La Causativité en latin

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Parmi les notions linguistiques transversales, la causativité occupe une place de choix : les langues mobilisent des moyens très variés relevant des différentes dimensions de la langue, du lexique, de la morphologie ou de la syntaxe. Le latin offre une palette particulièrement riche : il a hérité de formes verbales marquées morphologiquement comme causatives, comme le montre la comparaison avec les autres langues indo-européennes ; il a également développé plusieurs constructions causatives typiques avec des verbes signifiant "faire".
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363790
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La causativité en latin La causativité en latin
Bernard Bortolussi et Peggy Lecaudé (éds.)
Parmi les notions linguistiques transversales, la causativité occupe une
place de choix : les langues mobilisent des moyens très variés relevant des
différentes dimensions de la langue, du lexique, de la morphologie ou de la
syntaxe. Le latin offre une palette particulièrement riche : il a hérité de formes
verbales marquées morphologiquement comme causatives, comme le montre la
comparaison avec les autres langues indo-européennes, tout en présentant des
verbes à diathèse causative ; il a également développé plusieurs constructions
causatives typiques avec des verbes signifant « faire ».
Le présent ouvrage réunit les contributions issues du colloque biennal du
Centre Alfred Ernout intitulé « Cause, causalité, causativité en latin », qui s’est
tenu en 2012 à la Sorbonne (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4). Il s’intègre
également dans le projet de recherche de l’ANR Dictionnaire Historique et
Encyclopédie Linguistique du Latin (DHELL). Les différentes dimensions
de la causativité en latin y sont explorées après une présentation générale des
phénomènes par A. Christol. On aborde en premier lieu la grammaire comparée
(R. Garnier, V. Martzloff), puis les constructions à auxiliaire facere « faire »
(O. Alvarez- Huerta, C. Bodelot, B. Bortolussi). L’étude de corpus particuliers,
Apicius (A. Christol) et les Psaumes (R. Hoffmann), permet d’appréhender
la variété des moyens mis en œuvre. La sémantique lexicale est traitée par
le biais d’un causatif négatif, prohibeo (E. Torrego), et du verbe imperare
(L. Gavoille).
Bernard Bortolussi, Maître de Conférences HDR à l’Université Paris Ouest
Nanterre-La Défense, et Peggy Lecaudé, Agrégée de Grammaire, Docteur en Études
Latines, sont spécialistes de linguistique et philologie latines.
Collection KUBABA
Série Grammaire et Linguistique
Couverture : maquette de Jean-Michel Lartigaud. www.lartigaud.com
Illustration : Fresque de Pompéi.
Museo Archeologico Nazionale di Pompei Centre
Alfred
ISBN : 978-2-343-04724-9 Ernout9 782343 047249
23 €
Bernard Bortolussi
La causativité en latin
et Peggy Lecaudé (éds.)



LA CAUSATIVIT É EN LATIN

Bernard Bortolussi et Peggy Lecaudé (éds.)


Collection KUBABA
Série « Grammaire et linguistique »
Dirigée par Michèle Fruyt et Michel Mazoyer





LA CAUSATIVIT É EN LATIN


Bernard BORTOLUSSI et Peggy LECAUDÉ (éds.)














Centre Alfred ERNOUT Association KUBABA
E.A. 4080 Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) 12, Place du Panthéon
28, rue Serpente, 75006-Paris 75231-Paris CEDEX 05

L’Harmattan, Paris
Collection KUBABA
Série « Grammaire et linguistique »
Dirigée par Michèle Fruyt et Michel Mazoyer


Couverture : maquette de Jean-Michel LARTIGAUD
www.lartigaud.com <http://www.lartigaud.com>
Illustration : fresque de Pompéi, Museo Archeologico Nazionale di Pompei
Logo de l’Association Kubaba : Vladimir Tchernychev




Ingénieur informatique
Patrick Habersack : macpaddy@free.fr



Association Kubaba
Président : Michel Mazoyer
Trésorier : Valérie Faranton
Secrétaire : Charles Guittard


Comité scientifique de la série « Grammaire et linguistique » :
Marie-José Béguelin, Bernard Bortolussi, Jean-Paul Brachet,
Michèle Fruyt, Patrick Guelpa, Lambert Isebaert, Maria Jimenez,
Michel Mazoyer, Anna Orlandini, Dennis Pardee, Eric Pirart,
Paolo Poccetti, André Thibault, Christian Touratier, Sophie Van Laer


Ce volume a été imprimé par

© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, Paris, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04724-9
EAN : 9782343047249

Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/

Série Grammaire et linguistique

Stéphane DOROTHEE : À l’origine du signe, le latin signum, 2006.
Michèle FRUYT & Sophie VAN LAER (éds.) : Adverbes et évolution linguistique en
latin, 2008.
André THIBAULT (éd.) : Gallicismes et théorie de l’emprunt linguistique, 2009.
Léon NADJO : La composition nominale. Etudes de linguistique latine,
Textes réunis par F. Guillaumont et D. Roussel, 2010.
Léon NADJO : Du latin au français d’Afrique noire, Textes réunis par F.
Guillaumont et D. Roussel, 2010.
Claude MOUSSY : Synonymie et antonymie en latin, 2010.
Olga SPEVAK (éd.) : Le syntagme nominal en latin. Nouvelles contributions, 2010.
Sophie ROESCH (éd.) : Prier dans la Rome antique. Etudes lexicales, 2010.
Michèle FRUYT Michèle & SPEVAK Olga (éds.) : La quantification en latin, 2010.
Jean-Paul BRACHET, Michèle FRUYT & Peggy LECAUDE (éds.) :
Les adverbes latins : syntaxe et sémantique, 2012.
André THIBAULT (éd.) : Le français dans les Antilles : études linguistiques, 2012.
Alain CHRISTOL & Olga SPEVAK (éds.) : Les évolutions du latin, 2012.
Michèle BIRAUD (éd.) : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque. Hommage
à Chantal Kircher-Durand, 2012.
André ROUSSEAU : Grammaire explicative du gotique, 2012.
Charles GUITTARD & Michel MAZOYER (éds.) : La prière dans les langues
indoeuropéennes : linguistique et religion, 2014.
Charles GUITTARD & Michel MAZOYER (éds.) : La fondation dans les langues
indoeuropéennes : religion, droit et linguistique, 2014.
George Bogdan TARA : Les périphrases verbales avec habeo en latin tardif, 2014.
Aude MOREL-ALIZON et Jean-François THOMAS (éds.) : La causalité en latin, 2014.
François GUILLAUMONT et Sophie ROESCH (éds.) : La divination dans la Rome
Antique. Etudes lexicales, 2014.
Remerciements



Le présent ouvrage, réunissant les contributions de linguistes sur la
causativité en latin, est issu du colloque biennal du Centre Alfred Ernout
intitulé « Cause, causalité, causativité en latin », qui s’est tenu en juin 2012
à la Sorbonne (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4).
Il s’intègre dans le projet de recherche de l'ANR Dictionnaire
Historique et Encyclopédie Linguistique du Latin (DHELL).
Nos remerciements vont à Mme Michèle Fruyt, qui a organisé ce
colloque, a permis la publication et nous a aidés dans la confection de
l’ouvrage. Nous remercions également M. Michel Mazoyer d’avoir accueilli
ce livre dans la série « Grammaire et linguistique » de la collection Kubaba.

Sommaire



CHRISTOL Alain
Introduction - La causativité en latin : problèmes théoriques ............ 13

MARTZLOFF Vincent
La préhistoire sémantique de licet et de sa famille (lic ēre, lic ēr ī,
pollic ēr ī, poll ūc ēre) : du lexique des enchères à l’expression de
l’offrande ............................................................................................ 27

GARNIER Romain
Les périphrases causatives avec verbe support (dare, facere, agere) 67

AlVAREZ HUERTA Olga
L’expression de la causalité en latin : la construction facere ut ......... 79

BODELOT Colette
Les périphrases causatives en facio + adjectif attribut à l’accusatif :
l’exemple des Res rusticae de Varron ................................................ 95

BORTOLUSSI Bernard
La construction proleptique avec facere (ut) .................................... 113

CHRISTOL Alain
La causativité dans le latin des cuisiniers ......................................... 131

HOFFMANN Roland
Les constructions causatives dans les traductions latines des textes
hébreux et grecs : le cas de la Vulgate de Jérôme ............................ 143

TORREGO Esperanza
De l’empêchement direct à l’interdiction : échelle de causativité et
codage dans le verbe prohibeo ......................................................... 177

GAVOILLE Laurent
Imperare : du causatif au directif ..................................................... 199






























Introduction
La causativité en latin : problèmes théoriques

Alain CHRISTOL
Université de Rouen
(avec la collaboration de Bernard BORTOLUSSI et Peggy LECAUDE)

1. Diathèse causative et voix causative
Le terme causatif est employé avec deux sens distincts : un sens
morphologique et un sens sémantico-syntaxique ; les deux catégories ne se situent
pas au même niveau linguistique et ne se recoupent pas totalement dans les
langues naturelles.
Pour distinguer ces deux emplois du terme causatif, la meilleure solution
1est de prendre modèle sur le passif en distinguant une « voix causative »,
relevant de la morphologie, et une « diathèse causative », relevant de la
sémantique et de la syntaxe :

« … la voix causative se définit par une relation entre certaines
modifications formelles du verbe et une modification du schème
argumental consistant en l’introduction d’un terme supplémentaire qui prend le
statut de sujet, le sujet de la forme non causative prenant le statut de
complément » (D. Creissels, 1995, p. 286).

La diathèse causative change le rôle associé à un actant. À partir d’une
proposition organisée autour d’un verbe V et de ses actants A (B, C), elle 1
introduit un actant extérieur X, actant non requis par V et dont le référent 1
dispose d’un pouvoir suffisant pour faire agir un être ou modifier l’état d’un
objet ; cet actant, dit causateur (angl. causer) a un rôle d’initiateur, sans être
nécessairement un véritable agent.
La relation entre X et l’actance (A + V ) est assurée par un opérateur 1
causatif (V ) dont les actants sont X et la proposition [A + V ]. 2 1
Selon que A (sujet de V ) est agentif ou non, on aura deux structures 1
sémantico-syntaxiques :

(a) X [agent causatif/causateur/angl. causer] fait faire qqch à A
[exécutant/causataire/angl. causee] :
L’élève (A) lit le livre => Le maître (X) fait lire le livre à/par l’élève
(A).

1 On peut prendre pour modèle la distinction que propose J.-P. DESCLES (1998,
p. 161) entre transitivité sémantique et transitivité syntaxique ; là aussi les deux
notions ne se recoupent que partiellement et surtout se situent à deux niveaux
d’analyse différents. 14 | Alain Christol

(b) X [agent causatif/causer] met A [objet causatif] dans telle situation :
Les saucisses (A) cuisent => Jean (X) fait cuire les saucisses (A).

En (a), la causativité s’applique à un verbe agentif (A-agent) ; il y a alors
concurrence entre le causateur X et l’agent du procès (actant A de V ) ; ce 1
dernier perd l’initiative mais reste actif ; d’agent volontaire il devient
exécutant.
En (b), le locuteur donne l’identité de l’initiateur d’un processus, mais ne
modifie pas les rôles des actants ; A reste le siège d’un procès sur lequel il
n’a aucun contrôle, soit parce qu’il est inanimé, soit parce qu’il a été mis en
situation d’impuissance.
Si la diathèse causative est universelle, la voix causative n’existe que
dans certaines langues et avec des formes variées.

2. Causatif ou factitif
Pour adapter la terminologie à la distinction précédemment faite à partir
du rôle de A (sujet de V ), on a proposé de distinguer factitif (A est agentif) 1
et causatif (A est non agentif).

« Il est utile de distinguer causatif et factitif. La transformation causative
s’applique à une construction uniactancielle et donne naissance à une
2construction biactancielle : elle fait de l’actant Z un Y et introduit un
actant X (le causateur). Elle n’appelle pas d’autre commentaire. La
transformation factitive, qui s’applique à une construction biactancielle, est
plus complexe et plus intéressante. En général, elle n’affecte pas l’actant
Y, mais elle crée un conflit en mettant en concurrence l’actant X, agent
de la construction initiale (le ‘causataire’) et un nouvel agent, le
causateur » (G. Lazard, 1997, p. 79).

« Dans la description des faits latins se trouvent généralement
confondues deux notions, celles de factitif et de causatif. Il y a là me semble-t-il,
deux réalités distinctes, que l’on peut respectivement gloser par ‘faire
faire qqch à qqn’ et ‘provoquer, chez qqn, une réaction’. Le causatif
entraîne ou vise à obtenir chez autrui une réaction (bien souvent un état) qui
ne sollicite pas de la part de celui qui en est le siège un acte de volonté,
une manifestation d’autonomie, et qui n’entraîne pas nécessairement son
adhésion… La notion de factitif suppose quant à elle, dans sa réalisation,
l’adhésion et la participation active de celui qui est sollicité » (F. Biville,
1995, p. 32).


2 Chez G. LAZARD, Z désigne l’actant unique des verbes uniactanciels, X et Y
désignent respectivement le sujet et l’objet d’un verbe transitif. Introduction | 15

Il est difficile de projeter cette distinction entre causatif et factitif sur la
morphosyntaxe ; l’extension du causatif au sens strict ne coïncide pas avec les
verbes uniactanciels ; faire courir est un factitif puisque le verbe courir
requiert un agent. À l’inverse faire sentir un parfum ne requiert pas une
agen3tivité forte pour le sujet de sentir, pourtant biactanciel .
Il paraît donc préférable, dans l’étude qui suit, de ne retenir que le terme
« causatif » pour un ensemble qui se caractérise par l’adjonction d’un
agentincitateur, le causateur ; la relation entre ce causateur et les actants du verbe
de base varie en fonction du sens de V . 1
Plus que le nombre des actants, c’est l’agentivité du sujet A qui devrait
permettre de tracer la frontière entre « causatifs » [- agentivité] et «
factitifs » [+ agentivité],

« ‘Agentivité’ est le terme le plus général et le plus abstrait pour tout un
faisceau de traits sémantiques convergents, tels que le contrôle exercé par
l’individu sur ses actions et son environnement, l’intentionnalité qui
dirige ses actions et enfin l’activité elle-même qu’il exerce sur le monde
extérieur » (G. Bossong, 1998, p. 198).

mais l’agentivité est une notion scalaire et la frontière sera difficile à fixer.
Il faut également se méfier d’une tendance à analyser comme causatifs
des verbes qui n’en ont pas la structure et qui expriment des notions
élémentaires, non perçues comme causatives par les locuteurs.
Les générativistes avaient ainsi introduit la causativité en structure
profonde, en faisant des causatifs de verbes comme tuer (= « faire mourir ») ou
donner (= « faire avoir »). Il est vrai que « donner » (triactanciel
prototypique) peut s’analyser comme l’association de « posséder, avoir » et d’un
opérateur causatif : Jean donne le livre à Marie peut se réécrire Jean fait que
[Marie possède le livre]. Il en est de même pour « tuer » qui peut s’analyser
en [faire] + [mourir]. Une telle conception se heurte à l’existence de lexèmes
primaires pour « tuer » ou « donner », dans l’ensemble des langues. D’autre
part, comme l’a montré Fodor (1970), « faire mourir » et « tuer » ne sont
pas des synonymes. Dans X a fait mourir Y, X est incitateur mais non
nécessairement agent direct ; au contraire, dans X a tué A, X est présenté comme
l’agent effectif du procès.
En fait, on confond souvent agentivité et causativité. Un agent, par
définition exerce une influence sur son environnement, qu’il s’agisse des êtres
ou des objets ; on peut donc décider que tout agent est un causateur ; mais,

3 On est là devant un cas particulier, celui des causatifs des verbes de perception ;
dès lors qu’un causateur intervient, il suppose que celui qui perçoit dispose d’une
certaine agentivité. En français, faire voir est plutôt le causatif de regarder
[+ agentif] que de celui de voir [- agentif].
16 | Alain Christol
ce faisant, on introduit un élément de confusion et la notion de causativité se
dilue au point de perdre toute spécificité.
Il paraît donc indispensable de donner de la causativité une définition
restrictive, certes, mais opérationnelle en linguistique, comme contrôle
exercé sur un procès et son agent sans intervention directe. Par extension, la
causativité peut s’appliquer à un procès sans agent.
Une autre notion recoupe partiellement la causativité, à savoir la
transitivité. La transitivité sémantique (voir n. 1) se situe entre l’agentivité et la
causativité ; elle implique la présence d’un agent mais l’action de celui-ci
doit porter sur un élément extérieur qu’il modifie (il casse un verre), et non
4sur lui-même (il court). En ce sens, on peut considérer, avec S. Jamison ,
que la transitivité est « an absolute category » (1983, p. 25), un trait
sémantique inhérent à certains verbes, indépendamment de la syntaxe.
Par rapport à l’agent causatif, l’agent « transitif » exerce directement son
pouvoir sur un objet, éventuellement avec l’aide d’un instrument. Au
contraire, la causativité implique une intervention indirecte, en recourant à un
5exécutant . D’autre part, la causativité s’applique à un procès et non à un
objet isolé.

3. Typologie de la voix causative
Si les paragraphes précédents ont tenté de définir la causativité
sémantique, il faut maintenant examiner quelle en est la projection dans la
morphosyntaxe des langues naturelles, ce qu’on peut appeler la voix causative.

3.1. Verbes à double diathèse
Pour certains verbes, les deux diathèses sont exprimées par le même
thème et c’est la syntaxe qui permet de les discriminer, la causativité se
caractérisant par l’addition d’un actant.
Ces verbes à double diathèse sont présents dans un grand nombre de langues
(M. Haspelmath, 1993, p. 96-97) ; ils sont fréquents en anglais : to break, to
burn, to open, etc. ; il en existe aussi en français, comme brûler « être en
feu » et « mettre le feu à », finir « s’achever » et « mettre fin à », casser
« briser » et « se briser », tourner « faire un/des tour(s) » et « faire faire
un/des tour(s) », etc. :

4 S. JAMISON (1983, p. 25) : « Transitivity may be termed an ‘absolute’ category
because, once the definition of transitivity is agreed upon… it is possible to judge
whether a verb is transitive simply from the verb itself in its syntactic
environment. », voir aussi A. LUBOTSKY (1989, p. 90). Pour les problèmes syntaxiques
aussi bien que sémantiques posés par la transitivité, on renvoie à l’ouvrage collectif
édité par A. ROUSSEAU (1998).
5 J.-P. DESCLES (1998, p. 179) : « La factitivité […] établit donc une relation entre
deux agents potentiels, le premier ‘contrôle’ le second qui garde néanmoins sa
capacité agentive, sans toutefois l’exercer. » Introduction | 17

(1a) Le cours finit à 3 heures – il finit son cours à 3 heures (*il fait finir son
cours)
(1b) Des vieux papiers brûlent – Jean brûle des vieux papiers (= il fait
brûler)
(1c) La branche casse (= la branche se casse) – Jean casse la branche ( ≠ il
6fait casser la branche)
(1d) La roue tourne – il tourne la roue (= il fait tourner la roue)

Le verbe sortir, verbe intransitif dans la langue littéraire, a acquis, dans le
français parlé, une valeur causative : « faire sortir, mettre dehors » :
– avec un sujet agentif :

(2a) Ils sortent Jean = ils font sortir Jean – Jean sort
7(2b) il sort son chien (= il l’emmène dehors) – Le chien sort

– avec un sujet non agentif :

(2c) Ils ont sorti les poubelles (= ils les ont mises dehors) – ?les poubelles
8sortent

On retrouve les deux diathèses de sortir dans le slogan politique Sortez les
sortants !, littéralement « mettez dehors ceux qui sortent de fonction (et
seraient à nouveau candidats) ».
Si, pour certains verbes, la forme transitive peut commuter avec le
causatif morphologique sans modification du sens, cela n’est pas toujours vrai ; il
faut probablement distinguer les verbes transitifs-causatifs des verbes
transitifs simplement agentifs.
M. Haspelmath présente ainsi l’opposition entre les verbes qu’il appelle
9inchoatifs et les verbes causatifs, formés sur la même base verbale :

6 Curieusement, pour ce verbe, le causatif analytique (faire casser) suppose un
exécutant (il fait casser par N), absent dans casser + COD, qui est transitif et agentif,
plutôt que causatif.
7 Là encore, il fait sortir son chien n’a pas le même sens que il sort son chien ; la
seconde phrase implique que le maître accompagne l’animal, tandis que la première,
qui est un causatif morphologique (auxiliaire faire), implique que le chien sort seul ;
on retrouve les rôles d’incitateur, caractéristique du causateur (le maître), et
d’exécutant (le chien).
8 Si l’on peut dire : Tous les lundis les poubelles sortaient et venaient s’aligner sur
le trottoir, la phrase surprend parce qu’une poubelle n’a pas d’agentivité ; le
contexte implique la présence d’un agent causateur, volontairement omis.
9 Les exemples donnés pour les verbes étiquetés angl. inchoative par
M. HASPELMATH semblent indiquer qu’il s’agit en fait de ce qu’on appellerait plutôt
des verbes de procès uniactanciels.
18 | Alain Christol

« Inchoative verbs are generally intransitive and causative verbs are
transitive, but the inchoative/causative opposition is more restricted than the
transitive/intransitive opposition. For example, the German verb pair
weinen (intr.) ‘weep’/ beweinen (tr.) ‘weep for’ ist not
inchoative/causative.
The inchoative member of an inchoative/causative verb pair is
semantically similar to the passive of the causative. » (M. Haspelmath, 1993,
p. 90)

On voit bien les difficultés à établir des relations directes entre traits
sémantiques (causatif) et réalisations morpho-syntaxiques (emploi des cas,
morphologie verbale).

3.2. « Anticausatifs »
Il existe des bases verbales qui ont, par elles-mêmes, une valeur
causa10tive, comme endormir qqn « faire dormir qqn » ou abattre « faire
tom11ber » .

(3a) La mère endort son bébé (= « fait dormir ») – le bébé dort
(3b) Ils abattent un arbre (= « ils font tomber un arbre ») – l’arbre tombe

Pour ces verbes, le causateur fait partie des actants requis. La morphologie
est inversée : pour décrire le procès dont le verbe de base (V ) est le causatif, 1
on doit supprimer un actant, soit en recourant au passif : l’arbre a été abattu,
soit en utilisant une autre unité lexicale : l’arbre est tombé. Dans ce cas on
12parle d’« anticausatif » . On retiendra la définition que donne S. Heidinger
(2010, p. 10) :

« Anticausative would thus be the result of a morphological operation
(anticausativization) whereby the external argument of a
transitivecausative verb is deleted from the argument structure…
First, no cause is expressed in subject position, i. e. the position that is
normally attributed by the linking hierarchy. »

Il s’agit donc d’un fait morphologique (voix) et non d’une diathèse
spécifique, « anticausative ». L’anticausatif et le passif ont en commun le rejet en
périphérie d’un actant, l’agent dans le premier cas, le causateur dans l’autre ;

10 La matrice dérivationnelle en-X-ir est à l’origine d’une série de verbes à valeur
causative : enlaidir, enhardir, etc.
11 M. HASPELMATH (1993, p. 89).
12 D’autres termes ont été proposés comme décausatif et, de façon plus surprenante,
inchoatif ou ergatif : voir S. HEIDINGER (2010, p. 10). Introduction | 19
les rôles assignés aux actants sont différents : le rôle de A est celui de patient
pour le passif, d’agent indirect (exécutant) pour l’anticausatif.
On constatera facilement qu’un même couple V et faire V peut se réali-1 1
ser dans une langue donnée par un verbe de procès et un causatif dérivé ou,
dans une autre langue, par un anticausatif dérivé (procès) et un verbe de
base (causatif).
Le premier type est représenté par le français habiller (transitif-causatif)
« faire que qqn soit vêtu » ; c’est le réfléchi qui exprime le procès volontaire,
sans causateur (anticausatif). En face de fr. la mère habille son enfant
(verbe de base) ~ l’enfant s’habille (anticausatif), une autre langue dira : la
mère fait-mettre son vêtement à l’enfant (causatif) ~ l’enfant met son
vêtement (verbe de base).
La passivation est également en latin le moyen privilégié d’élimination
de l’agent et, par voie de conséquence, du passage de causatif à non-causatif.
Le latin disposant en outre d’une voix « médio-passive », il a pu y recourir
dans ce que Ch. Touratier (1994, p. 178) appelle passif à valeur causative
réfléchie : iam homo in mercatura uortitur Plaut. Most. 639), « voilà notre (
homme qui se lance déjà dans les affaires. ». Dans le présent ouvrage,
V. Martzloff (p.27-65) propose un exemple paradoxal d’opposition des voix
entre licet « être à vendre » et liceri/polliceri « mettre en vente » ; le causatif
serait ici à la voix médio-passive, voix généralement associée, au contraire, à
la non-agentivité du sujet. Dans ce cas de figure, seule une analyse
méticuleuse de l’histoire du lexème et de ses correspondances dans les autres
langues italiques ou indo-européennes permet de restituer le cheminement.

3.3. Morphèmes causatifs
Comme on l’a dit précédemment, certaines langues ont une « voix
causative ». Elle peut être synthétique (suffixe) ou analytique (verbe auxiliaire).
Dans le premier cas, elle est enregistrée comme telle dans le paradigme
verbal ; dans le second cas, la situation est plus confuse et bien des grammaires
ne mentionnent pas ces causatifs analytiques.
Dans les causatifs synthétiques, le bloc [opérateur causatif (V ) + V ] 2 1
constitue une unité lexicale ; en termes de syntaxe, on a une actance unique
« Jean (X) fait-lire Marie (A) ». La principale conséquence de cette fusion
est que l’actant X (causateur) prend la place du sujet, rejetant A vers la
périphérie syntaxique.

3.3.1. Suffixation
Si les langues classiques, latin ou grec, et les langues occidentales
modernes n’ont pas de causatif morphologique, de nombreuses langues ont un
20 | Alain Christol
13suffixe causatif, comme le turc (-(d)ir- ) ou le japonais (-ase- ) ; parmi les
14langues indo-européennes on peut citer le sanskrit (suff. -aya-) :

(4) rocate « il brille » – roc-aya-ti « il fait briller » :
tena s ūryam arocayan (RV X,29,10) – s ūryo rocate
« grâce à cela (= leurs chants) ils ont fait briller le soleil – le soleil brille »

En latin, certains suffixes causatifs hérités sont encore représentés, mais,
même quand ils sont productifs (-are, -tare), il est difficile de les analyser
comme spécifiquement causatifs.

3.3.2. Auxiliaire
Un autre procédé consiste à utiliser un auxiliaire, en général un verbe qui
signifie « faire » (F. R. Palmer, 1994, p. 216). C’est le cas en anglais (make),
en italien (fare) ou en français, avec faire + infinitif.
La langue peut conserver les deux actances distinctes, actance causative
(X + V ) et actance de base (A + V ). 2 1
C’est le cas en serbo-croate :

(5) on je u činio da trava raste – trava raste
« Il a fait pousser l’herbe – l’herbe pousse »
(litt. il (X) a fait que l’herbe (A-nom) pousse »

Ailleurs la nominalisation de (A V ) efface la case sujet de V . C’est le cas 1 1
en français dans les exemples (6a) et (6b).
Le latin a manifestement privilégié cette solution pour exprimer la
causativité et ce tout au long de son histoire. R. Garnier (p. 67-78), s’appuyant sur
la grammaire comparée des langues indo-européennes, propose d’en
rechercher des traces à propos des verbes dare, agere et facere. Il cherche
notamment à expliquer l’ambivalence de fugam dare « mettre en fuite / prendre la
fuite ». L’emploi causatif de agere est à rechercher de manière indirecte :
R. Garnier restitue par exemple *castim agere « châtier » passé à castigare.
Facere pose moins de problèmes dans la mesure où il s’est installé comme le
prototype de l’auxiliaire causatif. O. Alvarez Huerta (p. 69-94) dresse un
tableau général des différentes constructions périphrastiques utilisant facere :
facere ut et facere + inf. ; suivant la terminologie de F. Biville, elle propose
un classement qui va de la causativité forte à l’absence de causativité, en
passant par une causativité faible. Ces mêmes constructions font également
l’objet d’études centrées sur des phénomènes plus particuliers. C. Bodelot
(p. 95-111) s’intéresse à la périphrase causative en facere + adjectif attribut

13 M. SHIBATANI (1976, p. 110-115).
14 Suffixe polysémique, probablement hétérogène : S. JAMISON (1983), L. KULIKOV
(2008). Introduction | 21
dans un texte technique prescriptif, les Res Rusticae de Varron. Elle compare
en outre avec la version passive de cette construction fio + adj. attribut pour
montrer comment la construction étudiée combine causativité et mutation de
l’objet affecté. B. Bortolussi (p. 113-130) revient sur les constructions
proleptiques, particulièrement fréquentes avec facere (ut). L’étude des
constructions concurrentes impliquant facere, ainsi que la comparaison avec les
autres constructions proleptiques, l’incite à conclure que facere ne s’était pas
grammaticalisé au point de devenir un véritable auxiliaire causatif.

3.3.3. La voie de la grammaticalisation
Entre les deux pôles syntaxiques :
– deux actances indépendantes : [Jean (X) fait (V )] que [Marie (A) lit (V ) 2 1
ce livre (B)],
– actance unique : [Jean (X) fait-lire (V + V ) ce livre à/par Marie (CIRC)] 2 1
se situe une zone intermédiaire où la fusion entre l’opérateur causatif et le
verbe de base est partielle.
En français, faire est plus étroitement lié au verbe V que laisser, qui est 1
15moins avancé sur le chemin de la grammaticalisation :

(6a) Il laisse les enfants jouer – il laisse jouer les enfants
(6b) *Il fait les enfants jouer – il fait jouer les enfants

3.4. Verbes dénominatifs
Créer un dénominatif est une opération morphologique et la signification
du verbe nouvellement créé n’est pas prévisible ; elle répond aux besoins de
la langue au moment de sa création.
En grec, G. Redard (1972, 189) a montré qu’il n’y avait pas d’opposition
de nature entre φιλέω, classé « dénominatif », et φορέω, classé « itératif » de
φέρω, et qu’ils étaient tous deux dénominatifs dans leur principe. On
pourrait ajouter que les deux étiquettes, dénominatif et itératif, ne relèvent pas du
même niveau linguistique, morphologie dans un cas, sémantique dans
l’autre.
En français, écumer peut, au hasard des contextes, signifier soit «
produire de l’écume » (écumer de rage), soit « enlever l’écume » (écumer un
16bouillon) . Dévisager et défigurer, verbes de même structure, formés sur
deux synonymes, visage et figure, n’ont pas du tout le même sens, « regarder
le visage en détail » dans un cas, « abîmer le visage » dans l’autre.

15 Seuls les adverbes (il fait souvent lire ses élèves) et les clitiques peuvent encore
s’intercaler entre l’auxiliaire faire et l’infinitif : J. BAILARD (1982).
16 Même si P. GUIRAUD (1961, p. 118) a raison, quand il explique le sens « enlever
de l’écume » par une analyse de é(cumer) comme un pseudo-préfixe (= fr. é- de
lat. ex), le locuteur considère qu’il s’agit d’un même verbe, polysémique, et compte
sur le contexte et la phraséologie pour en identifier le sens.

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