Séries télé US : l'idéologie prime time

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Cet ouvrage montre le pouvoir de la fiction télévisuelle de façonner des représentations particulières de la société, même pour les grandes séries américaines des chaines généralistes. Après une introduction aux études télévisuelles et cultural studies anglo-saxonnes, trois chapitres thématiques abordent les questions de société parfois sensibles qui sont traitées dans des séries telles que Grey's Anatomy, Desperate Housewives, 24 heures chrono ou Les experts.
Publié le : mercredi 8 janvier 2014
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EAN13 : 9782806107480
Nombre de pages : 202
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Mathieu de WASSEIGE est américaniste et docteur en
langues et lettres chargé de cours à l’Institut des Hautes Mathieu de WASSEIGEÉtudes des Communications Sociales, à Bruxelles.
Il y donne, entre autres, des cours d’éducation aux médias, avec la collaboration de Barbara DUPONT
et est collaborateur scientifque à l’Université Libre de
Bruxelles. SÉRIES TÉLÉ US :
L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
SÉRIES TÉLÉ US :
L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
Séries Télé US : l’idéologie prime time est un ouvrage qui
montre tout le pouvoir de la fction télévisuelle de façonner
des représentations particulières de la société, avec une
cohérence idéologique parfois très claire, même pour les plus
grandes séries américaines des chaînes les plus généralistes
des années 2000. Après une brève introduction aux études
télévisuelles et aux cultural studies anglo-saxonnes qui
forment la base théorique d’analyse, trois chapitres thématiques
abordent les questions de société (avortement, torture, peine
de mort…) parfois très sensibles qui sont traitées dans des
séries telles que Grey’s Anatomy, Desperate Housewives,
24 heures chrono ou Les experts, ainsi que la représentation
du monde qu’elles offrent, qui apparait comme plus subjective
et assumée qu’il n’y parait. Une brève incursion dans la série
Glee montre également la transformation toute récente de
l’idéologie prime time qui est une preuve de l’évolution des
mentalités en termes d’identité (sexuelle, entre autres), et
une confrmation de la fragmentation du marché télévisuel et prix : 20,50 €
de son public.
ISBN 978-2-80ISBN 978-2-8061-0176-1 -610176-1
9 782806 101761
www.editions-academia.be
# CURSUS
cover Mathieu de Wasseige def .indd Toutes les pages 3/12/14 12:29
Mathieu
SÉRIES TÉLÉ US :
de WASSEIGE L’IDÉOLOGIE PRIME TIMESéries télé US :
l’idéologie prime timeEN COUVERTURE
PHOTO : « TIMES SQUARE 2009 » tiré du livre
« MACADAM NY » street photography de Laurent
Poma – photographe depuis 1993 et enseignant à
l’IHECS depuis 2010.
Collection dirigée par Joël Saucin et Frédéric Moens
La collection IHECS [dot] COM rassemble des ouvrages dont le
centre d’intérêt réside dans les mécanismes de l’information, dans
les processus de communication ou dans les logiques de l’échange
qui traversent le monde contemporain. Les questions médiatiques,
sémiologiques ou sociologiques de la communication y sont
relevées et analysées. Présentations théoriques, dossiers pratiques ou
analyses scientifques en composent les différentes séries (com -
munication, cursus, documents). La collection est enracinée dans
les pratiques et les productions de l’Institut des Hautes Études des
Communications Sociales de Bruxelles.
ISBN 978-2-8061-0176-1
9 782806 101761Mathieu de WASSEIGE
Avec la collaboration de
Barbara Dupont
Séries télé US :
l’idéologie prime timeMaquette : N. Brixy — Mise en page : C. Oviedo et S. Paulus
ISBN 978-2-8061-0176-1 D/2014/4910/33
©Academia-L’Harmattan s. a
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-La-Neuve
www.editions.academia.beRemerciements
L’auteur remercie très vivement Barbara Dupont, assistante à l’IHECS
et doctorante à l’UCL en séries tv et études de genre, pour ses
suggestions éclairées, sa relecture pointue et sa partie sur Glee et l’évolution
de l’idéologie prime time ; Christophe Den Tandt de l’ULB pour son
accompagnement doctoral inestimable ; Luc De Meyer pour son
soutien indéfectible ; Pascal Chabot pour les passionnantes discussions et
le brainstorming qui a mené au titre défnitif de cet ouvrage ; tous mes
étudiants de l’IHECS qui m’encouragent, par leurs questions, à
poursuivre mes recherches et à me remettre en question ; les équipes de
l’IHECS et de l’Harmattan qui ont mis ces mots en forme.
À Caroline, Elliott, Elsa et Léo. Ils m’ont grandement aidé à trouver la
force et la persévérance pour accomplir une pareille recherche et
écriture depuis de nombreuses années.Introduction
L’origine du présent ouvrage réside dans un certain nombre
d’observations concernant les séries télévisées américaines et la télévision en
général, dans le cadre d’études américaines et d’une thèse de doctorat
sur les séries télévisées US, inspirée par l’intérêt marqué du monde
académique anglo-saxon qui a depuis longtemps produit d’innombrables
études sur la télévision en général, dont une bonne partie concerne les
fctions sérielles. Ce phénomène de grande envergure, qui semble
toucher toutes les couches de la population, est par contre peu analysé pour
son contenu, son message ou ses stratégies de représentation dans
l’univers francophone, pourtant inondé depuis une dizaine d’années par ces
productions américaines. C’est même le monde académique européen
en général qui semble avoir relativement peu d’intérêt pour la série
télévisée, sans doute par manque de cohérence ou d’organisation de l’étude
de ces produits culturels. En effet, contrairement aux sciences politiques
ou sociales, à la littérature ou même au cinéma, on ne trouvera presque
jamais de chercheurs ou de professeurs d’universités qui se défnissent
comme chercheurs en séries télévisées, et il n’existe pour ainsi dire
pas de départements d’études télévisuelles sur le continent européen.
Heureusement les Presses Universitaires de France ont commencé à
pallier ce manque en 2012 avec leur collection dédiée aux séries et dirigée
par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Claire Sécail.
Une partie de l’explication peut se trouver, comme le dit bien Robert
Allen, dans le fait qu’il n’y a jamais eu de consensus général parmi les
chercheurs quant au pourquoi et au comment de l’étude de la télévision,
voire quant à la nécessité même de l’approche de la télévision comme
objet d’étude (2004, p. 2). De plus, comme le dit John Corner, autre
spécialiste anglo-saxon de la télévision, « les développements récents de la
production, distribution et réception de la télévision ont tellement changé
le profl social et culturel de cette dernière […] que la recherche semble
devoir se focaliser sur une cible mouvante » (1999, p. 16). Une partie de
cet ouvrage tentera donc de montrer pourquoi la série télévisée mérite
plus d’attention académique. À cette fn, je défnirai la fction télévisuelle
34 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
et l’évolution des études télévisuelles et montrerai comment elles se sont
développées dans l’héritage des cultural studies britanniques, avant de
proposer une analyse thématique d’une demi-douzaine de séries qui ont
marqué le prime time des années 2000.
Outre la diffculté de l’étude académique de la fction télévisuelle, la
série TV est rarement prise au sérieux car elle a été trop souvent
considérée, à tort, comme un simple produit de la culture populaire. On peut par
exemple déplorer l’absence, dans le curriculum universitaire, d’œuvres
qui sont devenues un aspect essentiel de la culture et du quotidien des
étudiants. De plus, la télévision et la fction télévisuelle en particulier
ont eu les plus grandes diffcultés à être acceptées comme des
véhicules potentiels de production artistique, autant pour leurs prouesses
esthétiques que pour leur dimension politique. Par contre, la télévision a
été rapidement et sévèrement critiquée pour son infuence supposément
négative sur la jeunesse et ses effets néfastes sur les relations sociales.
La seule exception au manque d’intérêt académique semble donc bien
être celle des sciences sociales et de la psychologie. À ce propos, Susan
Briggs observe que « la plupart des recherches se sont concentrées sur
des évaluations quantitatives d’heures de visionnage » (1995, p. 194),
et que « les conclusions de ces études étaient souvent contradictoires »
(p. 196).
Néanmoins, alors que regarder la télévision est une action tellement
habituelle pour un grand nombre de gens dans toutes les strates de la
société, elle ne fait que trop peu l’objet d’un examen minutieux, surtout
au niveau de son contenu fctionnel. En ceci, comme l’expliquent John
Fiske et John Hartley, elle peut être comparée au théâtre élisabéthain :
e Depuis le XVII siècle, le théâtre élisabéthain a été
abondamment analysé, et les premiers jugements […] sont à présent
considérés comme hâtifs. Ce qui manque au niveau de la
télévision est le même niveau d’analyse. Les productions
télévisuelles sont sans doute aussi bonnes que le théâtre
élisabéthain mais nous ne disposons pas encore d’assez d’éléments
pour les étudier (1978, p. 14).SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
Soixante ans après l’avènement de la télévision comme média de masse
aux États-Unis, la télévision souffre toujours partiellement de la
diatribe de la très infuente École de Francfort contre la culture de masse.
Un de ses plus chercheurs les plus connus, Theodor Adorno, condamna
alors très sévèrement la culture de masse pour sa forme standardisée et
sa stéréotypisation concomitante qui fgeaient les spectateurs dans une
forme de statu quo. Pour lui,
la technologie inhérente à la production télévisuelle rend le
stéréotype presque inévitable [et] plus les stéréotypes sont
réifés et rigides dans le fonctionnement actuel de l’industrie
culturelle, moins les gens auront tendance à remplacer leurs
idées préconçues par le progrès acquis de leurs expériences
(1959, pp. 483-484).
Heureusement, les choses ont évolué, comme nous le verrons dans le
premier chapitre. D’autre part, ce changement provient certainement de
la plus grande qualité offerte par la série télévisée depuis les années 80, et
particulièrement grâce à la technologie dès les années 90, ainsi que grâce
à la concurrence des chaînes dites premium (hbo, Showtime…) qui ont
toujours proposé des produits de qualité, aussi bien au niveau esthétique
qu’au niveau du scénario, du jeu d’acteur, et des sujets abordés.
Suite à ces observations liminaires, l’accent sera mis sur les différents
formats télévisuels et sur les thématiques traditionnellement abordées
par les cultural studies, donc les questions relatives au domaine de la
culture populaire. Dans ce contexte, les séries télévisées sont
intéressantes car elles sont l’exemple même de l’affaiblissement de la
distinction entre culture élitiste et culture de masse, aussi bien dans leur
dimension esthétique que dans leur dimension sociale ou politique, comme le
montrera cet ouvrage. À cette fn, je présenterai brièvement les
questions centrales des cultural studies anglo-saxonnes depuis la création du
Centre for Contemporary Cultural Studies à l’université de Birmingham
en 1960 jusqu’aujourd’hui. Allusion sera faite aux analyses
structuralistes et d’inspiration marxiste qui ont éclairé le débat sur l’idéologie
dans les séries télévisées, ainsi qu’à l’étude de la réception ou les
théories postmodernes et féministes. Les lecteurs moins intéressés par cette
56 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
évolution théorique peuvent passer au deuxième chapitre sans problème
majeur de compréhension de la suite du développement.
Dans cette perspective, l’accent sera mis sur les questions de
représentation et d’idéologie, et sur les structures sociales dans lesquelles elles
prennent place, car ces questions sont centrales dans les études
télévisuelles et dans les cultural studies, et en particulier dans l’analyse des
séries télévisées. Je montrerai également que les séries télévisées sont
la quintessence de la télévision car elles rassemblent toutes les
caractéristiques inhérentes à celle-ci, et que comme forme populaire d’art,
elles méritent d’être analysées. De plus, la popularité impressionnante
de cette forme de divertissement explique pourquoi les séries sont une
partie constituante non négligeable de la culture, et en tant que vecteurs
culturels, elles sont naturellement aussi des vecteurs d’idéologie. C’est
ici que les vues de John Fiske et Fredric Jameson se rencontrent : le
premier postule en effet que les séries peuvent être librement interprétées
par des publics qui ont un intérêt particulier à regarder ces programmes,
même si des arguments opposés à ces intérêts peuvent y être trouvés.
Jameson de son côté pense que toute série est porteuse d’une forme
particulière d’idéologie : l’idéologie du capitalisme tardif. Néanmoins, il
voit également une part d’utopie dans toute œuvre culturelle, même si
cette dernière est contrebalancée par la fnalité mercantile. Ce sont ces
questions qui seront développées dans le premier chapitre.
Dans le deuxième chapitre, je montrerai que la télévision est un ensemble
de technologies et d’institutions qui ont modifé la production,
distribution, émission et réception des séries, et que celles-ci sont devenues
un indicateur majeur de la bonne santé d’une chaîne. Ceci est valable
tant pour les grandes chaînes historiques abc, cbs et nbc que pour les
chaînes distribuées exclusivement par le digital et pour les chaînes
premium, ce qui indique que les séries peuvent toucher les publics les plus
larges ainsi que les niches de marchés les plus pointues. Pour comprendre
ce contexte, il est fondamental de comprendre la dimension économique
et structurelle des conditions de production et d’émission des séries :
par exemple, les grandes chaînes sont presque entièrement dépendantes
fnancièrement des annonceurs publicitaires, alors que les chaînes
premium ou le service Netfix sont (presque) totalement fnancées par les SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
abonnements de téléspectateurs. De plus, ces deux types de chaînes ne
sont pas soumis aux mêmes règles de l’agence américaine de
régulation des télécommunications (la fcc), ce qui entraîne des différences
majeures en termes de liberté d’écriture ou de diffusion d’images
explicites (violence, nudité mais aussi drogue ou corruption). Avant
l’avènement du câble et des chaînes premium dans les années 70, la télévision
était critiquée, en grande partie à raison, pour être un temple incontesté
du consumérisme. La situation a cependant bien changé depuis et la
concurrence entre les chaînes, la télévision à la demande et l’Internet a
drastiquement modifé les relations de pouvoir entre chaînes, au niveau
du contenu et de la forme, comme le montreront les analyses thématiques
des chapitres trois à cinq.
Il est par ailleurs intéressant de noter que la fction télévisuelle a clai -
rement intégré la culture (populaire) à tous les niveaux possibles. De
manière symptomatique, le journaliste Stephen Holden du New York
Times a considéré que la série Les Soprano était l’œuvre la plus
importante de ce dernier quart de siècle. Même si la formule est exagérée et
fnalement assez creuse, elle révèle cependant la position centrale que
les productions TV ont occupée dans la culture, au sens large, ces deux
dernières décennies. Par exemple, une allusion à cette même série
intégra l’arène politique quand, en 2004, le candidat démocrate à l’élection
présidentielle, John Kerry, attaque George Bush Jr. sur la fscalité lors
d’un débat présidentiel : « Être sermonné par le président sur la
responsabilité fscale, c’est un peu comme si Tony Soprano nous parlait d’ordre
et de loi dans notre pays. » John Kerry compara donc l’illégalité du héros
mafeux des Soprano au manque de connaissance et d’expertise du
président en matière fscale. Bien entendu, ces allusions à des œuvres
fctionnelles dans les débats politiques sont légion aux États-Unis mais les
œuvres télévisuelles semblent occuper un terrain de plus en plus
important par rapport aux autres médias.
Malgré tous ces éléments et l’omniprésence des séries en prime time
et dans la culture en général, la critique littéraire et flmique tarde
toujours à sérieusement aborder la question du contenu (idéologique) des
textes télévisuels. Ce livre va donc tenter de montrer tout le pouvoir de
la fction télévisuelle de façonner des représentations particulières de la
78 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
société, avec une cohérence idéologique parfois très claire, même pour
les plus grandes séries des chaînes les plus généralistes des années 2000.
À des fns de consistance scientifque, j’ai choisi d’analyser exclusive -
ment des séries (ni des sitcoms, ni des soap-opéras) des grandes chaînes
généralistes américaines car les petites chaînes câblées comme amc et
les chaînes premium comme hbo ou Showtime ont souvent des publics
cibles réduits, et une liberté de ton et d’image très différente puisqu’elles
ne doivent pas se soumettre aux exigences d’annonceurs
majoritairement conservateurs, qui rejettent souvent les récits trop engagés ou des
images choquantes par peur de déranger le consommateur qui sommeille
en tout téléspectateur. De plus, les grandes chaînes historiques sont
soumises aux limitations de l’agence américaine de régulation des
télécommunications, la fcc, contrairement aux chaînes premium qui sont
beaucoup plus libres. Ces dernières proposent donc fréquemment des
récits à l’idéologie très marquée, assumée, et sans compromis, telles que
Californication (Showtime) ou House of Cards (Netfix), alors que les
productions télévisuelles les plus populaires doivent user de stratégies
beaucoup plus complexes afn de ne pas s’aliéner une partie importante
de l’audience potentielle. Le but de cet ouvrage est donc précisément de
déchiffrer les stratégies présentes dans toute série TV des networks
américains qui constituent l’idéologie prime time défnie dans cet ouvrage.
Ce n’est pas une idéologie tiède, molle ou consensuelle mais, comme
nous le verrons, le résultat contrasté du compromis entre les velléités
souvent opposées des créateurs et des producteurs.SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
Chapitre 1 :
Les cultural studies
Dans un monde globalisé où les individus semblent toujours plus
interconnectés et les cultures plus standardisées et fragmentées, en même
temps qu’ouvertement moins politisées, le champ des cultural studies est
incontestablement taillé sur mesure pour l’analyse de la portée globale et
de l’importance primordiale de la télévision et en particulier des séries
TV. Ces dernières ont connu un développement phénoménal depuis le
tournant du siècle et généré des profts économiques colossaux. Elles
ont également exercé une infuence culturelle sans précédent, probable -
ment parce qu’elles touchent la société en son cœur : le foyer d’une part
et l’individu d’autre part via des moyens de réception de plus en plus
portables. De plus, elles sont centrales dans la vie des individus parce
qu’elles sont bien connues de tous et aujourd’hui disponibles dans un
très grand nombre de formats d’émission et de réception. Parmi ceux-ci,
le câble et la télé digitale mais également la télévision à la demande, le
téléchargement légal ou illégal, le direct et le différé… qui multiplient
les possibilités de visionnage et augmentent d’autant leur participation
indirecte à la construction identitaire.
En effet, comme l’explique Douglas Kellner, dans la société
traditionnelle, l’identité était stable et liée directement à un groupe particulier
à travers un ensemble de règles et de normes bien défnies et limitées.
Aujourd’hui, par contre, la (post)modernité implique des processus
d’innovation et de changement constants, également dans la construction
identitaire, et l’identité individuelle n’est donc plus fxe ni défnitive
(1995, p. 232). Kellner pense aussi que, « dans la société de
consommation et des médias qui émergea après la deuxième guerre mondiale,
l’identité a été de plus en plus liée au style, à la production d’une image,
de comment on est perçu » (p. 233). À cela s’ajoute l’individualisme
contemporain qui souligne l’importance d’avoir une identité individuelle
forte, partiellement basée sur l’image, ce qui constitue un paradoxe car
« de nombreux modèles de look viennent de la culture de consommation
910 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
et l’individualité est donc construite sur base de modèles [standardisés]
de la société de consommation » (p. 233). Il y a donc une relation directe
entre la culture de consommation qui est grandement diffusée par les
1images télévisuelles et la construction identitaire individuelle, comme
nous le verrons plus loin. De plus, comme l’indique la métaphore
traditionnelle qui compare la télévision à une fenêtre sur le monde, la
télévision en tant qu’institution est un producteur incomparable de
représentations du monde. Elle joue donc un rôle important en tant que médiateur
de la réalité.
Culture de masse et culture populaire
approprié à la Les cultural studies constituent un champ de recherche
télévision et aux séries en particulier parce que, depuis les années 1950
en Grande-Bretagne, elles se sont concentrées sur la culture populaire et
donc en bonne partie sur la télévision. L’idée était de créer un domaine
académique qui offrirait une nouvelle approche de l’analyse de la culture
qui incluait ses formes les plus populaires, à une époque marquée par
une grande méfance envers les médias de masse. Dans ce contexte, les
années 1950 et 1960 furent caractérisées par une opposition entre
optimistes et pessimistes sur l’infuence des mass medias en général et de
la télévision en particulier.
Le pessimisme fut par exemple très clairement présent dans l’ouvrage
infuent de Bernard Rosenberg, coécrit avec David Manning White,
Mass Culture, pour qui « le sacré et le profane, l’original et le spécieux,
l’exalté et le déprécié n’avaient jamais été aussi mélangés qu’ils sont
complètement indiscernables » (1959, p. 5). Il souligna également les
effets essentiellement déshumanisants de la culture de masse qui
préparait le terrain pour le totalitarisme. En ceci, Rosenberg faisait écho
à la position de l’École de Francfort et la vue défaitiste de Theodor
Adorno à propos des médias de masse. Pour ce dernier, « les idéaux de
conformité et de conventionnalisme sont inhérents aux nouvelles
populaires depuis leur début, [… et dans les médias de masse] la société est
1 Même si ces dernières sont véhiculées par Internet.SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
toujours victorieuse et l’individu n’est qu’une marionnette manipulée
par les règles sociales » (1959, p. 478).
Une lueur d’espoir était pourtant présente dans Mass Culture sous la
plume de Henry Rabassière pour qui « les mass medias […] augmentent
les sources d’information jusqu’au niveau de l’universel, où les
vérifcations croisées sont aisées et où la distorsion intentionnelle est
devenue diffcile » (1959, p. 370). En ceci, Rabassière préfgurait l’insistance
des cultural studies sur le potentiel actif du public face aux textes de
la culture populaire de masse. De plus, il fut l’un des premiers à
considérer positivement la réduction de la distinction entre beaux-arts et art
populaire :
Les pseudo-intellectuels refusent de voir une quelconque
transmission entre culture populaire et culture d’élite, ou
entre des idéologies populaires et de vrais idéaux [… mais]
les caractéristiques techniques de l’impression, de la
photographie, du flm, de la télévision, des enregistrements ne
restreignent pas mais accroissent l’étendue de notre expérience
et les possibilités d’expression (pp. 373-374).
Cependant, le ton général de Mass Culture est pessimiste. La culture
de masse est vue comme un signe d’appauvrissement, de menace sur la
culture élevée (McDonald 1959, p. 51), une attaque de l’homme
intelligent et de raison (Seldes 1959, p. 84) ou une source d’aliénation de
l’expérience personnelle (Haag 1959, p. 529).
Les ouvrages de Raymond Williams et Richard Hoggart constituent une
période transitoire vers un optimisme véritable autour de la culture de
masse. Dans Culture and Society (1958), Williams dénonce les
conséquences de la tendance systématique de l’époque à contraster culture
élevée et culture comme manière de vivre. Hoggart, de son côté, célèbre
dans The Use of Literacy (1957) la culture de la classe ouvrière mais
paradoxalement craint la perte culturelle qui résulte de la nature
corruptrice de la culture de masse. Cette crainte est d’ailleurs partagée par de
nombreux intellectuels dans les années 1950. Cependant, Hoggart refuse
de considérer la classe ouvrière comme un public passif, victime des
forces manipulatrices des nouvelles industries de la culture. Il est un des
1112 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
pionniers de l’éloge de la culture ouvrière et des formes d’art populaire :
pour lui, « la classe ouvrière a une forte habilité naturelle à survivre au
changement en s’adaptant ou en assimilant ce qu’elle veut dans le
nouveau tout en ignorant le reste » (p. 32).
Logiquement, Williams et Hoggart ont joué un rôle essentiel dans le
nouvel intérêt universitaire pour la culture populaire. Dans The Long
Revolution, Williams esquisse trois conceptions principales de la
culture : culture comme idéal, une forme supposément parfaite de
production humaine ; culture comme documentaire, un ensemble de textes
et de pratiques d’un peuple à un moment précis ; et la culture
comprise comme manière de vivre. Ce faisant, il insiste sur l’importance
de prendre en considération une culture commune qui inclut la culture
populaire. Il rejette donc la distinction entre culture élevée et culture
de masse.
Un peu plus tard, Stuart Hall et Paddy Whannel observent dans The
Popular Arts (1964) l’intérêt grandissant pour les aspects sociaux et
culturels des mass medias. Bien qu’ils considèrent comme Adorno que
« la culture de masse est de l’art produit par une machine selon une
formule particulière », ils affrment que « les différents types d’art offrent
différents types de satisfaction » (p. 36) et voient la possibilité
d’éduquer le public au sein même du champ du populaire, afn d’exiger une
bonne culture populaire plutôt que la rejeter complètement. De plus, ils
essaient d’inclure de nouvelles formes de culture comme le rock ou de
nouveaux médias comme la télévision dans le domaine de la recherche
universitaire et tentent, à l’instar de Williams, de briser la distinction
entre le sérieux et le populaire. Ils distinguent encore les beaux-arts des
arts populaires mais en dehors de toute conception hiérarchique et ils
tentent de changer l’approche canonique des théoriciens de la culture
qui refusaient alors systématiquement d’inclure la notion de politique
dans l’étude de la culture.SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
Politique et idéologie
Les cultural studies ont en fait émergé comme une alternative à l’étude
(de l’époque) de la culture car elles incluaient dès le départ la culture
populaire et mettaient l’accent sur la dimension politique de la culture,
et donc sur la question de l’idéologie. Elles ont naturellement rejeté
l’acception de culture comme le meilleur que l’humanité n’ait jamais produit
et ont intégré tous les éléments, dont la manière de vivre, dans leur
compréhension de la culture. Cette approche permet d’ailleurs de prendre
en considération le sujet dans la culture, aussi bien que l’objet culturel.
Comme le dit bien Simon During, « quand les cultural studies sont
apparues dans les années 1950 en Grande-Bretagne, elles se sont focalisées
sur la subjectivité, ce qui signife qu’elles étudiaient la culture en rela -
tion aux vies individuelles et se démarquaient donc du positivisme
scientifque et de l’objectivisme » (1993, p. 1). Ceci constitua une première
étape vers les études de réception, qui marqua également la distance
avec le structuralisme selon lequel le sens est dans le texte, alors que la
prémisse des cultural studies est que le sens est produit par le public.
Une autre caractéristique essentielle est l’ancrage politique de l’analyse :
l’hypothèse de départ est inscrite dans la tradition marxiste selon laquelle
la structure sociale, les conditions matérielles, et l’histoire doivent être
prises en considération dans l’étude de tout phénomène. Une autre
hypothèse de départ est que la société capitaliste est inégalement divisée en
groupes ethniques, socio-économiques, genrés… et que la culture est
« un des lieux principaux où ces divisions sont établies et contestées,
[…] un terrain où il y a un combat continu autour du sens, où des groupes
subordonnés tentent de résister à l’imposition d’un sens particulier par
des groupes dominants » (Storey 1994, p. ix).
Cette approche marxiste fut largement inspirée par les travaux de l’École
de Francfort et les travaux de Adorno et Horkheimer qui popularisèrent
la notion d’industrie de la culture dont les produits étaient, à leurs yeux,
caractérisés par leur homogénéité et leur prédictibilité. La culture cessait
donc d’offrir des incitations à la liberté ou la conscience critique,
encourageait l’homogénéisation et la standardisation, et menait à la
dépolitisation des masses en promouvant la consommation passive. Ils furent
rejoints dans cette position par Herbert Marcuse qui eut une infuence
1314 SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
importante auprès des étudiants protestants de la fn des années 1960.
Dans son livre au titre révélateur L’homme unidimensionnel (1968), les
produits des industries de la culture étaient décrits comme manipulateurs
et endoctrinants et la culture fgeait le citoyen moyen dans une position
d’acceptation des conditions de vie insupportables du monde capitaliste.
Cependant, ce n’est pas le pessimisme extrême de ces penseurs qui
inspirait les cultural studies mais leur approche marxiste. D’ailleurs
d’autres fgures éminentes de cette même École de Francfort comme
Walter Benjamin virent assez rapidement le potentiel présent dans la
culture populaire. Dans son essai notoire « L’Œuvre d’art à l’époque de
sa reproductibilité technique », Benjamin regrette la perte
d’authenticité que représente la production de masse mais laisse la porte ouverte
aux possibilités positives qu’elle offre : le détachement de la tradition,
l’actualisation de l’objet reproduit et la destruction de toute valeur
traditionnelle liée à l’héritage culturel.
Dans ce contexte, Richard Hoggart fonde en 1964 le Centre for
Contemporary Cultural Studies à l’université de Birmingham où il est
rejoint par Raymond Williams et Stuart Hall, entre autres. Bien que leur
champ d’investigation soit offciellement la culture contemporaine, ils se
concentrent sur la culture populaire et explorent plus systématiquement
la fonction politique de cette dernière dès les années 1970. Dans cette
décennie, les infuences majeures viendront du philosophe français Louis
Althusser et du théoricien politique italien Antonio Gramsci. La
contribution principale de Althusser aux cultural studies concerne son
élaboration du concept d’idéologie. Pour lui, une idéologie est « un système
(possédant sa logique et sa rigueur propre) de représentations (images,
mythes, idées ou concepts) doué d’une existence propre et d’un rôle
historique au sein d’une société donnée » (1969, p. 231), qui doit être vu
comme une pratique, un ensemble d’images et de discours par lesquels
les hommes « n’expriment pas tant la relation entre eux et leurs
conditions d’existence mais bien la manière dont ils vivent la relation entre
eux et leurs conditions d’existence » (p. 113). On voit bien ici pourquoi
les cultural studies ont été infuencées par les théories althussériennes :
d’une part l’accent est mis sur le sujet et la manière dont il vit, comprend,
interprète sa relation aux conditions d’existence. D’autre part, il y a chez SÉRIES TÉLÉ US : L’IDÉOLOGIE PRIME TIME
Althusser l’idée que l’idéologie (dominante) est véhiculée à travers la
représentation imaginaire du monde, et que cette idéologie rend naturel
et universel ce qui est en fait partial et politique. À cet égard, l’analyse
et la déconstruction idéologique de la culture populaire sont nécessaires
à l’émancipation d’un public plus confronté que jamais à une myriade
d’images, sons, et stimuli médiatiques en tous genres.
L’autre apport majeur au tournant politique des cultural studies dans les
années 1970 est la (re)découverte des théories de Antonio Gramsci grâce
à la première traduction anglaise en 1971 de ses Carnets de prison. Il y
développe son concept d’hégémonie, qu’il défnit comme « la
combinaison de force et de consentement, qui se contrebalancent mutuellement,
sans que la force ne prédomine excessivement sur le consentement »
(p. 80). En temps de paix, spécife-t-il, la domination s’exerce à travers
un leadership moral et intellectuel, mais dans tous les cas, l’hégémonie
est atteinte par les groupes dominants par le combat. Or, comme le
soulignera plus tard Stuart Hall, ce combat est en constante évolution et se
passe au niveau de l’idéologie et de la représentation, où les groupes
dominants négocient avec les groupes subordonnés ou leur font des
concessions. La grande différence avec l’approche générale de l’École
de Francfort est donc que la relation entre dominants et dominés n’est
plus à sens unique. Pour Gramsci et les théoriciens des cultural studies,
la culture (de masse) et sa signifcation ne sont pas (plus) considérées
comme étant imposées d’en haut à un public passif et non-critique mais
elles sont le résultat d’une négociation, même déséquilibrée, entre deux
parties obligatoirement soumises à des processus de confrontation et
d’acceptation. Comme le dit John Storey, la théorie gramscienne
d’hégémonie permet donc de « penser la culture populaire comme un mélange
négocié d’intentions et de contre-intentions, de commercial et
d’authentique, un mouvement changeant entre forces de résistance et
d’incorporation » (1994, p. 127). La culture populaire est donc une confrontation
entre les industries de la culture et le public, caractérisée par un combat
permanent entre des forces de fermeture et d’ouverture (idéologiques).
Enfn, cette approche politique a été complétée par l’infuence du concept
de dialogisme, développé par Bakhtin et Volosinov. Ce concept offre une
approche dialogique du langage en conceptualisant le discours et le texte
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