Contribution à l'étude de la complexité du système mnésique humain - CHAPITRE-III

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Apports théoriques Chapitre 3 : problématique et hypothèses CHAPITRE 3 : SYNTHESE DE LA PROBLEMATIQUE ET HYPOTHESES DE RECHERCHE Dans ce chapitre, nous allons faire émerger les questionnements issus de l'examen de la littérature et présenter les hypothèses de travail qui ont motivé nos travaux. Le thème fédérateur de nos recherches est celui de la mémorisation volontaire. Est-il possible qu'une personne puisse agir efficacement sur la qualité de son processus de mémorisation ? Cette question peut s'élargir à plusieurs autres : quelles sont les données qu'il prend en compte pour agir efficacement sur sa mémoire ? comment s'y prend-il ? quelles sont les causes d'un éventuel échec ? Comment évalue-t-il la qualité de sa performance ?… Il est bien évident que la plupart des activités quotidiennes de mémoire se déroulent en dehors du champ de la conscience et de la volonté. En effet, la mémoire est impliquée dans l'ensemble des comportements individuels et son utilisation n'est alors pas intentionnelle : elle intervient comme outil, pour reprendre le terme de Jacoby et al. (1989) dans la réalisation d'une variété de tâches qui ne mettent pas d'ailleurs nécessairement en jeu les mécanismes cognitifs de haut niveau. Toutefois, dans un certain nombre de situations, la mémoire est soit inspectée soit utilisée consciemment. C'est notamment le cas dans les situations d'apprentissage scolaire, de mémoire prospective (se souvenir de faire les choses dans ...
Publié le : samedi 24 septembre 2011
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Apports théoriques
Chapitre 3 : problématique et hypothèses
CHAPITRE 3 : S YNTHESE DE LA PROBLEMATIQUE ET HYPOTHESES DE RECHERCHE  
    Dans ce chapitre, nous allons faire émerger les questionnements issus de l'examen de la littérature et présenter les hypothèses de travail qui ont motivé nos travaux. Le thème fédérateur de nos recherches est celui de la mémorisation volontaire . Est-il possible qu'une personne puisse agir efficacement sur la qualité de son processus de mémorisation ? Cette question peut s'élargir à plusieurs autres : quelles sont les données qu'il prend en compte pour agir efficacement sur sa mémoire ? comment s'y prend-il ? quelles sont les causes d'un éventuel échec ? Comment évalue-t-il la qualité de sa performance ?  Il est bien évident que la plupart des activités quotidiennes de mémoire se déroulent en dehors du champ de la conscience et de la volonté. En effet, la mémoire est impliquée dans l'ensemble des comportements individuels et son utilisation n'est alors pas intentionnelle : elle intervient comme outil, pour reprendre le terme de Jacoby et al. (1989) dans la réalisation d'une variété de tâches qui ne mettent pas d'ailleurs nécessairement en jeu les mécanismes cognitifs de haut niveau. Toutefois, dans un certain nombre de situations, la mémoire est soit inspectée soit utilisée  consciemment. C'est notamment le cas dans les situations d'apprentissage scolaire, de mémoire prospective (se souvenir de faire les choses dans le futur) et dans la recherche d'informations spécifiques en mémoire, suite par exemple à une question posée par un interlocuteur. Au cours de ces activités, le sujet prend conscience du fonctionnement de sa mémoire et peut éventuellement en détecter certaines régularités. Il acquiert également des connaissances en observant les personnes de son entourage.  L'acquisition d'une connaissance des mécanismes et déterminants de la mémoire introduit la notion de métamémoire . En d'autres termes, le sujet construit un modèle de fonctionnement de sa propre mémoire. Cette connaissance spécifique sera utilisée en retour pour gérer et contrôler le bon déroulement des opérations mnésiques. Aussi, la métamémoire a-t-elle plus de chance d'être mise en uvre dans les tâches où un objectif mnésique est clairement déterminé. Par ce raisonnement, nous aboutissons au concept-clé d'encodage intentionnel de l'information.  
 
 
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Nos recherches s'orientent selon trois grandes pistes qui seront successivement abordées dans ce chapitre sous forme d'hypothèses et développées dans les quatre chapitres suivants :  étude des relations entre métamémoire, en tant que théorie naïve, et théories scientifiques ; la question est de savoir si l'individu, par son expérience personnelle, acquiert des connaissances sur la mémoire comparables à celles que produit la recherche scientifique ;  étude de l'effet de l'encodage intentionnel sur la performance mnésique et sur les jugements de métamémoire réalisés à l'occasion d'une tâche spécifique (notion de monitoring  ou de surveillance mnésique) ; cette piste explore également les effets de l'âge sur la mémoire, la métamémoire et leur relation ;  prise en compte de déterminants conatifs dans la compréhension des relations entre mémoire et métamémoire ; ce thème est présenté comme un plaidoyer pour les approches dites écologiques permettant d'envisager le sujet dans son intégralité et dans ses interactions avec les environnements naturels.
3.1. T HEORIES SCIENTIFIQUES ET THEORIES NAÏVES  
3.1.1. Que nous apprennent les théories scientifiques ?
Comme nous l'avons vu au chapitre premier, les théories scientifiques de la mémoire proposent l'existence de différents systèmes mnésiques se distinguant notamment par le type d'informations qu'ils emmagasinent et par des mécanismes de fonctionnement propres (Atkinson et Shiffrin, 1968 ; Baddeley et Hitch, 1974 ; Cohen et Squire, 1980 ; Graf et Schacter, 1985 ; Tulving, 1983). Par exemple, on distinguera une mémoire à long terme destinée au stockage permanent des données et une mémoire de travail destinée à la gestion des tâches en cours de réalisation ; la mémoire sémantique emmagasine la connaissance sur le monde alors que la mémoire épisodique stocke les souvenirs personnels ; mémoire procédurale et mémoire déclarative engrangent respectivement des habiletés et des faits ; la mémoire explicite peut être volontairement explorée par le sujet alors que la mémoire implicite procède indépendamment du contrôle subjectif. Les théories mettent également en évidence des lois, tenant aux caractéristiques du matériel ou des tâches (Craik et Lockhart, 1972 ; Tulving et Thomson, 1973 ; Underwood, 1983), qui permettent de cerner les déterminants de la performance et de l'oubli. Ainsi, il est aisé de démontrer, à partir de tels cadres théoriques, l'efficacité des moyens mnémotechniques et les conditions de performance optimale.  Un courant particulièrement intéressant de recherche est apparu dans les années 80 : le courant écologique . Prenant conscience du peu de portée pratique de certains modèles, des chercheurs ont décidé de s'intéresser à des aspects plus naturels de la
 
 
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mémoire (Neisser, 1978 ; Gruneberg et al., 1988 ; Harris et Morris, 1984 ; Gruneberg et Morris, 1979). Ce courant a apporté de nouveaux concepts et de nouvelles perspectives dans l'étude des processus mnésiques, dont semble-t-il, le concept de métamémoire , en tant que connaissance issue de l'expérience d'un sujet dans des situations de mémoire quotidienne.  En outre, les théories de la mémoire envisagent de plus en plus la prise en compte des phénomènes de conscience associés à la mémorisation. Cette conception était déjà présente à la fin du XIX ème  siècle chez les précurseurs de l'étude de la mémoire (Ebbinghaus, 1885 ; Galton, 1883 ; James, 1890) mais a connu un vif déclin avec le béhaviorisme. En particulier, et ce point fait la jonction entre mémoire et métamémoire, on admet aujourd'hui l'existence de différentes formes de conscience associées aux différentes mémoires (Tulving, 1985). Il existe également des impressions subjectives associées aux mécanismes de récupération ou d'encodage qui peuvent être directement mesurées dans les laboratoires de psychologie : impression de facilité, de familiarité, de posséder l'information recherchée, de certitude sur la réponse(Brown, 1978 ; Nelson et Narens, 1994 ; Tiberghien, 1971 ; Gardiner et Java, 1993). Ces impressions peuvent donner lieu à des jugements de métamémoire effectués parallèlement au déroulement des opérations mnésiques. Les études menées dans le domaine de la métamémoire démontrent la fiabilité et la cohérence générale de telles données subjectives. De plus, une grande partie des recherches vise aujourd'hui à élucider les circonstances et mécanismes qui mènent à l'exactitude ou à l'inexactitude des jugements (Koriat, 1994, 1995, 1997 ; Miner et Reder, 1994 ; Nelson, 1988 ; Nelson et Dunlosky, 1991.)
3.1.2. Considérer la métamémoire comme une forme de connaissance
La problématique de la métacognition, cognition de la cognition, implique l'existence d'une catégorie particulière de connaissances, celles qui portent sur les mécanismes et les contenus mentaux. En principe, cette forme de connaissance devrait s'apparenter à n'importe quelle autre forme de connaissance. Aussi, les lois qui régissent la cognition devraient également s'appliquer à la connaissance de la connaissance.  Par exemple, il a été démontré que le sujet n'accède pas consciemment à toutes les opérations cognitives qu'il met en uvre et, en conséquence, que les verbalisations ne peuvent pas toujours être considérées comme des données fiables pour le chercheur (Ericsson et Simon, 1980). Il en est probablement de même pour les verbalisations portant sur le fonctionnement de la mémoire. L'étude de Andreassen et Waters (1989) montre effectivement que la connaissance de l'utilité d'une stratégie de mémoire est corrélée avec la performance chez les enfants de 6 ans à condition qu'ils soient
 
 
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interrogés après une tâche nécessitant spécifiquement la mise en uvre de cette stratégie. De même, l'étude des jugements démontre l'existence d'un ensemble de biais qui déterminent les réponses subjectives indépendamment du contrôle intentionnel (Khaneman et al. (1982). Il pourrait en être de même pour les jugements de métamémoire, notamment dans les situations d'incertitude, de manque d'expérience et de méconnaissance des opérations mnésiques à évaluer. Les recherches qui tentent actuellement de déterminer les bases des jugements de métamémoire ( e.g. , le sentiment de savoir) dévoilent en effet l'intervention d'inférences inconscientes et rejettent l'idée d'un mécanisme d'accès partiel à la trace stockée en mémoire (Koriat, 1994 ; Reder et Ritter, 1992). Enfin, l'analyse de la mémoire sémantique nous indique que certaines connaissances sont socialement partagées alors que d'autres sont personnalisées : il existe des associations entre concepts identiques chez les sujets d'un même groupe et des associations liées à l'expérience individuelle. En est-il de même pour la connaissance de la mémoire ? (voir par exemple les normes d'associations entre concepts, les gradients de prototypes, Cordier, 1980 ; voir aussi Brewer, 1988b pour la notion de mémoire sémantique individuelle).  L'étude des connaissances et croyances  forme particulière de connaissance  des individus sur le fonctionnement de la mémoire devient un objet de recherche à part entière. Dès lors, il est particulièrement pertinent de comparer ce type de connaissance avec la réalité des phénomènes telle qu'elle est objectivée par la recherche scientifique. Nous sommes dans une problématique similaire à celle qui consiste à analyser la construction et l'articulation des théories naïves sur les lois de la physique, de la chimie ou encore de l'économie (Albertini, 1997 ; Norman, 1983).
3.1.3. Hypothèses sur les théories naïves de la mémoire
La plupart des questionnaires de métamémoire intègrent une dimension de connaissance du fonctionnement mnésique (Hertzog et al., 1987). Souvent, les items des questionnaires sont élaborés à partir d'enquêtes plus ou moins formelles réalisées auprès d'un nombre restreint de personnes ; parfois, on ne sait pas réellement ce qui détermine le choix des items 97 . De plus, se pose le problème spécifique de l'environnement culturel dans lequel s'insère la recherche. La plupart des questionnaires de métamémoire ont été construits par des auteurs anglo-saxons et peu de recherches ont été conduites pour savoir s'ils sont directement utilisables dans une population française (voir Boucheron, 1995, et Baillargeon et Neault, 1989, pour des réplications convergentes des dimensions du MIA de Dixon et Hultsch, 1983).                                              97. A noter l'exception des travaux de Fort (1997, 1998) qui utilise la théorie des facettes, en partant de définitions scientifiques de la métamémoire, pour élaborer les items de son questionnaire d'auto-évaluation.
 
 
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 Notre premier objectif consiste à déterminer, à partir d'une enquête semi-directive, les représentations de la mémoire que l'on peut trouver dans une population française de sujets "tout-venant". Nous insisterons plus particulièrement sur les définitions personnelles de la mémoire, sur les situations écologiques de mémoire intentionnelle et sur l'auto-évaluation qualitative de la mémoire dans différentes tâches et pour différents matériels. Dans le contexte de cette étude, décrite au chapitre 4, nous avons exploré une hypothèse générale et effectué quelques analyses exploratoires.
3.1.3.1. Adéquation des représentations
La première hypothèse ( H.1. ) que nous pouvons proposer est celle d'une adéquation globale  entre les représentations naïves de la mémoire et les éléments issus des théories scientifiques. En d'autres termes, les modèles naïfs sont conformes aux modèles scientifiques. La représentation ou connaissance de la mémoire est explorée de deux façons : par des questions ouvertes (définition et production d'associés) et par des auto-évaluations sur échelles. Nous pensons atteindre dans le premier cas la connaissance générale de la mémoire et dans le second cas, la connaissance spécifique à certains matériels et tâches.
a. Représentation générale de la mémoire
Les définitions et associations subjectives des personnes interrogées constituent une mesure directe  de la connaissance des sujets sur la mémoire. Ces productions devraient faire émerger l'existence de différents types de mémoires et la connaissance du processus mnésique en trois étapes : encodage, stockage, récupération. Nous procéderons à une analyse de contenu pour évaluer ces deux prédictions.
b. Représentation à travers l'auto-évaluation
A travers le mécanisme d'auto-évaluation, nous effectuons une analyse indirecte  de la connaissance du fonctionnement de la mémoire. En proposant aux sujets d'évaluer leurs compétences de mémoire dans différents domaines et pour différents matériels et tâches, nous devrions observer une configuration de réponses qui traduise la connaissance de certaines lois de fonctionnement de la mémoire. Plus spécifiquement, nous tenterons de faire émerger la connaissance de l'effet de fréquence et de familiarité du matériel à retenir, la supériorité de l'image sur le mot, la supériorité de la mémoire pour les éléments signifiants relativement aux éléments dénués de signification
 
 
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3.1.3.2. Les facteurs pressentis comme explicatifs de la performance de mémoire
Notre étude a également pour objectif d'analyser les croyances des individus à propos de l'effet de certaines variables sur le fonctionnement de la mémoire. Plus particulièrement, et de manière exploratoire, nous étudierons les explications données par les répondants sur l'existence de différences individuelles  dans l'efficience mnésique ainsi que les explications causales de la réussite et de l'échec. Il s'agit bien encore d'évaluer les théories naïves des personnes construites à partir de leur expérience quotidienne. Nous porterons une attention particulière au consensus inter-individuel des réponses, ce qui nous indiquera la présence éventuelle de représentations socialement partagées.
3.1.3.3. Mémoire intentionnelle au quotidien
Le dernier versant du questionnaire s'adresse à la mémoire telle qu'elle est mise en jeu dans les activités quotidiennes. A ce sujet, nous essayerons de répondre à deux questions :  dans quelles situations courantes les sujets prennent-ils conscience de l'utilisation, volontaire ou non, de leur mémoire ?  quelles sont les stratégies de mémoire naturelles spontanément citées par les répondants ?
3.2. L A MEMORISATION INTENTIONNELLE EN LABORATOIRE  
3.2.1. Que faut-il attribuer au concept de mémorisation intentionnelle ?
Les nombreux travaux menés dans le domaine de la mémoire nous révèlent que l'intention, en soi, n'est pas un bon déterminant de la performance. En effet, il apparaît que la qualité des opérations d'encodage (profondeur de traitement ; Craik et Tulving, 1975) et leur adéquation avec les opérations de récupération (spécificité de l'encodage ; Tulving et Thomson, 1973), sont de bien meilleurs prédicteurs du niveau de performance. Si, dans une expérience de laboratoire, nous comparons la performance d'un groupe de sujets qui doit explicitement mémoriser le matériel avec celle d'un groupe qui doit réaliser une autre tâche lui permettant de mettre en uvre une élaboration suffisante des informations, nous ne trouverons pas de différence dans la qualité de la mémoire (§ 1.4.3.2.b.). La robustesse de telles observations a conduit, d'après nous, à sous-estimer le rôle du sujet sur son processus d'apprentissage ainsi que
 
 
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l'existence de différences individuelles dans la capacité à agir efficacement sur ce processus.  Nous suggérons que dans l'encodage intentionnel, le sujet peut ou non mettre en uvre de façon volontaire les opérations qui détermineront une performance optimale en se basant sur la connaissance qu'il possède sur les lois et régularités du fonctionnement mnésique et surveillant son propre apprentissage. L'intention devient alors un facteur déterminant dans la mesure où le sujet est lui-même à l'origine du choix des opérations de traitement efficaces et de la construction d'un plan de récupération prenant en considération les exigences des tâches. Dans ce contexte, il est intéressant d'envisager l'existence de différences inter-individuelles dans les processus de gestion et de contrôle de la mémoire. Nous pensons plus spécifiquement aux effets que pourrait avoir le vieillissement sur les activités destinées à améliorer la performance mnésique.
3.2.2. Hypothèse sur les effets de l'encodage intentionnel
L'hypothèse générale que nous émettons ( H.2. ) est la suivante : dans une situation d'encodage intentionnel ( i.e. , le sujet sait qu'il sera soumis à une épreuve de mémoire plus tard), la performance de mémoire est meilleure  que dans une situation d'encodage incident ( i.e. , le sujet ne sait pas qu'il devra répondre à un test de mémoire). Cet effet de l'encodage intentionnel se traduit par la mise en uvre d'une analyse de la tâche et du matériel à retenir et par le choix de stratégies spécifiquement destinées à améliorer la performance. Ainsi, l'amélioration de la performance se traduit par l'utilisation de la composante surveillance  (et contrôle) de la métamémoire. Les jugements de métamémoire devraient donc être également plus justes  lorsque l'encodage de l'information a été intentionnellement programmé.  Cette hypothèse concernant l'amélioration conjointe de la performance et des jugements de métamémoire à travers l'encodage intentionnel est traitée de deux manières différentes dans les chapitres 5 et 6 et peut être scindée en trois sous-hypothèses plus précises.
3.2.2.1. Intention, profondeur de traitement et performance mnésique
La première sous-hypothèse ( H.2.1. ) examine plus particulièrement l'effet de l'encodage intentionnel sur la performance mnésique. Nous avons construit deux expérimentations visant à comparer une situation d'encodage incident et une situation d'encodage intentionnel. Dans les deux cas, nous avons utilisé le paradigme de la profondeur de traitement comme situation de base car il présente l'avantage de proposer une tâche initiale utilisable dans les situations de mémorisation incidente.
 
 
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 Dans la première expérience, nous avons manipulé le mode d'encodage (intentionnel versus  incident) dans un plan intra-sujets. Le matériel présenté est constitué de paires de mots arborant trois niveaux de relations (non-reliés, relation phonétique et relation sémantique) ou, si l'on préfère, trois niveaux de difficulté. La relation intra-paire détermine le niveau de profondeur de traitement. Dans la seconde expérience, nous avons utilisé le paradigme classique de la profondeur de traitement (Craik et Tulving, 1975) en présentant des questions d'orientation destinées à induire trois niveaux de traitement du matériel (orthographique, phonétique, sémantique). Le mode d'encodage est ici manipulé dans un plan inter-sujets et le matériel est une liste de trente mots catégorisables. Un groupe contrôle qui n'effectue pas la tâche d'orientation a été ajouté afin de déterminer l'effet de l'encodage intentionnel lorsque le sujet est laissé totalement libre de son processus de mémorisation.  Dans les deux expériences, nous posons l'hypothèse que l'encodage intentionnel débouche sur une meilleure performance, et que cet effet est surtout valable pour les éléments du matériel les plus difficiles à retenir. Nous prédisons donc une interaction entre le mode d'encodage et le type de stimuli : type de paires pour la première expérience ( H.2.1.1. ) et type de question d'orientation pour la seconde expérience ( H.2.1.2. ).
3.2.2.2. Effets de l'intention sur la métamémoire en tant qu'évaluation de la performance
Si l'encodage intentionnel permet une mise en mémoire plus efficace des données, nous supposons la mise en uvre de processus métacognitifs permettant l'analyse du matériel, la planification du test futur et l'utilisation de stratégies spécifiques de mémoire. Notre seconde hypothèse énonce que, du fait de l'implication métacognitive des sujets lors de la prise d'information, la conscience des opérations mnésiques mises en jeu doit être plus importante dans la situation d'encodage intentionnelle. Cela peut se traduire par des jugements de métamémoire ( monitoring ) plus justes dans cette condition que dans la condition d'encodage incident (Hasselhorn et Hager, 1989 ; H.2.2. ).  Dans notre première expérience (chapitre 5), nous avons évalué la certitude ressentie face aux réponses comme jugement de métamémoire. Lorsque les sujets encodent volontairement le matériel, l'exactitude des jugements de certitude devrait être plus grande lorsque l'encodage est incident ( H.2.2.1. ). Dans la seconde expérience (chapitre 6), nous avons demandé aux sujets de prédire leur performance de mémoire future et d'effectuer un certain nombre d'évaluations qualitatives. Notre hypothèse est que la prédiction et les auto-évaluations
 
 
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doivent être plus justes lorsque les sujets ont eu l'occasion d'analyser la tâche et d'établir un plan de récupération au cours de l'encodage ( H.2.2.2. ).
3.2.2.3. Intention, métamémoire et âge
Le vieillissement s'accompagne généralement d'une baisse des performances mnésiques, au moins telles qu'elles sont évaluées dans les expériences de laboratoire. Il nous a paru intéressant de tester l'hypothèse d'une différence entre personnes jeunes et âgées dans les activités métacognitives associées à la mémorisation intentionnelle. La diminution d'efficacité mnésique chez les personnes âgées pourrait en partie être due à une mauvaise gestion des mécanismes mnésiques.  Afin d'examiner cette possibilité, nous avons constitué deux groupes de sujets d'âge différent dans notre première expérience sur les relations entre mémoire et métamémoire. Plus spécifiquement, si les personnes âgées rencontrent quelques difficultés dans les activités de gestion et de contrôle de leur mémoire, l'effet de l'encodage intentionnel devrait être absent ou moins prononcé que chez les sujets jeunes ( H.2.3.1. ). De plus, nous devrions observer une perturbation conjointe de la performance et de l'exactitude des jugements de certitude chez les sujets âgés ( H.2.3.2. ). La question des différences dues à l'âge dans la performance et dans les jugements de métamémoire est examinée au chapitre 5.
3.3. PROBLEME DE LA VALIDITE ECOLOGIQUE  
La difficulté majeure inhérente aux théories de la mémoire fréquemment discutée par un ensemble de psychologues cognitivistes (Neisser, 1978 ; Baddeley, 1988) est son manque de portée pratique ou de validité écologique. A travers le contrôle expérimental, l'effet de toutes les sources de variations indésirables se trouve neutralisé afin d'examiner uniquement l'effet "pur" des seules variables indépendantes qui paraissent pertinentes. Parmi les sources de variation jugées indésirables, on remarquera plus particulièrement (Nelson et Narens, 1994), les stratégies individuelles (atténuées en orientant le traitement à effectuer sur les données), et les décisions sur le temps nécessaire d'encodage (atténuées en imposant des délais de présentation du matériel)  Une piste à suivre, si l'on souhaite saisir toute la complexité des phénomènes, consiste à explorer le fonctionnement de la mémoire dans la vie de tous les jours, dans des situations écologiquement plausibles. Non seulement ce type d'études arrive à des conclusions différentes de celles de la recherche classique et débouche sur de nouveaux concepts, mais il permet d'agir efficacement en retour sur le terrain. Nous ne
 
 
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comptons pas remettre en question les études de laboratoire, mais souhaitons, comme la plupart des chercheurs qui ont choisi cette voie, rendre la recherche plus adaptée à la compréhension des mécanismes naturels de la mémoire et aux interventions de terrain. Comme l'ont souligné Koriat et Goldsmith (1996a), les deux approches ne sont pas incompatibles. Elles se distinguent essentiellement sur trois points (§ 1.1.3.2.) : l'objet d'étude à décrire ou expliquer (phénomènes naturels de mémoire versus  recherche de lois générales), le matériel utilisé (éléments à mémoriser plus ou moins complexes) et le contexte de la recherche (laboratoire versus environnement naturel). Toutefois, il est possible de concilier les deux approches en adoptant la rigueur méthodologique classique et en tenant compte de la complexité naturelle des tâches, des individus et des matériels.
3.3.1. Laboratoire et vie quotidienne : quelle est la différence ?
Il existe plusieurs évidences suggérant des différences fondamentales entre les opérations mentales mises en jeu dans une expérience de laboratoire et dans les contextes naturels. Par exemple, Ceci et Bronfenbrenner (1985) ont mis en évidence des différences considérables dans les comportements de surveillance de l'heure ( test-wait-test-exit ) entre une tâche de mémoire prospective réalisée dans un laboratoire de recherche et cette même tâche réalisée dans l'environnement naturel des sujets ; en particulier, le processus de surveillance est beaucoup plus apparent dans le second cas. De même, Istomina (1982) montre que les enfants de 5 ans réussissent mieux une tâche de mémorisation intentionnelle lorsque cette dernière est intégrée dans une situation significative pour eux (faire des courses dans un magasin) plutôt que présentée de manière classique (tâche de laboratoire).  Les différences fondamentales entre les deux types de contextes se situent à plusieurs niveaux :  les tâches de mémoire demandées et les matériels à mémoriser sont difficilement comparables : nature et complexité du matériel, nombre d'éléments à retenir et relations entre ces éléments, situations d'encodage (délais, modalité) et de récupération (indices).  les objectifs sont différents et impliquent une motivation différente : implication personnelle pour atteindre l'objectif, conséquences de la qualité de la performance, importance accordée à la réussite  le cadre du laboratoire exerce des effets spécifiques sur le comportement : génération d'anxiété, désirabilité sociale, consignes contraignantes, sentiment d'être évalué et jugé  les situations écologiques exercent des effets spécifiques sur le comportement : variabilité des stratégies, possibilité de contrôle individuel sur les réponses, familiarité  
 
 
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Au final, le point essentiel de divergence semble se situer au niveau de l'implication de l'individu dans les tâches de mémoire qu'il doit réaliser. De ce fait, la conception écologique de la mémoire est amenée à considérer le sujet dans son intégralité lorsqu'il doit répondre à une exigence mnémonique dans une situation quotidienne. Cela nécessite notamment d'examiner les rapports entre la performance mnésique, le contrôle et la régulation comportementale et les facteurs conatifs associés à la réalisation des tâches (motivation et affects). Les recherches sur le construct  de métamémoire ont particulièrement insisté sur la nécessité d'intégrer les facteurs conatifs dans leurs modèles (Cavanaugh, 1989 ; Hertzog et al., 1987 ; Lafortune et Saint Pierre, 1998 ; Noël, 1997 ; Poissant, Stephenson et Dade, 1999). En effet, la motivation, l'affect et la personnalité sont fortement impliqués dans les processus d'auto-évaluation, de décision et de régulation des actions. De la même manière, en situation naturelle, le sujet est constamment amené à évaluer sa performance (en termes qualitatifs) en la comparant aux objectifs qu'il se fixe et à l'expliquer en déterminant les causes possibles de ses succès et de ses échecs (Weiner, 1985). La nature de l'attribution causale déterminera en retour ses émotions et ses conduites futures (motivation, décisions).
3.3.2. Concevoir l'expérience de laboratoire comme une expérience individuelle écologique
L'approche que nous souhaitons défendre consiste à considérer la participation à une expérimentation de psychologie en laboratoire comme une expérience particulière pour le sujet. En portant notre attention sur les impressions subjectives ressenties au cours de l'expérimentation, nous pensons satisfaire en partie la nécessité de privilégier le point de vue du sujet (L'Ecuyer, 1978) placé spécifiquement dans une situation de résolution d'un problème mnésique.  Cette conception nous permet en outre d'analyser l'implication des aspects cognitifs et conatifs et leurs relations réciproques au cours de la réalisation d'une tâche de mémoire. Il paraît en effet indispensable de considérer une dimension conative dans la modélisation de la métacognition. De plus, compte tenu de l'impact de certaines variables de personnalité sur la performance cognitive (voir par exemple les liens entre personnalité et styles cognitifs, Huteau, 1985), il nous a semblé souhaitable d'intégrer de telles dimensions dans notre analyse des relations entre mémoire et métamémoire. Noël (1997) démontre effectivement une configuration typique de relations, d'une part entre des variables conatives (anxiété face au test, origine du pouvoir d'action, motivation d'accomplissement, indépendance à l'égard du champ) et la performance et , d'autre part, entre ces mêmes variables et les jugements métacognitifs. Dans chaque cas, l'aspect positif de la dimension évaluée s'accompagne d'une performance et de jugements métacognitifs plus élevés.  
 
 
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