Cantine

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Je me rappelle très bien de Granpère.

La dernière fois que je l’ai vu il était monté en coup de vent (« en coud’vent » comme il disait) traiter un genre de questions dont il ne me livra pas le détail avec des gens du gouvernement ; de ces grands et graves commis de l’État qui ne se déplaçaient pas aussi facilement que les flibustiers policés avec lesquels il avait ses habitudes (tout ce noyau hétéroclite de relations, de connaissances et d’amis qui frétillaient dans ses alentours, toute cette... bigarrure, dont il a su forcer le respect en les tenant à sa pogne par des deals juteux qui les rendaient tout miel).

Mais d’ailleurs, c’était du flan, car si ces gens du ministère ne daignaient pas le visiter à la ferme dans un tout premier temps (parce qu’après c’était autre chose, ils étaient tout le temps pendus à ses basques), vraisemblablement pour sauvegarder les apparences d’une hiérarchie subtile, préserver une dignité spécieuse précieuse à des interlocuteurs mandatés soucieux de préserver leur différence par une distinction qui les établirait à leurs propres yeux pour un petit peu plus que des salariés, c’était de Granpère dont les ministres avaient besoin, et non lui d’eux.

Cantine est un paysage, ou peut-être une peinture : une image élégiaque assez noire, un collage émaillé de figures et de noms, de pastiches, de citations, d’emprunts et de renvois.

Évoquant les mille et un petits "faits" de cette campagne imaginaire, esquissant des figures, et entres autres un portrait de Granpère dont l’appât du gain et l’ultralibéralisme ne sont pas sans s’unir idéalement à l’avarice archaïque et séculaire du "paysan", le narrateur contaminé entre dans la danse, au risque d’y perdre la vie au cours d’un rétrécissement drastique du temps (« Les murs bleuissent et la nuit vient. »).

Par fragments et périodes, entre dialogues, monologues et descriptions, de Granpère en Toto, de Mirette à Quoiqui, c’est une sarabande paradoxale, lente, qui se déploie et se répète, avant de se refermer à la façon d’un éventail, d’un coup.

J’ai voulu me saisir de certains registres de la langue, entre le subjonctif et le vernaculaire, l’officiel et sa déformation, le propre et le vulgaire, et en les réunissant manifester autant ce qui les sépare que ce qui les rapproche, sur cette base extravagante d’une histoire à dormir debout. Ceci parce que ce ne sont pas les faits qui importent et constituent la chair du monde, la réalité à nos yeux, mais la manière de les raconter ; attendu que l’horizon du monde repose pour nous essentiellement sur les mots.

Du même auteur en ebook : "Couleur locale"

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Publié le : jeudi 19 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782368451854
Nombre de pages : non-communiqué
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© Mehmet Lapoul, 2015.

 

Édition des versions numériques : IS Edition, Marseille.

www.is-edition.com

 

ISBN (eBooks) : 978-2-36845-185-4

 

Couverture : Mehmet Lapoul

 

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite (Loi du 11 mars 1957, alinéa 1er de l’article 40. Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. La loi du 11 mars 1957 n’autorise, au terme des alinéas 2 et 3 de l’article 41, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective d’une part, et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustrations. »

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.

Victor Hugo (Booz)

1. On est seul et le sentier grimpe

On est seul et le sentier grimpe après le pont, très peu marqué ; c’est à peine une trace le long d’un mur de schiste qui s’incline, bascule et s’enfonce dans le sombre courant avec ce friselis d’impuissance de l’eau rageuse furieuse de ne pouvoir tout emporter, la montagne et la terre, contrainte de s’accommoder et devoir suivre la pente assignée plutôt que d’abonder sur son erre en toute liberté. On progresse maladroitement sur l’étroit ruban ménagé dans la déclivité glissante, traversé par des coulées pierreuses, des ruisseaux qui rongent le sol. On avance, la tête pleine du murmure de l’eau sournoise qui vous guette en contrebas, invisible d’ici, en posant la main à terre dans ces passages difficiles où des torrents ont creusé des tranchées qu’on se voit forcé de franchir d’un bond après avoir dévalé l’éboulis pour sauter la fureur cristalline et remonter le talus d’en face en s’aidant des racines.

On avance, cependant, on progresse, les oreilles libérées de l’enchantement liquide, non sans se retourner une dernière fois sur le petit pont blanchi, là-bas, qui paraît non pas tant vous faire signe qu’exiger qu’on s’attarde un instant qui sera pour toujours comme le chiffre d’une éternité inimaginable. Comme s’il avait le pouvoir de ces images photographiques pourtant des plus banales de requérir votre attention après celle de vos pères et qu’il nous eut forcés, tous, de tout temps, à lui faire face en réclamant quelque chose d’invisible que nous aurions les uns et les autres en dépôt sans le savoir (qu’aucun effort ne saura jamais vous remettre en mémoire) et qu’il en eut tiré cette puissance d’attraction qui nous tient à sa merci, immobile au bord du sentier le temps de remarquer de part et d’autre de cette miniature les lourdes masses des flancs de la vallée qui paraissent vouloir se précipiter dans la rivière de toute la force acquise d’une avalanche antédiluvienne (qui loin de ralentir et de s’immobiliser n’eut fait que s’interrompre, suspendue là quelques millions d’années, prête à chaque seconde à s’ébranler, prête à tout avaler). On regarde, mais rien ne bouge nulle part, hormis au loin dans le lit du Clairet ce serpent clignotant de toutes ses écailles qui se tortille entre des berges décaties, couvertes de galets ronds et blancs comme des œufs de lézard ou de fourmi, à cette distance.

On s’arrache à l’image, on se détourne pour de bon, l’orée nous engloutit et l’on plonge dans le silence habité des arbrisseaux moussus, on disparaît dans la pénombre humide avec à la bouche ce goût de fougère des sous-bois, aux oreilles le froissement hypnotique de l’herbe que l’on foule, le parterre de pourriture végétale, ce gâchis de rayures et de taches, d’herbe et de champignon, de lichen et de bois décomposé qu’on trouve dans les forêts sauvages. Et l’on progresse dans le clair-obscur malgré la peine et le découragement en obéissant aux innombrables allers-retours d’un sentier exaspérant replié sur lui-même, à force de patience et d’abnégation, fort de cette confiance aveugle en l’abstraction du nombre des pas, fort de l’assurance qu’on entretient depuis le départ quant aux chances de pouvoir s’en sortir sans faire demi-tour, vaincu par l’ennui et les mouches.

On débouche enfin à l’air libre parmi des bosquets de mélèze piqués sur un cailloutis de pierres grises, sous une immensité de nuées rapides, dans un désert de collines ponctué des touffes rondes d’une herbe rase. On s’éloigne dans la bourrasque qui vous tire par la manche et le pas s’en trouve amélioré d’autant, raffermi que l’on est de s’être débarrassé d’une verdure par trop sombre, étouffé qu’on était par une profusion décorative asphyxiante. On marche sur l’étendue tout au long de pentes sabrées par l’éclair d’un raidillon qui rétablit la perspective et redonne à l’effort le sens d’une progression tendue vers un ailleurs qu’on entrevoit là-bas, à l’ultime tournant, et c’est la fin de l’oppression : on court sur le fil en dansant, on trotte par le travers sans le poids, sans la peur, sans la honte, on passe des vallons, on traverse des méplats en direction de rocs énormes qui n’acceptent d’empreintes de personne et qu’il faudra passer à croupetons au hasard du dos d’un monstre à l’autre dans une direction générale estimée sous le bleu d’un ciel inhumain, fêlé par le craquement d’un choucas de passage, l’effritement sourd d’un effondrement, le rebond élastique d’une roue de pierre lancée dans la pente tel un astre couronné d’éclats noirs ; on s’approche bientôt de ces lentes et grises vomissures de cailloux qui s’entassent au bas de cheminées de pierre entre les parois desquelles on se hissera à la force des mains, des pieds, des coudes, émergeant tout au haut, assommé par cette indifférence vibrante de l’espace, éveillé à son propre silence, écrasé par la voussure des cieux.

Arrivé là, on se retourne sur la transparence, appelé par quelque chose qu’on aurait oublié, on ne sait quoi, on ne se rappelle plus.

2. Mais foin de métaphores

Mais foin de métaphores stériles, lyriques et appauvries : dorénavant, plus de prétextes, terminées les gloses arides, je puiserai à la source vive, aux contradictions de la physique du souvenir, à la vérité douloureuse, aux sensations, à l’absence, au doute, sans rien inventer, sans changer de trottoir ni dévier d’un pouce de la route qui m’aura été tracée et qui s’étirera devant moi désormais, brûlante de soleil ou battue par la pluie, maussade, inamicale, périlleuse, peut-être, mais décente ! Je saurai me défendre de l'amnésie, opposer à l’effacement les soubresauts d’une mémoire réticente, ressusciter tous ceux dont je me souviendrai des miens : Ricky, Lourson, toute la bande…

J’évoquerai Tata et sa force pudique, cette façon qu’elle avait de taper du plat de la main sur un drap autant pour le plier que pour s’assurer du labeur en s’y rompant les paumes, je dirai le rude claquement des volets jetés contre les murs par ce vent froid de février, les bois, les collines bâchés de givre, le visage étroit de Granpère, son œil de faucon scrutant l’impalpable architecture des braises proches de s’effondrer, la ferme ancrée dans les champs, les sillons détrempés de bruine, l’haleine des bêtes au matin, le chien au cul du lièvre dans les labours durcis, leurs deux points dansant l’un derrière l’autre, immobiles dans l’infini de la distance, et ces aboiements qui me parviennent encore en retour de l’appel : « Marteau ! Marteau ! ». J’invoquerai l’enfance des vallées et des buissons, ses ris et ses pleurs, son odeur de fumée, de silex et de merde sèche, l’imploration muette de ces années passées et la douleur que ce fut d’apprendre qu’on était exclu, qu’on est rendu, que rien n’est plus triste que de grandir.

3. Je me rappelle très bien

Je me rappelle très bien de Granpère.

La dernière fois que je l’ai vu il était monté en coup de vent (« en coud’vent » comme il disait) traiter un genre de questions dont il ne me livra pas le détail avec des gens du gouvernement ; de ces grands et graves commis de l’État qui ne se déplaçaient pas aussi facilement que les flibustiers policés avec lesquels il avait ses habitudes (tout ce noyau hétéroclite de relations, de connaissances et d’amis qui frétillaient dans ses alentours, toute cette… bigarrure, dont il a su forcer le respect en les tenant à sa pogne par des deals juteux qui les rendaient tout miel).

Mais d’ailleurs, c’était du flan, car si ces gens du ministère ne daignaient pas le visiter à la ferme dans un tout premier temps (parce qu’après c’était autre chose, ils étaient tout le temps pendus à ses basques), vraisemblablement pour sauvegarder les apparences d’une hiérarchie subtile, préserver une dignité spécieuse précieuse à des interlocuteurs mandatés soucieux de préserver leur différence par une distinction qui les établirait à leurs propres yeux pour un petit peu plus que des salariés, c’était de Granpère dont les ministres avaient besoin, et non lui d’eux.

— Y’a rien de bon à attendre de l’État pour la bonne santé du bizness, marmonnait-il entre poire et fromage après avoir écouté les infos, regardé la Bourse et pesté contre les dernières mesures gouvernementales (partiales, injustes, à chier). Mais ce qu’il pensait ainsi à voix haute, il n’avait pas attendu pour le dire d’être avec eux à tu et à toi, et ça n’était pas non plus pour les mortifier qu’il parlait ainsi, mais parce qu’il gardait une sorte d’affection pour ces gens d’l’ancien temps, fidèles à des idéaux qu’il avait lui-même contribué à détruire (il les regardait un peu de haut pour faire bonne mesure, mais c’était tout ce qu’il se permettait ((parce que lui ne s’est jamais traîné devant des cours de justice pour faire valoir ses droits à l’existence : il n’a pas mendié, il a pris ce qui lui revenait, ou ce dont il avait besoin pour élever à sa propre gloire le royaume secret qu’il emporterait dans la tombe)). Et puis sans doute aussi parce qu’il aimait bien faire un peu mal à ceux qu’il aimait bien. Il était comme ça, et basta, je ne vais pas passer mon temps à défendre un homme valant mille fois les petits roquets lui mordillant les chevilles).

Du reste, l’État n’en emporta que des clopinettes, de son business, malgré cette collante engeance des impôts, tant il avait bien su calculer son coup.

Ceci dit, ces fonctionnaires si réservés et bilieux fussent-ils, n’étaient pas les ploutocrates grotesques, les riches démagogues, les parvenus brutaux issus de la banque ou de la publicité qui n’allaient pas tarder à se manifester (toute cette génération spontanée d’industrieux cloportes que nous verrions bientôt déferler pour tout envahir) ; il leur restait un indéniable savoir-vivre et ils seraient partis si Granpère les avait congédiés, quand les autres tenaient la rebuffade la plus sévère pour un encouragement amical, une manière de salutation rituelle, une poignée de main codée, un emblème à sa façon.

Car lui restait fidèle à son passé d’une certaine manière, et en regard de ce qu’il voyait se profiler à l’horizon, quoique prônant tout naturellement la liberté d’entreprendre, il n’était pas sans émettre un avis à double tranchant sur la question, d’où filtrait une amertume légère, un scepticisme, le propre d’un homme prêt à tout pour conquérir la place qu’il savait lui être destinée sans pour autant s’inféoder à des principes abstraits dont il décelait aisément l’ambivalence. Il ne bradait jamais sa lucidité, Granpère, et la moindre de ses sentences contenait sa part de vérité.

— D’puis que le capitalisme s’est libéré de l’étreinte hystérique d’une bourgeoisie modérant ses ardeurs, disait-il à ces Messieurs au Café Léon, le marché n’a pas cessé de tracer une ligne de fuite qu’il nous faudra rejoindre en plein vol, voire précéder dans son apothéose sous peine de périr sans avoir réalisé le moindre bénef. »

Et les autres méditaient ses paroles en examinant de près leurs ongles, tandis qu’il développait son opinion…

« Mais de toute façon, concluait-il, on file comme des pets sur une toile cirée, d’un trou à l’autre. » Et il donnait le signal du départ en tapant des jointures sur la table, deux fois. C’est qu’il allait droit au but en compagnie de ses pairs, Granpère, sans s’embarrasser de circonlocutions inutiles, et il était suivi.

Je me souviens de cette rencontre. Je ne l’oublierai pas. Il m’attendait au bar du Miraflor dans un profond crapaud tabac qui fleurait bon son buffle sauvage, très à l’aise malgré la fatigue, plein d’alacrité, à cette manière aiguë qui était la sienne et qu’on eût pu prendre pour de l’inquiétude, mais ce n’en était pas, non, et plutôt une sagacité sans concessions alimentée par un pessimisme foncier, fermement adossé [qu’il était] à la conscience de ses moyens et scrutant l’avenir pour jouer au mieux des données passées présentes et à venir, toujours selon cette logique d’annexion sauvage qui fut la sienne de bout en bout.

Je ne l’avais pas vu de longtemps mais je le remis tout de suite sous l’impeccable costume de confection qu’il avait passé pour la circonstance, et sous sa veste de mohair souris je remarquai qu’il avait gardé son vieux pull militaire, celui qui fleurait toujours un peu la fiente. Enfin, je dis « son », l’un des quatre tricots qu’il portait une semaine chaque afin de boucler le mois dignement. Il avait mis au point tout un pur système pour ce faire : il rallongeait chacune des trois premières semaines de deux « jours d’usage », comme il disait, en considération des trente ou trente et un jours prévisibles, ce qui lui faisait gagner trois ou quatre jours sur la fin et terminer chaque période propre comme un sou neuf.

Quant à février, n’en parlons pas, il était beau comme un camion.

— Tout luisant paré,disait-il, tout pourri laissant.

Et pour la lessive, il amputait la première semaine de chaque mois de ses deux premiers jours, indispensables au lavage de ses effets et de ceux de son frère, durant lesquels il confiait au Raton (son frère) le soin de le remplacer dans ses tâches quotidiennes, lui-même déambulant en bras de chemise et en caleçon du corps de ferme au lavoir attenant, un battoir à la main et une bassine sous le bras comme s’il avait fait ça toute sa vie, ce qui de fait avait été le cas, d’abord par pauvreté, et puis par avarice.

Une fois le linge décrassé, blanchi et rincé à l’eau claire il l’étendait au travers de la cuisine sur une corde tendue en diagonale d’un clou à l’autre, de la fenêtre au couloir et de là jusque dans la grange au besoin, dont il gardait le vantail ouvert à l’aide d’une grosse pierre afin que l’humidité de l’évaporation ne se mêlât pas de gâter le fourrage. Et par beau temps la corde s’étirait au-dehors jusqu’au gros mûrier dont elle embrassait le tronc par trois ou quatre tours bien serrés qui laissèrent d’étroits sillons dans l’écorce, visibles jusqu’après que l’arbre foudroyé eut commencé de pourrir sur pied, après que lui-même se fut incliné et qu’on eut dispersé ses cendres au cours d’une cérémonie pudique rendant hommage autant à sa personnalité qu’à ses réalisations.

En procédant de cette manière, la première semaine de chaque mois comptait sept jours immuables avec les deux qu’il avait rajoutés par principe et les deux qu’il retranchait pour sa lessive, la seconde et la troisième neuf (chacune avec les deux de principe, mais sans la restriction), la quatrième cinq ou six, et trois ou quatre tous les quatre ans pour février et les années bissextiles.

Il inventait toujours des trucs, Granpère.

Je m’approchai de lui au travers de l’épais tapis favorisant cette espèce de murmure, ce ressac venu d’on ne sait où qui envahit les salons cossus aux heures creuses et dépose au pied des lustres les fantômes assoiffés des clients disparus. Il me regarda avec intensité, agité par cet imperceptible dodelinement signalant l’épuisement de ceux qui trop fiers pour s’avouer mortels résistent au-delà de leurs propres forces avant de s’effondrer terrassés mais invaincus, en s’abattant pour ainsi dire, debout.

Je scrutai l’énigme de ce visage ascétique, les pommettes étroites marquées par une grêle drue de petite vérole, la brosse raide d’une moustache taillée au ciseau chaque semaine devant le miroir de quatre sous (d’quat’sous, aurait-il dit) accroché à l’arc de fer forgé surplombant la margelle du puits où l’attendaient le savon à barbe dans son plat d’étain rond, le rasoir coupe-choux et le blaireau anglais fatigué.

Sentait-il sa fin proche ? Désirait-il se confier en conséquence ? Peut-être. Pourtant, c’est en prévoyant que je n’en sortirais pas plus avancé qu’au départ que je m’assis. Je le connaissais un peu, tout de même, on avait fait des affaires ensemble. Mais contrairement à ce à quoi que je m’attendais : silences ondoyants, « mutisme stratégique » (disait le Ricky), il parla sans s’arrêter, sans pause et sans arrêt… de lui. Ç’aurait pu être assez rasoir, voire même carrément chiant, mais confortablement installé, fasciné que j’étais, j’écoutais sans mot dire et le temps s’étirant se ramassait sur nos genoux comme un gros chat confiant tandis que le crépitement de sa voix haut perchée me berçait, me berçait…

À mon réveil, il avait disparu.

— Il n’a pas cessé une seconde [de parler], m’assura le serveur, un grand type étroit à figure de cheval. Quatre heures de rang sans s’interrompre », précisa-t-il en roulant des yeux, et il agita à plusieurs reprises la tête de haut en bas, comme en en mimant l’évidence et la pleine compréhension on semble (se) confirmer quelque chose d’inhabituel qu’on n’a pas eu le temps soi-même d’assimiler ou qu’on ne désire pas reconnaître, en déplaçant le fruit qu’on devrait en extraire vers l’écho puéril d’un rabâchage qui n’est finalement qu’une manière d’échapper au changement, une façon de ne rien savoir, de ne pas bouger, afin de donner le change et faire croire par notre grave mimique à nos interlocuteurs que nous sommes plus au fait qu’ils croient des conséquences d’un petit fait qui vient de tomber [sur le tapis, dans la conversation], bien plus sérieuses qu’ils eussent peut-être été tentés de penser, pour, en les arrêtant ainsi comme en levant la main, en les mettant en garde, en hochant, se laisser à soi-même le temps de découvrir les foutues "conséquences" que nous sous-entendons par notre gestuelle, et qui nous échappent complètement. Mais disons que ce sont les timides et les idiots qui usent de moyens semblables, reconnaissables entre mille pour ce qu’ils sont : des béquilles censées pallier une intelligence insuffisante, mais ne parvenant qu’à l’accuser, à bon chat bon rat.

— Quatre ? fis-je, consultant ma montre. Je ne pouvais croire qu’il eut tant parlé, lui si peu disert, éloquent plutôt par ses réserves, ni que j’eusse tant dormi, et aujourd’hui encore, je ne sais qu’en penser, mais j’avais pu constater alors au cadran que le temps s’en était allé, qu’il avait fui et moi avec dans des rêves qui m’empêcheraient à jamais d’entendre ce que Granpère avait à me dire.

« Quatre », confirma-t-il en brisant là pour aller reprendre du service derrière son zinc en bois précieux. Et je pus m’en convaincre en constatant que les habitués délaissant leurs apéritifs se dirigeaient vers la salle à manger voisine par petits groupes concentrés bourdonnant de civilité autour des belles robes colorées des femmes, et constater l’agonie d’un jour languissant laissant entrevoir sur la pierre tendre des façades le rose exténué de ses derniers feux. Il était trop tard pour le rattraper. Où s’en était-il allé, d’ailleurs ? Je ne pouvais que me mordre les doigts de mon inconséquence.

Mais c’était un drôle d’oiseau, Granpère. Je me rappelle de ce qu’il formula une fois dans sa cuisine sombre, poignardée par un biseau de jour brutal (le tranchant du seuil imposait une lumière opaque à la pièce, un regard trouble, une morne taie dominicale) :

— C’est pas aux piafs qu’on apprend à compter leurs œufs.

Et le silence était retombé sur nos têtes pensives, dans la pénombre à peine troublée par le va-et-vient de l’horloge, l’explosion d’un brandon, quelque cliquetis de couverts et le "ioaaaaaah" de Marteau bayant sous la table.

Ces sortes d’adages tombaient comme un cheveu sur la soupe à propos de rien, semblait-il, et se déposaient dans nos mémoires en y entrelardant des couches de citations qui s’y trouvaient déjà, certaines plus absconses encore. À vrai dire, je n’ai jamais saisi toute la finesse du proverbe en question, riche de connotations contextuelles, mais je crois qu’il mettait en doute la capacité d’abstraction des volatiles, pointait leur négligence, jouait l’inné contre l’acquis et vous revenait par un détour comme critique de la valeur intrinsèque des rejetons (tout ceci sans négliger le clin d’œil d’usage aux jouissances de la propriété).

Car c’était un paysan pétri de malice et qui faisait un usage judicieux du répertoire, des formes les plus hermétiques de la rhétorique du terroir comme de tout ce qui permet d’infléchir les mots dans un sens comme dans l’autre. Il était vicieux comme pas un pour ces trucs, au fond, et la déflagration différée de ses petites perfidies s’avérait souvent douloureuse. Tous les entendant, et les histoires transpirant vite dans un si petit périmètre, on s’en défendait mal et la malignité s’en répandait à la vitesse d’un incendie pour lequel on a prémédité des relais bien secs. Une fois parti [l’incendie], rien ne pouvait plus entraver l’avancée des flammes et la cible exposée aux rires n’avait plus qu’à se chercher un abri, introuvable d’ailleurs sur une telle peau de chagrin, vu le commerce incestueux où se complaisent ces gens qui se comprennent à mi-mot et pour lesquels ne pas s’entendre ne signifie pas ne pas s’accorder, au contraire, des fois, c’est selon, d’après une inflexion, un blanc, un silence étiré, une retenue apparente, une surdité temporaire, la saillie d’un sourcil, une moue, un regard, son absence. Ce sont des alliances d’une grande complexité que les endogamiques, sujettes à retournement, follement joueuses.

4. Je dois à la vérité

Je dois à la vérité de reconnaître que c’était un combinard de première qui savait amuser la galerie aux dépens d’Untel ou d’Untel dans le seul but de favoriser ses visées souterraines. C’était un cynique à sa manière, quoique pas seulement, pas uniquement.

— Honey como ney, disait-il dans le sabir qui lui était propre. Et l’obscurité de son propos favorisant ses desseins il ne voyait aucun intérêt à se faire mieux comprendre.

— Que le Seigneur l’assiste dans son infinie bonté, disait le Père Maron toujours prêt à l’ouvrir.

Bien sûr, de cette façon brutale d’écarter les obstacles du chemin pour se frayer sa voie certains conçurent des aigreurs compréhensibles, mais l’on pouvait également apprécier l’ironie de Granpère, son irrespect des codes, son pyrrhonisme revigorant, tout ce côté zen de sa conduite. Toutefois, bien peu surent en profiter, en tirer des leçons, adapter leur conduite… Il est rare il est vrai qu’on apprenne quoi que ce soit de valable au-delà de cinq ans d’âge ; non pas parce que l’occasion ne nous en serait plus donnée par la suite, cela arrive tous les jours, sinon chaque nuit, mais parce qu’on a perdu en route une curiosité qui pourvoyait notre expérience en réactions possibles, inespérées, en anticipations inattendues nous permettant non seulement d’affronter avec des chances de succès des situations inédites, mais de rebondir et d’échapper à des coups qui en eussent atteint d’autres de plein fouet. Aussi, entre deux sursauts de rage et de fierté (mal placée, comme toujours), c’est globalement courbant toujours plus la tête malgré les apparences, peut-être, que l’on s’enfonce en silence dans la bêtise, vers son décès.

Il faut dire qu’il était féroce à ses heures, et sa poigne rude. Il ne faisait pas de quartier, c’était tout pour lui et rien pour les autres autant que possible, alors…

Dans la région la majorité des pékins l’adorait soi-disant tout en le haïssant secrètement, envieux qu’ils étaient de ses capacités comme de ses audaces. Ce sont tous des hypocrites par ici mais il faut les connaître comme je les connais pour savoir de quoi ils sont capables. Le Père Maron abonderait [dans mon sens], lui qui les entendit en confession plus de cinquante ans d’affilée au cours d’une longue carrière de curé de campagne exposé à l’indifférence de son prochain, à la détestation des esprits forts et à l’érotomanie des hystériques. Le pauvre en savait quelque chose, qui biberonnait sérieusement pour juguler ses insomnies.

— Ici-bas, tout est fort sale ! assurait-il en reposant son verre avec un toc de plus en plus mou à mesure que la soirée s’écoulait. Les minutes avec lui, c’étaient des godets, les heures des pichets vides : il ne buvait pas, il comptait le temps qu’il lui restait à faire, et ce chemin qu’il lui faudrait encore parcourir il le mesurait à l’échelle de son intempérance, en coups et en litrons.

Donc, la plupart des crétins se prosternaient devant Granpère parce qu’ils avaient compris n’avoir rien à perdre à lui manifester leur admiration, tout en lui crachant dans le dos dès qu’il tournait la tête. Mais cela aussi il le savait, bien sûr, et le comprenait le plus simplement du monde : c’était ce qu’il aurait fait lui à leur place, prétendait-il lorsqu’on lui faisait part de quelque félonie (à l’occasion de laquelle on s’était attendu à un feu grégeois descendu des Cieux et qui s’en serait allé anéantir le coupable : quand on se sentait un peu déçu par son manque de répartie, de répondant).

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