La vie sexuelle des Congolais

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Cet ouvrage est un traité de psychologie sexuelle, une étude sur le comportement et les pratiques sexuelles des habitants de la République Démocratique du Congo. L'auteur s'est focalisé sur des témoignages, des échanges avec des auditeurs de la radio onusienne Okapi, le média le plus populaire au Congo. Ces récits de vie et des pratiques qu'ils traduisent constituent une expérience individuelle, mais également collective, et sont analysés grâce à des connaissances de la sexologie moderne.
Publié le : lundi 8 décembre 2014
Lecture(s) : 54
EAN13 : 9782806107459
Nombre de pages : 292
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titre 4 de couv Lumbala wa Lumbala JeanLa vie
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des
C Ls
La vie sexuelle des Congolais est un traité de psychologie sexuelle,
une étude sur le comportement et les pratiques sexuelles des
habitants de la République Démocratique du Congo. Elle est
actuelle, de même qu’elle a une portée limitée. Autrement dit,
l’auteur s’est focalisé essentiellement sur des témoignages, des
échanges avec des auditeurs de la radio onusienne Okapi, qui, La vie avec une audience journalière dont le pic atteint vingt millions
d’auditeurs, est le média le plus populaire avec une pénétration
la plus large à travers le Congo. Ces récits de vie ainsi que
des pratiques qu’ils traduisent constituent une expérience seeLLe
individuelle, mais également collective, et sont analysés et deséclairés grâce à des connaissances de la sexologie moderne.
C Ls
Psychologue clinicien et sexologue, Lumbala wa Lumbala Jean a été
formé en Belgique où il commence sa carrière dans le secteur de l’Aide à la
Jeunesse ainsi que dans le milieu carcéral avec des toxicomanes incarcérés,
avec en parallèle une pratique privée. Il exerce depuis deux ans au Congo
comme thérapeute, formateur dans le domaine de l’activisme social et
comme orateur et conférencier.
ISBN : 978-2-8061-0188-4
28,50 €
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La vie sexuelle des
Congolais



La vie sexuelle des
Congolais


LUMBALA WA LUMBALA JEAN



















D/2014/4910/48 ISBN : 978-2-8061-0188-4
© Academia – L’Harmattan
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be




À Madhy, Manon et Ruben Lumbala
d’avoir fait de moi un homme fort, un papa heureux.



Mes remerciements à tous les auditeurs et à toute
l’équipe d’Okapi Services. Ainsi qu’à Hedwige
Hogenraad pour son accompagnement clinique.
LIMINAIRE



« Mais pourquoi Jean a été obligé d’étudier la
sexologie ? », c’est la première question que s’est
posée mon beau-père au moment où il apprend mon
existence, celle de l’homme qui fréquente depuis peu
sa fille. Et ma mère ne sait pas à ce jour que je suis
sexologue. Mes enfants le découvriront car c’est
également à eux qu’est dédié ce livre.
Je suis devenu sexologue pour trois raisons. Tout
d’abord parce que mon éveil à la sexualité s’est fait
très tôt. Ensuite, parce que j’ai vite compris qu’il
s’agissait d’un sujet tabou autour de moi, dans ma
culture et dans l’éducation que j’avais reçue. Enfin,
au début de mes études de psychologie, j’ai constaté
que tout tournait autour du sexe, alors j’ai voulu
approfondir la question pour me sentir à l’aise dans
ma pratique.
En effet, dès ma deuxième année d’études de la
science freudienne, durant mon stage, j’ai vécu des
expériences qui m’ont fort marqué. Tout d’abord, un
jour, dans l’ascenseur, une patiente hospitalisée au
sein de l’institution où je mettais en pratique ce que
l’école m’avait appris, pendant qu’elle me fixait du
regard, a glissé soudainement sa main dans son
pantalon puis dans sa culotte, s’est mise à m’imposer
et à me destiner son plaisir solitaire. Une autre dame
7 La vie sexuelle des Congolais
avait l’habitude de se déshabiller puis s’agenouiller
en me tournant le dos pour me présenter sa lune. Et,
un jour, en consultation, un patient m’a déclaré son
envie de moi qui le tiraillait depuis plusieurs
séances, « j’ai envie de te prendre là, tout de suite,
sur la table et me défouler sur toi ». Tout, dans ma
vie privée comme dans ma vie professionnelle,
tournait autour du sexe, alors j’ai voulu en
apprendre un peu plus pour me sentir meilleur
psychologue.
Cela m’a effectivement servi durant les sept années
au cours desquelles j’ai travaillé en Belgique, tout
particulièrement durant la dernière année, entre
juillet 2011 et août 2012 où j’ai pris en charge des
détenus désirant se désintoxiquer. Parmi eux, il y
avait des auteurs de viol sous l’emprise de la drogue
ou de l’alcool, souvent bourreaux des enfants et des
mineurs. Je pense que c’est là que j’ai pénétré la part
1sombre de la sexualité et des troubles sexuels.
Je suis venu poursuivre ma carrière dans mon pays
natal, pour mettre en avant-plan tout le savoir
accumulé dans une culture où on pouvait parler
librement de la sexualité. Et à mon grand

1 Un patient incarcéré m’a demandé un jour de l’aider à trouver
une solution pour faire face aux fantasmes extrêmes de son
partenaire dont l’envie ultime couronnant leurs ébats était qu’il
se mette à califourchon et lui défèque dessus, sur le ventre,
tandis que le partenaire, le patient, était allongé sur le dos. Il
était effaré de voir le pénis de son partenaire atteindre son pic
érectile lorsqu’il se mettait à pousser, torturant ses sphincters
car l’envie ne lui venait pas en pareille circonstance.
8 Liminaire
étonnement, les mentalités ont bien évolué depuis
mon enfance, les langues se sont déliées, on parle
ouvertement de la sexualité, mais de manière si
maladroite que j’ai eu envie d’apporter ma
contribution pour éclairer mes compatriotes, leur
permettre de vivre une sexualité plus épanouie et
moins empreinte de peurs et de croyances inutiles.
Ce livre est le couronnement de deux années de
pratique clinique (psychologique comme
sexologique) en terre congolaise. Tout d’abord au
sein de mon cabinet de consultations, où j’ai reçu des
centaines de personnes en détresse de toute sorte.
Ensuite, c’est une occasion pour moi d’aller vers des
millions d’auditeurs des émissions que j’ai faites sur
les ondes onusiennes de Radio Okapi, avec une
régularité d’à peu près toutes les six semaines depuis
2près de dix-huit mois , ainsi que vers des
téléspectateurs qui m’ont suivi à quelques occasions
sur la chaîne B-One. Enfin c’est l’occasion que je me
donne d’approfondir des sujets abordés avec mes
lectrices de la revue féminine congolaise Kabibi.
On peut mieux suivre la trame de ma pensée en
contact avec ma pratique congolaise. Je suivrai donc
le fil des émissions de radios que j’ai réalisés et qui
ont amené tant de personnes à me demander de
l’aide. Je commence d’ailleurs par la thématique que

2 Certaines de ces émissions sont disponibles à l’écoute sur le
site www.radiookapi.net, rubrique émission, choisir Okapi
Service. Une autre possibilité est de rechercher mon nom dans
l’icône « Rechercher sur le site ».
9 La vie sexuelle des Congolais
j’ai abordée en premier lieu, à l’occasion d’une série
de conférences que j’ai faites pour le compte d’une
société brassicole, jusqu’à terminer par un article qui
a été censuré par la rédactrice en chef du magazine
Kabibi, parce que, disait-elle, les Congolais ne sont
pas encore prêts à lire et à entendre parler de sex toys.
Mais pour moi il s’agissait moins de sex toys que de
la crise d’identité que vit le sexe, et qui pousse à des
conduites parallèles comme la dépendance à ces
gadgets.
10
INTRODUCTION



La vie sexuelle est une notion qui désigne à la fois la sexualité
(activité consciente) et ce qui la sous-tend et l’ordonne : la
« vie sexuelle » ou, terme équivalent chez Freud, la « vie
libidinale » qui pose l’articulation du sexuel et de la vie
psychique prenant en compte la dimension de l’inconscient,
de l’infantile. C’est dire que, pour la psychanalyse, le sexuel
3est d’emblée « psychosexuel » .



Tout d’abord un mot sur l’intitulé de cet ouvrage. Il
s’agit d’une étude sur la vie sexuelle des Congolais.
Par sexualité, j’entends l’acception freudienne de
l’activité procurant du plaisir, autrement dit je vais
évoquer par moments le mode de vie de mes
compatriotes et qui ne concerne pas directement et
uniquement l’acte de copuler.
Ensuite, un mot sur ma méthodologie en constante
évolution. J’ai été influencé au cours de ma jeune
carrière par des personnalités mythiques telles que
Sigmund Freud, Jacques Lacan, Carl Gustav Jung ou
4encore Carlos Castanĕda . Ce dernier est un
anthropologue américain qui, au cours des années
soixante, s’est rendu au Mexique afin de réaliser sa

3 Melman Ch. & Vandermersch B., Dictionnaire de la
psychanalyse, p. 393.
4 Castanĕda Carlos, L’herbe du diable et la petite fumée.
11 La vie sexuelle des Congolais
thèse de doctorat sur l’effet des plantes
hallucinogènes dans le comportement individuel et
social. Cela va le conduire à changer complètement
sa vie, dès qu’il va se mettre à consommer ces
champignons. J’ai aimé la manière dont il s’est
imprégné de la culture et de la pratique des
Mexicains au sujet de la consommation de ces
plantes. Souvent, des patients toxicomanes me
disaient que je ne pouvais pas les comprendre parce
que je n’ai jamais consommé ni drogue ni alcool
comme eux. Mais pour ce qui est de la sexologie, je
suis concerné par la chose comme chacun de mes
patients ; chaque séance, chaque consultation me
questionne sur mon propre rapport au sexe. Il y a
quelques semaines, lors d’un voyage professionnel à
l‘intérieur du pays, je me suis laissé aller à me
retrouver à la place du patient ou client d’un
tradipraticien, qui m’a appliqué un traitement pour que je
puisse avoir des rapports sexuels quatre fois de suite
sans interruption. Je ne critique pas ce genre de
pratique, même si j’éprouve certaines réserves quant
5à leur finalité objective ; c’est pour cela que j’ai

5 Les tradi-praticiens créent des besoins qui ne correspondent
pas d’emblée à la demande ni au problème de leurs
clients/patients. La plupart d’entre eux, se présentant et
agissant comme des vendeurs ambulants, abordent tout le
monde pour les faire rêver, comme dans mon cas, en insistant
sur le fait qu’un homme de ma tribu, de ma tranche d’âge, doit
avoir des rapports sexuels quatre fois de suite sans se fatiguer
ni sans perdre son érection. Cela passe à trois fois dans la
cinquantaine et deux fois dans la soixantaine ; les vieux, ceux
12 Introduction
voulu m’en approcher afin de me rendre compte de
près de ce que mes patients me rapportent après leur
passage auprès de ces soignants. J’ai donc sniffé une
poudre, mâché des racines d’arbres ; ce brave sorcier
m’a piqué la base du dos à l’aide de la colonne
vertébrale d’un serpent. Je suis donc un initié à
l’instar de Carlos Castanĕda.
Pour ma part, je veux accompagner mes patients
dans ce voyage menant à l’accomplissement d’une
vie sexuelle épanouie. Je ne vais pas me contenter de
comparer la vie sexuelle des Congolais à celle des
Occidentaux, parmi lesquels j’ai vécu durant plus de
la moitié de ma vie. En tout cas je vais m’efforcer de
ne pas toujours le faire.
Enfin, je tenais à dire, en guise de conclusion à cette
introduction, qu’il est extrêmement difficile pour moi
d’exercer correctement, sans perdre trop d’énergie
souvent inutilement, au Congo, à cause d’un manque
de collaboration et de synergie entre soignants. En
effet, en sexologie, il y a trois courants, trois axes de
conceptualisation et de pratique. Un trouble peut
être d’origine purement physiologique ; c’est le cas
d’une éjaculation prématurée consécutive à un frein
du pénis trop court. Un trouble peut également être
d’origine sociale ; on a recours à la mutilation
sexuelle, sous forme d’excision, pour soi-disant
prévenir la nymphomanie ; c’est une déduction que
je fais par rapport aux paroles et au raisonnement

ayant atteint la septantaine, peuvent se contenter d’un coït lors
de rapports sexuels.
13 La vie sexuelle des Congolais
des ceux qui pratiquent cette mutilation, c’est-à-dire
des femmes. Enfin, un trouble sexuel peut avoir un
substrat purement psychologique. Je procède
toujours de cette manière, dans cet ordre, pour
établir un diagnostic. Or, ici au Congo, les médecins
s’accaparent de tout ; pourtant, le poids de la société
sur le comportement sexuel est une montagne à
franchir, non seulement pour mes patients, mais
aussi par moi, le soignant. L’entourage du patient,
disons plus souvent de la patiente, me considère
comme celui qui va appuyer et encourager un
comportement sexuel inapproprié. Je suis un peu
celui qui ouvre le couvercle de la boîte de Pandore. Je
dois souvent justifier le bien-fondé des soins que
j’apporte car ma pratique est parfois considérée
comme frôlant l’occultisme.

Je vais donc partir des sujets abordés lors de
conférences, émissions radiophoniques, télévisées et
quelques articles pour mettre la lumière sur la vie et
la pratique sexuelle des Congolais, et ce qui empêche
de vivre une sexualité épanouissante.
14
Chapitre 1
ALCOOLISME ET SEXUALITÉ
Effets de l’abus d’alcool sur le
comportement sexuel



Peu de personnes ont conscience du fait que de nombreux
alcooliques ont commencé à boire pour tenter de
surmonter une difficulté sexuelle.



1. Introduction

Il s’agit de ma première expérience dans le domaine
de la sexologie au Congo. J’étais contacté pour mener
une série de conférences dans des universités
kinoises pour le compte de la fondation d’une société
brassicole, dans le cadre de sa politique de
prévention face aux dangers de l’alcool sur la santé
publique.
En effet, les Congolais sont de grands
consommateurs de bière, et depuis peu d’alcools
forts, traditionnels ou importés, ce qui met leur santé
en danger, sans compter d’autres conséquences
fâcheuses au niveau social. Des bars et terrasses,
dans la capitale congolaise, sont bondés et la bière
coule à flots la journée comme la nuit. Des méthodes
15 La vie sexuelle des Congolais
de marketing pour attirer les clients sont multiples,
allant jusqu’à brader le prix de la bière. Certains bars
peuvent proposer six petites bières de 33 centilitres
pour 2 500 francs congolais ; en temps normal, deux
bières reviennent à 1 500 francs. Il y a deux
circonstances de vie qui rassemblent autant de
monde, au point de se faire concurrence à Kinshasa,
ce sont les églises évangéliques et les bars. On
rencontre également régulièrement, à Kinshasa, des
personnes allongées à même le sol et qui dorment en
plein soleil, « ivres morts », tandis que d’autres
personnes passent leur chemin sans se préoccuper le
moindre du monde de ce spectacle désolant. Des
chaînes de télévision, à travers des émissions à
sensations, relatant le quotidien des Kinois, montrent
en boucle des images de ces personnes sous
l’emprise de « supu na tolo ».
D’ailleurs, la société brassicole à la base de cette
campagne de sensibilisation ne parvient pas à
satisfaire sa clientèle ; sa production ne parvient pas
à satisfaire la grande soif des Congolais. C’est dire le
pouvoir d’achat en la matière. Pourtant, le prix de
revient de deux bières peut suffire à nourrir, le temps
d’un repas, une petite famille de quatre personnes.
Et certains hommes consomment des bières fortes
pour améliorer leur performance sexuelle, d’autres
pour surmonter leur timidité.
C’est à partir de ce moment que je me suis rendu
compte du besoin de mes concitoyens d’être
entretenus au sujet de la sexualité. D’ailleurs, c’est à
16 Alcoolisme et sexualité
partir de là que les sollicitations ont débuté. J’y ai
rencontré une soif de savoir vrai et non pas basé sur
des préjugés et discours du train-train quotidien.

Je voudrais débuter ce propos par une petite
explication sur son intitulé. De fait, il n’existe pas à
proprement parler, et d’emblée de corrélation directe
entre l’alcoolisme et la sexualité, si ce n’est les effets
de l’abus du premier sur la deuxième ; c’est le
comportement sexuel qui va se trouver perturbé
voire altéré, c’est de cela qu’il sera question dans les
pages qui suivent, c’est aussi ce qui explique l’ajout
du sous-titre à ce chapitre. Nous allons donc nous
entretenir sur les effets de l’alcool sur le
comportement sexuel, que ce soit en tant que celui
qui peut apporter une amélioration de la
performance sexuelle que par les excès qu’il peut
occasionner, tels que les atteintes aux mœurs qui
peuvent conduire souvent et malheureusement au
viol. Je tiens d’emblée à préciser que ce n’est pas
l’alcool qui pousse à commettre le viol ; c’est le
violeur qui se sert de l’alcool pour commettre son
crime. Trois vignettes cliniques nous éclaireront à ce
sujet.
Nous allons également constater la place de l’alcool
ainsi que sa considération sociale avant de mettre en
lumière la modification du comportement sexuel de
la femme puis de l’homme suite à la prise graduelle
d’alcool, pour finir par incriminer les conséquences
17 La vie sexuelle des Congolais
néfastes d’abus de l’alcool et leur influence dans les
perversions sexuelles.

1.1. Quelques considérations sociales sur l’alcool

L’alcool n’est pas en soi mauvais ; d’ailleurs, étant
donné que nous nous trouvons dans une société où
la religion occupe une place prépondérante dans
toutes les sphères de la vie sociale, beaucoup de
chrétiens justifient sa consommation en arguant que
le premier miracle de Jésus s’est déroulé lors d’un
événement festif, les noces de Cana, où il a multiplié
le vin pour que les convives boivent à leur soif. La
mère de l’actuelle reine d’Angleterre, qu’on appelait
affectueusement Queen Mom, expliquait sa longévité
(elle est morte centenaire) par le fait qu’elle buvait un
verre de Gin-Tonic au quotidien. Jeanne Calmant,
qui a été un moment la doyenne de l’humanité,
expliquait elle aussi sa longévité par une hygiène de
vie saine couplée à une consommation quotidienne
d’un verre de vin au moment du repas. Pourtant, la
société a toujours porté un regard de méfiance à son
encontre ; la prohibition de l’alcool aux États-Unis en
est une parfaite illustration. Par ailleurs, on a vite
compris que cette prohibition avait des effets
néfastes, pires que ceux liés à l’alcoolisme, parce
qu’elle est à la base de la prolifération de la mafia et
des bandes urbaines actuelles. L’alcool est une
boisson qui calme, qui détend et qui est soporifique ;
ceci est son effet final, car au début de la
18 Alcoolisme et sexualité
consommation, dès les premières gouttes ou le
premier verre ingurgité, selon ce que l’on boit, il
ravive les ardeurs, met de bonne humeur et brise les
barrières de la timidité et de la réserve du trait de
caractère. Mais, dès que l’on devient ivre, c’est le
spleen voire la déprime qui assaille la personne, qui
boit de plus belle pour espérer dépasser cette phase
et retrouver l’euphorie de départ, en vain. Les
conséquences de la consommation, qui conduisent
facilement à la dépendance, à cause de cette quête de
la bonne humeur, se font donc sentir au niveau du
comportement en général, et de la sexualité dans une
certaine mesure.

1.2. Effets de la prise d’alcool dans le comportement sexuel
de la femme et de l’homme

6L’effet de l’alcool est étonnant chez la femme . À
petites doses, il augmente son excitation sexuelle, la
lubrification vaginale et la sensation orgasmique.
Autrement dit, plus une femme boit, plus elle a
l’impression d’être excitée sexuellement, alors qu’en
réalité, objectivement, c’est le contraire qui se
produit : quand on enregistre sa lubrification
vaginale, on se rend compte que plus elle boit
d’alcool et moins son vagin est lubrifié, alors même
qu’elle a l’impression d’être physiquement plus
excitée sexuellement de manière exponentielle.

6 J’ai traité de ce sujet lors de l’émission « Femmes du Congo »
le 29 mai 2014 sur les ondes onusiennes de radio Okapi.
19 La vie sexuelle des Congolais
D’ailleurs, les spécialistes de santé congolais que j’ai
suivis à travers des émissions radiophoniques et
télévisées s’arrêtent au premier stade de ce constat,
c’est-à-dire qu’ils se bornent à dire et à mettre en
garde les femmes sur le fait que l’alcool produit une
lubrification vaginale excessive, ce qui n’est pas une
bonne chose car ce genre de femmes, les femmes
fontaines, celles qui mouillent de manière excessive,
sont réputées pour être stériles.
L’effet positif de l’alcool sur le corps de la femme, tel
qu’elle le conçoit et qui peut la pousser à boire, est
donc imaginaire. On ne peut cependant pas en
déduire qu’il le soit aussi sur le mental, sur la
représentation et sur les émotions. En effet, l’état
émotif qui est en éveil grâce à l’euphorie du début de
la prise d’alcool va perdurer jusqu’à
l’accomplissement total de l’acte sexuel, malgré la
perte de la lubrification vaginale. Ce qui revient à
dire qu’une fois qu’elle est lancée dans son élan, la
femme poursuit le rapport sexuel grâce à l’excitation
du début et ne se rend même pas compte que son
vagin a perdu sa lubrification.

Chez l’homme, un peu d’alcool va améliorer son
érection et retarder l’éjaculation. Mais, là aussi, à y
regarder de plus près, on se rend compte qu’il s’agit
en partie d’une impression. En effet, si le
ralentissement de l’éjaculation est réel sous l’effet de
l’alcool et a été étudié scientifiquement, il n’en est
pas de même pour l’érection. Ici on est donc à
20 Alcoolisme et sexualité
l’opposé de ce qui se passe chez la femme, car
l’alcool agit sur l’excitation sexuelle chez celle-ci
tandis qu’il agit au niveau de la jouissance sexuelle
chez l’homme. Car le retardement de l’éjaculation
peut faire durer la jouissance.
En réalité, cette réaction suite à la prise d’un peu
d’alcool sur l’érection est uniquement un effet
d’attente, de l’imagination dans sa tête. Car si un
homme pense avoir bu de l’alcool, son érection est de
meilleure qualité, qu’il s’agisse réellement d’alcool
ou qu’il s’agisse d’une boisson quelconque et non
alcoolisé que l’on a fait passer pour de l’alcool. En
revanche, s’il croit boire une boisson non alcoolisée,
son érection ne varie pas, même si en réalité il s’agit
d’alcool que l’on le lui a caché. Il y a donc existence
de l’effet placebo entre la consommation de l’alcool
et la performance sexuelle chez l’homme.
Par contre, au-delà de trois verres ou trois mesures
d’alcool, l’effet sur l’érection est très négatif, et l’effet
placebo s’arrête. Un homme qui boit plus de trois
verres risque la panne et la perte pure et simple de
son érection. Et sur l’éjaculation, le risque est de ne
pas arriver à l’orgasme : on observe ainsi des
anéjaculations sous l’effet de l’alcool. Autrement dit,
le sperme n’est plus expulsé en dehors de
l’organisme mais s’accumule au niveau des canaux
déférents, ce qui peut conduire, au cours du
sommeil, à des répétitions d’épisodes de pollutions
nocturnes.
21 La vie sexuelle des Congolais
Chez la femme, nous avons vu que l’excès d’alcool a
un effet de relâchement des muscles. Du coup,
certaines femmes, qui ont habituellement des
tensions au niveau des muscles vaginaux empêchant
la pénétration pénienne (vaginisme), peuvent utiliser
ce moyen pour pouvoir avoir des relations sexuelles
sans trop ressentir de la douleur malgré l’existence
de la souffrance.
Et c’est par là qu’arrivent le danger et l’installation
du syndrome alcoolique ; c’est parce que l’alcool a
un effet de tolérance. Cela signifie que si, au début,
l’alcool semble aider (par exemple à ralentir
l’éjaculation chez l’homme ou à supporter une
pénétration pénienne douloureuse chez la femme), il
faudra augmenter progressivement les doses pour
obtenir le même effet. C’est donc extrêmement
dangereux car on met le doigt dans un engrenage qui
va mener tout droit à la dépendance alcoolique. En
plus, peu de personnes ont conscience du fait que de
nombreux alcooliques ont commencé à boire pour
tenter de surmonter une difficulté sexuelle. L’alcool
est donc totalement à proscrire en tant que
« médicament », que ce soit pour pallier une timidité,
une difficulté érectile, d’éjaculation, de lubrification
ou d’orgasme.
Nous nous situons carrément à l’opposé des idées
reçues : l’alcool est utilisé comme adjuvant pour
surmonter des difficultés sexuelles. Ce n’est donc pas
seulement l’abus d’alcool qui pousse à des écarts de
22 Alcoolisme et sexualité
conduite souvent malheureux, au niveau du
comportement sexuel. C’est de la sorte que l’on
accuse souvent à tort l’alcool comme briseur de
l’ordre social.
Je vais illustrer cela avec trois vignettes cliniques, de
ces personnes qui pensent s’en sortir en servant de
l’alcool soit pour surmonter leurs difficultés
sexuelles soit pour nuire aux autres.


2. Vignettes cliniques.


Christophe, c’est comme cela que je vais l’appeler
pour préserver son anonymat, est venu me consulter
parce qu’il a appris par une de ses connaissances que
j’étais un psychologue chrétien. Il est marié depuis
quelques mois à Vanessa qu’il a rencontrée dans une
église évangélique qu’il fréquente depuis quelques
années. Christophe est homosexuel, et il sait que c’est
un péché contre nature, d’après ses croyances. Il
décide, suite aux conseils de ses amis, de se marier
avec une femme afin de parvenir à surmonter ce
trouble, en plus de la prière. Mais il ne parvient
toujours pas à désirer Vanessa ; pour cela, il doit
penser à ses anciennes aventures avec des hommes,
lors de leurs ébats sexuels, pour parvenir à l’érection.
Avec le temps, il se rend compte que les fantasmes
pour les hommes ne suffisent pas, il se met à boire
pour susciter une réponse sexuelle, parce que sa vie
23 La vie sexuelle des Congolais
sexuelle devient mécanique et automatique. Ce n’est
plus un acte commandé par l’amour ni par les
pulsions sexuelles mais plutôt et uniquement par le
sens du devoir, mais aussi pour éviter que sa femme
ne se rendre compte qu’il a un problème à ce
niveaulà. Vanessa finit par tomber enceinte, Christophe
devient père et alcoolique. Au lieu de vaincre son
trouble d’identité et d’orientation sexuelle,
Christophe va le remplacer par un autre syndrome,
celui de l’alcoolisme.

J’ai également réalisé le suivi d’un jeune père de
famille angolais de vingt-cinq ans, incarcéré dans
une prison bruxelloise pour des faits de mœurs ;
c’était un pédophile et violeur d’enfant qui, sous
l’effet d’un excès d’alcool, avait connu plusieurs
récidives sur une période de quatre ans. Au moment
de notre première rencontre – ce qui en a donné un
caractère d’urgence –, il était dépressif et voulait se
suicider car il ne concevait pas le fait de faire du mal
aux enfants aussi longtemps qu’il était lui-même
père de deux filles, âgées de six et deux ans.
Lorsque quelque chose qui sorte de l’ordinaire nous
arrive ou lorsque l’on pose un acte insolite, pour la
première fois, on se dit souvent, en guise
d’explication ou de justification, que c’est le fait du
hasard. Quand on est sensé, on en tire tout de même
une leçon, pour que cela ne recommence plus, du
moins si tel est notre souhait. Mais lorsque la même
chose survient une seconde fois malgré toute de
24 Alcoolisme et sexualité
notre bonne volonté pour éradiquer cette chose que
l’on ne souhaite plus, on est hanté à l’idée que cela
devienne une habitude et que l’on sombre dans la
compulsion de répétition, dès la troisième fois. Ce
n’est donc plus le fait de hasard, c’est une habitude
qui s’installe et c’est notre nature qui se manifeste
sous cette forme d’un nouveau comportement. C’est
cela qui hantait ce jeune père de famille qui se voyait
définitivement affublé de l’étiquette de violeur
d’enfant. Ce n’était pas un fait du hasard et ce n’était
pas non plus uniquement la faute à l’alcool. Cet
homme avait des difficultés avec ses émois sexuels,
c’était un pervers qui avait besoin d’un traitement
psychologique et sexologique, et c’est sa
consommation problématique d’alcool qui avait
permis de mettre cela au jour et de détecter ce
trouble de personnalité grave dont il était porteur.
L’alcool ne rend donc pas pervers ; la perversion
sexuelle est un trouble de la personnalité qui a
d’autres origines, plus vieilles et ancrées avant même
le début la consommation d’alcool, qui s’origine
souvent autour de l’adolescence. L’excès de produit
modifie et altère le comportement mais n’a pas
d’incidence sur la structure de la personnalité
profonde.
La dernière illustration, c’est la thérapie que j’ai
réalisée avec un homme de trente-sept ans incarcéré
pour viol sur sa belle-fille âgée de seize ans, lui aussi
25 La vie sexuelle des Congolais
7sous l’effet d’alcool. Lorsque je vais visiter cet
homme pour la première fois, il me dit d’emblée
qu’il est innocent pour le crime dont on l’accuse. Il
n’a pas violé sa belle-fille car ils ont eu des rapports
sexuels une vingtaine de fois, cette fréquence signifie
pour lui qu’il y a eu consentement, sinon sa belle-fille
aurait vite fait de le dénoncer depuis longtemps. En
plus, ce n’est pas la fille qui a porté plainte, mais sa
compagne, la mère de celle-ci. Ce monsieur se
positionnait en victime durant nos quatre premiers
entretiens, et c’est alors que j’ai eu recours à la
méthode de confrontation pour lui faire comprendre
que malgré tout, il est interdit à un adulte de coucher
avec une mineure selon la loi belge, qu’elle soit
consentante ou pas ; c’est à l’adulte de rappeler au
mineur la loi et ne pas y succomber. En plus, son
excuse de le faire sous l’effet d’alcool, sous-entendu
par là que ses facultés étaient altérées, ne tenait pas

7 Je choisis mes mots en disant qu’il était sous l’effet de l’alcool,
et non comme l’on dit souvent – ce qui n’est pas toujours juste
d’ailleurs –, sous l’emprise. Cette dernière terminologie, je la
réserve à des situations où la personne n’avait pas d’autre
choix, un peu comme l’obsessionnel compulsif qui est sous
l’emprise des actes qu’il doit accomplir pour se sentir mieux,
soulagé pour un temps. L’obsédé est porteur d’un trouble qui
affecte ses capacités cognitives et psychiques, lui ôtant toute
possibilité de choisir. Un alcoolique, comme le cas de ce
monsieur, qui a choisi de boire pour se débarrasser des
barrières sociales lui permettant de considérer sa belle-fille
comme une partenaire sexuelle, n’est tout simplement que sous
l’effet du produit et non sous son emprise personnelle et
psychique.
26 Alcoolisme et sexualité
la route car cela était devenu un rituel ; il y avait
donc chaque fois une préméditation. Ce monsieur ne
buvait plus depuis qu’il était en prison, c’était donc
un alcoolique occasionnel voire circonstancier. Chez
lui, le comportement alcoolique cachait sa
psychopathie.
Un psychopathe est incapable de nouer des relations
sociales ; il n’a aucun sens de l’altérité. Il peut créer
un lien, séduire sa victime pour construire la scène
de son crime et sans que celle-ci ne soupçonne quoi
que ce soit. Comme ce n’est que pour une fois, il va
se surpasser dans ce rôle de composition, car le sens
du lien qui perdure n’existe pas dans son mode de
fonctionnement.


3. Discussion


Après avoir présenté ces trois cas, je me sens
beaucoup plus à l’aise pour parler de cas de viol, qui
se passent pour la plupart du temps sous l’effet
d’alcool ou d’autres substances toxiques et
psychédéliques. C’est parce que je voulais parvenir à
dire, sans heurter certaines sensibilités, que ce n’est
pas l’alcool qui pousse au viol. Car en réalité, ce que
cherche le violeur, ce n’est pas ce qu’on appelle une
jouissance autre, un mode de jouissance particulière,
mais plutôt à extérioriser sa violence sur le terrain de
la sexualité. C’est l’idée du viol, de commettre de la
27 La vie sexuelle des Congolais
violence à l’encontre d’une femme qui excite le
violeur ; c’est la pulsion sadique de maîtrise et
d’emprise sur l’autre qui le met en émoi, car la
plupart d’entre eux reconnaissent ne pas être
contents, se rendent compte qu’ils ont seulement
éjaculé et non joui réellement après cet acte qui reste
odieux.
Généralement, en sexologie, nous distinguons deux
catégories de perversions sexuelles : la perversion
par rapport à l’objet et la perversion par rapport au
but. Dans le premier cas, c’est l’objet ou une
personne bien définie qui cause de l’attrait et la
jouissance sexuelle qui va suivre le lien intime établi
avec cette personne ; c’est le cas de l’homosexuel qui
est attiré par la personne de même sexe que lui, ou
un pédophile qui est attiré par des enfants. Dans le
deuxième cas, c’est le but poursuivi qui va causer la
jouissance, comme l’exhibitionniste qui ne prend du
plaisir qu’en se montrant à un public précis ou d’une
certaine façon, en ayant des rapports sexuels dans
des lieux publics par exemple.
Un violeur, de manière générale, qui a abusé d’alcool
va se révéler être un pervers par rapport au but, celui
de laisser tomber ses barrières morales afin de se
lâcher totalement. Son but est de voler à l’autre son
désir, car en général la victime est occupée à faire
face à ce qui lui arrive et tente de sauver sa peau, et
c’est cela qui attire et excite plus encore le bourreau.
La victime idéale du sadique n’est pas le masochiste,
comme on le pense souvent à tort, mais le névrosé, le
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