Quand les traces communiquent

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Cet ouvrage propose une étude de la trace du point de vue des sciences de l'information et de la communication. Il s'agit d'analyser ce terme dans l'élaboration de la culture, du patrimoine, et des dispositifs médiatiques. Dans un souci constant de prise en compte du contexte de production et d'interprétation de la trace, quatre perspectives majeures ont été privilégiées : les fondements épistémologiques, les enjeux politiques, la dimension mémorielle, et celle de la médiatisation.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359571
Nombre de pages : 256
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Quand les traces
communiquent…
médiatisation de la mémoire
L’objectif de cet ouvrage est de proposer une étude de Sous la direction de
la trace du point de vue des sciences de l’information Linda Idjéraoui-Ravez et Nicolas Pélissier
et de la communication. Il s’agit d’analyser ce
terme sous l’angle précis de ses implications dans
l’élaboration de la culture, du patrimoine, et des
dispositifs médiatiques. L’ouvrage associe à l’examen
du concept et de l’usage de la trace plusieurs auteurs
de nationalités différentes.
Dans un souci constant de prise en compte du
contexte de production et d’interprétation de la trace,
quatre perspectives majeures ont été privilégiées :
les fondements épistémologiques, les enjeux Culture, patrimoine,
politiques, la dimension mémorielle, et celle de la
médiatisation.
Linda Idjéraoui-Ravez est maître de conférences au
département des Sciences de l’information et de la
communication à l’université de Nice-Sophia Antipolis,
chercheur au laboratoire I3M (Informations, Milieux,
Médias, Médiations), et membre de l’ICOM (International
Council of Museums). Elle développe des recherches
autour de la médiation culturelle, du patrimoine,
et de la médiatisation des sujets sensibles.
Nicolas Pélissier est professeur des universités et
directeur adjoint du département des Sciences de
l’information et de la communication à l’université
de Nice-Sophia Antipolis, chercheur et responsable du
séminaire doctoral au laboratoire I3M (Information,
Milieux, Médias, Médiations), et directeur du master 2
recherche en SIC. Ses travaux portent sur les médias,
le journalisme, et les nouvelles formes d’écriture de
l’information.
Photographie de couverture : Livre et appareil photo © Pixabay.
ISBN : 978-2-343-04640-2
25 €
Culture, patrimoine,
Quand les traces communiquent…
médiatisation
de la mémoire
Sous la direction de
Linda Idjéraoui-Ravez
Quand les traces communiquent…
et Nicolas Pélissier






Quand les traces
communiquent…

Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre
1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l’information et la communication
en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs
dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large.
D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la
communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur
acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des
sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux
technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la
très grande diversité de l’approche communicationnelle des
phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.


Dernières parutions

Bernard IDELSON, Vies de journalistes. Sociobiographies, 2014.
Michael B. PALMER, Naissance du journalisme comme industrie.
Des petits journaux aux grandes agences, 2014.
Sous la direction de Jacques BONNET, Rosette BONNET et
Daniel RAICHVARG, Communication et intelligence du social,
Tomes 1 et 2, 2014.
Sous la direction de Florence LE CAM et Denis RUELLAN,
Changements et performances du journalisme, 2013.
Sous la direction de Marc MARTI et Nicolas PÉLISSIER, Tension
narrative et storytelling, 2013.
Coordonné par Alexandre COUTANT & Thomas STENGER,
Identités numériques, 2013.
Sous la direction de J. MAAREK, Présidentielle 2012, une
communication politique bien singulière, 2013.
Sous la direction de Sylvie P. ALEMANNO et Bertrand PARENT,
Les communications organisationnelles. Comprendre, construire,
observer, 2013.
Sous la direction de
Linda Idjéraoui-Ravez et Nicolas Pélissier



Quand les traces
communiquent…



Culture, patrimoine, médiatisation
de la mémoire




Postface de Béatrice Galinon-Mélénec





































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04640-2
EAN : 9782343046402
Sommaire
Introduction
Quand les traces font patrimoine. Politiques de la mémoire et
représentations médiatiques
Linda Idjéraoui-Ravez, Nicolas Pélissier ...................................................... 11
Première partie
Conceptualisation et problématisation de la trace
en sciences humaines et sociales
Sur la conceptualisation de la trace
Ioan Dragan .............................................................................................................. 21
La fabrique de la trace, une entreprise herméneutique
Yves Jeanneret ........................................................................................................ 47
Traces et patrimoine, essai de problématisation
Paul Rasse ................................................................................................................. 65
Deuxième partie
Médiation du patrimoines
et enjeux socio-politiques de la trace
La figure du collectionneur-médiateur dans le processus
de transmission patrimoniale
de la mémoire de la Première Guerre mondiale
Michèle Gellereau, Tiphaine Zetlaoui ............................................................ 77
La trace du scénographe dans une exposition d’histoire :
le design comme acte de discours
Marie-Sylvie Poli ................................................................................................... 91
Musée de la Stasi : la trace d’un passé douloureux peut-elle créer
du c o m m un ? Représentations croisées de la répression et
du contrôle social en ex-RDA
Marie Hocquet ....................................................................................................... 103
7 Troisième partie
Traces, mémoires et civilisations
Le substitut numérique : quelles mémoires muséales pour ce
nouvel objet culturel ?
Cécile Tardy ........................................................................................................... 121
Le rôle des musées de société dans la construction de traces
e
patrimoniales et/ou mémorielles au XXI siècle
Anne Watremez .................................................................................................... 135
Les visages changeants du patrimoine iconographique.
La double temporalité des images de la Mort
Cristina Bogdan .................................................................................................... 147
Quatrième partie
Traces et identités médiatiques
La représentation dans les médias du phénomène de pèlerinage
dans l’espace roumain
Mihaela-Simona Apostol .................................................................................. 165
Mémoire prothétique du communisme. Pratiques de la mémoire
dans les débats médiatiques autour du film L’autobiographie de
Nicolae Ceauşescu d’Andrei Ujică
Alexandru Cârlan, Mălina Ciocea ................................................................ 181
Embeded memories : patrimonialisation des traces numériques
Louise Merzeau .................................................................................................... 205
Postface
La trace : propositions anthropologiques et ontologiques. Le rôle
de la trace dans l’interprétation du monde par l’Homme
Béatrice Galinon-Mélénec................................................................................. 219

Présentation des auteurs..................... 241
8 Introduction
Quand les traces font patrimoine.
Politiques de la mémoire et
représentations médiatiques
Linda IDJÉRAOUI-RAVEZ, Nicolas PÉLISSIER
Laboratoire I3M (Informations, Milieux, Médias, Médiations)
université de Nice-Sophia Antipolis
eÀ l’issue du XVIII colloque franco-roumain en sciences de
l’information et de la communication (« Traces, mémoire,
communication », Bucarest, juillet 2011), nous avions envisagé
le projet d’un ouvrage collectif, complémentaire de l’édition
des actes en 2013 par l’université de Bucarest (Ars Docendi).
Ce projet distinct se justifiait alors par le contenu très riche et
scientifiquement soutenu des contributions à cette manifestation
ebilatérale. Celle-ci fête à l’automne 2014 son XX anniversaire à
l’occasion du colloque international « Intersections » organisé
par les laboratoires CREM (Centre de recherche sur les
médiations, Nancy) et I3M (Informations, Milieux, Médias,
Médiations, Nice), en collaboration avec un consortium de
laboratoires français et roumains en sciences de l’information et
de la communication.
L’intention éditoriale prend forme au travers ce nouveau
volume qui comprend, outre un nombre réduit des textes déjà
publiés dans l’ouvrage susmentionné (moins d’une dizaine sur
la trentaine qu’il comporte), d’autres textes denses et inédits
portant sur la même thématique, reliant trace, mémoire et
communication. Ces derniers ont été proposés par des membres
du comité scientifique qui n’ont pas eu l’occasion, comme il est
d’usage, de présenter une communication lors de ce colloque.
11 Ce volume présente donc des textes choisis dans leur version
initiale, mais aussi des textes que leurs auteurs ont fait évoluer
en les remaniant et des textes inédits.
Notre objectif scientifique est de contribuer à l’esquisse
d’une tracéologie dans le champ des SIC par le biais d’une
approche communicationnelle du concept de trace. Nous
entendons aussi analyser celui-ci sous l’angle précis de ses
implications dans l’élaboration de la culture et des dispositifs
médiatiques. L’ouvrage associe à l’examen du concept et de
l’usage de la trace plusieurs auteurs de nationalités différentes.
Leurs approches diversifiées partagent néanmoins une
dimension transversale dans laquelle tous se rejoignent : celle
de puiser dans la réactualisation de ce concept fécond, de
nouvelles perspectives de recherches pour les sciences
humaines et sociales, et plus particulièrement pour les SIC. De
façon dominante, c’est sous l’angle de la médiation et de la
médiatisation dans le champ de la culture, du patrimoine et des
représentations que le collectif de l’ouvrage redessine un
horizon info-communicationnel pour la trace.
Dans un souci constant de prise en compte du contexte de
production et d’interprétation de la trace, quatre perspectives
majeures ont été privilégiées dans cet ouvrage, pour venir se
resserrer autour des fondements épistémologiques, des enjeux
politiques, de la mémoire et enfin des identités et des
représentations médiatiques.
L’ouvrage se compose de quatre parties, dont chacune est
elle-même composée de trois chapitres, pour se clore sur une
postface prospective.
La première partie, Conceptualisation et problématisation
de la trace en sciences humaines et sociales, propose un
retour sur les arrière-plans épistémologiques de la réflexion
académique sur la trace. Nous avons donc souhaité l’ouvrir par
la contribution de Ioan Dragan qui offre une synthèse
commentée des fondements du concept de trace dans les
sciences humaines, notamment la philosophie (Jacques
Derrida), la sémiotique structurale (Roland Barthes), la
psychanalyse de l’image (Serge Tisseron), la sociologie
(Nathalie Heinich), les sciences de l’information et de la
communication (Yves Jeanneret et Béatrice Galinon-Mélénec).
12 Ce faisant, Ioan Dragan entend déplacer le point de vue
émanant des approches sémiotiques vers un cadrage temporel
du concept de trace partant du postulat que « celle-ci représente
génériquement la plus évidente médiation du passé (absent à
l’instant) au présent et vers le futur. D’où son rôle central dans
la restauration d’une vision historique […] de la
communication et dans le développement de la culture mémorielle».
Yves Jeanneret, dans son texte « La fabrique de la trace : une
entreprise herméneutique », approfondit cette contribution
inaugurale, en la recentrant sur la façon dont il est possible
d’étudier les transmutations de la trace en passant d’une
processualité matérielle à celle porteuse de valeurs, d’usages, de
configurations du culturel ou du social. L’auteur interroge
également le phénomène qui transforme la trace en objet
d’écriture documentaire réutilisé par des industries de la
culture, des médias ou encore du tourisme. Son étude débouche
sur deux axes touchant à l’élaboration médiatique autour de
laquelle elle se développe : le « devenir signe de la trace » et
les médiations à l’œuvre. Cet article met ainsi en exergue la
complexité du concept de trace, contigu tantôt à la notion
d’empreinte, tantôt aux aspects liés au mémoriel, à
l’inscriptible, au vestige, à l’archive ou encore à l’indice.
Paul Rasse complète ces réflexions en interrogeant plus en
profondeur les interactions entre les trois concepts fondateurs
du colloque de 2011 : trace, mémoire et communication. Ce
travail de généalogie passe, selon lui, par la redéfinition d’un
autre mot-valise souvent galvaudé : celui de patrimoine. Dans
une perspective d’anthropologie de la communication des
mondes contemporains, l’auteur tente ensuite de mettre en
évidence les dynamiques historiques qui sous-tendent ces
relations, pour montrer en quoi elles permettent d’interroger les
dispositifs de sélection, de protection et d’interprétation du
patrimoine d’aujourd’hui. S’intéressant plus particulièrement
aux cultures populaires, il montre avec conviction à quel point
le « petit patrimoine fragile » légué par ces cultures souvent
marginalisées, est plus difficile à préserver et valoriser que celui
des œuvres plus prestigieuses légitimées par l’histoire, la
politique, l’art et la science dans leurs dimensions les plus
institutionnelles : « il ne reste de ces cultures que des traces
parfois nombreuses, mais généralement peu évidentes, pauvres,
13 rugueuses, détériorées. Elles entérinent l’idée de leur
insignifiance ou de leur inexistence, quand les traces laissées
par les élites portent sur des réalisations plus abouties,
sophistiquées et de meilleure facture. » Cependant, Paul Rasse
constate aussi un engouement de nos contemporains
occidentaux, tant au niveau des décideurs que des médias et des
publics, pour ce patrimoine populaire, plus difficile à saisir,
circonscrire et donc à protéger. Ce regain d’intérêt a d’ailleurs
conduit une institution internationale telle que l’Unesco à
mettre en place un programme spécifique de protection du
patrimoine fragile (2006), qui a suscité aussi la mobilisation de
chercheurs en sciences humaines et sociales. Comme le rappelle
justement l’auteur : « La production et la conservation de ce
patrimoine ne peut fonctionner sans qu’émerge un assentiment
général quant à son intérêt et la nécessité de le protéger. »
Après ce retour sur les fondements et la complexité du
concept de trace, l’actualité des questionnements de la seconde
partie de l’ouvrage, Médiation du patrimoine et enjeux
sociopolitiques de la trace, imposait d’aborder l’analyse des
diverses modalités de transmission des traces. Michèle
Gellereau et Tiphaine Zetlaoui ouvrent cette perspective par une
analyse de la façon dont certains collectionneurs contribuent de
façon prégnante, tant dans la recherche que dans les pratiques
sociales, au processus de patrimonialisation au Nord de la
France et en Flandre occidentale, où les traces identitaires des
nations impliquées dans la Première Guerre mondiale
demeurent nombreuses et signifiantes. Dans le chapitre suivant,
Marie-Sylvie Poli déplace l’analyse vers la production et la
réception de l’exposition « Spoliés ! L’aryanisation économique
1940-1944 » organisée par le musée de la Résistance et de la
Déportation de l’Isère et inaugurée à Grenoble le 30 mai 2010,
dans le bâtiment de l’ancien palais du Parlement du Dauphiné.
La trace y apparaît comme un élément incontournable de
l’écriture dramaturgique et réflexive, déployée par le
scénographe pour un projet qui va au-delà d’une exposition
d’histoire : celui d’une exposition politique. Cette seconde
partie se clôt sur le texte de Marie Hocquet, dont le titre se veut
explicite : « La trace d’un passé douloureux peut-elle créer du
commun ? ». L’auteur se centre cette fois sur les rapports
qu’une population (les Berlinois de l’Est), dont une partie s’est
14 faite porteuse de mémoire, entretient avec une institution : le
musée de la Stasi. Celui-ci vise à patrimonialiser les traces pour
construire et représenter une mémoire collective autour du
régime communiste. Ce texte présente les résultats d’une
recherche portant sur les relations entretenues avec une histoire
collective difficile et ses mémoires (notamment celles de
groupes d’opposants et d’anciennes victimes), donnant lieu à
des mobilisations de traces dans un contexte sociopolitique et
identitaire dont les problématiques demeurent encore irrésolues.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, les auteurs interrogent,
chacun à leur façon, les rapports entre Traces, mémoires et
civilisations. Cécile Tardy, tout d’abord, s’intéresse aux enjeux
soulevés par la numérisation de l’objet de musée original
irréductible à « un simple support de mémoire de l’objet
patrimomial authentique ». C’est à travers le cas limite de la
photographie sur plaques de verre qu’est développée la question
de sa transformation médiatique en substitut numérique au sein
du musée de société. Son analyse en termes de « déclinaison
sociale, sémiotique et matérielle » conduit l’auteur à définir sa
portée stratégique dans le cadre de la médiation muséale. Dans
le second chapitre sur « Le rôle des musées de sociétés dans la
construction de traces patrimoniales et/ou mémorielles », Anne
Watremez cherche à identifier les choix stratégiques des musées
ede civilisations au XXI siècle, dans le cadre de la mise en
circulation des traces patrimoniales et/ou mémorielles. Ce n’est
pas tant la définition de traces comprises à la fois comme
empreintes de faits, de souvenirs liés à des objets et de
témoignages, qui préoccupe l’auteur, mais la manière dont elles
sont énoncées par ces institutions. En conclusion de cette partie,
Cristina Bogdan invite à s’interroger sur « Les visages
changeants du patrimoine iconographique. La double temporalité
des images de la Mort ». À partir d’une double approche issue
de l’histoire de l’art et de la médiologie, l’auteur enquête sur la
réaction des populations locales aux représentations
iconographiques de la Mort dans certaines régions rurales de
Roumanie. Le résultat de son étude montre une ambivalence de
ces réactions, entre volonté d’occultation, voire de destruction
(icônes vandalisées), des images symbolisant la Mort, mais
aussi fierté de certains villageois d’avoir près de chez eux une
église consacrée à la Mort qui serait unique en son genre. Selon
15 l’auteur, « l’espace roumain, qui balance actuellement entre
conserver les traditions et y renoncer, reflète la cohabitation de
ces manifestations contradictoires devant la Fin ». Dans un
plaidoyer pour la sauvegarde de la mémoire culturelle, Cristina
Bogdan s’appuie sur les propos de Régis Debray, pour qui la
« mort de la mort porterait un coup décisif à l’imagination »
(Debray, 1992, pp. 46-47) et juge salutaire la préservation d’un
patrimoine iconographique lié aux représentations visuelles de
la Mort, cette « présence absente » si embarrassante pour ses
spectateurs… et futurs clients.
Un constat similaire pourrait être fait à propos de la
représentation de la mort dans les anciens et nouveaux médias,
objets de la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, intitulée
Traces et identités médiatiques. Cette partie est introduite par
le texte original de Mihaela Apostol qui étudie la représentation
dans les médias roumains de deux pèlerinages majeurs dans la
tradition orthodoxe roumaine, l’un à Bucarest (saint
Démétrius), l’autre en Moldavie (sainte Paraskeva). À partir
d’une analyse de contenu d’articles de presse et de sources
électroniques sur une période très récente, l’auteur montre bien
le traitement très spécifique de ces rituels religieux de masse
par les médias observés. Mihaela Apostol est frappée par
l’importance des éléments quantitatifs (nombre de pèlerins,
longueur et durée des files d’attente, nombre de choux farcis
préparés et litres de vin prévus, etc.) valorisés par les médias,
qui semblent s’intéresser aux formes « visibles et percutantes »
du pèlerinage, aux motivations personnelles des individus et
aux réactions des pouvoirs publics, davantage qu’au sens
général de ces rituels presque immuables qui paraissent défier
le temps et l’espace, privant ainsi les journalistes, un bref
moment (de grâce ?), de leurs cadres de référence les plus
usuels. Le second texte de cette partie, proposé par Alexandru
Carlan et Malina Ciocea, porte également sur les
représentations médiatiques en Roumanie, mais s’intéresse à
une mémoire plus récente et plus circonscrite : celle du
communisme. Les auteurs ont souhaité étudier la réception du
film L’autobiographie de Nicolae Ceausescu réalisé par Andrei
Ujica, auprès des journalistes roumains, en particulier ceux
appartenant aux nouvelles générations n’ayant pas connu le
régime communiste. À leur sujet, s’inspirant de la terminologie
16 de Mac Luhan et des travaux d’Alison Landsberg, Alexandru
Carlan et Malina Ciocea émettent hypothèse que ce film a joué
un rôle de « mémoire prothétique », en tant que substitut
construit socialement d’une époque révolue que les jeunes
d’aujourd’hui, au-delà des récits parentaux et des ouvrages
mémoriels, ont bien du mal à se représenter. Les résultats de
leur enquête, à partir d’une approche pragma-dialectique des
discours des journalistes roumains, font état d’une attitude
plutôt ambivalente de ces derniers, évoquant un « compromis
entre l’expérience traumatique du passé et les enjeux de la
culture consumériste contemporaine ». Les auteurs en déduisent
que « l’expérience du communisme est difficile à intégrer dans
un profil identitaire ». En conclusion de cette partie, la
médiologue Louise Merzeau, pour sa part, focalise l’attention
sur une mémoire encore plus contemporaine : celle des traces
laissées par les internautes à l’occasion de leur navigation dans
le cyberespace. Au travers des débats portant sur la protection
de la vie privée, la lutte contre la diffamation, la désinformation
et la gestion de la e-réputation, cette question suscite de vives
réactions dans les médias et l’espace public. Certes, en tant que
données calculables et repérables par le datamining, les traces
servent à indexer les individus pour mieux anticiper leur
comportement, dans une perspective de marchandisation de ces
données. Selon l’auteur, cette traçabilité « menace de réduire
l’horizon informationnel de chacun aux limites prévisibles de
son graphe social ». Cependant, Louise Merzeau estime aussi
que le cyberespace offre à qui le souhaite des moyens de
réapprioriation de ses propres traces en les intégrant dans une
mémoire partagée, hybride entre sphère privée et sphère
publique. À l’appui de sa démonstration, elle évoque divers
processus de redocumentarisation, à l’image des plateformes
comme Delicious ou Diigo qui font de la mise en commun des
signets « la base d’une mémoire collaborative en acte », ou
d’autres outils de partage tels que VisualizeUS et Pinterest, qui
constituent une forme d’appropriation à la volée de traces
déposées par d’autres. L’auteur en conclut : « même si la
traçabilité tend à exproprier chacun de son profil tout en
contractant le graphe de ses opportunités, elle peut aussi
enrichir une nouvelle mémoire […] Raccourcissant les
distances entre valeur d’usage et valeur patrimoniale, les flux
17 numériques peuvent embarquer une mémoire à la fois
documentaire, éditoriale et relationnelle. »
Enfin, l’ouvrage s’achève sur la postface proposée par
Béatrice Galinon-Ménélec. Il s’agit de la traduction française
du texte « Traces, Signe-trace, Homme-trace. Ontological and
Anthropological Perspectives ». Son auteur coordonne le
programme de recherches « Human-Trace Complex Systems
DC Unesco », qui consiste en l’utilisation du web pour faire
émerger une intelligence collective sur la question de la trace.
Les contributeurs de ce projet ouvrant de larges perspectives
théoriques venant de toutes les disciplines scientifiques et de
tous les pays, il est apparu opportun à Béatrice
GalinonMélénec de présenter les présupposés anthropologiques et
ontologiques qui l’ont conduite à proposer ce programme à
l’Unesco. Au sein de celui-ci, le laboratoire I3M est porteur du
projet CHEMED (Culture, Heritage and MEdia Devices).
Coordonné par Linda Idjéraoui-Ravez, il étudie les modes
opératoires de la trace au sein des processus d’élaboration de la
culture, du patrimoine et des dispositifs médiatiques. Le
programme « Human-Trace Complex Systems » a aussi pour
objectif de stimuler un débat interdisciplinaire et international
sur la relation entre traces, mémoire et communication.
À ce sujet, sa coordinatrice revient sur le fait que son origine
est étroitement liée au colloque franco-roumain de 2011 cité
plus haut, manifestation organisée par le laboratoire I3M
(université de Nice-Sophia Antipolis) sous la coordination
scientifique de Linda Idjéraoui-Ravez et Jean-François Tétu, à
partir d’un appel à communication initié avec Béatrice
GalinonMélénec et la composition d’un comité scientifique
international auquel ont pris part, pour la partie française, Jean
Davallon, Philippe Dumas, Jean-Jacques Boutaud, Béatrice
Fleury, Gino Gramaccia, Yves Girault, Yves Jeanneret, Pascal
Lardellier, Paul Rasse, Jean-François Tétu, et Jacques Walter.
Voici donc une nouvelle trace, que nous espérons très
communicative, de ce colloque fondateur.
18 Première partie
Conceptualisation
et problématisation de la trace en sciences
humaines et sociales

Sur la conceptualisation de la trace
Ioan DRAGAN
CSMNTC, université de Bucarest
Introduction : un concept polyvalent à parenté
française
Une lecture, évidemment sans prétention d’exhaustivité, de
la littérature appropriée révèle que le concept de trace bénéficie
d’une vraie paternité française. Des personnalités et des œuvres
de premier ordre, à partir de Jacques Derrida en philosophie du
discours et en continuant avec des sémioticiens (Roland Barthes
et autres), des sociologues (Nathalie Heinich et al.), des
théoriciens et practiciens de la psychanalyse (Jacques Lacan,
Serge Tisseron et al.) ont contribué à la conceptualisation de la
trace et de son rôle dans l’ouverture d’une nouvelle forme de
transversalité épistémologique dans les sciences sociales et
humaines. Des ouvrages collectifs récents (Béatrice
GalinonMélénec) prolongent, valorisent, synthétisent et confirment la
validité théorique et méthodologique du concept de trace par
une série de recherches couvrant l’ensemble des domaines
traités par les sciences sociales et humaines à partir,
notamment, d’études littéraires, mémorielles, patrimoniales, de
travaux relevant des sciences de l’information et de la
communication, de la psychanalyse des images, de la sociologie
de la visibilité.
Une des références fondatrices, selon mes lectures, est
représentée par le philosophe Jacques Derrida, avec en
particulier L’écriture et la différence et De la grammatologie,
dont l’œuvre a été traduite en soixante langues. Si je ne me
21 trompe pas, il a été parmi les premiers qui a pensé la trace
comme un des concepts clés de la nouvelle constellation
théorique dans le champ de la « déconstruction » de la
métaphysique traditionnelle et celui du discours classique
centré sur la référence dépassant ainsi le logocentrisme, et « la
mise entre parenthèses du sens ». Ainsi, comme il est
généralement admis, dans l’ensemble conceptuel proposé par
Derrida, la trace occupe une place de premier ordre,
conjointement avec les concepts d’écriture (plus saisissante que
le langage verbal), d’archi-écriture, de différence-différance, de
trace, d’archi-trace, mais aussi de gramme, de greffe, de
supplément, etc. (Ghica, 2008). Nous y reviendrons.
En deuxième lieu, les contributions scientifiques françaises à
l’approche de la trace se retrouvent, sous des formes plus ou
moins explicites, dans la sémiotique structurale (Roland
Barthes), ainsi que dans d’autres modèles de la sémiologie
cultivés en France, ou dans la proximité de la sémiologie
française. Nous reviendrons y également.
En troisième lieu, il faudrait attribuer une place de premier
ordre à une contribution qui situe les fondements de l’analyse
des traces dans la psychanalyse. Une synthèse appliquée de
l’étude des traces dans la perspective de la psychanalyse nous
est offerte par l’ouvrage de Serge Tisseron, Psychanalyse de
l’image (1995 [1997]). Au moins trois chapitres de cet ouvrage
traitent le sujet de la trace, avec un condensé éclairant dans le
chapitre intitulé « Les premières traces chez l’enfant et les
enjeux de l’image-objet ». Ainsi, nous consacrerons plus loin
un commentaire dédié à cet ouvrage de Serge Tisseron.
En quatrième lieu, la sociologie française affirme, elle aussi,
sa présence créatrice dans le florilège de la paternité française
aux théories de la trace : la meilleure contribution est
représentée, à mon sens, par l’ouvrage De la visibilité.
Excellence et singularité en régime médiatique, dont l’auteur
est la sociologue Nathalie Heinich (2012). Je proposerai donc
plus avant dans mon texte une présentation commentée d’un
chapitre de la partie V, « Expérience de la visibilité », et
particulièrement du paragraphe « Appropriation des traces ».
Enfin, dans cette brève esquisse j’invite le lecteur à se
nourrir de la plus récente contribution française, l’ouvrage
22 collectif publié sous la direction de Béatrice Galinon-Mélénec,
L’homme trace. Perspectives anthropologiques des traces
contemporaines (2011). La perspective dominante de l’ouvrage
et du projet l’« homme-trace » peut se résumer dans le
syntagme « tout est signe-trace » (Galinon-Mélénec, 2011 : 14),
ce qui, à la limite, est soutenable si on rajoute une interrogation
obligatoire : quelle est la nature spécifique de la trace comme
signe et aussi sur la typologie des traces non seulement en tant
que signes. Considérés dans leur ensemble, les textes réunis
dans ce volume offrent des réponses plus ou moins
convergentes à ce genre de questionnements.
Derrida : trace et différence au cœur de la
déconstruction et de la grammatologie
Jacques Derrida, comme le note son émule roumain Marius
Ghica, procède à une déconstruction radicale de la
métaphysique traditionnelle, et ensuite du discours envahissant
centré sur le référent et le sens. Il a interprété « le déplacement
de l’intérêt spéculatif du monde du réel vers celui de la langue
– un phénomène visible de nos jours dans presque tous les
domaines de la pensée humaine – et l’ouverture vers le champ
infini du sens comme des effets d’un événement » historiel –
l’absence d’un centre stabilisateur, d’un signifiant
transcendantal... (désigné, tour à tour, essence, existence,
substance, sujet, vérité, présence, conscience, divinité, etc.) –
« capable de fonder, d’orienter et de limiter le sens du
discours » (Ghica, 2008 : 6). Ghica aime citer abondamment
Derrida pour expliquer la déconstruction du discours comme
motivée par l’« inflation » du langage, après la déconstruction
de la métaphysique traditionnelle : « C’est alors le moment –
précise Derrida – où le langage envahit le champ
problématique universel ; c’est alors le moment où, en
l’absence de centre ou d’origine, tout devient discours – à
condition de s’entendre sur ce mot – c’est-à-dire système dans
lequel le signifié central, originaire ou transcendantal, n’est
jamais absolument présent hors d’un système de différences »
(Derrida, 1967 : 411). Engagé dans une démarche totalement
iconoclaste, Derrida arrive à tout renverser : l’écriture supplante
le verbal, la grammatologie dénonce la référence du discours
orthodoxe puisque « la chose même est un signe »,
23 renversement aussi du rapport entre parole et écriture en faveur
de celle-ci ; dans la grammatologie « le sens même devient le
but d’un discours dans lequel le signifié fonctionne comme
signifiant » (cité dans Ghica, 2008 : 62).
Dans cet effort de rupture radicale avec la pensée du
discours classique (en fait, moderne), Derrida imagine un
nouveau système conceptuel, appelé à démonter les vieux
concepts et à les remplacer par la famille conceptuelle déjà
mentionnée au sein de laquelle la trace fait figure centrale de ce
renversement. L’explication du choix du mot trace en tant que
terme clé de la grammatologie, conjointement avec le terme
différence, est assez difficile à suivre. Tout de même deux
précisions sont utiles pour nous aider à comprendre son
discours :
• « La justification de ce choix terminologique ne peut
jamais être absolue et définitive. Elle répond à un état des
forces (en l’absence d’un "centre historique" bien défini) et
introduit un calcul historique. » (Ghica, 2008 : 102) ;
• Le mot trace est lui-même un élément de référence pour
des discours contemporains dont certains sont acceptés par
Derrida. Le rôle épistémologique du terme trace se relève
dans l’approche grammatologique des différences dans le
processus de signification, qui consiste dans un perpétuel
« jeu formel de différences », car « rien, ni dans les
éléments, ni dans le système, n’est jamais purement et
simplement présent ou absent. Il n’y a, de part en part, que
des différences de différences et des traces de traces » (cité
dans Ghica, 2008 : 65).
Dans cette perspective, la trace est la différence comme
« origine absolue du sens en général » : « la trace est la
différence qui ouvre l’apparaître et la signification »,
« articulant le vivant sur le non-vivant en général, origine de
toute répétition, origine de l’idéalité, elle [la trace] n’est pas
plus idéale que réelle, pas plus intelligible que sensible, pas
plus qu’une signifiance transparente qu’une énergie opaque et
aucun concept de la métaphysique ne peut la décrire. » (Ghica,
2008 : 95).
La trace est un terme qui désigne dans tout discours et dans
tout mouvement des signes où on retrouve à la fois l’opposition
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