Les Chapiteaux Romans. Cathédrale St Vincent, Chalon s/saône

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1 SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DE CHALON-SUR-SAÔNE de la Cathédrale Saint-Vincent Chapiteau du bas-côté Nord Le drame de Caïn et Abel Vue de face -Cliché Raoul Lacoste -1961 Gilbert Prieur - Version complétée en 2010 2 AVANT-PROPOS AVANT-PROPOS Depuis plus de trente cinq ans, je hante la cathédrale Saint-Vincent, en fidèle, et en curieux qui n'a jamais terminé ses investigations, aiguisées par les questions diverses que posent les visiteurs que j'ai eu le plaisir de guider. Ma curiosité active m'a conduit depuis longtemps à rechercher les informations les plus diverses, d'Olivier Beigbeder au chanoine André Salis, et bien d'autres encore. D'autres interlocuteurs, à la Société d'Histoire et aux Amis de la cathédrale, ont échangé maintes observations, que je n'ai pas manqué d'enregistrer et d'approfondir. En annexe, et souvent au cours de cet exposé, je cite mes sources, diverses, nombreuses, et des notes référencées, que j'ai accumulées et qui restent à ma portée, dès que j'éprouve le besoin de les consulter à nouveau. Sans doute, certaines précisions, qui m'ont été utiles, feront-elles sourire les initiés, tant pis : est-on jamais certain d'avoir des idées exactes sur tout ? Très souvent, dans le public, j'ai entendu cette invitation : vous devriez écrire ce que vous nous dites. Certes, pour que cela ne soit pas perdu.
Publié le : vendredi 29 novembre 2013
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1
SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE SOCIÉTÉ D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE
DE CHALON-SUR-SAÔNE









de la Cathédrale Saint-Vincent

Chapiteau du bas-côté Nord
Le drame de Caïn et Abel
Vue de face -Cliché Raoul Lacoste -1961

Gilbert Prieur - Version complétée en 2010


2
AVANT-PROPOS AVANT-PROPOS

Depuis plus de trente cinq ans, je hante la cathédrale Saint-Vincent, en fidèle, et en
curieux qui n'a jamais terminé ses investigations, aiguisées par les questions diverses que
posent les visiteurs que j'ai eu le plaisir de guider.
Ma curiosité active m'a conduit depuis longtemps à rechercher les informations les plus
diverses, d'Olivier Beigbeder au chanoine André Salis, et bien d'autres encore. D'autres
interlocuteurs, à la Société d'Histoire et aux Amis de la cathédrale, ont échangé maintes
observations, que je n'ai pas manqué d'enregistrer et d'approfondir.

En annexe, et souvent au cours de cet exposé, je cite mes sources, diverses, nombreuses, et
des notes référencées, que j'ai accumulées et qui restent à ma portée, dès que j'éprouve le
besoin de les consulter à nouveau. Sans doute, certaines précisions, qui m'ont été utiles,
feront-elles sourire les initiés, tant pis : est-on jamais certain d'avoir des idées exactes sur
tout ?

Très souvent, dans le public, j'ai entendu cette invitation : vous devriez écrire ce que vous
nous dites. Certes, pour que cela ne soit pas perdu. Il existe depuis 1965 un excellent
document illustré dont le texte est d'André Salis et l'iconographie de Raoul Lacoste, nous le
remettons à jour périodiquement. C'est une base accessible à tous.

Jeter sur le papier des notes et rédiger un mémoire solide, argumenté, précis, c'est autre
chose. Cela exige le souci toujours en éveil de ne rapporter que des faits bien établis, ou à
défaut les versions différentes connues, quand il est délicat de faire une sélection. C'est aussi
s'exposer à un jugement : tout est passé au peigne fin par des partenaires critiques, qui ne
manquent pas de démolir les apports à un édifice fragile, sans charité le plus souvent. Et puis,
pire que tout, il y a ce scepticisme latent, de ceux qui n'ont pas pu ou pas fait l'effort de
s'imprégner de cette culture médiévale, riche, prodigieuse, où domine la spiritualité, et sans
laquelle on ne peut pas, à l'approche de l'an 2.000 comprendre le message livré par ce
patrimoine que nous examinons superficiellement, sous un angle esthétique exclusivement,
alors que le sens profond de ces témoins d'un passé révolu est ailleurs.

Nous sommes ici dans une église, donc un espace sacré. Il convient d'essayer de restituer
ici l'ambiance d'un des moments fondamentaux de notre culture ancestrale, chrétienne et
1française, que fut le Moyen Âge , une époque extraordinaire, et d'y retrouver nos racines,
qu'instinctivement nous recherchons, dans ce monde moderne où rien n'est fixe, où tout
s'accélère, où nous nous sentons bien déboussolés. L'oublier, c'est dévier dans la démarche
d'une visite sérieuse.

Bien entendu, cette étude n’a pas la prétention de répondre aux interrogations que chacun
se posera. Mais elle peut inciter à ce retour sur soi, à cet approfondissement qui font la
richesse d’une vie intérieure.
Gilbert PRIEUR
Ex-président des Amis de la Cathédrale Saint-Vincent
1997
tirage de l’auteur - ©

1 Le terme de Moyen Âge apparaît vers 1640, et c'est une adaptation du latin de la Renaissance medium ævum,
comme c'est aussi le cas pour les termes en anglais et en allemand. Actuellement, la période chronologiquement
retenue pour ce terme va de la chute de l'Empire romain, vers 476, à la prise de Constantinople par les Turcs en
1453, un millénaire. Pour le qualificatif, il faut préférer médiéval à moyenâgeux, ce dernier ayant une
connotation péjorative [d'après le Dictionnaire historique de la Langue Française - Le Robert - 1992].
3
Avant-propos de la nouvelle mouture

Il fallait s'y attendre, la première version de ce travail a attiré l'attention critique de
lecteurs intéressés et connaisseurs, mais ces échos loin d'être négatifs ont été la source de
réflexions, d'amendements et de compléments qui ont été intégrés dans cette nouvelle
mouture.

C'est à Marc Rodarie que je dois l'essentiel de ces apports, qui, insérés, ne contredisent
pas la version originale mais l'enrichissent et je lui dois mes plus sincères remerciements, en
particulier sur trois points qu'il a particulièrement développés : l'étude approfondie du
chapiteau d'Alexandre et celle des disciples d'Emmaüs, et une approche insistante sur la riche
spiritualité médiévale, l'enseignement de l'Église ne se réduisant pas à celui d'une morale.
D'autres lecteurs ont relevé des points de détail qui méritaient un éclairage plus important,
je les en remercie également.

Un travail de ce genre n'est jamais parfait, ni complet. Il avait pour souci d'aborder cette
découverte en essayant de s'extraire du contexte dans lequel nous vivons et de tenter de se
emouler dans celui des bâtisseurs du XII siècle. Car comme toute étude d'histoire, il convient
de ne pas voir les choses avec nos regards d'aujourd'hui. Sinon, le lecteur a tendance à croire
qu'il est invité à une démonstration, l'exposé de l'avis de l'auteur, ce qui n'est pas son
intention qui reste celle du respect et de la liberté des lecteurs.

Gilbert PRIEUR
Janvier 2006

Le Christ bénissant
Chapiteau des disciples d'Emmaüs
4
LE MONDE MÉDIÉVAL LE MONDE MÉDIÉVAL

es chapiteaux romans de cette Cathédrale présentent la particularité L exceptionnelle, sinon unique, de tracer un cheminement spirituel pour le fidèle qui
entre dans l'édifice par les portails de la façade principale. Nous verrons pourquoi et nous
allons découvrir cet itinéraire singulier.
e Comment aborder cette question, nous, hommes de la fin du XX siècle, imprégnés du
besoin de raisonner, et trop vite tournés vers les aspects matérialistes ? Empruntons à Daniel
Rops (in l'Église de la Cathédrale et des Croisades, p.45) :

“C'est se condamner à ne rien comprendre aux hommes et aux événements du Moyen
Âge que perdre de vue, un seul instant, que tout et tous n'existent qu'en fonction de la
foi chrétienne ”.

Il y a plus. Les valeurs de cette époque révolue n'ayant plus cours, il est dangereux de
2déformer l'évocation de cette époque par nos conceptions et mentalités . Il faut éviter de la
comparer à la vie de l'homme actuel, qui est troublé par l'accélération de l'évolution des
connaissances et des techniques, et de leurs répercussions dans la vie individuelle, familiale,
sociale, et amputé de la notion de l'imminence de la mort. Car nous ne faisons ici-bas qu'un
court passage au regard de l'éternité.
Sous le seul angle esthétique, René Huyghes, dans son Histoire de l'Art (Larousse éditeur),
a écrit :

“ Tout désir de compréhension de l'art d'une époque exige de notre part de
changer de mode de pensée, d'être disponible, d'user de sympathie pour les
œuvres à découvrir ”.

Essayons de nous imprégner de l'état d'esprit médiéval, au temps des Cathédrales.
L'orbis christianus, l'univers chrétien du Moyen Âge, a tendance à tout ramener à l'Église,
3reducere ad unum, puisque l'Église régente tout : son chef est le représentant de Dieu sur
terre, la langue universelle est le latin, la loi est immuable. L'Église ne reconnaît pas les
injustices, dans cette société figée, il y a ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui
travaillent, elle les explique et c'est une vertu de les supporter, puisque c'est le chemin du
paradis.
Toute l'éducation se résume dans l'ars moriendi, autrement dit une préparation à la mort,
dans des exercices de pièté exigeant beaucoup de temps, l'esprit étant captivé par la crainte de
Dieu, un Dieu terrible et implacable. Il convient de subir sans protester.
Le Moyen-Âge n'avait pas le sens du temps, ignorait le prix du temps. Le temps était vie,
il n'était pas mécanique et indépendant de l'homme, le temps était organique. Il était la
naissance, la croissance, la mort. Une vie était une existence. L'homme n'a qu'une existence
religieuse. La mesure du temps était l'éternité, comme le ciel était l'unité de mesure de
l'espace. Si les cloches de l'église sonnaient, ce n'était pas pour ponctuer le temps, mais pour
inviter l'homme à prendre conscience du Temps éternel, pour qu'il lève les yeux vers le Ciel.

2 D’après É. Renardet.
3 Ce n’est pas par volonté de puissance que l’Église s’est chargée des questions temporelles. Les
bouleversements du monde occidental qui se christianisait, alors que l’Empire romain allait disparaître, avaient
conduit à confier à un encadrement chrétien, le seul existant et susceptible d’un exercice efficace, des missions
nouvelles. Et l’Église s’est vue dotée peu à peu de biens qu’elle dut gérer, avec tout ce que ces tâches
comportaient d’éloignement de sa mission fondamentale.
5
L'histoire s'étend de la création d'Adam et de sa chute par le péché au point culminant de
l'histoire universelle, qui est la Crucifixion de Jésus-Christ. Dans la vie de chaque homme,
l'événement le plus important n'était pas sa propre vie, mais sa mort, terriblement plus
présente que de nos jours. Il suffit de rappeler la fréquence des luttes intestines, des
épidémies, de la violence. Tout était regardé sub speciæ æternitas, du point de vue éternel.

4D'ailleurs, dans la société occidentale, on était automatiquement chrétien . Le chrétien
avait présent à l'esprit « qu'il était égaré dans la forêt d'épouvante de la vie du péché et de la
souffrance, parvenant à se libérer par la raison, la grâce divine et le repentir, pour arriver à la
5gloire de la pure contemplation et de la félicité parfaite ». Il allait bientôt paraître devant son
Créateur, pour ce Jugement, qui allait l'envoyer dans un des trois royaumes d'outre-tombe. Il
cherchait à se protéger par l'intercession des saints et de la Vierge Marie.
Dans cette société structurée, où la vie communautaire était une nécessité, il faut essayer de
comprendre ce qu'on peut appeler la spiritualité médiévale. Le christianisme n'était pas alors
6une religion comme de nos jours, il s'imposait comme une constitution, une règle juridique .
La spiritualité englobait tout ce qui est indépendant du matériel, et comportait un aspect
dogmatique, normatif, l'imprégnation de la doctrine, et un aspect pratique, le respect d'une
règle religieuse, une manière de vivre la foi. Le clergé pouvait manifester une vie spirituelle
conforme à cette approche, mais le monde des laïcs intégrait dans son expérience religieuse
personnelle ou collective des éléments provenant de la religion enseignée et d'autres fournis
par la mentalité commune du milieu et du temps, avec des représentations et croyances
7étrangères au christianisme . Retenons que la piété était intense et particulière.
L'homme du Moyen Âge n'avait pas le choix : ignorer le temps, la nature de la vie terrestre
pour l'amour de Dieu, c'eût été de la démesure.

Un mot des aspects économiques et financiers à cette époque : tout y fonctionnait selon des
règles théologiques, puisque l'Église régentait tout. En particulier, il était établi que l'argent
ne peut pas faire de petits.

e Nous reviendrons sur la vie médiévale au XII siècle, celui qui nous préoccupe le plus, à
propos de la sensibilité des hommes de ce temps-là aux formes d'enseignement de l'Église :
car il ne faut pas perdre de vue l'incidence des conditions de vie de ce peuple, qui venait
s'immerger à l'intérieur d'un édifice qui représentait pour lui le monde annoncé de la
Jérusalem céleste, domaine de toutes les félicités.

4 Cette approche est empruntée à C. Virgil Gheorghiu, in La Jeunesse de Luther - p. 13 et 14. Plon éditeur -
1965.
5 Citation empruntée à l'introduction à la Divine Comédie présentée par Pierre Ronzy.
6 Religio en latin signifiait attention scrupuleuse, vénération, et recouvre le rapport de l'homme à l'ordre divin ou
d'une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes de dogmes ou de croyances, de
pratiques rituelles et morales (Trésor de la langue française informatisé). Chez les anciens, il signifiait rites,
cérémonies, actes de culture extérieure, la doctrine était peu de choses, les pratiques étaient l'important, elles
liaient l'homme (religare), alors que nous entendons aujourd'hui un corps de dogmes, une doctrine sur Dieu, un
symbole de foi sur les mystères qui sont en nous et autour de nous (d'après Cité antique – Fustel de Coulanges –
1864).
7 D'après La spiritualité du Moyen Âge occidental d'André Vauchez - Le Seuil éditeur - 1994.
6

DÉFINITIONS

es deux termes, le substantif chapiteau et le qualificatif roman doivent être précisés. L
Un chapiteau est la pierre qui porte un ensemble de moulures et d'ornements et qui
8coiffe ou couronne le fût d'une colonne, d'un pilastre, d'un pilier. C'est la tête de la colonne
(chapiteau vient du latin caput). Il en existe une variété infinie, qui caractérise les différents
styles.
Un chapiteau comprend le plus souvent trois parties: à la base,
l'astragale, la partie centrale ou corbeille, et le sommet ou Tailloir
partie haute tailloir. partie basse
L'astragale est le talon du chapiteau, du grec astragalos
qui désigne l'os du talon. Il se présente comme une moulure Corbeille
arrondie, un anneau qui sépare le chapiteau du fût de la
colonne. Au Moyen Âge, l'astragale fait partie du chapiteau Astragale
et un joint assure la liaison avec le fût de la colonne. Dans
'Antiquité, l'astragale était séparé du chapiteau.
La corbeille, du latin corbicula, diminutif de corbis, qui signifie corbeille, est la partie
centrale du chapiteau, autour de laquelle se placent les ornements. Cette dénomination vient
de la forme que présente le chapiteau corinthien, et elle n'existe que dans les chapiteaux qui
dérivent de l'ordre grec.
Le tailloir, de l'allemand Teller qui signifie assiette, est un petit plateau polygonal, souvent
carré, qui couronne le chapiteau. Le terme de tailloir est employé pour les chapiteaux du
Moyen Âge, celui d'abaque est réservé aux chapiteaux antiques. Ce tailloir comporte deux
parties, la partie haute qui reçoit les arcs des voûtes ou bandeaux, et la partie basse qui est le
plus souvent biseautée.
Les chapiteaux des colonnettes des pieds-droits ou jambages des baies sont dépourvus de
tailloir.

Les chapiteaux romans présentent de nombreuses variantes suivant les régions ou les
matériaux utilisés. Ils peuvent être sculptés avec des éléments antiques, des figures
géométriques, ou florales, des animaux, des sujets humains représentant des scènes de
l'Écriture Sainte.
9 La forme de la corbeille peut être cubique, ou cubique à base godronnée plus ou moins
galbée, ou en forme de tronc de pyramide ou de cône renversé.
e Le tailloir était épais à l'origine, taillé en biseau jusque vers 1125, parfois mouluré (XII
siècle). Les biseaux et les gorges étaient surtout ornés sur les faces qui reçoivent les
retombées des arcs.

Les chapiteaux gothiques sont plus souvent des frises évoluant avec le temps vers des
e e frises à crochets ou bouquets (XIII siècle). Puis ils perdirent de leur importance (XIV siècle)
epour disparaître (XV siècle), quand on eut recours aux arcs de pénétration.

8 La dernière pierre du fût de la colonne, dont le lit supérieur est très légèrement incliné, porte le nom de
sommier.
9 Les godrons sont des ornements creux ou saillants de forme ovoïde.
7
Le qualificatif roman n'a été introduit qu'en 1818 dans l'histoire de l'art médiéval : un
érudit normand, Charles Duhérissier de Gerville, dans une lettre à Auguste Le Prévost,
e equalifia de roman l'art complexe des XI et XII siècles, souvent réduit à l'arc en plein cintre,
par analogie avec le style romain. Jusqu'alors, le terme de gothique ancien ou normand
prévalait. L'adjectif roman a été diffusé par l'archéologue A. de Caumont (1823), puis par
Victor Hugo (Notre-Dame de Paris), Stendhal, et Mérimée, premier inspecteur général des
Monuments historiques.
Il s'est ensuite imposé vers 1860, aux dépens de saxon, normand, byzantin et lombard.
Depuis 1900, on appelle art pré-roman l'art qui a précédé l'art roman proprement dit et
e econcerne la période qui va du VIII au X siècle.

Quant au terme gothique, il a d'abord été employé par Lorenzo Valla pour désigner
e el'écriture médiévale. Puis péjorativement au XVII et au XVIII siècles, pour la période
artistique comprise entre l'art antique et l'art de la Renaissance, qu'on pensait dominé par les
Goths et inspiré par l'italien gotico. La réaction à ce rejet est venue de savants normands,
einspirés d'auteurs anglais et de Chateaubriand. À la fin du XVIII siècle, ces auteurs
distinguaient l'ancien gothique - qui deviendra notre roman - et le nouveau gothique. À partir
de 1824, gothique désignera le style caractérisé par l'arc ogif ou ogival, et plus précisément la
croisée d'ogives.
On a voulu aussi parler d'art français en parlant du gothique, ce qui n'est absolument pas
recevable.
e La naissance de l'art gothique au sens actuel a été précoce (milieu du XI siècle), alors que
l'art roman n'avait pas encore atteint son plein épanouissement.





Alexandre
Chapiteau de l'Enlèvement d'Alexandre
8
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

1°) De quels chapiteaux s'agit-il ?

es chapiteaux qui font l'objet de cette étude sont ceux qui ont été sculptés à l'époque du L echantier roman de la cathédrale, au XII siècle. Ce sont les chapiteaux qui couronnent
les colonnes semi-cylindriques engagées des piliers de la nef centrale, et du chœur, et
quelques chapiteaux de pilastres dans ce même chœur.
L'instigateur de la construction de la cathédrale romane fut l'évêque Gauthier de Couches
(1080-1120), qui était en relation avec le grand abbé de Cluny d'alors, Hugues de Semur
(1049-1109). L'architecture de l'édifice est imprégnée par les conceptions de l'Ordre
10clunisien . Du premier chantier roman ont été conservés les piliers romans du chœur, et du
e milieu du XII siècle, ceux de la grande nef. Pierre-Claude Fournier, architecte des
Monuments historiques, n'était pas totalement d'accord sur cette datation qu'a retenue André
Salis, nous signalerons quelques détails appuyant cette vue.
À l'exception des chapiteaux du transept, tous sont situés à une hauteur qui rend leur
lecture accessible au fidèle, du sol, ce qui est un avantage certain, et un détail à relever. Les
photographies réalisées à une hauteur différente peuvent modifier cette lecture.
Il y a aussi des chapiteaux gothiques, généralement à crochets, dans les parties hautes du
sanctuaire et du transept.

La plupart des chapiteaux des pilastres, dans la nef ou les bas-côtés, ont été sculptés en
1866. Leur décor ne s'insère pas du tout dans le projet élaboré pour ceux que nous venons de
citer en premier lieu.

2°) L'authenticité des chapiteaux.

a cathédrale a été construite en plusieurs étapes, elle a été remaniée, à l'économie, en L
greffant sur les soubassements romans conservés des éléments importants de style
egothique à partir du XIII siècle. Des agressions diverses ont été subies depuis 1562 jusqu'au
eXIX siècle. La question se pose alors : les chapiteaux romans sont-ils authentiques, et sont-ils
à leur place d'origine ? Un relevé a été effectué vers 1850 qui constate l'état des chapiteaux à
cette époque.
La plupart des chapiteaux d'époque romane sont à leur place.
Ont disparu les chapiteaux de la première travée proche de la croisée du transept (n°13,
14, 36, 37).
Ont fait l'objet de restaurations :
* les chapiteaux du premier pilier entre la nef et le bas-côté Nord, dotés de motifs
evégétaux stylisés au XIX siècle (n° 2 et 3).
* le chapiteau n° 10 du cinquième pilier, en partie.
le chapiteau du sixième pilier, engagé dans la maçonnerie, du même côté (n° 12).
* le chapiteau n° 15.

10 Cet art clunisien, qui succède au premier art roman, a utilisé comme matériau une pierre propre à la taille.
Pour les grands édifices, le plan comporte trois nefs et l'élévation, trois niveaux, la partie médiane étant
constituée par une galerie ou triforium, et le dernier étage par une rangée de baies sous la voûte en berceau, ou la
voûte d'arêtes portée à une grande hauteur. Les bas-côtés sont conçus pour épauler la voûte de la nef centrale, et
annoncent les contreforts ; ils ne reçoivent pas de lumière, les murs sont généralement aveugles. L'arc en plein
cintre hérité de l'évolution des constructions antiques a fait place à l'arc brisé. Pour l'élévation, il fallut concevoir
des piliers de section cruciforme, adaptés aux diverses retombées des masses, avec des colonnes à fût cylindrique
engagé et des pilastres, leurs chapiteaux se prêtant admirablement à la sculpture.
9
* les chapiteaux du premier pilier entre la nef et la bas-côté Sud (n° 25 et 26) : les
sculptures ont copié celles de chapiteaux existants, respectivement 24 et 4.
* le chapiteau n° 30.
Certaines retouches ont été effectuées, pour remplacer des parties manquantes : faites au
plâtre, elles peuvent être reconnues. Les travaux de restauration des chapiteaux datent de
1866.
Ces modifications ne facilitent pas la compréhension du sens de ces sculptures.

3°) Les chapiteaux, support multiple.

1. - Le rôle fondamental d'un chapiteau est le soutènement : recevoir les poussées exercées
par les voûtes, et recueillies par les arcs. Accessoirement, la corbeille est un emplacement
heureux pour recevoir des ornementations de lecture facile pour les fidèles.

2. - Si la valeur artistique des décors est indéniable ; les sculptures ont d'abord un rôle
éducatif, une valeur d'enseignement : là, se retrouve en images et symboles tout
l'enseignement de l'Église. Cette institution s'adresse à un peuple de fidèles très largement
inculte, ne sachant pas lire, - l'écrit restant encore réservé aux clercs pour un grand nombre
de motifs -, mais un peuple de gens très observateurs, car proches de la nature, et attentifs
11au langage qui lui est destiné . Il faudra attendre Luther pour que cesse la primauté de la vue
sur l'ouïe. Nous y reviendrons.

e 3. - Émile Mâle, dans sa brillante étude de l'Art religieux du XIII siècle en France, parue
en 1898, souligne que les grandes pages théologiques, morales et scientifiques que constituent
la sculpture, les peintures, et les verrières, ont été réglées par le clergé. Les artistes ne furent
que les interprètes de la pensée de l'Église. Les Pères du Second Concile de Nicée (786-787)
se seraient exprimer en ces termes : « La composition des images religieuses n'est pas laissée
à l'initiative des artistes ; elle relève des principes posés par l'Église catholique, et de la
tradition religieuse ». Et encore : « L'art seul appartient au peintre, l'ordonnance et la
disposition appartiennent aux Pères ». Émile Mâle donne ses références : un ouvrage paru au
eXVII siècle en 17 volumes, entre 1671 et 1672, ouvrage rédigé par divers auteurs, dont
Philippe Labbée, et consacré aux Actes des Conciles, en l'occurrence aux conclusions du
second concile de Nicée.
En réalité, la lecture des canons de Nicée II, parus aux éditions Le Cerf en 1994,
transforme cette certitude en une orientation, qui devint une tradition.
« Le deuxième concile de Nicée (786-787), qui rendit droit et justification au culte des
images, laissait les peintres sans consigne quant à leurs créations. En effet, contrairement à
ce l'on a longtemps cru, le texte conciliaire ne soumettait pas l'inspiration des peintres aux
instances supérieures de l'Église. Il disait seulement que les images sacrées étaient conformes
12aux anciennes traditions de l'Église . ».

11 “On a beaucoup parlé de la Bible de pierre que ces œuvres offraient aux regards des simples. Il n'est pas
certain que l'intention pédagogique ait été primordiale chez ceux qui les firent exécuter et leur but semble plutôt
avoir été de provoquer un choc émotif, susceptible de se prolonger en intuition spirituelle ” (in Spiritualité du
Moyen Âge, loco citato).
12 Ce texte communiqué par Marc Rodarie émane de Nicole Thierry, chargée de Conférences à l'École pratique
des Hautes Études, section des sciences religieuses, spécialiste de la Cappadoce chrétienne, in La Cappadoce
aux sources de l'Imagerie. Le Monde de la Bible.
En fait, suivant une tradition hébraïque, datant de Moïse, voire pythagoricienne (l’intelligible ne pouvant être
représenté par le matériel et le sensible), la chrétienté a d’abord dans les premiers siècles rejeté toute
représentation imagée. Dieu est esprit, son image ne peut être que spirituelle, bien que l’homme soit à l’image de
Dieu. Clément d’Alexandrie pensait que la nature de Dieu est apérigraptos  c’est-à-dire impossible à
circonscrire, ce qui sera utilisé dans la controverse iconoclaste ; par contre il admettait l’usage de sceaux gravés
10
En ce qui concerne la cathédrale Saint-Vincent, il faut rappeler la présence auprès de
l'évêque, qui est un élément relativement mobile du clergé, d'un collège de chanoines, élément
plus stable, attaché au service de la cathédrale, et qui intervint fréquemment non seulement
dans l'organisation de la vie ecclésiastique mais aussi dans les réalisations matérielles, qu'il
finançait en partie. Cette présence du chapitre a assuré une continuité dans la réalisation des
travaux, et en tant que co-instigateur de l'ouvrage, il est plausible d'imaginer que l'évêque et le
chapitre aient conçu un projet que les artistes mettaient en forme. C'était bien une tradition
établie, les artistes travaillaient sur commande.
La conception et la disposition de la sculpture des chapiteaux ont donc été conçues par une
institution permanente, et qui a du veiller à une exécution fidèle au projet initial, malgré
l'étalement relatif des travaux de réalisation.

4. - Ajoutons que les sculptures, comme l'intérieur de l'église étaient peintes de couleurs
vives; cette polychromie conférait une vie et une vigueur supplémentaires à ces chapiteaux. Il
reste des traces de peinture sur un des chapiteaux (n° 33), sur des culots de retombées des arcs
gothiques des chapelles latérales Sud, sur des portions de murs.
Pour se faire une idée de l'effet produit par cette polychromie, il faut visiter certaines
églises d'Auvergne ou du Béarn, qu'on a, il est vrai, restaurées au moins partiellement.

13 5. - Il a fallu attendre le début des années 1960 pour qu'un chercheur, Olivier Beigbeder
montre que les chapiteaux de la Cathédrale Saint-Vincent par leur ensemble et leur répartition
constituent un véritable itinéraire spirituel.
Cette répartition est d'autant plus étonnante que certaines règles prévalaient à l'époque
romane. D'une part, chacun des éléments d'une série doit se distinguer de son voisin par une
différence de décor, et par ailleurs une concentration des représentations iconographiques se
remarque sur les chapiteaux du chœur ou au rond-point, cette partie de l'édifice qui doit être
l'objet de la contemplation et qui doit faire converger l'attention.
e Sans le vouloir nécessairement, le clergé du XIX siècle, en décorant d'une manière
erépétitive les chapiteaux des pilastres des nefs, a respecté les intentions des hommes du XII
siècle qui ont sculptés les chapiteaux des colonnes semi-cylindriques.

comportant des emblèmes à signification neutre ou chrétienne, une colombe, un poisson, un bateau, une ancre.
Cette approche est tout à fait conforme au rejet de toute assimilation à des comportements païens.
e Cependant, dès le III siècle, dans les catacombes, sur les parois des baptistères ou des sarcophages, des
images apparaissent, qui sont des symboles de foi et d’espérance de la vie future. Ce qui ne manqua pas de
susciter des oppositions (Lactance, Arnobe, Eusèbe de Césarée). Basile de Césarée par contre reconnaît une
valeur pédagogique et persuasive à la peinture...
Dans le même temps, l’empereur Constantin vouait un véritable culte à la croix (sans figuration du corps du
Christ).
ePeu à peu et à partir du V siècle, l’art chrétien se développa, sous forme de mosaïques, dont Ravenne reste
une manifestation remarquable. Les réticences ne furent pas exceptionnelles : pouvait-on représenter les anges
incorporels sous des traits humains, le Saint Esprit sous forme d’une colombe ?
De l’horreur des idoles au culte des images, on est passé du rejet, à la circonspection, et la neutralité à
l’adoption pour des raisons didactiques, selon les circonstances locales, qui étaient fort diverses dans la
chrétienté occidentale et orientale.
eC’est à Jean Damascène (VIII siècle) qu’on doit un des fondements de la doctrine des icônes dans l’Église
orientale. « L’image n’est pas seulement une représentation objective d’une réalité passée. Elle possède une
capacité d’irradiation qui n’est autre que la force de Dieu ; agissant déjà du vivant du saint, elle continue après sa
mort ». Jean Damascène assignait à l’image un rôle d’instruction, de remémoration, de stimulation spirituelle.
(d’après Nicée II- Gervais Dumeige, S.J. professeur à l’Université grégorienne - Paris éditions de l’Orante - 1978
- texte communiqué aimablement par l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes).
13 Olivier Beigbeder docteur ès-Lettres, auteur d'un article célèbre consacré à Ce que l'art roman doit à
Pythagore (Connaissance des Arts - septembre 1961 - n° 115) concernant précisément la Cathédrale Saint-
Vincent, et aussi de La Symbolique (Que Sais-je?), du Lexique des Symboles (collection Zodiaque).

Les commentaires (2)
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contestataire

Suite de ma critique:

N°11. Caïn a changé de bonnet? Non! Prêtre s'entretenant avec le christ du ciel, dans le ciel.
N° 19. Marie-Madeleine? Non! Population de Chalon aux pieds de son christ du ciel, dans le ciel.
N°22. Pèlerins d'Emmaüs? Non! Voyez Qumrân, règlement annexe II, 20-22 : le Messie d’Israël (quand il viendra) étendra ses mains sur le pain. Et ensuite toute la congrégation de la communauté bénira.
N°4. Pur symbolisme? Non! chapiteau des nautes. Il s'agit de deux ancres marines dans le ciel.
N°33. Représentations de génies? Non! Il s'agit des deux Victorinus, fondateurs de la cathédrale au III ème siècle et grands prêtres (cf étole), temple le plus beau de l'univers d'après le rhéteur Eumène du IV ème siècle... ETC...

Cordialement

E. Mourey


dimanche 16 février 2014 - 13:43
contestataire

Rectificatif: lire 32 couple royal au lieu de 33 génies

lundi 17 février 2014 - 14:47
contestataire

Prêtre, plus exactement conseil de la ville. Ce bonnet se retrouve à Autun.

mardi 18 février 2014 - 09:40
contestataire

Rectificatif: dans le chapiteau que j'intitule : la population de Chalon aux pieds de son christ du ciel, le petit personnage porteur d'un bonnet qui s'entretient avec ce christ est "Bibracte" que je situe à Mt St Vincent.

lundi 26 mai 2014 - 15:01
contestataire

Interprétations intéressantes mais erronées. Jamais, que cela soit aux temps antiques ou au Moyen âge, on aurait représenté Alexandre les fers aux pieds. C'est un signe d'infamie ou de péché et le peuple le savait bien. Et puis, que vient faire Alexandre dans une église qui, comme le dit M. Prieur, veut élever la spiritualité des fidèles en leur rappelant les origines bibliques de leur culture?
Autre interprétation erronée : le chapiteau des soi disant pèlerins d'Emmaüs. Alors que ce chapiteau est placé à une place d'honneur, à la droite de l'autel, il est impensable qu'un sculpteur dit roman ait rajouté un texte explicatif n'importe où, en dehors d'un espace réservé. Encore au Moyen âge, les inscriptions des chapiteaux et des reliquaires étaient en onciales. Cette inscription est un affreux rajout en lettres latines modernes. En revanche, en arrière-plan, il ne s'agit pas d'un drapeau comme je l'ai pensé mais de l'arbre de Jessé. Voyez mes articles Agoravox.
Cordialement, E. Mourey

dimanche 16 février 2014 - 12:47