Questions ethniques dans l'aire anglophone

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Qu'est-ce que l'ethnicité ? En quoi diffère-t-elle de la « race » ? C'est à la lumière d'une définition non naturaliste de l'ethnicité comme « sentiment d'appartenance » que cet ouvrage s'intéresse à l'aire anglophone dans toute son étendue et toute sa complexité. Onze contributions couvrent les cinq continents pour illustrer l'approche anglo-saxonne de l'ethnicité, si différente de la nôtre.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363714
Nombre de pages : 256
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Sous la direction de
QUESTIONS ETHNIQUES Michel Prum
DANS L’AIRE ANGLOPHONE Groupe de recherche sur l’eugénisme et le racisme
Qu’est-ce que l’ethnicité ? En quoi diffère-t-elle de la « race » ?
C’est à la lumière d’une défi nition non naturaliste de l’ethnicité
QUESTIONS ETHNIQUES comme « sentiment d’appartenance » que cet ouvrage s’intéresse
à l’aire anglophone dans toute son étendue et toute sa complexité.
DANS L’AIRE ANGLOPHONE Des cimetières multiculturels anglais au potager « bio » de
Michelle Obama, du cinéma sri-lankais à la vague germanophobe
australienne aux temps de la Grande Guerre, des catégorisations
eraciales du XIX siècle aux statistiques ethniques de la nouvelle
Afrique du Sud postapartheid, onze contributions couvrent les cinq
continents pour illustrer l’approche anglo-saxonne de l’ethnicité,
si différente de la nôtre.
Michel Prum est professeur à l’Université Paris Diderot, Sorbonne
Paris Cité, et dirige le Groupe de recherche sur l’eugénisme et le
racisme qu’il a fondé en 1998.
Illustration de couverture : Ombre chinoise
de Alice Prum-Peyrard, 2014 © D.R.
ISBN : 978-2-343-04954-0
25 €
Sous la direction de
QUESTIONS ETHNIQUES DANS L’AIRE ANGLOPHONE
Michel Prum
Racisme et eugénisme










Questions ethniques
dans l’aire anglophone





Racisme et eugénisme
Collection dirigée par par Michel Prum

La collection « Racisme et eugénisme » se propose d'éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur
le racisme et l'eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques
de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent
à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d'oppression. La collection entend aussi comparer ces
phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires
culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire
francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle
n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de
l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans
relever véritablement de l’étude du racisme, analysent les
relations entre les différents groupes d’une société du point de
vue de l’ethnicité.


Déjà parus

Maryse Fauvel, Exposer « L’Autre », Essai sur la Cité nationale
de l’histoire de l’immigration et le Musée du quai Branly, 2014.
Françoise Richer-Rossi, L’Autre et ses représentations au
cinéma, 2013.
Michel Prum (dir.), Comparer les diversités, 2013.
Marie-Annick Mattioli, Olga Muro et Michel Prum (dir.),
« L’identité nationale » à l’épreuve des identités culturelles en
Allemagne, en France, au Royaume-Uni : une approche
critique, 2013.
Bernard Cros, Marie-Annick Mattioli, Michel Prum et Thierry
Vircoulon (dir.), Penser et gérer la diversité en société :
regards sur l’Afrique, 2013.
Michel Prum (dir.), Racialisations dans l’aire anglophone,
2012.
Sophie Geoffroy et Michel Prum (dir.), Darwin dans la bataille
des idées, 2012.
Marie-Claude Mosimann-Barbier, Un Béarnais en Afrique
australe ou l’extraordinaire destin d’Eugène Casalis, 2012.

Sous la direction de
Michel Prum
Groupe de recherche sur l’eugénisme et le racisme







Questions ethniques
dans l’aire anglophone











































































































































Ouvrage publié avec le concours du laboratoire
« Identités, Cultures, Territoires » (EA 337)
de l’Université Paris Diderot.






































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04954-0
EAN : 9782343049540

INTRODUCTION

Michel Prum


Cet ouvrage s’intéresse aux questions ethniques dans la vaste
aire anglophone, de la Grande-Bretagne à l’Australie, en
passant par l’Asie (le Sri-Lanka et l’Inde), l’Amérique du Nord
et l’Afrique du Sud, donc sur les cinq continents. Mais le terme
qui relie les questions ici posées ‒ l’ethnicité ‒ mérite
préalablement d’être lui-même remis en question. Que met-on
derrière l’adjectif « ethnique » ? Qu’est-ce que l’ethnicité ?
Dans la vie courante, dans les médias, on se réfère
communément à ce terme pour essayer par exemple de
comprendre les tensions à l’œuvre dans nos sociétés
occidentales, en particulier quand des émeutes enflamment les
banlieues. Dans un autre registre, le mot « ethnique » sert aussi
à désigner des produits de consommation. Si l’on tape
« ethniques » sur un moteur de recherche, on trouvera « bijoux
ethniques », « vêtements ethniques », « meubles ethniques ».
Si l’on prend le premier cas de figure, il apparaît clairement
que le mot « ethnique » vient remplacer le mot « racial ». Pour
ne pas parler de tensions raciales, d’émeutes raciales, de
discriminations ou de revendications raciales, dans une analyse
qui ignore souvent les dimensions sociales de ces conflits, on
use de cet euphémisme commode. La langue se fait pudibonde,
comme lorsqu’on parle de familles « modestes » pour ne pas
dire pauvres ou de personnes « fortes » pour ne pas dire grosses
ou obèses. Il faut s’extraire de ce processus d’euphémisation
pour s’attaquer au fond du problème.
Le second cas montre que le groupe catégorisé, c’est l’Autre.
Les marchandises « ethniques », ce sont celles issues d’autres
cultures que la nôtre. Un restaurant servant des produits
ethniques en France n’aura pas de bœuf bourguignon à son
menu ; les bijoux ethniques seront africains ou asiatiques,
jamais européens. Déjà les études ethniques, qui se développent
aux États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
prennent pour objet tout le monde, sauf les Américains blancs.

7
C’est que celui qui nomme l’Autre comme ethnique se place
en dehors ou au-dessus de l’ethnicité. Il désigne l’Autre par sa
couleur (une « personne de couleur ») comme si lui-même n’en
avait pas. Il catégorise comme s’il n’entrait lui-même dans
aucune catégorie, comme s’il était l’universel et l’Autre, le
particulier.
Cette catégorisation, depuis l’occupation nazie en territoire
français, ne peut plus s’appeler « raciale », car le mot « race »
évoque trop de choses en France, alors que les pays
anglophones comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, qui n’ont
1pas connu l’occupation, continuent d’user de ce mot . La
catégorisation sera donc simplement « ethnique ». Comme
l’écrit Colette Guillaumin :

L’adoption d’un concept comme celui d’« ethnie » a donc été
une tentative de distance envers les connotations héréditaires et
constitutionnalistes qui marquaient le terme race. Mais ce fut
une vaine tentative, puisque l’emploi courant de ce mot, que le
vocabulaire de la recherche a fait passer dans le domaine
général, a récupéré ce sens qui prend décidément figure
2inéliminable .

Chassez la race par la porte et elle revient par la fenêtre, sous
le nom d’ethnie. Faut-il alors bannir les deux termes ? Et
peuton étudier ce qui n’existe pas ?
La réponse à cette dernière question est bien sûr affirmative.
On peut étudier les religions sans être croyant, et la racialisation
des groupes sociaux sans accréditer la pertinence du concept de
race. Ou pour prendre un autre exemple : on peut penser que
« l’instinct maternel » n’est qu’une construction sociale et en
faire le sujet de sa recherche. Comme l’écrit Christian
Delacampagne, « la race est inventée par le raciste. Racisme et
3race naissent en même temps » . La race existe donc comme
eune croyance. Déjà au début du XX siècle, Max Weber voit

1 Toutes les grandes lois britanniques sur les relations ethniques de la seconde
emoitié du XX siècle, jusqu’à la Race Relations (Amendment) Act de 2000,
affichent le mot “race”. Le terme “ethnicity” semble être préféré aujourd’hui,
sans que “race” soit interdit comme en France.
2 Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel (1972),
Paris, Gallimard, 2002, p.87.
3 Christan Delacampagne, L’Invention de la race, Paris, Fayard, 1983, p. 39.

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avant tout dans la race un « sentiment d’appartenance ». Dans
Wirtschaft und Gesellschaft (Économie et Société), qu’il écrit à
la fin de sa vie (l’ouvrage connaît une édition posthume en
1921), il note que « “l’appartenance raciale” […] ne conduit à
une “communauté” que si elle est ressentie subjectivement
4comme une caractéristique commune » . Michel Wieviorka
commente :

Il n’y a de race, pour Max Weber, que s’il y a une conscience
de race, ancrée dans une appartenance communautaire et qui
peut déboucher sur une action, sur du mépris ou de la
ségrégation par exemple, ou à l’inverse sur une crainte de l’autre
5espèce .

C’est parce que la « race » ou « l’ethnie » recouvre ce
sentiment de rattachement collectif qu’elle intéresse les sciences
humaines. Nous aurions pu, à la manière anglaise, intituler cet
ouvrage Questions raciales, mais pour un lectorat francophone,
comme on l’a vu, la variante Questions ethniques s’imposait.
L’ethnicité est donc présente dans les onze contributions de
cet ouvrage. Dans le premier chapitre, Janie Mortier
s’intéresse au rôle joué par Josiah Wedgwood (1872-1943) dans les
edébats de la première moitié du XX siècle en Grande-Bretagne
autour de la Palestine et de la question du sionisme. Wedgwood
était l’arrière-arrière-petit-fils de Josiah Wedgwood
(17301795), le grand-père à la fois de Charles Darwin et de son
épouse Emma Wedgwood, resté célèbre pour avoir produit dans
son atelier le célèbre médaillon anti-esclavagiste représentant
un esclave entravé avec la formule “Am I not a Man and a
Brother?”. Josiah IV, comme on l’appelle parfois pour le situer
dans cette lignée, eut une très longue carrière parlementaire, au
cours de laquelle il combattit brillamment l’eugénisme. Mais ce
qu’examine ici Janie Mortier, ce sont ses prises de position sur
la Palestine, exprimées entre autres dans son ouvrage The
Seventh Dominion (1928), publié donc onze ans après la célèbre

4 Max Weber, Économie et Société (Wirtschaft und Gesellschaft, 1921), vol.2,
Paris, Plon, 1995, p.124. „Die »Rassenzugehörigkeit« […] führt zu einer
»Gemeinschaft« natürlich überhaupt nur dann, wenn sie subjektiv als
gemeinsames Merkmal empfunden wird“ http://www.textlog.de/7777.html.
5 Michel Wieviorka, L’Espace du racisme, Paris, Seuil, 1991, p. 35.

9
Déclaration Balfour (octobre 1917) qui appelait à la création en
Palestine d’un Foyer national juif. Cette déclaration, les
mandataires britanniques n’en respectent, selon lui, ni l’esprit ni la
lettre. C’est pourquoi, nous dit Janie Mortier, Wedgwood est un
« sioniste indigné ». Elle analyse avec soin son argumentaire et
retrace ses combats jusqu’à la Seconde Guerre mondiale,
lorsque Wedgwood réussit à sauver de nombreux exilés juifs.
Josiah Wedgwood a, on l’a dit, aussi combattu l’eugénisme
et s’est opposé, au Parlement, au Feeble-Minded Persons
(Control) Bill dans les années 1912-1913. C’est au cours des
epremières décennies du XX siècle que l’eugénisme (dont le
terme avait été forgé par Francis Galton, le cousin de Darwin,
en 1883) se développa le plus en Grande-Bretagne. Il serait
tentant de croire que ce courant est à ranger aujourd’hui dans
les « poubelles de l’Histoire ». Ce n’est malheureusement pas le
cas, comme le rappelle Neil Davie dans le deuxième chapitre :
si, comme l’affirme le sociologue américain Troy Duster, la
porte d’entrée de l’eugénisme est désormais fermée à double
tour, il n’en demeure pas moins qu’il existe une porte dérobée
qui lui permet de continuer de pénétrer notre société. Cette
porte dérobée s’ouvre à tous les courants favorisant une
approche « biosociale », c’est-à-dire une vision de la société
privilégiant les déterminismes biologiques et diminuant la part
de liberté individuelle. Pour les tenants de ce courant de pensée,
l’homme n’est pas « condamné à être libre », selon la célèbre
6formule de Sartre , mais il est la « marionnette » de ses gènes et
de son environnement. Neil Davie montre comment une
certaine forme de pensée actuelle, qui s’appuie sur une
croyance illimitée en la science et la technologie, n’est
finaleement pas si éloignée de la pensée scientiste du XIX siècle, et
avec elle de l’eugénisme, comme par exemple celle de Cesare
Lombroso (1835-1909). Dans L’Uomo delinquente (1876), le
criminologiste italien affirmait que certains enfants naissent
criminels et qu’il serait un jour possible de les reconnaître, dès
le berceau, à leurs traits physiques. Avec de tels présupposés,
on pouvait rêver à une police qui pourrait arrêter les criminels
potentiels avant même qu’ils ne passent à l’acte ! C’est sous cet
éclairage qu’il est possible de lire les débats récents sur la
banque de données NDNAD, stockant au Royaume-Uni l’ADN

6 Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant (1943), Paris, Gallimard, p.612.

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non seulement de criminels condamnés, mais de suspects
relâchés dont le ministère de l’Intérieur pensait qu’ils étaient,
plus que les autres citoyens, susceptibles de commettre un
crime dans l’avenir… Ici, la biologisation des criminels aboutit
à ce que Neil Davie appelle « le précrime ».
Du berceau du futur criminel, on passe à la tombe avec la
dernière contribution consacrée à la Grande-Bretagne. Dans le
troisième chapitre, Nada Afiouni s’intéresse à l’ethnicité à
travers le prisme du marché funéraire britannique. Son étude est
originale car, si l’ethno-marketing a beaucoup été étudié, le
secteur funéraire du marketing ethnique en Grande-Bretagne
n’a pas encore été vraiment exploré. C’est sur la population
musulmane du Royaume-Uni que travaille Nada Afiouni, dans
une démarche comparatiste France-Grande-Bretagne très
révélatrice. En effet, quoi de plus opposé que le modèle
multiculturaliste et différentialiste d’outre-Manche, soucieux de
laisser chaque communauté conserver son identité et ses
pratiques, et le modèle jacobin français, pour qui la République
est « une et indivisible » et chaque citoyen.ne est appelé.e à
s’intégrer dans un cadre commun à vocation universelle.
L’industrie de la mort n’échappe pas à cette opposition. Nada
Afiouni dresse une typologie des cimetières et des pompes
funèbres britanniques pour montrer leur adaptation au public
musulman, alors que la France suit un modèle très différent
dans ce domaine. Elle note aussi, ce qui est fort intéressant, que
les revendications des juifs et des musulmans se rejoignent
(nécessité d’une inhumation rapide, demande d’une autopsie
moins intrusive et plus respectueuse du corps), et donc que les
deux communautés ont eu intérêt à se tourner ensemble vers la
société majoritaire anglicane pour faire respecter leurs
exigences respectives. Il y a là l’ébauche d’une coopération
inattendue.
Les cinq contributions suivantes élargissent les questions
ethniques au-delà de la Grande-Bretagne, dans ses extensions
coloniales ou postcoloniales que sont l’Empire britannique et le
Commonwealth. Ainsi Stéphanie Prévost, dans le quatrième
chapitre, se penche sur une construction ethnique sans doute
peu connue du grand public : les Touraniens, pour désigner
cette population d’Asie centrale dont la langue n’est « ni
aryenne ni sémitique ». Le mot apparaît en Grande-Bretagne
evers la fin du XVIII siècle, mais il ne devient véritablement

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opératoire (au sens où il suscite de véritables polémiques) qu’à
ela fin du XIX siècle. D’abord référence géographique, puis
hypothèse paléolinguistique avec le philologue et orientaliste
allemand Max Müller, le terme est racialisé dans la seconde
moitié du siècle, entre autres par John William Jackson, adepte
de la phrénologie, qui oppose le Touranien au « Nègre » et au
« Caucasien ». Il est difficile d’évaluer la portée des idées de
Jackson, mais elles témoignent de l'importance du concept
« Touranien » pour la compréhension de l'Asie centrale lors de
la période victorienne. À une époque où la Grande-Bretagne
apparaît comme une puissance impérialiste en Asie, avec sa
mainmise sur l’Inde ou le « Grand Jeu » en Afghanistan, la
racialisation du Touranien sert également des visées
nationalistes et géopolitiques « à l’orient de l’Europe ». La
« grande confusion » entourant la catégorie « raciale » de
Touranien explique l’abandon du concept en Grande-Bretagne
eau début du XX siècle.
Vilasnee Tampoe-Hautin s’occupe aussi de catégorisations
raciales dans le cinquième chapitre, consacré au cinéma
srilankais. Si le terme de Touranien s’opposait (entre autres) à
ceux d’aryen et de sémite, l’opposition, dans la société
postcoloniale du Sri-Lanka, se construit entre « aryen » et
e« dravidien ». C’est au XIX siècle, à l’époque où Ceylan était
une colonie britannique, que s’est produite la polarisation
ethnique. Le colonisateur, obéissant aux tendances
classificatoires du siècle, divise alors l’île entre deux populations
qu’il va rattacher aux groupes aryen et dravidien : au sud, la
majorité cinghalo-bouddhiste, assimilée aux aryens, et au nord,
la minorité tamoule, appartenant au groupe « dravidien » et
majoritairement adepte de l’hindouisme. On a donc là un
exemple de construction ethnico-identitaire, qui s'appuie sur des
divisions au départ simplement linguistiques (le cinghalais,
langue indo-aryenne et le tamoul, langue dravidienne). Cette
assignation ethnique rejoint, on le voit, les clivages religieux
(bouddhistes et hindous). Le cinéma sri-lankais reflète bien
entendu ces divisions (qui incluent aussi les castes). Vilasnee
Tampoe-Hautin, dans sa présentation du septième art sri-lankais
et de ses films les plus marquants, souligne la dérive
communautariste d’un certain cinéma cinghalais « autochtone » et
xénophobe, qui, en s’appuyant sur les mythes anciens, articule
une rhétorique nationaliste faisant des tamouls dravidiens, avec

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qui les Cinghalais partagent pourtant l’île depuis plus de deux
mille cinq cents ans, des « envahisseurs ».
Le titre de l’article “What’s in a name?” est une citation du
Romeo and Juliet (1597) de Shakespeare, et on peut y voir une
allusion à cette guerre séculaire entre les deux familles de
Vérone que reproduisent ici les deux communautés asiatiques.
L’Asie, Baden-Powell la connaît aussi, lui qui fut envoyé
combattre en Inde et en Afghanistan. Dans le sixième chapitre,
Marie-Claude Barbier se penche sur le célèbre fondateur du
scoutisme, qui fut d’abord militaire, pendant vingt-trois ans, et
connut la gloire en Afrique du Sud, à la suite du long siège de
Mafeking lors de la guerre des Boers (1899-1902).
BadenPowell a été accusé de racisme et d’antisémitisme, de façon
récurrente. En s’appuyant sur les travaux de son biographe
britannique Tim Jeal, Marie-Claude Barbier s’attache à
réhabiliter Baden-Powell, et à replacer dans leur contexte les
faits qui lui sont reprochés. C’est l’occasion pour elle de
retracer la longue vie aventureuse de Baden-Powell, le siège de
Mafeking déjà mentionné, mais aussi le développement du
scoutisme, qui naît à l’époque édouardienne, parallèlement à
l’essor de l’eugénisme, en réaction aux peurs de dégénérescence
de la race suscitées par la difficulté de lever une armée
d’hommes valides lors de la guerre des Boers. L’extension du
scoutisme à l’Afrique du Sud et à l’Inde pose aussi la question
de la mixité ethnique, à laquelle Baden-Powell ne saura
vraiment répondre. L’article de Marie-Claude Barbier, à travers
la destinée d’un individu exceptionnel, évoque les nombreuses
« questions ethniques » qui se posaient alors en
GrandeBretagne et dans l’Empire.
L’implantation du mouvement scout en Afrique du Sud se
heurte en particulier à la division « raciale » du pays. Claude
Carpentier, dans le septième chapitre, s’intéresse à ce véritable
cas d’école que constitue cette république australe du point de
vue de l’ethnicité, avec ses quatre catégories raciales mises en
place par le régime de l’apartheid : Blancs, Noirs, Coloureds
(c’est-à-dire métis) et Indiens/Asiatiques. Il rappelle que,
paradoxalement, la nouvelle Afrique du Sud issue des élections
libres de1994 n’a pas renoncé aux statistiques ethniques mais
les a utilisées pour mettre en œuvre une politique d’affirmative
action, terme souvent traduit par « discrimination positive ».
Mais la catégorisation raciale cesse d’être hégémonique et

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devient une dimension parmi d’autres, telles le sexe, l’âge ou le
revenu. La référence à cette dimension manifeste, aux yeux de
Claude Carpentier, une certaine ambiguïté car si elle sert à
corriger les inégalités du passé, elle fait aussi fonction de leurre
en masquant la persistance de la lutte de classes sous « les
oripeaux de la diversité raciale ». On reconnaît ici l’analyse de
Walter Ben Michaels ‒ auquel se réfère l’article ‒ et de son
pavé dans la mare : The Trouble with Diversity. How we
Learned to Love Identity and Ignore Inequality (New York,
2006). Si l’ethnicité est tant « à la mode », dit en substance cet
auteur, c’est pour mieux mettre sous le tapis les rapports
sociaux et la question de la pauvreté.
Les questions ethniques peuvent parfois inclure la
xénophobie, c’est-à-dire le rejet de « l’étranger » dont les traits
ne se distinguent pas toujours de ceux de la population
majoritaire. Ainsi Martine Piquet, dans le huitième chapitre, se
penche sur l’hystérie anti-allemande qui a enflammé l’Australie
durant la Première Guerre mondiale. Ce qui frappe, c’est que
les victimes de cette hostilité étaient souvent des citoyens
australiens, installés depuis plusieurs générations et se sentant
fidèles sujets de la couronne britannique et très éloignés par le
cœur de la mère patrie. D’ailleurs de nombreux Australiens
d’origine allemande avaient rejoint l’Australian Imperial Force
et combattaient sur le front occidental. Or la presse australienne
reproche à la communauté allemande « une sauvagerie
ancestrale bimillénaire que n’avait adoucie aucun rapprochement
avec des peuples plus paisibles » : autrement dit, un atavisme
sanguinaire qu’aucun métissage n’aurait adouci. Martine Piquet
cite encore le cas d’une postière, travailleuse exemplaire,
licenciée parce que « son lien linéaire avec le peuple allemand »
(elle était australienne de naissance) ne pouvait que l’inféoder à
l’intérêt « de sa propre race », et non à celui de l’Empire
britannique. On voit qu’il y a ici racialisation de la catégorie
nationale allemande. Quelle que soit sa nationalité, son lieu de
naissance ou son attachement sentimental, le « Boche » (Hun en
anglais) reste un « Boche » et doit être privé de ses droits
élémentaires.
Si la presse australienne des années 1910 participe à cette
racialisation d’une population ciblée comme bouc émissaire, la
presse étasunienne de la même époque (et des décennies
suivantes) entretient le stéréotype du Noir criminel, comme le

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rappelle Christine Larrazet dans le neuvième chapitre. Après
une présentation générale du regard de la presse sur les
minorités, elle cible son étude sur le plus emblématique des
hebdomadaires américains, Time Magazine, et la plus
importante des minorités ethniques du pays, les Noirs, et étudie la
couverture de ceux-ci par celui-là sur une période longue de
trente ans ‒ des émeutes de Watts en 1965 jusqu’au procès
d’O.J. Simpson en 1995 ‒ en posant précisément la question de
la visibilité de cette communauté dans les colonnes du journal,
qu’il s’agisse de texte ou de photographies. Il est intéressant de
noter que l’étude bibliométrique de cette couverture médiatique
dément les hypothèses qu’elle avait posées au départ. On aurait
pu penser qu’à la suite du rapport Kerner, commandé par le
Président Lyndon Johnson et remis en 1968, et après l’arrivée
dans les salles de rédaction d’un assez grand nombre de
journalistes noirs, la place faite à cette minorité aurait
progressé. Or il n’en est rien. Les citoyens noirs ne deviennent pas
davantage visibles. En revanche, de façon qualitative et non
quantitative, les choses changent et s’améliorent : non pas en
termes d’une plus grande, mais d’une meilleure visibilité. Les
journalistes noirs participent à la déconstruction du stéréotype
du Noir délinquant et ils « donnent à voir une communauté
noire industrieuse et respectueuse des codes sociaux ». Ceci dit,
Christine Larrazet ne donne pas dans l’irénisme : elle est
consciente de la pérennisation des rapports conflictuels dans
une société toujours malade de sa fracture raciale, même avec
7un président métis . Les journalistes noirs, certes présents et de
plus en plus nombreux, n’ont toujours pas accès au pouvoir
décisionnel.
L’épouse du Président, Michelle Obama, appartient, elle, à
la communauté afro-américaine. Dans le dixième chapitre,
Aurélie Godet examine les transformations que la « première
dame » des États-Unis a apportées aux jardins de la Maison
Blanche. On sait qu’elle a converti une portion de pelouse en
jardin potager « bio ». Aurélie Godet y voit un « dispositif

7 On rappellera que Barack Obama n’est pas noir. Sa mère est irlandaise. Les
médias français reprennent paresseusement les catégorisations américaines,
pour qui le concept de métissage a de la peine à se mettre en place. On n’est
pas complètement sorti de la tristement célèbre “one drop rule” : une goutte
de sang noir fait de vous un Noir. Obama n’est pas plus noir qu’il n’est blanc :
il est métis.

15
biopolitique », en référence à Michel Foucault. Cet acte à
première vue banal (aménager un potager) prend, dans le cas de
la Première famille, valeur d’initiative exemplaire, d’autant plus
qu’il est mis en scène de façon ostentatoire. Il s’inscrit dans une
dynamique de gouvernement des corps, visant à rectifier les
habitudes alimentaires de la population, en particulier celles de
la communauté afro-américaine, en proie, encore plus que les
autres, au risque d’obésité. Aussi innocente qu’elle paraisse,
l’installation du potager présidentiel est donc perçue comme
« une prise de position ferme contre l’hégémonie de l’industrie
agro-alimentaire et en faveur d’une agriculture alternative et du
développement durable ». Pourtant cette revendication se fait
dans le cadre d’une idéologie individualiste post-raciale, chère
au couple présidentiel et aux Noirs américains des classes
moyennes, dans une perspective non pas d’affrontements
sociaux, mais de « gouvernementalité libérale », pour reprendre
encore Foucault, politique qui vise à ordonner les conduites des
citoyens en insistant sur la nécessité de l’autorégulation et de la
responsabilité individuelle.
La onzième et dernière contribution de ce volume ne quitte
pas le cadre américain des deux chapitres précédents, mais elle
concerne deux autres pays de ce continent, le Canada et le
Brésil ‒ ce dernier étant bien sûr en dehors de l’aire anglophone
‒ et, surtout, elle cible une minorité ethnique bien particulière
puisqu’il s’agit, dans les deux cas, de peuples autochtones,
parfois appelés aussi « peuples premiers ». Marine Le Puloch
prend pour exemple les Cri du lac Lubicon, au nord de
l’Alberta, et les Makuxi de l’aire indigène Raposa-Serra do Sol
dans l’État de Roraima, le plus septentrional du Brésil. Deux
peuples en lutte, et exemplaires dans leur lutte, mais aussi deux
peuples aux destins différents, puisque les Indiens Makuxi ont
obtenu en 2005 la reconnaissance officielle de leur territoire,
alors que celui des Cri est toujours la propriété des compagnies
pétrolières. En toile de fond de ces deux combats, la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones
adoptée en 2007 malgré le vote négatif du Canada, des
ÉtatsUnis, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, quatre pays
éminemment concernés par la question aborigène. L’originalité
de la discrimination à l’égard de ces minorités ethniques
autochtones est que, comme leur nom l’indique, elles ne sont
pas issues de l’immigration, mais que c’est la société majori-

16
taire qui est allochtone. D’où l’idée d’une solidarité
intercontinentale des trois ou quatre cents millions de personnes
concernées dans le monde entier, qui a abouti à la Déclaration
onusienne de 2007. La contribution de Marine Le Puloch est
originale en ceci qu’elle s’appuie sur un travail de terrain dans
ces deux pays, et aussi parce qu’il est rare d’associer dans une
même étude Indiens du Brésil et du Canada, démarche pourtant
cohérente car les mêmes forces sont à l’œuvre dans les deux
pays.
On notera que dans le rapport Cobo, cité dans ce dernier
chapitre, la « personne autochtone » (indigenous en anglais) est
un individu qui s’identifie comme autochtone et qui est reconnu
comme tel par son propre groupe. On rejoint ici la notion de
« sentiment d’appartenance » de l’ethnicité, selon la formule de
Max Weber donnée plus haut. Être autochtone, être indigène,
être aborigène, c’est d’abord se sentir comme tel, et être accepté
comme tel par son entourage. On n’est pas dans le domaine du
donné, mais de la construction sociale des subjectivités. C’est
8ce regard sur l’ethnicité que ce volume voudrait donner .


8 Je tiens à remercier très vivement Marie-Claude Barbier, qui a relu
l’ensemble des chapitres d’un œil avisé.

17



Josiah C. Wedgwood :
un sioniste indigné
(1872-1943)
éléments biographiques
et trajectoire politique

Janie Mortier

L’héritier
Quand on se penche sur le parcours de Josiah C. Wedgwood,
er arrière-arrière-petit-fils de Josiah 1 (1730-1795), qui fut le
fondateur d’une célèbre poterie, on est immédiatement saisi par
l’influence que sa famille a eue sur sa vision du monde et son
engagement politique. Elle a été le terreau de son libéralisme,
lui donnant des repères et des normes qu’il a toujours
fidèlement respectés. Certains de ses aïeux méritaient
incontestablement son admiration pour le courage dont ils avaient fait
erpreuve en leur temps. Josiah 1 avait défendu le droit de vote
universel et pris position contre l’Angleterre au moment de la
Révolution américaine de 1775. Quant à son grand-père,
Francis, il avait acheté plusieurs terrains en Angleterre afin de
pouvoir voter autant de fois qu’il avait de propriétés, pour
l’abolition de l’esclavage. Il avait aussi reçu chez lui Kossuth en
1849 puis, en 1864, Garibaldi lors de leur voyage en Angleterre.
Ajoutons que cette tradition politique bâtie sur la défense de la
liberté a été nourrie, pendant toute son adolescence, par les
lectures des grands penseurs du mouvement libéral que son père
faisait tous les soirs à ses enfants.
Fasciné par l’histoire de sa famille, Wedgwood en a retracé
la généalogie et il est remonté jusqu’à trois ancêtres puritains
qui, ayant combattu contre les Stuart, sont, à ses yeux,
l’honneur même du protestantisme. Son adhésion à la tradition
protestante va de pair avec un fort sentiment antipapiste.
Après une formation d’architecte naval au Royal Naval
College de Greenwich, il rejoint, en décembre 1899, l’armée
anglaise en Afrique du Sud quand celle-ci essuie ses premiers
échecs contre les Boers. La paix revenue, il souhaite participer

19
au travail de reconstruction et accepte un poste de Gouverneur
dans le district d’Ermelo. Il y passera deux ans avec sa femme
et ses très jeunes enfants, vivant sous une tente dans des
conditions assez précaires, mais il gardera, semble-t- il, un bon
9souvenir de son séjour auprès des Boers .
De retour en Angleterre, il entre en politique et représente le
Parti libéral dans la circonscription de Newcastle-upon-Lyme
dans le Staffordshire, située non loin d’Etruria, siège de la
poterie familiale et de Barlaston où il séjourne.
En dépit de certaines positions qui le rendent parfois
impopulaire, il sera réélu pendant trente-sept ans sans
discontinuer, de 1906 à 1942, qu’il se soit présenté sous l’étiquette
libérale ou celle de travailliste – ce qu’il fait à partir de 1919,
après la décomposition du Parti libéral dont il avait été membre
jusque-là. En 1942, élevé par Winston Churchill à la Chambre
des Lords, il devient Lord Wedgwood of Barlaston.

Au nom de la justice et la liberté
Défenseur acharné des droits individuels en tous lieux et toutes
circonstances, il a été un des plus célèbres, sinon le plus célèbre
opposant au Feeble-Minded Persons (Control) Bill, une
première fois en mai 1912, puis en 1913. Lors de ce dernier
débat, il a été le champion inégalé des obstructionnistes
anglais : tenant la tribune pendant un jour et deux nuits pour
tenter d’empêcher le passage de cette loi eugéniste qui, selon
lui, violait les libertés individuelles les plus élémentaires
puisqu’elle rendait, pour un temps indéterminé, l’internement
obligatoire pour les faibles d’esprit. En outre, cette loi remettait
tout pouvoir entre les mains des experts, juges ou médecins
prétendument omniscients, alors même que la vérité
scientifique invoquée serait probablement, dira-t-il, démentie
dans dix ans ! Même si la majorité n’a guère été émue par ses
arguments, Wedgwood est néanmoins sorti grandi de ce combat
dont la presse a largement rendu compte en louant sa vaillance
10et sa ténacité .

9 Éléments biographiques puisés dans le livre de C.V. Wedgwood, The Last of
the Radicals, the Life of Josiah Clement Wedgwood M.P., Londres, Jonathan
Cape,1975, p. 1951.
10 J.C. Wedgwood, Memoirs of a Fighting Life, Londres, Hutchinson, 1940,
pp.84-85.

20
Membre du Labour Party en 1919, il y retrouve des amis
très proches comme Keir Hardy, Snowden et Lansbury.
MacDonald, en revanche, ne l’apprécie guère. Si, en 1924, il le
nomme vice-président du Parliamentary Labour Party, en
1929, quand le Parti travailliste revient au pouvoir, il ne lui
offrira aucun poste dans son cabinet, le jugeant sans doute trop
indiscipliné, trop incontrôlable… non sans quelques raison : en
1931,Wedgwood refusera de signer l’engagement de respecter,
en toutes circonstances, la discipline du parti.
Son combat contre l’eugénisme est un combat parmi bien
d’autres. On pourrait citer sa défense de la liberté d’expression
et son plaidoyer pour Tom Mann traduit en justice (sous un
gouvernement libéral !) pour ses articles dans le Syndicalist où
il appelait la troupe à ne pas tirer sur les travailleurs. Il défend
11le droit de grève . Il plaide aussi pour la libération des
objecteurs de conscience, toujours en prison, six mois après la
fin de la guerre. Il avait certes soutenu l’instauration de la
conscription en 1916 mais demandé en même temps que le droit
12à l’objection de conscience fût reconnu .
Enfin, il a toujours su prendre la défense de l’étranger. Il
s’oppose, par exemple, au Alien Bill de l’automne 1919, qui
vise à limiter le nombre des immigrés employés par une seule et
même entreprise en obligeant celle-ci à obtenir préalablement
l’accord du ministère de l’Intérieur. Le gouvernement se
laisserait, selon lui, contaminer par les courants les plus
obscurantistes du monde politique de l’époque et tournerait le
13dos à “our proud old British Traditions” . Le parlement
s’apprête-t-il à prendre des mesures qui lui apparaissent
discriminatoires, Wegdwood monte aussitôt au créneau. C’est
ainsi que, lors de la discussion sur le Money-Lender Bill en
février 1926, il conteste dans le projet de loi la clause qui
interdit à l’usurier de changer de nom. Pour quelle raison ?
Prenant grand soin, à l’instar des rédacteurs du projet de loi
eux-mêmes, de ne jamais prononcer le mot qui fâche, pourtant

11 J.C.Wedgwood, Essays and Adventures of A Labour M.P., Londres, George
Allen and Unwin Ltd., 1924, pp.167- Il avait été invité par Jean Jaurès à
assister aux trois jours de débat sur le droit de grève à la Chambre des députés
en 1911.
12 Lui-même s’était, dès les premiers jours de la guerre, porté volontaire.
13 House of Commons Debates, 18 nov.1919, vol.121.CC 827-53.

21
présent dans tous les esprits, il explique que cette clause est
dirigée :

uniquement contre les gens qui souhaitent changer d’anciens
noms polonais ou allemands contre le bon vieux nom d’origine
normande de sir Walter Scott. […] La plupart des nobles ont
changé leur nom de famille quand celui-ci était de consonance
trop plébéienne pour un autre qui sonnait mieux.

Et là-dessus, il fournit une quinzaine d’exemples, ce qui amusa
la Chambre des communes. « Alors, conclut-il, pourquoi
14s’acharner sur eux ? »
Il protestera aussi, à la fin des années trente, contre
l’internement des réfugiés allemands antifascistes et luttera de
toutes ses forces pour un accueil plus généreux des victimes du
nazisme. On l’aura compris: J.C Wedgwood est un « radical »,
et même peut-être bien The Last of the Radicals, comme
l’indique le titre de la biographie que lui a consacrée sa nièce,
l’historienne C.V. Wedgwood.

Réformateur et impérialiste “with a difference”
Ce « radical » se mobilise contre l’injustice. Il dénonce les
grands monopoles et, en particulier, le monopole de la terre, de
tous le plus inique. Il puise ses arguments dans le livre du
socialiste américain Henry George, Poverty and Progress
(1879).
Dès 1910, il plaide pour l’autonomie de l’Inde alors que la
question n’est pas encore à l’ordre du jour. En 1914, en échange
de la contribution apportée à l’effort de guerre, le gouvernement
britannique promet à l’Inde des réformes politiques. Les
combats terminés, la victoire acquise, les promesses s’oublient
et, en Inde, la colère gronde. Wedgwood reprend son combat et
dans un livre, The Future of the Indo British Commonwealth
(1921), il réclame pour l’Inde le statut de « dominion », étape
indispensable à la refonte et consolidation de l’Empire. Cela
serait de plus une éclatante illustration des valeurs dont
15l’Empire britannique doit être porteur .

14 Memoirs, op.cit., p, 193.
15 J.C. Wedgwood, The Future of the Indo British Commonwealth , Adyar,
India, Theosophical Publishing House, 1924 (1921?).Il écrivit ce livre à la

22
C’est, en ce sens, un précurseur de la Formule Balfour de
1926, nom donné au rapport de la Imperial Conference of
British Empire Leaders, qui prend acte de la volonté
d’autonomie politique des différent États de l’Empire. Tous les
membres du British Commonwealth of Nations bénéficieront, à partir
de cette date, d’un statut d’égalité, leur lien avec la
GrandeBretagne se limitant au serment d’allégeance fait à la Couronne.
Figure importante de la scène politique anglaise de l’époque,
Wedgwood est aussi l’un des plus ardents défenseurs de l’idée
sioniste.

Wedgwood, personnage majeur du sionisme
anglais de l’entre-deux guerres
Les prémices
Il semble que ses premiers contacts avec le sionisme aient eu
lieu lors de la bataille des Dardanelles (où d’ailleurs il fut
gravement blessé). C’est là qu’en avril 1915, il rencontra le
corps des muletiers sionistes qui l’aidèrent à transporter son
16matériel . Il admira leur combativité, qualité qui lui rappelait
les Maccabées, tribu qu’il avait toujours portée haut dans son
17cœur .
Initié en 1916 par son amie, la romancière Dorothy Richardson
(dont le compagnon était un sioniste russe), à l’histoire et aux
objectifs du sionisme, Wedgwood participera à plusieurs débats
autour de cette question. La même année, à l’occasion d’une
réunion organisée par Lloyd George, il fait la connaissance de
Chaim Weizmann, leader charismatique de la communauté

demande d’Annie Besant, socialiste et théosophe, vivant en Inde à l’époque.
Voir Memoirs, p.171.
16 Dès la début de la guerre, Jabotinsky tente – avec le soutien moral de
Weizmann ‒ de créer une légion juive qui se battrait, sous commandement
anglais, pour la libération de la Palestine. Le gouvernement et le chef des
armées n’y sont pas favorables. Ne sera autorisé que ce corps de muletiers
chargé d’approvisionner en munitions les soldats au combat. C’est
Trumpeldor, ami de Jabotinsky, qui en prendra la direction. Jabotinsky, trouvant la
proposition humiliante, refusera de s’y associer et continuera d’œuvrer pour la
création d’une légion. Le gouvernement donnera son accord très tardivement
et celle-ci participera au combat en Palestine dans les tout derniers mois de la
guerre. Voir J.B Schechtman, The Life and Times of Vladimir Jabotinsky,
Silver Spring, Eshel Books, 1986, vol.1, p. 205.
17 The Last of the Radicals, op.cit., p.182.

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sioniste anglaise et interlocuteur favori de Balfour ; Weizmann
lui fait très forte impression, comme à tous ceux qui l’ont
côtoyé. Wedgwood part ensuite aux États-Unis pour tenter de
convaincre le président Wilson de s’engager auprès des Alliés,
et pour lui exposer son projet pour l’après-guerre dont deux
points méritent d’être soulignés : d’une part, il se dit opposé à
toute forme de réparations après la guerre et il souhaite d’autre
part, onze mois avant la Déclaration Balfour, que le canal de
Suez et la Palestine juive soient placés sous protection des
18États-Unis .
Le 3 juin 1917, il adresse à Ramsay MacDonald, futur leader
du Parliamentary Labour Party, qui est sur le point de se rendre
èmeà la réunion de la 2 Internationale socialiste à Stockholm, une
lettre dans laquelle il lui demande de faire en sorte que

la Palestine revienne aux juifs et qu’elle soit placée sous la
protection américaine ou anglaise. La première hypothèse
aurait un énorme avantage, celui de rapprocher les États-Unis
de la politique européenne ; la seconde, celui d’écrire un beau
chapitre de l’Histoire et de faire des juifs des sujets
19britanniques…

Bientôt, sous l’influence de Weizmann, il ne parlera plus que
de mettre sous tutelle britannique ce pays encore indéfini.
Le 9 octobre 1917, le Cabinet de guerre approuve la
Déclaration Balfour appelant à “the establishment in Palestine
20of a National Home for the Jewish people” . Il s’agissait de ne
pas se laisser devancer par les Allemands, qui semblaient
envisager une proposition comparable. Même si la formule est
en deçà de leurs espérances ‒ car ils auraient souhaité que la
Palestine tout entière leur revînt ‒ les sionistes organisent dans

18 Cité par Joshua B. Stein, Our Great Solicitor, Josiah C. Wedgwood and the
Jews , Selinsgrove, Londres, Associated University Presses,1992, p.29.
19 Lettre datée du 3 juin 1917. Wedgwood Archives, Keele University.
20 Déclaration Balfour: “His Majesty’s government view will favour the
establishment in Palestine of a national home for the Jewish people, and will
use their best endeavours to facilitate the achievement of this object, it being
clearly understood that nothing shall be done which may prejudice the civil
and religious rights of existing non-Jewish communities in Palestine, or the
rights and political status enjoyed by Jews in any other country”.

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