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Coalitions industrielles, réseaux de firmes et dynamiques deconcurrence-coopération dans les secteurs en cours deglobalisation : le cas de l’industrie pharmaceutiqueAbdelillah Hamdouch * et Marc-Hubert Depret **Cahiers de la MSE − Mars 2000* Université de Lille I et MATISSE-CRIFES, Université de Paris I, Maison des Sciences Economiques, 106-112Boulevard de l’Hôpital, 75647 Paris Cedex 13. E. mail : hamdouch@univ-paris1.fr.** IFRESI-CLERSE, Université de Lille I, Faculté des Sciences Economiques et Sociales, 2 rue des Canonniers,59800 Lille Cedex. E. mail : marc-hubert.depret@ifresi.univ-lille1.fr.Résumé :L’une des caractéristiques saillantes des mutations en cours dans plusieurs grands secteurs industrielsou de services (déréglementation des marchés, globalisation croissante, changements technologiquesradicaux) réside dans la concomitance de deux mouvements apparemment contradictoires : d’un côté,la compétition tend à s'aiguiser et à devenir de plus en plus globale ; de l’autre, les relations decoopération et/ou d'intégration entre entreprises effectivement ou potentiellement rivales se multiplientet se diversifient. A partir du cas de l'industrie pharmaceutique, l’analyse proposée dans cet articletente de montrer comment ces mutations induisent une reconfiguration radicale des paramètresstructurels et des variables stratégiques de la concurrence dans les grands secteurs désormaispartiellement ou totalement ouverts à la compétition internationale. On ...
Publié le : samedi 24 septembre 2011
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Coalitions industrielles, réseaux de firmes et d nami ues de concurrence-coo ération dans les secteurs en cours de globalisation : le cas de l’industrie pharmaceutique
Abdelillah Hamdouch * et Marc-Hubert Depret **
Cahiers de la MSE Mars 2000
* Université de Lille I et MATISSE-CRIFES, Université de Paris I, Maison des Sciences Economiques, 106-112 Boulevard de l’Hôpital, 75647 Paris Cedex 13. E. mail : hamdouch@univ-paris1.fr. ** IFRESI-CLERSE, Université de Lille I, Faculté des Sciences Economiques et Sociales, 2 rue des Canonniers, 59800 Lille Cedex. E. mail : marc-hubert.depret@ifresi.univ-lille1.fr.
Résumé : L’une des caractéristiques saillantes des mutations en cours dans plusieurs grands secteurs industriels ou de services (déréglementation des marchés, globalisation croissante, changements technologiques radicaux) réside dans la concomitance de deux mouvements apparemment contradictoires : d’un côté, la compétition tend à s'aiguiser et à devenir de plus en plus globale ; de l’autre, les relations de coopération et/ou d'intégration entre entreprises effectivement ou potentiellement rivales se multiplient et se diversifient. A partir du cas de l'industrie pharmaceutique, l’analyse proposée dans cet article tente de montrer comment ces mutations induisent une reconfiguration radicale des paramètres structurels et des variables stratégiques de la concurrence dans les grands secteurs désormais partiellement ou totalement ouverts à la compétition internationale. On s’attachera alors à souligner la diversité, la multidimensionnalité, l’évolution et l'imbrication des modes d’interaction entre firmes au sein de ce secteur. Dans ce cadre, le réseau, la coalition et la coopération inter-firmes ne peuvent plus être considérés comme des modes d’interaction marginaux ou par défaut. Ils constituent au contraire des dispositifs essentiels de la structuration des processus d'innovation et du jeu concurrentiel face à des changements institutionnels et technologiques radicaux.
Mots-clés : Biotechnologies, Changement technologique, Coalition, Concurrence, Globalisation, Industrie pharmaceutique, Processus d'innovation, Réseau inter-firmes
Classification JEL: L 10 ; L 20 ; L65 ; O 30
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NTRODUCTOIN
I L’une des caractéristiques saillantes de la déréglementation, de la globalisation et des changements technologiques en cours dans plusieurs grands secteurs industriels ou de services (pharmacie et biotechnologies, informatique, télécommunications, audiovisuel et multimédias, banque, assurances, transport aérien, …) réside dans la concomitance de deux mouvements apparemment contradictoires : d’un côté, la compétition s’aiguise au fur et à mesure de la libéralisation des marchés et de l’extension de l’aire géographique d’interaction concurrentielle des firmes ; de l’autre, on assiste à une multiplication et à une diversification inédites des relations de coopération et/ou d'intégration entre entreprises effectivement ou potentiellement rivales.
Si l’on se réfère aux approches courantes de l’économie industrielle, il s’agit de phénomènes somme toute classiques : pour échapper à une concurrence féroce par les prix, les quantités ou la différenciation artificielle du produit, les firmes rivales sur un marché peuvent avoir intérêt à "coopérer" en adoptant des stratégies collusives. Cependant, compte tenu d’une part des contraintes plus ou moins strictes imposées par les dispositifs antitrust en vigueur et, d’autre part, de la difficulté à éliminer les comportements opportunistes, la faisabilité et la soutenabilité des accords collusifs apparaissent limitées (Jacquemin and Slade, 1989 ; Salop, 1986). Les firmes soumises à une concurrence intense peuvent alors : soit s’engager dans une lutte sans merci pour les parts de marché à travers la guerre des prix, les plus faibles étant ainsi éliminés et leurs parts de marché récupérées par les firmes survivantes ; soit fusionner purement et simplement, mais dans les limites plus ou moins strictes des réglementations nationales ou internationales sur les concentrations. Dans cette perspective, la vague de fusions-acquisitions de grande ampleur amorcée depuis 1995-96après celle, moins massive, des années 1985-89, qui affecte tout particulièrement les secteurs inscrits dans une logique de déréglementation/globalisation, peut être interprétée comme une conséquence "naturelle" de la libéralisation des marchés et du caractère désormais mondial de la concurrence.
Cette explication recèle bien entendu une part de vérité : les concentrations sectorielles à l’échelle internationale dans de nombreux secteurs constituent bien une conséquence à la fois structurelle (concentration via l’élimination d’une partie des firmes) et stratégique (fusions et acquisitions) de l’intensification et de la mondialisation de la concurrence.
Elle apparaît cependant partielle et limitée pour au moins trois raisons. Premièrement, la prolifération des accords de coopération persiste alors même que les secteurs concernés ne cessent de se concentrer depuis leur ouverture à la concurrence nationale et internationale. Concentration et coopération semblent donc au moins en partie compatibles. La conjugaison des deux types de stratégie de gestion par les firmes d’une concurrence plus rude semble même très vraisemblable lorsqu’on sait que les structures oligopolistiques, à la différence des structures de marché dispersées, favorisent les rapprochements de type coopératif.
Deuxièmement, la vision classique d’une coopération exclusivement à finalité collusive est extrêmement réductrice. D’une part, parce qu’elle occulte l’ensemble des stratégies coopératives qui prennent place en dehors des marchés (accords de R&D, mise en compatibilité de normes et de standards, exploitation en commun de ressources économiquement ou techniquement indivisibles, …). D’autre part, parce qu’elle assimile systématiquement coopération et restriction du jeu concurrentiel.A contrario, ainsi que cela a déjà été montré dans de nombreux travaux, la coopération, qui est extrêmement diversifiée dans ses formes et ses motivations, constitue une dimension incontournable des interactions
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entre firmes et contribue souvent à préserver et stimuler un jeu concurrentiel non destructeur. Cependant, si la réflexion sur la coopération inter-firmes a connu des développements significatifs dans la période récente, l’articulation concurrence-coopération reste encore insuffisamment explorée dans la plupart des travaux (pour une synthèse de ces travaux et une argumentation allant dans ce sens :cf. Jacquemin, 1994, et Hamdouch, 1998).
Troisièmement, enfin, l’approche traditionnelle de la concurrence et de la coopération ne considère que les relations entre firmes individuelles, supposées indépendantes les unes des autres en dehors du marché, alors même que les interdépendances au sein des groupes d’entreprises et entre les groupes eux-mêmes (liens en capital, filiales communes, accords bilatéraux ou multilatéraux, alliances partielles ou globales, …) sont aujourd’hui une donnée structurelle du jeu concurrentiel, qui devient de plus en plus "collectif" et de moins en moins purement individuel. Le jeu concurrentiel tend ainsi à s'élargir vers les phases amont de la compétition industrielle, à se reconfigurer sous forme de luttes-coopérations intra et inter-coalitions de firmes, et à évoluer rapidement au gré des innovations technologiques, de l'ouverture de nouveaux marchés et des opérations de concentration qui affectent de nombreux secteurs.
L’analyse proposée dans cet article tente précisément de montrer comment la déréglementation, la globalisation et les changements technologiques en cours induisent une reconfiguration radicale des paramètres structurels et des variables stratégiques de la concurrence dans les grands secteurs désormais partiellement ou totalement ouverts à la compétition internationale, ainsi que l’atteste l’exemple de l'industrie pharmaceutique.
Le choix de ce secteur n’est pas arbitraire. C’est d’abord un secteur en pleine mutation technologique, institutionnelle et économique, qui affecte radicalement les déterminants de sa structure et de sa dynamique concurrentielles. C’est ensuite un des derniers secteurs industriels à ouvrir ses marchés domestiques. C’est enfin un secteur dans lequel le processus de formation de coalitions et de réseaux inter-firmes est à la fois directement observable et riche d’enseignements. L’industrie pharmaceutique constitue ainsi une sorte de "laboratoire" grandeur nature d’analyse approfondie des effets de changements institutionnels et technologiques radicaux sur les nouvelles formes de structuration de la concurrence au sein des marchés en cours de globalisation rapide, à l’image du "cas d'école" constitué par l'évolution des formes d'interaction entre compagnies du secteur des chemins de fer aux Etats-Unis à la fin du siècle dernier (Chandler, 1977).
Dans ce jeu concurrentiel élargi, reconfiguré et évolutif, aucune firme, aussi puissante soit-elle, ne peut plus espérer influencer seule le fonctionnement des marchés et les déterminants de leur évolution. D’une part, en effet, les firmes sont dorénavant contraintes d’engager des stratégies de plus en plus "globales", à la fois très coûteuses et très risquées. D’autre part,la globalisation se traduit paradoxalement par une plus grande fragmentation des marchésqui implique de la part des firmes des capacités et des compétences adaptées à chaque type de marché (traditionnel, nouveau ou potentiel, en termes de produits et/ou géographiques). Dans ce contexte, l’engagement de la firme dans des relations de coopération et/ou d’intégration ne relève plus du domaine du choix, mais de celui de la contrainte.
Cependant, cette contrainte présente aujourd’hui des caractéristiques relativement nouvelles comparativement à ce que l’on pouvait observer dans un contexte de marchés plus réglementés et plus cloisonnés : (i) la contrainte de coopération et/ou de concentration est désormais généralisée, dans le sens où toutes les firmes y sont soumises en même temps.
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D’où la substitution progressive desystèmes d’interdépendances multilatérales un entre nombre de partenaires plus ou moins étendu à des structures traditionnelles de coopération ou de participation en capital localisées et souvent bilatérales ; (ii) le caractère généralisé et multilatéral de la contrainte de coopération/concentration est renforcé par le couple globalisation-fragmentation des marchés qui rend nécessaire pour chaque firme de nouer des relations avec des partenaires spécifiques sur chacun des marchés de produits ou géographiques visés ; (iii) or le "stock" de partenaires potentiels sur chaque marché est d’autant plus limité que, d’une part, tous les partenaires ne présentent pas un intérêt équivalent pour la firme et que, d’autre part, ce stock tend précisément à se réduire au fur et à mesure que les marchés se concentrent et que des alliances sont nouées. Dans ce contexte, ni la rivalité, ni la coopération ni la concentration ne peuvent plus être appréhendées sous l’angle d’interactions purement ni même essentiellement interindividuelles. Ces interactions se structurent désormais de plus en plus massivement au sein de jeux stratégiques intra et inter-coalitions de firmes. Plus précisément, chaque firme se doit de construire et de gérer un "portefeuille" de coalitions (partenariats, alliances, participations en capital et fusions-acquisitions) suffisamment puissantes pour pouvoir constituer (ou adhérer à) des réseaux stratégiques aux plans scientifique, technologique, industriel et commercial, réseaux dont la nature sera fonction à la fois de la taille des firmes impliquées, de leurs rapports de forces et de la maturité du marché concerné. L’article est structuré en cinq sections. La première examine les principales dimensions de la mutation technico-économique et institutionnelle à l’œuvre dans l’industrie pharmaceutique. Nous analysons ensuite dans la section 2 les nouveaux fondements du jeu concurrentiel et les stratégies d’adaptation des firmes impliqués par ces mutations. L’étude dans la section 3 de la nature et de l’évolution des formes d’interaction entre les laboratoires pharmaceutiques et de leurs relations avec les sociétés de biotechnologies permet de faire ressortir le caractère multidimensionnel et dynamique de ces interactions. L’imbrication croissante des différentes modalités d’interaction entre firmes observée dans cette industrie illustre non seulement le rôle désormais extrêmement important qu’y tient la coopération inter-firmes, mais aussi et surtout l’émergence et la diffusion rapide de configurations d’interaction de plus en plus hybrides et collectives. Prenant généralement la forme de coalitions et de réseaux, ces nouvelles configurations d’interaction modifient en profondeur l’organisation des processus d’innovation et les déterminants de la dynamique concurrentielle de l’industrie pharmaceutique. La section 4 est précisément consacrée à l’analyse de la nature et des caractéristiques des coalitions et des réseaux qui modèlent les structures actuelles de cette industrie. Par suite, les modes de constitution, de fonctionnement et d’évolution des coalitions et des réseaux dessinent une dynamique concurrentielle élargie, dont les déterminants essentiels se situent désormais très en amont des marchés. Ainsi que nous tentons de le montrer dans la section 5, la dynamique concurrentielle actuelle de l'industrie pharmaceutique semble se structurer autour de jeux intra et inter-réticulaires étroitement articulés dans une logique temporelle globale.
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1 : L’ ’ EN PLEINE RECONFIGURATION Cette première section présente les principales caractéristiques de l'industrie pharmaceutique et de ses évolutions récentes. Nous montrons tout d'abord pourquoi le médicament constitue un bien économique spécifique (§ 1.1). Nous insistons ensuite sur la nature à la fois atomisée, fragmentée et segmentée des marchés du médicament (§ 1.2). Nous esquissons enfin les principaux axes des mutations en cours dans cette industrie (§ 1.3). 1.1. Le médicament, un produit spécifique Le médicament n'est pas un bien comme les autres. Les espoirs placés en lui s'adressent aux préoccupations humaines les plus intimes en touchant à la qualité de la vie, au bien-être, mais aussi à la maladie, à la mort ou à la guérison (Buisson et Giorgi, 1997). En conséquence, il peut être assimilé à un quasi-bien public (ou sous tutelle), comme en témoigne la position des autorités publiques qui l’intègrent dans leur politique sanitaire (Richard et Senon, 1996) et mettent en place des organismes de contrôle de l'offre et de la demande de médicaments. a) Une offre sous tutelle et réglementée tout au long de la chaîne de valeur On observe dans l’industrie pharmaceutique un réseau complexe de réglementations (Walbrœck-Rocha, 1997) qui interviennent au moins à cinq niveaux : (i) recherche, les laboratoires doivent respecter un certain nombre deAu niveau de la règles internationales ("Bonnes Pratiques de Laboratoires" et "Bonnes Pratiques Cliniques"). Ainsi, la Dénomination Commune Internationale (D.C.I.) du médicament ne sera accordée que si le laboratoire et le centre d'essais cliniques sont agréés. (ii) Au niveau de la fabrication, toute société souhaitant fabriquer, importer, exporter, distribuer ou exploiter des médicaments devra respecter des normes internationales ("Bonnes Pratiques de Fabrication"). (iii) En aval, l’Autorisation de Mise sur le Marché (A.M.M.) ne sera délivrée par l’autorité de tutelle que si le médicament répond aux exigences de qualité, d’efficacité, d’innocuité et de nécessité thérapeutique. (iv) classement du médicament dans sa catégorie d’accessibilitéL’A.M.M. déterminera le 1, et ainsi, ses conditions d’accès à la publicitéétroitement réglementéeet la nature de sa demande. (v) de l’opinion du corps médical (le vrai décideurSon succès commercial dépendra alors de la consommation) plus que de son prix. Par contre, l’échec tiendra souvent à un rejet du médicament par les patients, soit parce que son taux de remboursement est trop faible, soit parce que la "nature" refuse le médicament.2 Toutes ces réglementations pèsent considérablement sur l’industrie pharmaceutique. L’innovation est ainsi étroitement encadrée par des considérations éthiques, les capacités potentielles de production et de commercialisation sont limitées par les politiques de régulation des dépenses de santé, et le jeu combiné des autorisations de mise sur le marché,                                                           1 s’agit de médicaments respectivement à prescription médicale obligatoire (obtenus sur ordonnance Il médicale), de médicaments à prescription restreinte (obtenus à l’hôpital) et de médicaments à accès libre. 2 En effet, la valeur thérapeutique d’un médicament ne peut pas être totalement appréciée à l’issue des tests cliniques. Seule une activité de pharmacovigilance permet les améliorations et la réduction des effets secondaires indésirables. C’est notamment au vu des données de cette évaluationex post des conditions d’utilisation (dans réelle) que l’A.M.M. sera reconduite, réévaluée ou retirée.
RTSUP EIMRAHUECANDIU NESTCUERETE YN DIQAM DUEUQIT EURTSRUTC
des règles de prescription et de remboursement empêche une confrontation directe de l’offre et de la demande.
Cependant, aussi contraignantes soient-elles, les dispositions réglementaires produisent parallèlement une série d’effets positifs significatifs. En particulier, la sécurité sanitaire favorise la qualité de l’offre et la confiance de la demande. De même, les règles de précaution tendent à être reconnues par tous et à s’harmoniser par le haut3, même si le "différentiel" réglementaire (entre pays ou zones) continue à être à l’origine de distorsions concurrentielles parfois significatives.4On notera, enfin, que l’activité pharmaceutique n’aura jamais été aussi florissante qu’aujourd’hui, alors même que les précautions réglementaires se font de plus en plus sentir…
b) La demande de médicaments, au cœur des systèmes de santé et de remboursement Si le rôle éminemment important du médicament justifie le contrôle de son offre, sa demande fait aussi l’objet d’un enjeu pour l’ensemble de la filière santé. En effet, sa consommation finale est fortement tributaire d’une chaîne d’intermédiaires interdépendants. En amont, les distributeurs (dépositaires, répartiteurs, prestataires logistiques) jouent un rôle de plus en plus marqué. Au cœur du système, le couple patient-médecin traitant oriente la demande, mais reste tributaire des pressions exercées par les organismes de financement des dépenses de santé. Les organismes publics, majoritaires dans les pays développés, sont soumis à une logique de résorption des déficits sociaux et tentent de réguler la demande par un contrôle de plus en plus étroit de la prescription et par la modulation des taux de remboursement. Les systèmes privés jouent, quant à eux, sur le prix des prestations en lançant des appels d’offres et en établissant des listes de médicaments recommandés ou au contraire non remboursés. 1.2. Un marché relativement atomisé, fragmenté et segmenté a) Une structure oligopolistique, mais très dispersée L'analyse des classements successifs des grandes firmes pharmaceutiques depuis trente ans fait ressortir assez rapidement le peu de changement dans la structure du groupe des principaux offreurs (Tableau 1). L’industrie pharmaceutique est en effet organisée autour d’un oligopole stable et dynamique1993), c'est-à-dire sans véritable nouvelle entrée,  (Tarabusi, mais évoluant en interne au gré des stratégies et des différents produits à succès (ou blockbusters5) que les firmes ont réussi à mettre sur le marché (Tableau 2). Sa structure est alors typiquement celle d’unoligopole large avec frange concurrentielle et une très forte différenciation du produit. Mais, paradoxalement, l’oligopole ne représente qu’une faible part
                                                          3 On peut notamment citer l'harmonisation communautaire des procédures d'enregistrement (de Wolf, 1993) et les conférences d'harmonisation visant à une reconnaissance mutuelle des inspections sanitaires (Buisson et Giorgi, 1997). 4 la prudence européenne sur les questions de brevetabilité des organismes vivants semble-t-elle avoir Ainsi, ralenti le développement des biotechnologies en Europe, incitant les laboratoires pharmaceutiques européens à installer leurs nouveaux centres de recherche aux Etats-Unis où la réglementation est plus souple (Sharpet al., 1994). 5Unblockbusterest généralement considéré comme un médicament dont le chiffre d'affaires annuel dépasse le milliard de dollars. Cesblockbusters(vingt-six en 1997, dont cinq dépassant les deux milliards ; cf. Tableau 2) suffisent à soutenir l’activité et ainsi à restaurer les profits des laboratoires, source d’un meilleur autofinancement (Iung et Rupprecht, 1998). Le médicament-phare d’un laboratoire représente généralement un quart de son chiffre d’affaires (Eurasanté, 1999b). De même, on estime que 80 % du chiffre d’affaires pharmaceutique mondial est obtenu par 15 % des produits vendus (Depret, 1999).
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de marché (Tableau 3) : en 1998, la part de marché des dix premières sociétés n’était que de 36,1 %, contre 33 % en 1995 et 27 % en 1982. TABLEAU Evolution du classement des vingt premiers 1  laboratoires pharmaceutiques GROUPESR19a9n81R9a8n9R19a8n2CA( 11)998Pa1r9t9 d8 e( emna r%c)hé Merck 1 1 2 15.3 4.9 Aventis 2 2 5/20 4/20 13.7 4.3 GlaxoWellcome 3 2 18/NC 13.3 4.2 AstraZeneca 4 NC NC 12.8 4.1 Pfizer 5 15 6 11.8 3.8 Bristol M ers S uibb 6 3 10/19 11.3 3.6 Novartis 7 9/7 5/9 10 3.3 Eli Lill 8 12 7 8.6 2.7 Johnson&Johnson 9 17 17 8.6 2.6 Roche 10 16 8 8.1 2.6 TOTAL 10113.536.1 % American Home Products 11 10 3 8.1 2.6 Smithkline Beecham 12 8 11/NC 7.7 2.4 Abbott 13 13 12 7.1 2.3 Scherin -Plou h 14 18 NC 6.7 2.2 Warner-Lambert 15 14 14 5.6 1.8 Sanofi-S nthelabo 16 NC NC 4.8 1.5 Takeda 17 11 13 4.8 1.5 Ba er 18 4 1 4.8 1.5 Sank o 19 NC NC 4.8 1.5 Pharmacia&Upjohn 20 NC/19 NC/16 4.8 1.5 TOTAL 20172.754.9 % (1) Chiffre d'affaires en milliards de dollars. (2) Hoechst + Rhône-Poulenc - Rorer  NC : Non classé dans les vingt premiers laboratoires avant fusion ou acquisition. Sources : Tableau établi à partir de : OCDE (1985) ; Depret (1999) ; Hamdouch et Perrochon (1999b).
TABLEAU 2Classement des dix médicaments les plus vendus au monde CA en Part de Médicament s Laboratoire s Classe milliards marché ar théra euti ue de francs classe 1 Losec / Prilosec Astra / Merck Antiulcéreux 30.8 32.4 % 2 Zoncor Merck H ocholestérolémiant 21.7 35.6 % 3 Prozac Eli Lill Antidé resseur 15.6 26.4 % 4 Renitec / Merck Antih ertenseur 15.3 30.6 % Vasotec 5 Zantac GlaxoWellcome Antiulcéreux 13.7 14.4 % 6 Norvasc Pfizer Antih ertenseur 13.5 27.9 % 7 Claritine Scherin Plou h Antialler i ue 10.5 n.d 8 Au mentin SmithKline Beecham Antibioti ue 9.3 32.4% 9 Zoloft Pfizer Antidé resseur 9.2 15.2 % 10 Seroxat / Paxil SmithKline Beecham Antidépresseur 9 15.2 % Sources : Tableau établi à partir de : Pharma Business, in Cité Sciences (1998) ; S.N.I.P. (1997) ; S.N.I.P. (1999).
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 TABLEAU 3L'évolution de la concentration  de l'industrie pharmaceutique mondiale  (Indices de Lerner*)
1982 198 Ci9 1992 1996 1998 : C4 16.1 % 17.5 % 11.4 % 15 %13,0 % C8 % 27.9 % 30.9 % 20.922.9 % 26 % C10 33,0 % 31 % 36.1 % 25,0 %27,0 % C16 48.9 % n.d 44.8 % % 34.438.3 % C20 n.d 51.1 % 54.9 %44,0 % 41.2 %
* Indice de Lerner Cicumulée des i premières entreprises, en pourcentage du total du marché.= part de marché Sources : Calculs effectués à partir de : O.C.D.E. (1985) ; Tarabusi (1993) ; Tarabusi et Vickery (1996) ; Valentin Dijkman (1996) ; ;Depret (1999) Hamdouch et Perrochon (1999b).
b) La fragmentation du marché Malgré la globalisation, le particularisme des marchés pharmaceutiques nationaux biaise le jeu concurrentiel et rend l'environnement industriel hétérogène d’un pays à l’autre. Il existe en effet des spécificités locales de marché pour au moins quatre raisons : (i) l’existence de pratiques réglementaires différentes ou insuffisamment harmonisées et le protectionnisme persistant sous la forme d’une personnalisation de la politique de sécurité sanitaire ou d’un refus d’harmonisation internationale6; (ii) les différences culturelles et humaines dans la pratique clinique ; (iii) la tutelle étatique et le poids politique des laboratoires pharmaceutiques-employeurs ; (iv) la spécificité du médicament et l’hétérogénéité des modes de consommation. c) La segmentation du marché La segmentation du marché a une importance clé dans la compréhension de la dynamique industrielle de ce secteur. En effet, l’attitude, la position et les choix stratégiques envisageables par le laboratoire dépendront principalement de son marché pertinent, c’est-à-dire de son activité principale et de sa spécialisation thérapeutique et géographique. Une première approche de la segmentation du marché, illustrée par la matrice ci-dessous (Tableau 4), résulte du croisement de deux critères clés : (i) le type de droit de propriété applicable (médicament protégé par un brevet ou brevet tombé dans le domaine public) ; (ii) les conditions de vente du produit (vente libreversusvente soumise à prescription). Elle est fondamentale parce que les règles de fonctionnement sur les marchés sont très hétérogènes (Depret, 1999). Sur le marché des produits éthiques brevetés, la compétition se situe très en amont car elle résulte essentiellement d’une course à l’innovation opposant les équipes de R&D sur plusieurs "fronts thérapeutiques". Une fois le produit breveté, la concurrence sur ce marché n’est donc généralement pas frontale ; elle le devient (un peu plus) lorsque le                                                           6industries pharmaceutiques indienne, égyptienne et de treize pays d’Amérique Latine se sont ainsiLes  opposées en 1993 à la généralisation de la protection des brevets pharmaceutiques (Nicolas, 1994).
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médicament tombe dans le domaine public. En effet, le "génériqueur" (qui n’a pas à supporter l’énorme coût de R&D) bénéficie de l’effort commercial de la firme innovatrice, et n’a alors besoin de porter son effort que sur l’aval de la chaîne de valeur.7Toutefois, il reste soumis à la règle d’interdiction de publicité. Or celle-ci n’est pas imposée aux producteurs de produits "OTC"8qui peuvent lancer des campagnes de publicité sur tous les supports. La concurrence est alors soumise à l’arbitrage non plus des prescripteurs, mais à celui des consommateurs.
TABLEAU 4Les principaux marchés du médicament en fonction des conditions de commercialisation et des droits de propriété en vigueur Conditions de vente Médicament Médicament T e de soumis à rescri tion en vente « libre » droit de propriété Médicament roté é ueMédicament éthi par un brevetbreveté Produit Brevet tombé dansMédicament OTC le domaine public énéri ue
Cette segmentation reste toutefois trop globale pour permettre de cerner correctement les marchés pertinents sur lesquels prend place la compétition technologique et industrielle entre les laboratoires. D'où une deuxième approche, par classes thérapeutiques cette fois-ci, qui offre une représentation nettement plus précise de la structure du marché. Ainsi, si en 1995 on dénombrait près de vingt mille médicaments sur le marché (Colcombet et Aflalo, 1995), une classification par classes thérapeutiques cohérentes (Tableau 5) fait ressortir deux observations particulièrement importantes : (i) Le marché apparaît à la fois fortement segmenté et très concentré, puisque les trois premières et les cinq premières classes thérapeutiques couvrent respectivement près de 51 % et un peu plus de 70 % du marché. (ii) Quelle que soit leur taille, les laboratoires pharmaceutiques optent généralement pour unerelative spécialisation thérapeutique en raison du coût élevé de l’innovation pharmaceutique qui incite à concentrer ses efforts sur quelques segments de marché (Depret, 1999). On observe cependant deux types de profil de spécialisation en fonction de la taille des laboratoires considérés. Ainsi, si les classes thérapeutiques les plus importantes sont couvertes par la quasi-totalité des membres de l’oligopole (mais à des degrés variables)9, les laboratoires plus modestes pratiquent à l’inverse une                                                           7 notera que pour contrer l’expansion inéluctable du marché des médicaments génériques (Alvarez, 1994 ; On Martin et Rupprecht, 1998), les laboratoires innovants ont décidé de se lancer eux aussi sur ce marché par croissance externe, par la création d’une division dédiée ou encore par alliances stratégiques (Colcombet et Aflalo, 1995 ; Tarabusi et Vickery, 1996). 8 Over The Counter. OTC représentent environ 15 % du marché mondial de médicaments. En France, on Les différencie l’OTC réel (réellement vendu sans ordonnance) et l’OTC strict, non remboursable et majoritairement non prescrit ( Colcombet et Aflalo, 1995). 9Le fait que la concentration soit moindre dans les classes thérapeutiques les plus importantes s’explique par des coûts fixes plus facilement amortis par des débouchés plus importants (Sutton, 1991). Cependant, on n'observe pas dans le même temps d’atomisation de ces segments, en raison notamment des coûts élevés de commercialisation (Iung et Rupprecht, 1998), qui constituent une deuxième barrière à l’entrée dans le secteur.
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spécialisation plus étroiteen ne se positionnant que sur un ou deux domaines porteurs ou spécialisés (Iung et Rupprecht, 1998).
TABLEAU 5Répartition du marché pharmaceutique mondial par classes thérapeutiques (1998) Parts hdéeCumul Ran Classes théra euti ues marc 1 A areil cardio-vasculaire 19.9 % 19.9 % 2 Appareil digestif, stomatologie, métabolisme 15.8 % 35.7 % 3 S stème Nerveux Central 15,0 % 50.7 % 4 Anti-infectieux voie énérale 10.6 % 61.3 % 5 A areil res iratoire 9.4 % 70.7 % 6 Appareil génito-urinaire, hormones sexuelles 5.3 % 76,0 % 7 Appareil locomoteur 5,0 % 81,0 % 8 Dermatologie 4,0 % 85,0 % 9 C tostati ues anticancéreux 3.6 % 88.6 % 10 Divers 3.4 % 92,0 % 11 San 2.9 % 94.9 % 12 Organes des sens (ophtalmologie, otologie) 2.2 % 97.1 % 13 Hormones 1.7 % 98.8 % 14 Solutés à usa e hos italier 1,0 % 99.8 % 15 Anti-parasitaires 0.2 % 100 % Source : Depret (1999)
De fait,au niveau thérapeutique, le marché se caractérise à la fois par une plus forte concentration qu'au niveau global et par une part de marché relativement importante du leader.10 définitive, la  Ennotion de marché pertinent constitue dans l’industrie pharmaceutique unenotion à géométrie variable: elle dépend étroitement du point de vue selon lequel on se place (zone géographique, nature du médicament, classe thérapeutique). 1.3. Les mutations à l’œuvre dans l’industrie pharmaceutique L’industrie pharmaceutique connaît actuellement une quadruple mutation technico-économique à l’origine de mouvements stratégiques importants, qui modifient la structure du secteur et influencent considérablement sa dynamique concurrentielle et sa trajectoire technologique. a) Des besoins croissants d’innovations L’industrie pharmaceutique est une industrie à forte intensité de R&D (Tableau 6). Avec près de 14.2 % du chiffre d’affaires consacrés aux activités de R&D (données françaises : S.N.I.P., 1999), celles-ci constituent bien le premier moteur de l’industrie pharmaceutique. En conséquence, les processus d’innovation jouent un rôle déterminant dans la dynamique concurrentielle de l'industrie pharmaceutique . Or ces processus connaissent à l'heure actuelle
                                                          10 Par exemple, le marché de l’insuline, contrôlé depuis plus de vingt ans parNovo Nordisk etEli Lilly (qui détiennent entre deux-tiers et trois-quarts du marché mondial) est un quasi-duopole.Novo NordisketEli Lillyne laissent en effet aux suiveurs (commeHoechsten Europe) que quelques parts de marchés domestiques (Durand et Gonard, 1986).
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