libertéetégalité; et enfin, indissociable du mouvement ouvrier, celui dusocialismeexigence de dépasser ou du moins de réguler collectivement le capitalisme selon un idéal de justice. Cette généalogie dun domaine très peu explorésoulignera le caractèrecréateurde cette synthèse, et invi teraàréfléchir sur son actualité: que pourraitêtre une position e socialiste libérale auXXIsiècle ?Lexamen des perspectives contemporaines (chapitreIV) confirmera que ce courant nest pas une simpleadaptation de la socialdémocratie au capitalisme: renouant avec la tradition socialiste et républicaine, il viseà rendre effectives la citoyennetéet la solidarité, dans une relation critique aux principes du libéralismeéconomique.
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