Le socialisme révolutionnaire de karl marx

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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LE SOCIALISME ET LE COMMUNISME : DES ORIGINES À KARL MARX
société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie.
La fin de l’antique civilisation est venue ; sous un nouveau soleil, la face de la terre va se renouveler. Laissons une génération s’éteindre, laissons mourir au désert les vieux prévaricateurs : la terre sainte ne couvrira pas leurs os. […] […] Ô Dieu de liberté ! Dieu d’égalité ! Dieu qui avais mis dans mon cœur le sentiment de la justice avant que ma raison l’eût compris, écoute ma prière ardente. […] Ah! périsse ma mémoire et que l’humanité soit libre ; que je voie dans mon obscurité le peuple enfin instruit ; que de nobles instituteurs l’éclairent ;
8.6 Exercice
Chapitre 8
que de cœurs désintéressés le guident. Abrège, s’il se peut. Le temps de notre épreuve ; étouffe dans l’égalité l’orgueil et l’avarice ; confonds cette idolâtrie de la gloire qui nous retient dans l’abjection ; apprends à ces pauvres enfants, qu’au sein de la liberté il n’y a plus ni héros ni grands hommes. Inspire au puissant, au riche, à celui dont mes lèvres jamais ne prononceront le nom devant toi, l’horreur de ses rapines ; qu’il demande le premier d’être admis à restitution, que la promptitude de son regret le fasse seul absoudre. Alors grands et petits, savants et ignorants, riches et pauvres, s’uniront dans une fraternité ineffable ; et, tous ensemble, chantant un hymne nouveau, relèveront ton autel, Dieu de liberté et d’égalité !
Compréhension
Comment Proudhon définit-il la « troisième forme sociale » dans l’extrait de texte qui précède ?
L E SOCIALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE KARL MARX
La jeunesse de Marx
Karl Marx est né en 1818, à Trèves, en Rhénanie, une région de l’Allemagne. Son père, un avocat juif, se convertit au protestantisme après un décret du gouvernement inter-disant aux Juifs de pratiquer le droit. La famille de Marx, à l’aise sans être riche, parvient à envoyer le jeune Karl à l’Université de Bonn. Il y étudie le droit, entre autres activités, fréquente les tavernes, y parle beaucoup politique et se livre même à un duel contre un autre étudiant. Inquiets du comportement de leur fils et de son manque de sérieux, les parents exigent qu’il poursuive ses études à l’Université de Berlin, plus sévère. Après l’ob-tention d’un doctorat en philosophie en 1841, il envisage une carrière universitaire. Mais, ce libéral d’origine juive n’est pas très bien accueilli dans cette institution antisémite et conservatrice, et ses projets tournent court. Marx se tourne alors vers le journalisme, d’abord comme rédacteur, puis comme directeur d’un journal libéral, laGazette rhénane, en 1842. L’année suivante, après l’interdiction de laGazette rhénane, il fonde, à Paris, les Annales franco-allemandesavec son compatriote, Arnold Ruge (1802-1880). Au cours de
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Partie IV
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son séjour à Paris, il fait la connaissance de Friedrich Engels (1820-1895). Karl Marx entretiendra avec celui-ci une amitié qui durera près de quarante ans, enrichie d’une intense collaboration sur le terrain de la philosophie et de la politique.
Les expériences vécues par Marx au cours de ses débuts dans le journalisme provo-quèrent deux changements importants dans le regard qu’il portait sur la société. Il commença à saisir l’importance fondamentale des questions économiques dans le débat politique et social. Cela concernait la propriété, les forces du marché et le soutien systé-matique des riches par les États aux dépens des plus pauvres. S’ensuivirent l’abandon de ses idées libérales et la radicalisation de ses opinions. Selon lui, le système économique et politique de son époque était si malsain qu’il était impossible de le réformer de l’in-térieur. Le passage de Marx vers le radicalisme politique fut accéléré par ses déboires avec la police prussienne qui censura, confisqua, puis ferma les publications pour lesquelles il travaillait, avant de lancer un mandat d’arrêt contre lui. Craignant l’emprison-nement s’il retournait en Allemagne, Marx entama un exil « temporaire » qui allait finale-35 ment durer jusqu’à sa mort, en 1883 .
Plaisantant à propos des autorités allemandes qui lui avaient « rendu sa liberté », Marx reprit ses recherches philosophiques et se plongea dans l’étude de la philosophie de Friedrich Hegel (1770-1831). Le résultat de ses travaux achevés en 1844 — lesManuscrits économiques et philosophiques— ne fut jamais publié de son vivant. Ils révèlent pourtant clairement l’influence primordiale des idées de Hegel sur l’orientation générale et les thèmes abordés par Marx dans son œuvre. Comme il est presque impossible de com-prendre les théories économiques et politiques marxistes si l’on ignore totalement la philosophie hégélienne, il devient opportun d’en faire un survol rapide.
L’influence de Hegel
Hegel domina l’imagination philosophique allemande et y imposa son empreinte pendant toute sa vie et même près de vingt ans après sa mort. Sa philosophie servit de toile de fond aux réflexions des Allemands instruits, et particulièrement les jeunes, qui discutaient d’histoire, de politique et de culture. La philosophie hégélienne s’avéra particulièrement influente dans le domaine de l’histoire. Selon Hegel, l’histoire humaine évolue dans une direction spécifique et selon un schéma qu’il est possible, rétrospectivement tout au moins, de définir. L’histoire correspond à l’évolution ou au développement del’Espritsans que cela sous-entende quoi que ce soit de mystique ou de religieux — comme lorsque
35. Pour en savoir plus sur la vie et la pensée de Marx, lire Henri LEFEBVRE,Pour connaître la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, coll. « Pour connaître la pensée », 1966, 280 pages ; pour un essai plus récent et très accessible, voir Terry EAGLETON,Marx et la liberté,Paris, Seuil, coll. « », 2000,Les grands philosophes série « Points/Essais », 91 pages. Voir, également, pour une histoire de l’idéologie marxiste, Leszek KOLAKOWSKI,Histoire du marxisme, Paris, Fayard, 1987, 2 volumes ; Lucille BEAUDRY, Christian DEBLOCKet Jean-Jacques GISLAIN(dir.),Un siècle de marxisme, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1990, 374 pages.
Portrait8.3
Lieu de naissance
Œuvres principales
Concepts clés
Citation sur la lutte des classes
Contexte historique … en Allemagne
Karl Marx(18181883)
Pensée de l’auteur
Cha itre 8
« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »
Trèves, Rhénanie, Allemagne
Manuscrits économiques et philosophiques,1844 L’Idéologie allemande,avec Engels, 1846 Misère de la philosophie,1847 Manifeste du Parti communiste,avec Engels, 1848 Contribution à la critique de l’économie politique,1859 Le Capital,Livre I, 1867 Critique du programme de Gotha,avec Engels, 1875
Matérialisme historique Dialectique Lutte des classes (bourgeoisie et prolétariat) Aliénation Capitalisme et communisme Capital et plus-value
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. »
« Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. »
Confédération germanique (1815-1866) Réunification de l’Allemagne (1870-1871) er Règne de Guillaume I , souverain (1861-1888) et empereur (1871) Gouvernement de Bismarck, premier ministre de Prusse (1862-1871) et chancelier de l’Allemagne (1871-1890)
… et ailleursPériode de grande puissance économique et industrielle de e (voir les portraits 9.4 et 11.3)la Grande-Bretagne (XIXsiècle) re (I ) Association internationale des travailleurs (AIT) (1864-1876) Acte de l’Amérique du Nord britannique (1867) Commune de Paris (1871)
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nous disons que la première ascension de l’Everest était une victoire del’esprit humain. L’esprit, pourrait-on dire, représente un ensemble de potentialités en attente d’être appliquées ou de s’épanouir. La plus importante d’entre elles est l’aptitude à la liberté. Selon Hegel, l’histoire est le récit de la lutte de l’esprit dans sa quête pour la liberté et l’émancipation. L’esprit évolue au cours de cette lutte, ne cessant de croître et de mûrir.
À cette étape, entre en jeu un autre concept clé de la philosophie de Hegel : l’aliéna-36 tion. L’esprit évolue vers ses formes plus élevées et plus complètes en passant par une succession d’étapes aliénantes. Autrement dit, l’esprit entreprend un voyage qui ressem-ble au développement intellectuel ou psychologique de chaque être humain. Un nouveau-né ne se perçoit pas comme distinct de sa mère, mais avec le temps il prend conscience qu’il est une créature dont les désirs et les besoins sont différents de ceux de ses parents. Cette transition de la petite enfance à l’enfance est la première d’une série d’aliénations, au long desquelles l’individu développe sa propre personnalité distincte. L’histoire de l’humanité est semblable à celle des individus ; l’espèce humaine développe ses caractéristiques distinctes en fonction d’une succession de luttes et d’aliénations. Bien que la métamorphose soit parfois douloureuse, ces changements sont nécessaires à la croissance et au développement de l’esprit vers des formes nouvelles plus élevées.
Les diverses étapes franchies par l’esprit révèlent ce que Hegel appelait « la ruse de la raison » ainsi que l’œuvre de ladialectique. La dialectique, c’est l’évolution, le mou-vement créé par la rencontre de deuxidéesou deuxréalitéscontraires (la thèse et l’antithèse), qui débouche sur une nouvelle idée ou une nouvelle réalité (la synthèse). Pour Hegel, la dialectique demeure dans le domaine de l’idée, alors que pour Marx, on le verra plus loin, elle sera appliquée à l’observation du monderéel. Elle prendra ainsi une dimensionmatérialiste.
Pour Hegel, les êtres humains, et même les nations, sont des personnages jouant un immense drame dont ils ignorent les péripéties (le progrès de l’esprit et de la liberté). Chacun y tient son rôle sans être conscient de la façon dont il s’intègre à la pièce. Le drame se déroule de façondialectique, par le moyen du heurt successif des idées et des idéaux antagonistes. De nouveaux idéaux et de nouvelles idées, plus avancés, naissent de ces chocs, la plus décisive étantl’idée de liberté. À l’époque médiévale, êtrelibresignifiait jouir d’un statut juridique spécifique, celui de l’homme libre, dont étaient privés la plupart des gens, y compris les femmes et les serfs. Par la dialectique de la raison, cepen-dant, la notion de liberté finit par s’imposer avec le temps, sans que les vieilles institu-tions et les traditions séculaires puissent la contenir. L’esprit, en quête de liberté et de réalisation, bouscule les anciennes formes d’organisation sociale et contribue à en faire naître de nouvelles.
36. L’aliénation est un processus par lequel l’individu devientétrangerà lui-même et ne s’appartient plus. Voir plus loin la partie sur la critique du capitalisme.
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Chapitre 8
Pour expliquer le rôle joué par ce processus dialectique dans les progrès de la liberté, Hegel demande d’imaginer le type de conflits qui peuvent naître entre le maître et 37 l’esclave . Selon son raisonnement, lemaîtredevient maître par la conquête physique d’un autre individu qu’il asservit. L’esclavecommence par apprécier le fait que le maître ait épargné sa vie et craint de le voir revenir sur sa décision. Il se voit également par les yeux de son maître comme une créature méprisable, inférieure et dépendante. Quant au maître, il se voit par le regard de son esclave comme quelqu’un de supérieur, d’indépen-dant, de noble. Chacun d’eux a besoin de l’autre pour être ce qu’il est : le maître a besoin d’un esclave pour assurer sa position, et l’esclave a besoin d’un maître à servir. Cette relation est cependant instable, car l’esclave secoue ses chaînes et rêve de liberté. Il a la nostalgie de son identité d’homme libre qu’il espère recouvrer ou conquérir. En d’autres mots, l’esclave aspire à la reconnaissance de son humanité, ce qui exigerait du maître qu’il le traite en égal et qu’il le libère. Ce dernier ne peut toutefois le libérer sans cesser d’être ce qu’il est d’un point de vue social, c’est-à-dire un maître qui demande au contraire à l’esclave de réaffirmer son identité de maître. Il est clair qu’avec des désirs aussi contradictoires, aussi incompatibles, le décor est installé pour une confrontation.
A priori, le maître semble être en meilleure position pour sortir victorieux de la confrontation. Détenant le pouvoir, il possède la clé des verrous. Il a le monopole des moyens de coercition — les chaînes, les fouets et autres instruments d’asservissement. En dépit de cela, c’est l’esclave qui reprend l’avantage s’il refuse de reconnaître la supériorité morale ou sociale du maître. En effet, il détient alors une chose que le maître cherche à obtenir sans pouvoir l’imposer : la reconnaissance de son pouvoir. Dès que l’esclave exprime son refus, leurs positions s’inversent, et le maître fait face à une dure réalité : sa dépendance à l’égard de l’esclave. Non seulement est-il tributaire du travail de l’esclave pour son existence matérielle, mais son identité même dépend de la présence et de l’obéissance continue de son subordonné.Car sans esclave, il n’y a pas de maître !Sous les apparences, le maître n’est pas réellement plus libre que le serviteur. Restreint par le rôle social auquel il est confiné, il est moralement diminué, séparé de l’humanité qu’il partage malgré lui avec l’esclave. Lorsque tous deux en prennent conscience, ils cessent d’être maître et esclave, et l’esclavage institutionnalisé perd toute justification. Débarrassés de leur spécificité (les rôles sociaux qui leur étaient historiquement attribués), l’ancien maître et l’ancien esclave se font face dans toute leur « universalité », leur humanité commune d’individus libres et égaux. En se libérant, l’esclave a libéré le maître.
Hegel se sert de cette parabole pour expliquer le fonctionnement de la dialectique qui permet àl’idée de libertéd’éclore dans l’espace confiné d’une institution apparemment indestructible. Marx, comme nous allons le voir, transforme les personnages et modifie le déroulement de l’histoire, mais la logique essentielle de la dialectique hégélienne demeure foncièrement la même.
37. Voir Friedrich HEGEL,Le premier système. La philosophie de l’esprit. Suivi d’une étude sur la Première philosophie de l’esprit : essai d’interprétation génétique, présentation, traduction et notes par Myriam BIENENSTOCK, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Épiméthée », 1999, 187 pages.
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8.7 Exercice
LE MODÈLE MARXISTE
Mémorisation
1.
2.
Qu’est-ce que l’aliénation?
Que signifie la notion dedialectique?
Le matérialisme historique
À la mort de Hegel, ses disciples se divisèrent en deux camps. La droite hégélienne inter-prétait la philosophie de Hegel en termes théologiques ; selon eux,l’Espritétait synonyme de Dieu ou du Saint-Esprit, et l’histoire humaine se déroulait selon les plans divins. En revanche, le mouvement des Jeunes hégéliens (la gauche hégélienne) — dont Marx faisait partie — maintenait que la philosophie de Hegel était ouverte à une interprétation plus radicale sans doute jamais envisagée par le philosophe. C’est pourquoi, en cherchant, 38 « dans l’enveloppe mystique, [à] découvrir le noyau rationnel », Marx se replongea dans l’étude de Hegel en 1843 et 1844.
Comme Hegel, Marx considérait l’histoire comme le récit du labeur et des luttes de l’hu-manité. En revanche, pour lui, ce récit ne mettait pas en jeu unespritimmatériel, mais l’espèce humaine en butte à un monde hostile. Les êtres humains avaient dû lutter pour survivre au froid, à la chaleur et à la faim dans une nature récalcitrante. Ils avaient, en outre, dû lutter également les uns contre les autres. Historiquement, ces conflits s’étaient cristallisés autour des luttes opposant les classes entre elles. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, écrivaient Marx et Engels dans leManifeste du Parti communiste, n’a été 39 que l’histoire de luttes de classes . » Des classes distinctes — maîtres et esclaves des sociétés esclavagistes, seigneurs et serfs des sociétés féodales, puis capitalistes et tra-vailleurs des sociétés modernes — ont des intérêts, des objectifs et des ambitions diamé-tralement antagonistes. Tant que les sociétés sont ainsi divisées, la lutte des classes demeure inévitable.
Pour bien saisir la position de Marx, il faut comprendre ce qu’il entendait parclasses, comment il concevait leur apparition et leur antagonisme, et la façon dont il envisageait la naissance d’une société communiste sans classes. Autrement dit, il faut étudier de près sa conception matérialiste de l’histoire — lematérialisme historique— qu’il appelait « le fil conducteur » de sa pensée.
Marx qualifia son interprétation dematérialistepour la distinguer de celle —idéaliste— de Hegel. Alors que celui-ci jugeait l’histoire à l’aune de la réalisation del’esprit, Marx y voyait le déroulement des luttes de classes autour d’intérêts économiques et matériels
38. Karl MARX,Le Capital, préface de la deuxième édition, introduction par Karl KAUTSKY, Paris, Alfred Costes, 1926, p.XCV. 39. Karl MARXet Friedrich ENGELS,op. cit., p. 33. LeManifeste du Parti communistea été publié pour la première fois en 1848.
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opposés. Cela ne signifie pas pour autant que Marx ait été, comme certains le disent, un partisan du « déterminisme économique » qui aurait tout évalué en terme d’économie. Il mit, néanmoins, l’accent sur l’importance fondamentale des aspects de la production matérielle :
[…] les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’his-toire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore. Le premier fait historique est donc la produc-tion des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement 40 pour maintenir les hommes en vie .
C’est dire que les êtres humains doivent, avant de faire toute autre chose, produire ce dont il est nécessaire pour subvenir à leurs besoins essentiels. La nourriture qu’ils consomment, les vêtements qu’ils portent, les maisons qu’ils habitent, la vie sociale, poli-tique, intellectuelle, tout ce qui compose le monde et l’humanité dépend et découle du besoin de produire des biens matériels nécessaires à l’existence humaine. De là la critique de l’idéalisme de Hegel. DansL’idéologie allemande, étape critique d’une grande 41 importance pour la construction de la pensée marxiste , Marx et Engels précisent que :
À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle ; c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. […]Ce n’est pas la conscience qui détermine 42 la vie, mais la vie qui détermine la conscience.
La production matérielle exige deux choses : les forces productives et les rapports sociaux de production.
Les forces productives La production matérielle demande d’abord ce que Marx appelle lesforces productives. Les forces productives, qui varient selon les sociétés et les époques, incluent lesmoyens de production, c’est-à-dire l’argent, les outils ou les matières premières, de même que les travailleursqui utilisent les outils et la machinerie et mettent en œuvre les techniques de 43 travail (pour une schématisation, voir la figure 8.2 , p. 328). Dans les sociétés primitives
40. Karl MARXet Friedrich ENGELS,L’idéologie allemande, introduction de Jacques MILHAU, Paris, Éditions sociales/Messidor, coll. « Essentiel », 1982 [1976], p. 86. 41. Le manuscrit deL’idéologie allemandea été écrit en 1845-1846, mais ne sera publié qu’après la mort de Marx. 42.Ibid., p. 78. Nous soulignons. 43. La figure 8.2 s’inspire de l’exposé sur la « Production » de Pierre MASSET,Les 50 mots-clés du marxisme, Toulouse, Privat, coll. « Les 50 mots-clés », 1970, p. 127-131.
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de chasse et de pêche par exemple, les forces productives incluaient le gibier, l’arc du chasseur, les flèches, les couteaux, et les autres outils. Dans les sociétés agricoles plus évoluées, elles comprenaient les graines, les bêches et les outils employés pour planter et récolter, puis ceux servant à séparer les graines de la paille, les moulins et les fours à pain. À l’étape industrielle, la société a eu besoin de minerais, de matières premières, de bois, de charbon, de pétrole, de machines pour les extraire, d’usines pour les transformer en objets, de trains et de camions pour transporter les marchandises, de routes, de ponts et de chemins de fer jusqu’aux marchés où aboutissent les biens transformés.
Les rapports sociaux de production En plus de ces forces productives, la production matérielle exige un second facteur que Marx nommait les rapports sociaux de production. L’espèce humaine s’est organisée pour extraire les matières premières, pour inventer, fabriquer, faire fonctionner et réparer les machines, pour construire des usines et y faire travailler des gens. Quel que soit son degré d’évolution, la société a besoin, pour produire, d’établir une certaine spécialisation des fonctions. En d’autres mots, on a besoin de fermiers, de mécaniciens, de boulangers, de routiers et d’autres travailleurs spécialisés. C’est ce qu’Adam Smith appelait la « division du travail ». Pour Marx, il s’agit des rapports sociaux de production ou, plus simplement, desrapports de production. Selon le type de société, des rapports de production distincts apparaissent. Dans les sociétés de chasseurs de la préhistoire, par exemple, les chasseurs — souvent les jeunes hommes — s’organisaient pour mener leurs chasses. Leurs compagnes élevaient les enfants, tannaient les peaux, les transformaient en vêtements, tandis que d’autres s’occupaient à des tâches différentes, mais tout aussi essentielles pour la communauté. Dans les sociétés agricoles, les rapports de production s’étendent à ceux qui fabriquent les outils, ferrent les chevaux ou fabriquent la sellerie, ceux qui sèment et cultivent, ceux qui moulent le grain, et ceux qui font chauffer les fours où cuit le pain.
La complexité de ces rapports de production augmente encore dans les sociétés indus-trielles. Il y faut des mineurs, des bûcherons, des cheminots, des camionneurs, des ouvriers d’usine et des maçons. Elles requièrent tous les individus qui fabriquent, construisent, conduisent ou réparent. Elles demandent aussi d’autres travailleurs comme les adminis-trateurs, les employés de bureau ou les banquiers.
De multiples classes différentes naissent de ces rapports sociaux de production et modu-lent lastructure de classes. Marx suggère de simplifier l’analyse « scientifique » de la société en imaginant une société composée de deux classes incluant toutes les sous-classes distinctes. Ces deux classes sont antagonistes puisque l’une domine l’autre. Les sociétés esclavagistes ont eu une classe dirigeante composée de maîtres et une classe d’esclaves. Dans les sociétés féodales, les serfs sont soumis aux seigneurs. Cet antagonisme de classes est illustré, dès le début du premier chapitre duManifeste:, de la façon suivante
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt
LE SOCIALISME ET LE COMMUNISME : DES ORIGINES À KARL MARX
dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révo-lutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes 44 en lutte .
Chapitre 8
Dans les sociétés industrielles, ce sont les capitalistes — labourgeoisie— et les travailleurs salariés — leprolétariat— qui forment les deux classes en opposition. Marx et Engels précisent à cet égard que « [...] le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement 45 opposées : la bourgeoisie et le prolétariat . »
La classe à laquelle on appartient dépendra durapportentretenu avec les forces produc-tives. Schématiquement, on appartient à la classe dominée si l’on n’est qu’une de ces forces de production, c’est-à-dire un travailleur manuel, un rouage de la grande machine, un peu semblable à un outil. Si, par contre, on possède et contrôle les forces productives — y compris la main-d’œuvre —, l’on appartient alors à la classe dirigeante, la classe bour-geoise. Autrement dit, on fait partie du prolétariat si l’on n’est pas propriétaire et si l’on est plus ou moins forcé de vendre l’énergie ou laforce de travailà un autre individu, pour son propre profit. Voilà pourquoi on affirme queles rapports sociaux de production sont également c onstitués du régime de propriété des moyens de production. Qui, en d’autres termes, est propriétaire de ces moyens de production ? Dans la société industrielle décrite par Marx, c’est la bourgeoisie qui contrôle un régime de propriété privée des moyens de production.
L’ensemble de ces deux facteurs de la production matérielle — les forces productives et les rapports sociaux de production — constitue l’infrastructureou la base de la société qui inclut donc toute la dimension économique et sociale (voir la figure 8.2).
La superstructure Dans toute société de classes, remarque Marx, la classe dirigeante tend à être plus réduite que la classe dominée. Les esclaves sont plus nombreux que les maîtres, les serfs que les seigneurs, et les ouvriers que les capitalistes. La classe dirigeante compense cette infériorité numérique — et elle y parvient largement, selon Marx — de deux façons. 1)Pour commencer, elle contrôle lesinstitutionssociales et politiques, les institutions de coercition : le gouvernement, les lois, la police, les tribunaux, les prisons et les autres insti-46 tutions de l’État . Marx stipulait que « le gouvernement moderne [des sociétés capita-listes] n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout 47 entière ».
44. Karl MARXet Friedrich ENGELS,Manifeste du Parti communiste, op. cit., p. 34. 45.Ibid., p. 34. 46. Rappelez-vous que Max WEBERdisait que l’État détient « le monopole de la violence physique légitime ». Voir le chapitre 1. 47. Karl MARXet Friedrich ENGELS,Manifeste du Parti communiste, op. cit., p. 36.
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Partie IV
Figure 8.2
LE MODÈLE MARXISTE
SUPERSTRUCTURE
Idéologies (idées, idéaux, convictions, croyances, religions, morale)
Institutions (État, gouvernement, lois, police, tribunaux, Églises)
RAPPORTS SOCIAUX DE PRODUCTION
Régime de propriété des moyens de production
Structure de classes
FORCES PRODUCTIVES
Moyens de production (argent, outils, matières premières)
Le matérialisme historique
Travailleurs (techniques de travail, force de travail)
Marx précisait toutefois qu’en dépit du contrôle qu’elle exerce sur les forces répressives, la classe dirigeante ne règne pas seulement par le recours à la force brute. Si tel était le cas, son règne serait de courte durée.2)La longévité et la stabilité de la domination de la classe dirigeante dépendent d’un second facteur, encore plus important selon lui : le contrôle des pensées, des croyances, des convictions et des idées — donc de laconscience — de la classe ouvrière, par l’idéologiedominante.
La base ou l’infrastructure (économique et sociale) d’une société donnée est alors soutenue par unesuperstructure(juridique et politique) — l’ensemble desidéologies(idées, idéaux,
LE SOCIALISME ET LE COMMUNISME : DES ORIGINES À KARL MARX
Chapitre 8
croyances) qui légitime et justifie ses rouages et sesinstitutions. Ces idées couvrent un certain nombre de domaines, notamment celui de la politique, de la religion, de la justice et de l’économie ; mais leurs fonctions, à l’analyse, sont toujours identiques : expliquer, justifier la division du travail, les différences de classes et les immenses inégalités de richesse, de condition et de pouvoir qui existent au sein de la société. Dans une société de classes, écrit Marx, l’idéologie courante sera toujours au service de la classe dirigeante et s’établira aux dépens de la classe dominée (voir la figure 8.2).
« Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe domi-48 nante », poursuit-il, c’est-à-dire que les idées courantes adoptées par n’importe quelle société servent les intérêts de la classe dirigeante. Autrement dit, « […] la classe qui est la puissancematérielledominante de la société est aussi la puissance dominantespirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des 49 moyens de la production intellectuelle […] ». Individuellement, les membres de cette classe peuvent avoir leurs désaccords — sur les plans personnel, politique, ou autre —, mais en tant que classe, ils ont toujours un intérêt commun, au-dessus de tous les autres, qui est le maintien de la domination sociale et économique. Pour y parvenir, ils doivent fournir des arguments solides pour justifier cette situation et prouver que leur domina-tion est normale, naturelle, logique et même nécessaire. Ainsi, dans la Grèce antique, Aristote et d’autres affirmaient que certains individus sont « esclaves par nature » — c’est-à-dire naturellement aptes à ne remplir que ce rôle de serviteur. De la même façon, avant la guerre civile, dans le sud des États-Unis, on enseignait aux esclaves et aux détracteurs éventuels de l’esclavagisme que cette institution avait été créée par Dieu. Invention bénie de Dieu, elle ne pouvait être remise en question ou critiquée. Dans les sociétés capitalistes modernes, affirmait Marx, les gens finissent par assimiler les idées qui servent les intérêts de la bourgeoisie dirigeante. Ces idées se propagent aussi par des convictions religieuses affirmant que Dieu aime le pauvre et le faible. Et si les fidèles se conduisent humblement et suivent les lois divines, ils obtiendront le paradis et la vie éter-nelle. Marx qualifiait la religion d’« opium du peuple » parce qu’elle endort son esprit et le rend incapable de dénoncer les conditions sordides dans lesquelles il vit. Les individus vivant dans les sociétés capitalistes apprennent également qu’il est dans la « nature humaine » d’être égoïste, de vouloir accumuler des biens, et d’avoir l’esprit de compétition.
Selon Marx du reste, le peuple apprend à penser que la liberté réside uniquement dans cette liberté inique du marché qui rend possible de concurrencer pour un profit sans ingérence de l’État et pour jouir des bienfaits de la libre entreprise. Tout le système éducatif, de la garderie à l’université, répète ces leçons inlassablement. Les enseignants, tout comme les juristes et les prêtres, sont des participants parfois inconscients de cette entreprise d’endoctrinement idéologique. Finalement, disséminant le courant de pensée
48.Ibid., p. 53. 49. Karl MARXet Friedrich ENGELS,L’idéologie allemande, op. cit., p. 111.
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