Les mutuelles de développement en Côte d'Ivoire

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Mutuelles de développement est le nom générique qu'ont pris en Côte d'Ivoire les associations regroupant cadres et travailleurs originaires d'un même village ou d'une même région. Comment expliquer la permanence de tels groupements ? Pourquoi leurs organisateurs doivent-ils sans relâche réunir, interpeller les membres villageois ou citadins pour obtenir leur participation ? Les mutuelles de développement constituent en Côte d'Ivoire des dispositifs sociaux où se fabrique l'ancrage des rapports sociaux et politiques.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
Lecture(s) : 201
EAN13 : 9782336363882
Nombre de pages : 258
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Les mutuelles de développement en Côte d’Ivoire
Roch Yao Gnabéli
Idéologie de l’origine et modernisation villageoise
Mutuelles de développement est le nom générique qu’ont pris en Côte
d’Ivoire les associations regroupant cadres et travailleurs originaires
d’un même village ou d’une même région. Comment expliquer la
permanence de tels groupements ? Pourquoi leurs organisateurs Les mutuelles de développement
battent-ils campagne pour développer et moderniser leur localité
d’origine ? Pourquoi doivent-ils sans relâche convoquer, réunir,
sensibiliser, presser, interpeller les membres villageois ou citadins pour en Côte d’Ivoire
obtenir leur participation ? Pourquoi certaines associations
réussissentelles à mobiliser et d’autres non ? Quel est le sens de tous ces efforts,
Idéologie de l’origine et modernisation villageoisede tous ces investissements ? Qu’est-ce que le village d’origine ?
Et pourquoi les citadins s’efforcent-ils de transformer radicalement leur
espace en le dotant d’infrastructures urbaines ?
Les mutuelles de développement se positionnent en interface
entre les fractions urbaines et rurales, gérant en partie les tensions
liées aux enjeux de pouvoir dans l’espace villageois, dans les
relations avec les villages voisins, en leur sein même et dans leurs
rapports avec l’État. Ce livre apporte un éclairage sur les conditions
historiques, politiques, sociales, idéologiques, économiques de leur
émergence. Il démontre qu’elles sont des lieux où l’on produit un
intense travail symbolique et idéologique pour donner sens aux
liens avec le village d’origine, arracher ce dernier à son obscurité et
l’inscrire dans le monde moderne.
Ce faisant, les mutuelles de développement constituent en Côte
d’Ivoire des dispositifs sociaux où se fabrique l’ancrage des rapports
sociaux et politiques dans une idéologie de l’origine.
Roch YAO GNABÉLI est titulaire d’un doctorat de
l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris
e (2005) et d’un doctorat de 3 cycle de l’Université de
Cocody-Abidjan (1998). Il est professeur de sociologie
à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.
Il dirige le Laboratoire de Sociologie Économique
et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE). Il est
également directeur de publication des revues Perspectives &
Sociétés et Revue Sociétés & Économies.
Préface de Laurent BazinIllustration de couverture : Les origines, de Suzanne Durret.
ANTHROPOLOGIE ANTHROPOLOGIE
CC
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II
T T
II
ISBN : 978-2-343-04765-2Q Q
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E E25 e
Les mutuelles de développement en Côte d’Ivoire
Roch Yao Gnabéli
Idéologie de l’origine et modernisation villageoise





Les mutuelles de développement
en Côte d’Ivoire

Idéologie de l’origine
et modernisation villageoise














Collection Anthropologie critique
dirigée par Monique SELIM

Cette collection a trois objectifs principaux :
- renouer avec une anthropologie sociale détentrice d’ambitions politiques et
d’une capacité de réflexion générale sur la période présente,
- saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus
planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs,
- étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les
espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

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société post-dictatoriale, 2010.
Laurent BAZIN, Bernard HOURS & Monique SELIM, L’Ouzbékistan
à l’ère de l’identité nationale. Travail, sciences, ONG, 2009.
Roch YAO GNABÉLI




Les mutuelles de développement
en Côte d’Ivoire

Idéologie de l’origine
et modernisation villageoise


Préface de Laurent Bazin















L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 04765-2
EAN : 9782343 047652


Sommaire



Avant-propos............................................................................ 9
Préface par Laurent Bazin.................................................... 11
Introduction 25
Chapitre 1. L’intérêt d’une étude sur les mutuelles de
développement en Côte d’Ivoire ........................................ 29
Chapitre 2. Les conditions macrosociales d’émergence
des mutuelles de développement 39
1. Les traces des associations d’originaires entre
1920 et 1960.......................................................................... 39
2. L’appel du gouvernement aux cadres nationaux ................. 42
Chapitre 3. Microsociologie de la création des
mutuelles de développement .............................................. 51
1. L’appel au rassemblement des originaires justifié par
l’histoire de la région ou du village au sein de l’État............ 52
La mutuelle comme revanche sur l’histoire coloniale et
postcoloniale du village : le cas de Tanguelan ...................................... 53
Le défi lié au développement régional pour une minorité ethnique
sous pression : le cas de Bonoua ........................................................... 59
La marginalité politique postcoloniale du canton guébié et son
incidence sur les associations d’originaires ......................................... 68
2. L’histoire des mutuelles fondée sur un antagonisme
intergénérationnel.................................................................. 88
Les oppositions intergénérationnelles au sein de l’association des
originaires de Tanguelan ....................................................................... 88
Les antagonismes intergénérationnels au sein de la mutuelle de
développement de Godélilié ................................................................... 96
Les antagonismes intergénérationnels à Bonoua.................................... 101 Chapitre 4. Synthèse relative aux conditions de
création des mutuelles de développement....................... 107
Chapitre 5. Le financement des mutuelles de
développement................................................................... 117
1. Le financement de la Mutuelle de développement
économique et social de Tanguelan .................................... 118
2. Le financement de l’Association régionale d’expansion
économique de Bonoua....................................................... 124
3. Le financement de la mutuelle de développement
économique et social de Godélilié ...................................... 125
Le financement la « fête de la lumière ».................................................. 126
L’analyse du faible niveau des cotisations des membres de la
mutuelle de développement de Godélilié.............................................. 129
Chapitre 6. Les productions matérielles des mutuelles
de développement.............................................................. 131
1. Les réalisations matérielles de la mutuelle de
développement de Tanguelan.............................................. 132
2. Les réalisations matérielles de la mutuelle de
développement de Godélilié................................................ 136
3. Les réalisations matérielles de l’AREBO .......................... 137
Chapitre 7. La production idéologique des mutuelles
de développement.............................................................. 141
1. Statuts des mutuelles et appartenances symboliques......... 143
Les objectifs formels des mutuelles de développement............................ 144
La qualité de membre des associations d’originaires ............................. 146
La participation des allogènes du village aux activités de la
mutuelle de développement de Tanguelan ........................................... 148
Les conditions de perte de la qualité de membre des mutuelles de
développement...................................................................................... 151
2. La sorcellerie : pôle négatif de l'idéologie de
modernisation villageoise ................................................... 153
3. Une production idéologique insuffisante : la mutuelle de
Godélilié.............................................................................. 164
4. Production idéologique et effacement symbolique des
inégalités sociales................................................................ 165 5. La rivalité et la compétition avec les villages voisins ....... 172
6. Une valorisation excessive de l’association d’originaire... 176
7. Mise en équivalence du contexte historique passé et des
enjeux actuels...................................................................... 180
8. L’idélogie de la supériorité du village d’origine sur les
villages voisins et la symbolique du porte-parole
régional................................................................................ 182
9. Le village d’origine comme modèle de développement
local : le cas de Tanguelan .................................................. 185
10. Le prestige historique du village comme moyen de
légitimation de la mobilisation des originaires ................... 188
11. L’occultation des différenciations sociales comme
moyen de mobilisation des cadres ...................................... 189
Chapitre 8. La production de rapports sociaux ................ 191
1. Les rapports internes à la mutuelle de développement ...... 191
Bilan des actions prioritaires de la mutuelle de Godélilié...................... 193
Les actions non programmées et réalisées de 2002 à 2003 .................... 194
2. Les rapports de la mutuelle avec le village........................ 196
3. L’intervention dans les rapports sociaux internes
au village............................................................................. 199
L’intervention dans les rapports politiques............................................. 199
L’intervention dans les rapports sociaux intergénérationnels ................ 201
La recomposition des rapports internes au village : le cas
de Tanguelan ....................................................................................... 203
L’édifice idéologique de la recomposition sociale liée à la
modernisation du village...................................................................... 206
4. La recomposition des rapports aux villages voisins et
à l’État : le cas de Tanguelan .............................................. 207
Chapitre 9. La production symbolique .............................. 209
1. La non matérialisation du siège des associations.............. 209
2. La possession d’un terrain loti comme indicateur du
rapport à l’origine................................................................ 211
3. L’espace villageois et la symbolique de la ville ................ 213
Chapitre 10. Rapports à l’État, rapports à l’origine et
appartenance ethnique ..................................................... 217
1. Les rapports à l’État........................................................... 217
2. Le canton guébié face au livre sur le conflit de 1970 ........ 219
La réaction à l’échelle villageoise 220
La réaction à l’échelle cantonale ............................................................ 221
3. La « neutralisation » de l’État par l’AREBO..................... 223
4. L’érection de Tanguelan en sous-préfecture...................... 224
5. Crise du développement, retour à l’origine ....................... 231
Conclusion ............................................................................ 235
Bibliographie ........................................................................ 243







Avant-propos


Au regard de l’intérêt social et politique constant
accordé aux mutuelles de développement, j’ose espérer
que cet ouvrage répond en partie à des soucis quotidiens
exprimés par les dirigeants de ces associations ainsi que
par leurs membres.
De ce point de vue, cette étude a une vocation
pédagogique pour les fondateurs et animateurs des
mutuelles de développement. Elle met à leur disposition
une meilleure connaissance de la nature et des enjeux de
ce qui apparaît jusque là comme le moyen privilégié pour
les cadres originaires de participer à la modernisation et au
développement de leur village ou région d’origine.
Je saisis l’occasion pour exprimer mes
remerciements à Bernard Hours et à Monique Selim,
chercheurs à l’IRD, à Laurent Bazin, chercheur au CNRS,
dont l’amitié et la collaboration m’ont fortement instruit.
Je voudrais en outre dire un grand merci à Laurent Bazin
pour sa relecture et son aide à la mise en forme de cet
ouvrage.
Ma reconnaissance va également aux dirigeants des
mutuelles de développement étudiées et, en particulier,
aux dirigeants des trois mutuelles dont l’expérience est
exposée ici. Je réitère ainsi ma gratitude aux docteurs
Didier Blibolo (Godélilié) et Narcisse Ehoussou
(Tanguelan), à Monsieur Koffi Ehounou (Tanguelan), au
professeur Paul Aholi (Bonoua) et à feu Jean-Baptiste
Améthier (Bonoua).
9





Préface


par Laurent Bazin
(CNRS, IRD-CESSMA)




Les associations d’originaires représentent un
phénomène répandu à travers toute l’Afrique subsaharienne.
Remarqué dès les débuts de l’ère coloniale, il n’a pourtant
guère suscité de recherches, de sorte qu’il demeure mal
connu. Pourquoi donc les citadins originaires d’un même
village, ou d’un même ensemble régional, éprouvent-ils le
besoin de se regrouper pour former des associations ?
Comment ont évolué ces associations ? Comment
fonctionnent-elles ? Quelle est leur vocation ? Quels conflits se
déroulent en leur sein et qu’expriment-ils ? Pourquoi des
personnalités haut placées dans la hiérarchie
socioéconomique ou politico-administrative y consacrent-elles du
temps et de l’énergie ? Pourquoi de plus « jeunes » cadres
— entendez par là non seulement issus de nouvelles
générations de citadins mais aussi des acteurs moins dotés
en capital économique et social — prennent-ils l’initiative
de les destituer pour prendre la tête des associations,
« battant la campagne » à leur tour, selon l’expression de
Roch Yao Gnabéli, sous la menace des sorciers dont le
village est considéré le siège ? Quelle est la nature de tous
ces investissements ? Quel est leur sens ? Quelles en sont
11 les finalités ? Et tout d’abord que recouvre exactement
cette notion de « village d’origine » ?
C’est l’ensemble de ces questions, et d’autres
encore, que Roch Yao Gnabéli aborde dans cette étude
consacrée aux mutuelles de développement en Côte
d’Ivoire, selon le nom générique dont se sont doté les
associations d’originaires dans les années 1980. Son
approche est originale et riche d’enseignements. Elle mène
en parallèle une comparaison entre trois associations
d’originaires choisies dans des régions différentes, en
relation avec des localités de taille et d’importance
disparate, mais qui sont toutes trois emblématiques,
chacune à sa manière : la ville de Bonoua, territoire des
Abouré, se confondait pratiquement dans les années 1970
avec sa mutuelle de développement qui était considérée à
cette époque comme un modèle ; le gros village de
Tanguelan, au cœur du royaume agni du Djuablin, devenu
récemment sous-préfecture à la suite des réalisations
spectaculaires de sa mutuelle de développement, occupe à
son tour la position de l’exemplarité dans les années
1990 ; enfin, le village de Godélilié dans le canton guébié
proche de Gagnoa en pays bété, connu pour avoir été
victime d’une violente répression politique dans les années
1970, offre une sorte de contre-modèle d’une association
qui ne parvient pas à mobiliser efficacement ses membres.
Dans la comparaison entre ces trois cas, Roch Yao
Gnabéli évacue tout différentialisme ethnique — qui
prendrait par exemple pour système d’explication des
différences culturelles, celles-ci étant fréquemment
perçues en Côte d’Ivoire à travers des stéréotypes forgés
sur les modes d’organisation politique « traditionnels » :
les monarchies lignagères akan, le système des classes
d’âge des « lagunaires » (les Abouré), la nature peu
centralisée du pouvoir chez les Bété. C’est la manière dont
l’histoire et les traditions sont investies et resignifiées par
12 les mutuelles de développement qui constitue ici le cœur
de l’analyse. En cela, les logiques mises en œuvre sont
analogues d’une région à l’autre, car elles puisent leurs
ressorts dans l’organisation sociopolitique d’ensemble de
la Côte d’Ivoire.
Un aspect remarquable, et heuristique, de la
démarche de Roch Yao Gnabéli est qu’il considère les
associations d’originaires comme des dispositifs sociaux
producteurs de sens. Cette démarche lui permet de
déconstruire en premier lieu l’apparente évidence de la
notion de village d’origine ; au fil des pages, en
reconstituant l’histoire de trois de ces associations, leurs
évolutions, leurs réalisations, leurs échecs, leurs conflits, il
nous montre petit à petit que tout l’effort, toute l’énergie,
tous les moyens qu’elles mobilisent sont tendus vers la
production symbolique, imaginaire, idéologique de
l’origine. Ainsi, l’origine villageoise ne se présente pas comme
une donnée — qui serait par exemple de l’ordre d’un fait
généalogique — mais comme une production sociale. Les
mutuelles de développement sont, précisément, les
dispositifs institutionnels qui produisent, au sein de la société
ivoirienne considérée dans sa globalité, le sens de l’origine
1à laquelle les individus sont assignés . C’est là leur finalité
première, leur raison d’être. Elles s’appuient pour cela sur
un intense travail idéologique ; elles font de l’origine le
fondement d’une obligation sociale et morale et la
transforment de ce fait en appartenance sociale. Les
associations visent alors à conférer à cette appartenance une
valeur symbolique qui s’appuie sur un effort de
reconstruction historique. Celle-ci s’inscrit dans un imaginaire de

1 Lors de la publication en 1998 de mes propres travaux de recherche,
je parlais de « fixation dans l’origine » pour désigner cette assignation.
Cf. Laurent Bazin : Entreprise, politique, parenté. Une perspective
anthropologique sur la Côte d’Ivoire dans le monde actuel. Paris,
L’Harmattan, 1998.
13 grandeur perdue : le prestige ainsi recherché dans
l’histoire permet aux « originaires » de s’en revendiquer,
et offrent les ressources symboliques aptes à mobiliser les
« fils et les filles » du village pour le « développement » et
la « modernisation villageoise ».
Les réalisations matérielles qui sont entreprises dans
ce sens ont pour logique de transformer le cadre matériel
du village en le dotant d’infrastructures urbaines : le
lotissement crée des rues rectilignes et de nouveaux
quartiers où les citadins construisent leurs maisons ;
l’adduction d’eau et l’électrification sont des étapes
nécessaires, cette dernière étant assimilée à une sortie de
l’obscurité ; l’implantation dans le village de diverses
infrastructures publiques vise à lui conférer une position
centrale vis-à-vis de ses voisins ; la consécration ultime est
obtenue par la reconnaissance de l’État lorsque ce dernier
fait du village le siège d’une commune ou, mieux, d’une
sous-préfecture : il a alors tous les attributs d’une ville à
part entière, pleinement « éclairée par la lumière du monde
moderne » et qui, en devenant partie intégrante du
maillage institutionnel de l’État, abrite en son sein ce
dernier et attire à elle une part de sa grandeur, de son
autorité et de son prestige. La transformation progressive
du cadre matériel du village par les citadins ne doit pas
être comprise dans sa seule dimension matérielle, mais
comme une accumulation de signes : ce sont ces signes qui
sont l’objet du travail des mutuelles de développement.
La grande originalité de l’approche de Roch Yao
Gnabéli n’est pas seulement de parvenir à expliciter
quelles significations s’attachent aux initiatives, aux
réalisations matérielles, ainsi d’ailleurs qu’à leurs échecs
lorsque l’implication des citadins et/ou des villageois fait
défaut. Elle démontre que ces mutuelles de développement
constituent en Côte d’Ivoire ce qu’on peut désigner
comme un phénomène social total, non pour se conformer
14 à l’usage galvaudé qui est souvent fait de ce concept de
Mauss, mais parce que les mutuelles de développement
occupent véritablement une position nodale dans la société
ivoirienne. Ce sont les rapports sociaux et politiques dans
leur ensemble qui sont impliqués dans leur action et
transformés par elle. Elles cristallisent les compétitions
sociales qui prennent place dans la société. Elles
réagencent un ensemble de rapports sociaux (et pas
seulement la « relation ville-campagne » ou les relations
internes au village) en s’attachant à les inscrire dans un
ordonnancement symbolique conforme à leur vision du
monde. En s’efforçant de regrouper des communautés de
citadins de même origine, elles les constituent en une sorte
de double du village, tentent de fusionner avec lui et
forment ainsi une vague entité politique dont les contours
sont dessinés par l’idéologie de l’origine qu’elles
sécrètent, et qui est la scène sur laquelle se produisent ces
nouveaux notables villageois que sont les cadres. L’action
des mutuelles de développement est ainsi tout entier
politique, en dépit du fait qu’elles se définissent
généralement comme « apolitiques » : elles modifient
l’équilibre des pouvoirs dans les villages, règlent la
gestion de la vie collective, opèrent des investissements
financiers, collectent des fonds, transforment le cadre de
vie et son espace matériel ; elles sont politiques également
dans le sens où elles inscrivent leurs actions dans un
rapport permanent à l’État, pour attirer à elles les
infrastructures publiques et tout autre signe d’une
reconnaissance par l’autorité étatique. Elles sont enfin
politiques du fait même qu’elles sont les opérateurs qui
produisent l’idéologie de l’origine.
Avant de revenir sur cette question essentielle, je
voudrais souligner à quel point l’approche développée par
Roch Yao Gnabéli permet de dépasser la problématique
des « courtiers du développement », selon la célèbre
15 formule de Jean-Pierre Olivier de Sardan qui a inspiré
nombre de travaux sur les projets de développement. Cette
notion met en avant l’action stratégique d’acteurs qui
s’érigent en intermédiaires entre des communautés rurales
(parfois urbaines) et des agents extérieurs (ONG, agences
internationales, État, coopération décentralisée) afin de
capter les ressources de l’aide au développement, puisant
des profits matériels et symboliques, voire politiques, de
leur position d’intermédiation. Cette approche est fondée
sur l’existence de ressources externes, phénomène massif
en Afrique subsaharienne, dont les implications requièrent
effectivement l’attention des scientifiques ; la logique des
acteurs occupe cependant dans cette perspective une
position secondaire, comme subordonnée, dérivée de
l’aide au développement, et abordée avant tout par son
caractère économique, dans le double sens de matériel et
de calcul stratégique. A l’inverse, la démarche de Roch
Yao Gnabéli replace au centre de l’analyse les dynamiques
internes des rapports qui lient les acteurs entre eux (les
différentes catégories de citadins et de villageois que les
mutuelles de développement prétendent unifier), leurs
visions du monde, les logiques symboliques de leurs
actions, les conflits qui les opposent ; les agents et les
ressources externes occupent dans sa perspective une
position périphérique.
Ce travail montre que l’origine villageoise, objet
d’incessants efforts des citadins, change de significations à
partir des années 1980. C’est à cette époque que les
associations adoptent la dénomination de « mutuelles de
développement » : c’est la période de crise économique et
d’ajustements structurels, lorsque l’État est contraint de
renoncer à l’idéologie modernisatrice et
développementaliste qui le définissait depuis l’indépendance. L’État perd
son rôle d’acteur unique du développement, et va
désormais abandonner la méfiance qu’il nourrissait envers
16 les associations d’originaires ; celles-ci ne se substituent
pas véritablement à ses interventions ; elles en sont plutôt
des relais mais elles récupèrent en quelque sorte
l’initiative, ainsi que le travail de production idéologique.
Ce résultat est important. Ce que montre Roch Yao
Gnabéli en étudiant ce phénomène, c’est un processus que
l’on peut observer sous des formes diverses sur l’ensemble
du monde dans cette période qui suit les plans
d’ajustement structurel des années 1980. La globalisation,
par l’affaissement des idéologies développementalistes et
modernisatrices au profit du libéralisme économique,
modifie la vision des « traditions » et de la « modernité »
ainsi que, bien sûr, les rapports entre ces deux pôles.
Ayant perdu leur vocation modernisatrice au profit d’un
horizon désormais tracé par l’intégration au marché
mondial, les États ne s’acharnent plus à combattre — voire
à éradiquer — les « traditions » pour moderniser la
société : ils les encouragent au contraire et tendent à les
patrimonialiser comme autant de composantes «
régio2nales » ou « ethniques » d’une « identité nationale » .
Autrement dit, les « traditions » — ou l’ethnicité qui leur
était associée — ne sont plus opposées à la modernité
comme elles l’étaient auparavant : la modernité passe au
contraire autant par les « traditions » que par l’ethnicité,
qui deviennent autant de signes d’identités qui doivent être
défendues et valorisées dans le cadre de l’intégration
marché global. Les États consacrent beaucoup d’efforts et
d’énergie à cette production idéologique, mais celle-ci ne
pourrait exister si elle n’était efficacement élaborée de
l’intérieur même des sociétés, si elle ne trouvait une
multitude de formes d’expression qui permettent de la

2 Laurent Bazin et Monique Selim : « Diffractions politiques du
marché (Côte-d’Ivoire, Vietnam) », Journal des anthropologues, 87,
2001 : 109-137.
17 matérialiser dans les rapports sociaux et dans les
consciences.
Ce que nous donne à comprendre Roch Yao
Gnabéli, c’est la manière dont les acteurs sociaux
investissent en Côte d’Ivoire le nouveau cadre idéologique, non
pas par souci de suivre les évolutions de l’État, mais en
quelque sorte dans un effort pour transformer leur propre
univers et lui donner sens, afin de l’arrimer à ce nouvel
ordonnancement imaginaire du monde. En produisant
activement à travers leurs associations une idéologie de
l’origine, les citadins y inscrivent leur propre identité
sociale et politique ; ils désignent le village comme espace
de l’obscurité et de l’arriération et, s’en emparant et le
transformant, l’ancrent dans l’espace social de la
modernité. Car l’origine prend en Côte d’Ivoire comme
ailleurs en Afrique une double signification. La première,
généalogique, connote l’ascendance, rattache chacun à
« son » village identifié à l’univers de ses ancêtres et le
retraduit comme lien ethnique et parenté métaphorique :
les « originaires » ou « ressortissants » d’un village en sont
les « fils » et « filles » ; ce sont des « frères » et « sœurs »,
et les mutuelles sont justement qualifiées de «
fraternelles ». La seconde signification est liée à l’espace
temporel dans lequel sont projetés les rapports villages/villes
et les rapports villageois/citadins. La temporalité est
orientée par l’idée de développement et de modernisation.
Le village est perçu comme le lieu de la tradition, dont les
gardiens sont les personnages détenteurs des différentes
formes d’autorité coutumière ; c’est à ce titre que le
village est également synonyme d’archaïsme, de
sousdéveloppement. Mais l’idée de développement et de
modernisation s’est profondément transformée dans la
décennie 1980 et, fabriquant l’imaginaire et la «
mémoire » d’un passé glorieux à réhabiliter, les associations
d’originaires retravaillent en profondeur les significations
18 attachées à ce référentiel spatio-temporel. Dans leur
logique et dans leur action, le « développement » dont il
est question tend à se détacher de l’organisation des
activités productives et marchandes pour se fixer sur les
seuls aspects matériels du cadre de vie. Le village n’est
plus simplement le siège de l’archaïsme, mais celui d’un
éclat passé qu’il faut regagner. Les efforts des mutuelles
visent alors à transformer l’origine villageoise, à l’arracher
à son « obscurité » pour métamorphoser radicalement ce
qui est le signe de l’archaïsme en une manifestation du
rattachement au monde contemporain, « moderne »,
urbain.

* * *

L’étude de Roch Yao Gnabéli a été menée dans les
années qui suivent immédiatement le déclenchement de la
guerre en 2002. Entre le milieu de la décennie 1990 et
l’année 2011, les tensions politiques se sont exacerbées
autour de la dramatisation de la question de l’« ivoirité »,
c’est-à-dire la question de l’origine et de l’ancrage du
pouvoir politique dans l’origine. La situation est loin
d’être réglée et demeure aujourd’hui extrêmement
conflictuelle. Le thème que traite ce livre est donc tout à fait
actuel. Outre les difficultés de mener à bien des
investigations dans trois régions différentes dans un
contexte de conflit, il faut souligner ici le désir d’utiliser
les outils scientifiques pour comprendre la situation
tragique que traverse alors la Côte d’Ivoire, sans se laisser
entraîner par les logiques de radicalisation partisane qui
résultent du conflit. De là découle un souci de rigueur
scientifique, de minutie dans l’exposé des matériaux
recueillis, leur interprétation et le déroulement progressif,
nuancé, prudent, de la démonstration : l’auteur manifeste
ainsi sa volonté de se ménager une marge d’autonomie
19 dans l’interprétation, d’être rigoureux dans l’analyse d’une
réalité qui est observée à partir de sa dimension
microsociale. De la sorte, cette étude traite du rapport
l’origine — question ô combien polémique et cruciale en
Côte d’Ivoire au début des années 2000 — tout en
maintenant à distance les tensions politiques qui ont pour objet
précisément le rapport à l’origine. L’auteur évite ainsi de
se laisser influencer par l’ensemble des analyses qui ont
été produites sur le conflit lui-même, qui sont le plus
souvent élaborées à partir de l’étude du champ discursif
des affrontements politiques, ou à partir de perspectives
macrosociales, sans compter toutes les publications qui ont
été produites, dans un sens ou dans l’autre, pour défendre
ou pourfendre la notion « d’ivoirité ».
On ne peut néanmoins lire cette étude sans la relier
au cadre général dans lequel elle prend place : les
dynamiques internes aux mutuelles de développement et
les dynamiques politiques conflictuelles s’inscrivent dans
un même processus et celui-ci, je l’ai déjà souligné,
dépasse le contexte national spécifique de la Côte d’Ivoire
pour s’articuler à la conjoncture globale. Les mutuelles de
développement sont les dispositifs institutionnels sur
lesquels repose ce que Roch Yao Gnabéli nomme ailleurs
« la production d’une identité autochtone en Côte
3d’Ivoire » : les trois exemples développés dans ce livre, il
faut le souligner, sont situés dans des régions d’agriculture
d’exportation, dont l’essor économique repose sur un
processus d’installation — de peuplement — de planteurs
et de travailleurs venant d’autres régions de Côte d’Ivoire
et des pays voisins (Burkina Faso, Mali, Guinée…).
L’idéologie de l’origine produite par les mutuelles de
développement, en même temps qu’elle cherche à unifier

3 Roch Yao Gnabéli : « La production d’une identité autochtone en
Côte d’Ivoire », Journal des anthropologues, 114-115, 2008 :
247275.
20 villageois et citadins autour d’une même ascendance, est
ce qui produit l’exclusion des « allogènes » en les
rattachant à une origine extérieure.
Cette dynamique est ancienne, mais elle change de
signification dans les années 1980, comme on l’a vu. Elle
constitue le terreau qui va permettre un basculement de la
base idéologique de l’État dans les années 1990. Celui-ci
s’était historiquement bâti comme un État-allochtone,
4selon l’expression de Jean-Pierre Dozon . Il se recentre
brusquement en 1994-95 — dans un contexte de tensions
exacerbées par les enjeux électoraux après la mort de Félix
Houphouët-Boigny et qui iront en s’aggravant au fil des
années — sur l’idée d’autochtonie ivoirienne qui, elle, est
une formulation nouvelle. La fameuse « clause
d’ivoirité », en conditionnant l’accès au poste de chef
d’État au fait d’être « né ivoirien de père et de mère
euxmêmes nés ivoiriens », n’est rien d’autre qu’une tentative
de reformuler le pouvoir politique en l’ancrant dans une
identité autochtone qu’il a fallu inventer. Ce n’est pas la
même idée « d’identité autochtone » que celle que
fabriquent les associations d’originaires, mais c’est en
quelque sorte sa réplication à l’échelle de l’ensemble de la
Côte d’Ivoire. Comme elle, elle énonce l’appartenance
territoriale en termes généalogiques. Elle produit de
l’exclusion, d’où découlent des tensions.
On observe dans l’ensemble du monde des processus
analogues de recentrage des États sur une « identité
nationale » ; ils ont partout des formes d’expression
propres et reposent sur des dynamiques internes
singu5lières, mais ces processus sont toujours conflictuels . A

4 Jean-Pierre Dozon : « L’étranger et l’allochtone en Côte d’Ivoire »,
in Contamin B., Memel-Fotê H. (dir.), Le modèle ivoirien en question.
Paris, Karthala, 1997 : 779-798.
5 Laurent Bazin, Monique Selim, Robert Gibb : « Nationalisation et
étatisation des identités dans le monde contemporain », Journal des
21 travers la clause symbolique de l’« ivoirité » c’est la
conception même de la citoyenneté sur laquelle s’édifie le
pouvoir politique qui est radicalement transformée,
débouchant sur des conflits en cascade. Jusque dans les
années 1980, la dynamique développementaliste sur
laquelle se construisait l’État définissait la citoyenneté à
travers la participation au développement, c’est-à-dire au
projet de l’État. Dans un contexte de parti unique, les
élections n’étaient nullement un enjeu : elles étaient le
cadre d’expression d’une allégeance symbolique envers
l’État, au niveau individuel et des communautés
d’appartenance. De sorte que, comme le souligne ailleurs Roch
6Yao Gnabéli, la nationalité ivoirienne n’avait guère
d’importance jusque dans les années 1990, en dépit des
lois d’ivoirisation des emplois et des capitaux datant de
1974. Ce n’est plus la même chose dans les années 1990,
dans un contexte où la perspective du développement a
fait place à celle de l’intégration au marché mondial,
lorsque l’État n’a en quelque sorte plus d’autre projet que
d’être sa propre finalité, ou le lieu stratégique du contrôle
du pouvoir et des sources d’enrichissement (ce qu’il a
toujours été). Les élections deviennent au contraire un
théâtre d’affrontement de partis et de factions politiques
en même temps que l’expression symbolique d’une
appartenance nationale. La citoyenneté, qui a désormais
pour forme concrète le droit de vote, est devenue un enjeu
stratégique de l’accès au pouvoir ; elle est redéfinie en

anthropologues, n° hors-série « Identités nationales d’État », 2007 :
735 ; Laurent Bazin : « Idéologies de l’identité nationale et formes de
citoyenneté. Une réflexion comparative (France, Côte d’Ivoire,
Ouzbékistan) », in Tolan J., El Annabi H., Lebdai B., Laurent F.,
Krause G. (eds) : Enjeux identitaires en mutations (Europe et bassin
méditerranéen). Bern, éd. Peter Lang, 2013.
6 Roch Yao Gnabéli : « Luttes politiques et reconstruction des
identités collectives en Côte d'Ivoire (1990-2001) », Journal des
anthropologues, 88-89, 2002 : 161-184.
22 termes de nationalité, d’origine et d’autochtonie. Ce qui
est désigné en Côte d’Ivoire de manière très significative
comme le processus d’« identification » — la vérification
des listes électorales, c’est-à-dire de la nationalité de
chacun — a profondément déstabilisé la société
ivoirienne ; c’est un des facteurs directs du déclenchement, en
2002, d’un conflit qui s’est présenté sous l’aspect d’une
« guerre des patriotismes », car toutes les factions armées
en présence se réclamaient du patriotisme. Si l’«
identification » a eu ce caractère déstabilisateur, c’est qu’elle
remettait en cause l’appartenance nationale sur la base de
l’origine, étendant en quelque sorte la « clause d’ivoirité »
à l’ensemble de la société. Comment en effet prouver que
l’on a légitimement la nationalité ivoirienne sinon en
apportant la preuve que l’on est soi-même « né ivoirien de
père et de mère eux-mêmes nés ivoiriens », c’est-à-dire en
exprimant son rattachement à une ligne généalogique, à un
« village d’origine » et à une communauté d’origine
villageoise ?
Autrement dit, dans ce processus extrêmement
conflictuel, les mutuelles de développement deviennent un
lieu stratégique d’ancrage du politique dans l’origine, non
plus du seul point de vue du cadre idéologique qu’elles
produisent, mais comme communautés symboliques
définissant l’accès à la citoyenneté. Elles sont à la fois les
supports et les réceptacles des tensions sociales et
politiques globales de la société ivoirienne, qui en retour
menacent leur unité et leurs capacités de mobilisation.

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