Tchen Gi-Vane

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Journaliste, Bernard Delattre a été ému par l'histoire fantastique de la vie de Tchen Gi-Vane. À travers les aventures de cette grande artiste chinoise et de sa famille c'est toute l'histoire de la Chine qui est expliquée durant le XXème siècle. Tchen Gi-Vane rapporte comment sa famille a subi le conflit sino-japonais avant d'être confrontée à la guerre civile entre Mao et Chiang Kai-Shek. Un témoignage qu'il ne faut pas manquer pour mieux comprendre le passé, le présent et l'avenir de la Chine.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358291
Nombre de pages : 366
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Témoignage recueilli parTchen Gi-Vane
Bernard DELATTREEntre le Tao et Mao
La grande déchirure
Journaliste (comme le père de Tchen Gi-Vane) durant plus de
trentesix ans en région parisienne, Bernard Delattre a été ému par l’histoire
fantastique de la vie de Tchen Gi-Vane, qu’il a eu l’occasion de rencontrer Tchen Gi-Vane
à Rambouillet. À travers les aventures de cette grande artiste chinoise et
de sa famille, c’est toute l’histoire de la Chine qui est expliquée durant
ele  siècle, ainsi que dans le passé et pour l’avenir. C’est pourquoi, il a Entre le Tao et Mao
rencontré régulièrement Tchen Gi-Vane et son mari Philippe Bertrand, La grande déchiruredurant toute une année, afi n de recueillir ce témoignage exceptionnel.
Tchen Gi-Vane explique dans ce livre comment sa famille a subi le
confl it sino-japonais avant d’être confrontée à la guerre civile entre Mao
et Chiang Kai-Shek. Grâce à son étonnante longévité, due à la médecine
chinoise et à une très bonne philosophie taoïste, Tchen Gi-Vane a pu
suivre l’évolution de grandes familles sur plusieurs générations. Il y a
aussi la séparation de ses parents, l’opposition avec sa sœur Ivy qui est
restée en Chine comme sympathisante des maoïstes, tandis que Tchen
Gi-Vane choisissait l’exode et le Tao.
Tout cela est passionnant et bouleversant, plein de musique, de rires
et de larmes. Tout comme la vie et l’histoire de ce grand pays étonnant
qu’est la Chine, ami de la France depuis toujours. Un témoignage qu’il
ne faut pas manquer pour mieux comprendre le passé, le présent et
l’avenir de la Chine.
Illustration de couverture :
Tchen Gi-Vane, en costume traditionnel chinois,
lorsqu’elle avait une quarantaine d’années.
ISBN : 978-2-343-03167-5
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Témoignage recueilli par
Tchen Gi-Vane
Bernard Delattre
Entre le Tao et Mao - La grande déchirureTchen Gi-Vane
Entre le Tao et Mao
La grande déchirure © L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03167-5
EAN : 9782343031675 Témoignage recueilli par
Bernard Delattre
Tchen Gi-Vane
Entre le Tao et Mao
La grande déchirure
L’HarmattanLe témoignage bouleversant, historique et philosophique d'une musicienne
chinoise réfugiée en France et séparée de sa sœur maoïste restée en Chine.
Recueilli par Bernard Delattre CANDIDATE À L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
TROIS FOIS ET DEMIE 1981, 1988, 1995, 2002
POUR QUOI FAIRE ? POURQUOI TROIS FOIS ET
DEMIE ?
PROLOGUE RASSEMBLE PAR BERNARD
DELATTRE
Pianiste, compositeur, peintre, ayant adopté la philosophie de Confucius
et du Tao antique , Tchen Gi-Vane, profondément artiste, a
eu un parcours peu ordinaire. Et sa vie continue à être un combat pacifiste. À
travers son histoire et celle de sa sœur, qui a eu des choix totalement différents,
voire opposés, tout à fait selon le principe du Yin-Yang , c’est l’évolution
de la Chine et de son peuple durant tout le XXe siècle que l’on peut suivre.
Sa famille est originaire du Hunan, province du centre sud de la Chine. Son
père Cheng She-Wo est issu d’une famille de Hsiang-Hsiang. Il a
quitté la famille à 14 ans et réussit au cours de ses emplois à se hisser jusqu’à
l’université. Sa mère Yang Fan est issue d’une famille de Changsha,
capitale du Hunan, dont le père était lettré et mourut assez jeune, laissant trois
garçons et trois filles. Sa mère était le 5e enfant. La grand-mère maternelle de
Tchen Gi-Vane était une femme illettrée mais supérieurement intelligente ;
elle a placé ses enfants chez des personnes lettrées ou influentes et finalement
ils arrivèrent tous à des postes importants. Le 2e oncle de Tchen Gi-Vane fut
un des fondateurs de l’Université de Wuhan.
Il se trouva que son père et sa mère furent élus délégués parmi les huit
représentants les universités de Pékin et c’est ainsi qu’ils se connurent
Tchen Gi-Vane a eu une existence brillante auprès de ses parents, célèbres
pionniers du journalisme chinois et fondateurs de grands quotidiens à Pékin
et à Nankin (1923-1924).
Son père très fortuné fit un voyage en France au cours duquel une jeune
chinoise voulut se marier avec lui et le suivit jusqu’à Pékin contre l’avis de sa
famille.
Alors est survenue la séparation de ses parents en 1933-1934 et sa mère,
qui était cofondatrice des quotidiens, ne s’est plus occupée des journaux de la
famille après le divorce. Elle était engagée par le ministère de la Justice à
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B4(?#?B+?C
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7\7g
B? ??Nankin. Elle avait un poste de responsabilité pour la publication de
l’hebdomadaire officiel de ce ministère. Tchen Gi-Vane estime que sa mère a eu tort
de ne pas réclamer ses droits de partage des biens, et ce parce qu’elle a été
influencée par la Révolution du Dr Sun Yat Sen en 1911, pour l’égalité
de l’homme et de la femme. À l’époque aussi, en plus de son poste bien
rémunéré au ministère, elle enseignait également à l’Université de Nankin et
pensait pouvoir très bien se débrouiller toute seule.
Le père de Tchen Gi-Vane et de sa sœur accordait trois cents pièces
d’argent pour l’éducation des deux filles. Sa mère a fait construire par ses propres
moyens financiers une villa dans le quartier le plus prestigieux de Nankin, qui
était à l’époque la capitale de la “Republic of China”. Elle s’était donné
beaucoup de mal pour surveiller les travaux de cette construction. C’était vraiment
un petit paradis. Elle croyait que tout ceci serait suffisant pour assurer une vie
correcte, sans problèmes financiers, et pour financer les études de Tchen
GiVane et sa sœur. Elle s’était donné tout ce mal pour ses deux filles.
Malheureusement, la guerre sino-japonaise a éclaté en 1937 et elle a connu
brutalement le chemin de l’exil. Sa famille, qui a tout perdu, a dû se réfugier
à Hong Kong pour une première fois. La mère de Tchen Gi-Vane a été
obligée de quitter Nankin et d’aller de ville en ville, en commençant par
Shanghai . Puis, de Shanghai, elle a dû aller par le chemin de fer jusqu’à
Canton.
Ce fut la fuite à Hong Kong , où sa mère, réfugiée, avait perdu toutes
ses ressources. Elle s’est trouvée là en même temps que le père de Tchen
GiVane, qui était avec sa deuxième épouse et leurs trois enfants en bas âge.
De plus, le père de Tchen Gi-Vane refusait de tenir sa promesse de trois
cents pièces d’argent par mois pour l’éducation de ses deux filles du premier
mariage. Et c’est uniquement grâce à des moyens trouvés par leur mère que
Tchen Gi-Vane et sa sœur ont eu la chance de pouvoir continuer leurs études.
Leur mère devait tomber malade à cause de tous ces problèmes, toutes ces
difficultés, avec en plus la déception d’un père ne prenant plus de
responsabilité pour s’occuper de ses deux filles qu’il avait eues avec la première épouse.
La deuxième épouse vivait aussi à Hong Kong, également comme réfugiée,
et elle n’était pas du tout contente de cette situation, parce que les amis du père
de Tchen Gi-Vane considéraient toujours que sa mère était l’épouse légitime,
ce qui était encore dans la tradition de Confucius , car à l’époque le
divorce n’était pas encore entré dans la loi. La deuxième épouse trouvait que sa
situation n’était pas très glorieuse et elle a demandé au père de Tchen Gi-Vane
de trouver une solution. Ce dernier ne savait pas que faire pour les deux filles
de sa première épouse. C’est pour cela qu’il a proposé à celle-ci de retourner
à Shanghai, qui était sous occupation japonaise.
Retournée donc quelque temps plus tard à Shanghai avec sa mère, Tchen
Gi-Vane a pu continuer le piano et étudier au Conservatoire de musique. Ses
8
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96
^
V?
96
?p?professeurs étaient alors des Russes blancs réfugiés du célèbre Conservatoire
impérial de Russie. Le musicien, avec qui elle apprendra la musique atonale,
fut un des réfugiés allemands d’origine juive de l’école de Schœnberg. C’est
là qu’elle conforta sa technique du piano.
Mais en 1949 ce fut l’arrivée des maoïstes et la famille dut se réfugier une
seconde fois à Hong Kong, où Tchen Gi-Vane va continuer ses travaux de
composition, la musique étant devenue une des grandes passions de sa vie. Ce
qui lui permet aujourd’hui de pouvoir modifier certains passages de l’œuvre
de Beethoven, Chopin, Schubert, Weber, etc., dans un esprit de fusion entre
l’Occident et l’Orient. Un jour, ayant l’occasion à Hong Kong de rencontrer
la pianiste française Germaine Mounier, elle lui a présenté ses partitions et lui
a confié son désir de partir poursuivre ses études à Paris. Revenue en France,
Germaine Mounier a montré ces partitions à Darius Milhaud, qui, séduit, va
réussir à obtenir un visa pour Tchen Gi-Vane.
C’est le début d’une nouvelle aventure et d’un autre grand chapitre de sa
vie. Le 11 novembre 1951 (ce qui lui fait dire qu’il y a six fois le chiffre 1
dans cette date), Tchen Gi-Vane débarque à Paris avec ses deux valises. Elle
fuit le maoïsme, alors que sa sœur a fait le choix contraire et va devenir un
cadre du Parti communiste chinois. Il faut savoir que la Révolution culturelle
a fait plus de dix millions de morts en Chine, c’est-à-dire plus que la Première
Guerre mondiale de 1914-1918… À Paris, Tchen Gi-Vane suit les cours de
composition de Jean Rivier, qui remplace Darius Milhaud parti pour les
ÉtatsUnis.
Au cours de l’hiver 1952, Tchen Gi-Vane, lors d’un concert de ses œuvres
jouées par elle-même au piano avec le violoniste Roland Charmy, professeur
au Conservatoire de Paris et mari de Lily Laskine, rencontre un ancien officier
français de la Marine nationale en Extrême-Orient, Philippe Bertrand, dont
elle devient l’épouse l’année suivante. Désormais, son destin lié à la France
par son mariage et les événements de la Chine communiste vont l’éloigner de
son pays natal. Elle ne devait revoir son père, qui s’est installé à Taïwan, où il
a fondé une école de journalisme de réputation internationale, qu’en 1960 à
Paris. Après avoir été invité par le Sénat américain, avant de retourner à
Taïwan, il était venu à Paris, où il avait rencontré notamment Pierre Lazareff,
le rédacteur en chef de “France Soir”. Quant à sa mère, retournée en 1951 à
Canton ^ pour vivre avec sa plus jeune sœur Yun Yu, diplômée de la
Sorbonne et professeur de la littérature française à l’Université de Canton
?? , elle décède à Pékin en 1975. Tchen Gi-Vane ne la reverra jamais, ne
retournant en Chine qu’en 1983, invitée à cause de sa sœur You Shu .
Une invitation à laquelle Tchen Gi-Vane a répondu, avec la pensée naïve que
la disparition de Mao entraînerait la fin du maoïsme en Chine populaire.
Tout a commencé au début de l’année 1981, lorsque l’Agence France
Presse a envoyé dans le Monde entier une dépêche pour annoncer la
candidature de Tchen Gi-Vane à l’élection présidentielle française de cette année-là.
9
^
?fElle était devenue alors tellement célèbre que, malgré le blocage des
informations fait par Pékin, cette nouvelle a été reprise par la presse officielle de la
Chine populaire. Et c’est ainsi que sa sœur est arrivée de New-York pour la
rencontrer à Paris. Elle lui a proposé d’aller à l’ambassade de Chine en
février 1981, une ambassade dans laquelle Tchen Gi-Vane n’avait pas mis les
pieds depuis la reconnaissance par le général De Gaulle de la Chine populaire
de Mao, alors qu’avant l’ambassade de la “Republic of China” était comme sa
famille. Tchen Gi-Vane a accepté d’accompagner sa sœur pour dénouer le
nœud serré existant entre elle et le communisme maoïste et parce qu’elle avait
vu dans “Le Quotidien du Peuple”??? que l’usage des caractères
simplifiés avait été arrêté pour reprendre les idéogrammes traditionnels. Le retour
des idéogrammes traditionnels avait mis un voile sur les yeux de Tchen
GiVane pour cacher tous les massacres des maoïstes durant des dizaines
d’années.
Tchen Gi-Vane a été accueillie à l’ambassade par les amies de sa sœur,
parce que cette dernière avait travaillé avec sa mère au ministère des Affaires
étrangères. Elle a été alors sollicitée de retourner en Chine populaire pour aller
voir la Chine nouvelle. Elle a laissé traîner les démarches pendant deux ans et
c’est en 1983 qu’elle a reçu une invitation écrite avec une belle calligraphie et
dans le style des lettres chinoises anciennes. Une invitation ponctuée par un
tampon à l’encre rouge de l’Association des anciens diplômés d’Universités
de pays étrangers. Ce qui veut dire que des personnes hautement placées dans
le gouvernement de Pékin avaient été des anciens universitaires dans des pays
étrangers, notamment aux USA. C’est à cause du caractère spécial de cette
Association et de cette lettre tellement traditionnelle (ressemblant à ce qui se
pratiquait dans la jeunesse de Tchen Gi-Vane), qu’elle a accepté l’invitation
de retourner à Pékin le 7 octobre 1983, pour la célébration du 70e anniversaire
de l’Association.
Tchen Gi-Vane a reçu alors un accueil digne d’un président. À l’aéroport,
il y avait un autocar avec une trentaine de personnes pour l’attendre. Elle a été
hébergée dans l’hôtel le plus prestigieux des Chinois d’Outre-Mer. Pour le 70e
anniversaire de l’Association, ce fut une fête extraordinaire et Tchen Gi-Vane
était la seule femme à la table d’honneur sur l’estrade. Elle a prononcé un
discours et a été filmée par la télévision. Étant issue d’une famille célèbre en
Chine, elle ne connaissait pas tellement les intrigues et les pièges de
l’humanité. Elle ne se doutait pas que plus tard les amis de son père lui reprocheraient
ce voyage à Pékin, durant lequel elle fut considérée comme une Chinoise
d’Outre-Mer. Ainsi, un ami de son père devait lui écrire pour lui dire : “Vous
avez bien profité d’un voyage exceptionnel, vous avez retrouvé votre pays
natal mais vous faites une drôle de publicité pour les bandits rouges.”
Forte de sa notoriété féminine, Tchen Gi-Vane a demandé de visiter le
temple taoïste de Pékin : “Le Temple des Nuages Blancs” $?7?0? . Et elle a été
10la première personne admise à visiter ce temple taoïste car il était fermé pour
travaux après les saccages des Gardes rouges de la Révolution culturelle.
L’invitation, qui avait été envoyée par l’Association des diplômés
universitaires des pays étrangers, était pour Tchen Gi-Vane et son mari Philippe.
Mais, comme Tchen Gi-Vane se méfiait beaucoup des maoïstes, elle avait
laissé Philippe en France et était partie avec un ami français. Au temple
taoïste, Tchen Gi-Vane a été accueillie avec tous les honneurs par les moines.
Selon la coutume, il y avait trois sortes de boîtes où les fidèles devaient
déposer des offrandes. Comme elle n’avait sur elle que des billets de 500 F et
comme elle voulait aider la religion taoïste, elle a mis trois billets de 500 F.
Les moines taoïstes, très honnêtes, lui ont fait parvenir par la suite un reçu de
1500 F et ils ont donné une invitation pour sept personnes et cette fois Philippe
a pu en profiter en 1988. Tchen Gi-Vane et Philippe ont alors pu visiter les
temples taoïstes de Mao Shan, près de Nankin. Ils ont été hébergés dans le
plus bel hôtel de Nankin, près de l’ancien immeuble du quotidien du père de
Tchen Gi-Vane. Après la visite des temples de Mao Shan, avec un accueil
fabuleux des moines, ils sont allés à Tai Shan, montagne qui dans le temps
était considérée comme le plus grand symbole. Ils se sont rendus également
sur le site de Confucius. Partout, ils ont eu un accueil royal, avec de vrais
festins. Ils ont même mangé du scorpion, ainsi que de grands plats faits avec
du soja et représentant des formes de canard ou de poisson, car les moines
taoïstes sont végétariens.
Après la mort de Mao, Tchen Gi-Vane a eu l’espoir de la fin du maoïsme,
d’autant plus que les idéogrammes traditionnels avaient été rétablis. Mais vers
l’an 2000, le gouvernement de Pékin a imposé des caractères “simplifiés”
encore plus obligatoires et plus “simplifiés” qu’avant… À Canton, des
boutiquiers ont dû détruire leurs idéogrammes anciens pour mettre les “simplifiés
” et Tchen Gi-Vane a perdu tout espoir à propos des maoïstes, considérant que
pour eux les humains ne sont que des pions.
En France, Tchen Gi-Vane a donné plusieurs concerts, créé des ballets,
enseigné la danse à la salle Pleyel. Puis, attirée par d’autres disciplines
artistiques, elle a laissé sommeiller la musique pour se lancer, avec talent
également, dans la peinture. Installée à Rambouillet, dans les Yvelines, où son mari
Philippe, spécialiste de l’architecture en bois, a dessiné avec elle les plans
d’une remarquable Pagode octogonale (qui est un monument classé comme
exceptionnel par les constructeurs du bois lamé collé), elle a créé en 1973
l’Association du Tao antique. « Ce n’est ni une philosophie ni une religion ni
une science mais un art de vivre basé sur le Yin-Yang », explique celle qui a
été quatre fois candidate à l’élection présidentielle en France, pour
promouvoir une pensée pacifique. Dans le “Tao Te King ”, « Le Tao engendre
le Un ( ), le Un engendre le Deux ( ) et le Deux ( ) engendre le Trois (
), lequel engendre tout l’univers » Et tout ceci vient des idéogrammes
représentant le Un avec un trait horizontal, le Deux avec deux traits parallèles et le
11
?M4(?)BU?Trois avec trois. Et ces trois traits sont la base de l’idéogramme du “Roi” (avec
un trait vertical passant au milieu des trois horizontaux qu’il joint ).
L’idéogramme du Un est aussi à la base du Yin-Yang 7\7g , le trait horizontal simple
étant le Yang (symbole de ce qui est fixe) et le trait coupé en deux
symbolise le Yin ou ce qui est mobile. »
Aujourd’hui, en ces premières années du XXIe siècle, elle livre le
témoignage de sa vie dans ce livre. Une vie qu’elle dit parfois bien à tort « avoir
raté », ce qui entraîne l’indignation de ses amis qui pensent au contraire qu’elle
a une existence fantastique et hors du commun. Elle veut surtout dénoncer les
ravages causés par le communisme et la forme particulière qu’il a eue dans
son pays d’origine avec le maoïsme. Elle veut aussi alerter l’Occident, pour
lui dire que la Chine traditionnelle était comme un miroir et servait pour
l’équilibre global mondial. Dans une démarche pacifique mais lucide, liée au
Taoïsme 4( , elle veut continuer à apporter sa pierre dans ce pont si difficile
à réaliser entre l’Occident et l’Orient, comme elle l’a fait durant une grande
partie de sa vie, notamment pour la musique.
La vie de Tchen Gi-Vane B? est un bel exemple d’un combat de
femme, contre la bêtise humaine, issue de la dualité, majorité et opposition,
gauche et droite, masculin et féminin, qui fait autant de dégâts en Asie qu’elle
peut en faire en Occident, la voie du milieu du confucianisme et le chiffre trois
du taoïsme étant oubliés… Ayant eu la chance et aussi l’intelligence d’avoir
une longue vie, elle a vu les erreurs commises dans les familles au fil des
générations. Et son témoignage a de quoi faire méditer tout un chacun. Il est
indispensable pour bien comprendre, à partir du passé lointain et proche, ce
qui se passe actuellement en Chine , à Hong Kong et à Taïwan
.
Bernard Delattre
12
7\pg7g+?!B"?96 Note préliminaire
Il a toujours été d’usage dans la tradition de l’écriture idéographique de ne
pas employer les “je, moi …” pour l’auteur écrivant le texte. Cependant pour se
conformer aux habitudes des langues alphabétiques les “je, moi …” ont été
utilisés dans le texte qui suit, sauf les introductions où Tchen Gi-Vane est
citée.
Les mots chinois transcrits en lettres alphabétiques n’ont pas un sens clair
(on pourrait même dire qu’ils n’ont aucun sens) du fait des très nombreux
homophones des mots chinois et de leurs nombreuses prononciations suivant les
régions. Seuls les idéogrammes traditionnels ont un sens bien défini sans erreur.
C’est pourquoi dans chaque chapitre la première apparition d’un nom chinois
est suivie des idéogrammes correspondants permettant de définir la transcription
alphabétique.
Les souvenirs ne suivent pas rigoureusement la chronologie, chacun étant lié
à d’autres.
13
?BCHAPITRE 1
LA CHINE À PARIS
L’émission Décibels sur FRANCE CULTURE eut lieu le 2 juin 2003 après
l’interview de Tchen Gi-Vane par Anthony Carcone le 29 avril 2003 à
la Pagode-Auditorium Wan Yun Lou
France Culture - On peut faire des rencontres sur Internet où se multiplient
les sites personnels. Alors parfois on se promène et puis on tombe sur un site et
on a envie de traverser le miroir virtuel pour aller rencontrer cet autre, qui a fait
ceci et nous a donné, nous a intrigué, pour une raison ou une autre, et parfois on
n’est pas déçu du voyage . On a rencontré comme ça sur Internet une femme,
un nom; son nom c’est Tchen Gi-Vane. Son nom est presque une énigme. Il
s’écrit avec des idéogrammes qui signifient succès, bon, achèvement, réussir,
accomplir. Cette femme-là est compositrice, peintre, elle a 80 ans, c’est une
artiste qui a eu une vie extraordinaire qui a commencé à Pékin et à Nankin dans
les années vingt, qui a vécu la guerre sino-japonaise, qui s’est réfugiée à Hong
Kong, puis à Shanghai. Arrivée à Paris, elle a pris toutes sortes de musiques et
a un monde à elle, étonnant, un monde fait de l’Occident, fait de l’Asie, un
monde que maintenant on peut rencontrer à Paris, chez elle et dans son jardin
où elle a construit une Pagode et où Anthony Carcone est allé pour nous la
rencontrer, nous ouvrir les portes de cet étonnant univers de Tchen Gi-Vane
Musique de gongs de Tchen Gi-Vane
TGV - Il faut vous faire savoir que j’ai presque 80 ans maintenant. Cela ne
peut pas être autrement
Alors je ne sais pas si je vais vous faire perdre beaucoup de temps pour
raconter tout ça, mais à l’époque, je pense, le monde était très, très différent. Mon
père était assez fortuné avant la guerre sino-japonaise, parce qu’il avait plusieurs
quotidiens. Comme ses journaux étaient privés, cela lui a beaucoup rapporté
Musique de Tchen Gi-Vane
15
7??
B?TGV - Ma mère était très célèbre à Nankin, parce qu’elle dirigeait le
quotidien de mes parents. En plus après leur séparation elle travaillait au Ministère
de la Justice. En plus elle avait une très, très belle villa. C’est-à-dire nous étions
des chinois de la haute société. Quand on est dans la haute société forcément on
est américaine (Rires de Tchen Gi-Vane). Il y avait une dame américaine qui lui
a dit “Envoyez-nous votre fille” C’est comme ça que j’ai commencé le piano
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Je suis la seule rescapée du système scolaire. J’avais eu deux
accidents sur ma jambe droite. Ma jambe droite fut cassée deux fois. Alors comme
ma mère commençait à être superstitieuse en disant : “jamais deux sans trois”,
pour cela j’étais restée à la maison. Ma mère payait des professeurs, c’est-à-dire
des étudiants de l’Université de Nankin pour me donner des cours. Toute la
journée je m’amusais toute seule. Je m’amusais toute seule avec les
domestiques, qui ne savaient ni lire ni écrire. Elles commençaient à m’apprendre à
broder, à faire des découpages etc., coudre les robes. C’est pour cela que je suis
devenue créatrice. Je crée mes vêtements, je fais de la peinture, j’écris de la
poésie, j’écrivais même des romans. Voyez j’ai quand même attendu 50 ans
pour sortir le premier disque, parce que j’étais tout le temps, tout le temps
arrêtée. Quand j’ai commencé à apprendre le piano à Nankin, quand j’avais 6 à 7
ans, peu de temps après c’était la guerre sino-japonaise. Alors au lieu de raconter
la guerre, c’est un peu le travail d’un romancier. Comme je suis compositeur,
poète, pianiste, récitante, je trouve que ce n’est pas du tout évident d’écrire un
roman à la place de la musique.
Musique et chant de Tchen Gi-Vane
TGV - Le premier CD est basé sur deux mots en anglais “TO GO”. “TO
GO” c’est-à-dire “S’EN ALLER” en français. Depuis ma naissance notre
peuple, et des autres peuples aussi, n’a qu’une chose dans la tête c’est de partir.
Pourquoi partir ? A cause de la guerre.
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - J’étais obligée de quitter mon piano de Nankin et de voyager avec ma
mère, parce que mon père s’était marié avec une autre femme. Au
commencement nous étions à Shanghai, parce que les gens disaient que Shanghai ne sera
pas touché par l’armée japonaise du fait des concessions étrangères. Mais
finalement nous ne sommes pas restés à Shanghai parce qu’il y avait eu des
bombardements. Finalement nous avons quitté Shanghai et nous sommes allés à
Wuhan, ensuite de Wuhan à Changsha, de Changsha à Canton. Ensuite on était
allé à Hong Kong. C’était une expérience extraordinaire pour une petite fille.
16Pour moi la guerre, c’est peut-être choquant de le dire, c’était très amusant,
parce qu’on changeait de ville. Comme selon la philosophie taoïste, le
YinYang, le mal fait du bien et souvent le bien fait du mal. J’avais eu le meilleur
professeur de piano à Hong Kong. C’était aussi un exilé de la révolution de
Staline, mais il était très gai. C’était un russe blanc.
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Mon père pensait que Hong Kong ne resterait pas en paix pour
longtemps. Nous avons pris le bateau de Hong Kong jusqu’à Shanghai. A Shanghai
j’ai eu les meilleurs professeurs de piano. C’étaient également des exilés, des
Russes blancs. Ensuite je suis entrée au Conservatoire National de Shanghai.
C’était le Conservatoire caché, on l’appelait souterrain, parce que si on
l’appelait “National” ceci voulait dire anti-japonais. Les cours étaient donnés dans une
très, très belle villa. L’adresse était la rue Pétain dans la concession française.
J’ai eu également un très, très bon professeur de composition. Il était élève de
Schoenberg. C’était aussi un exilé. C’était un allemand d’origine juive. Il
s’appelait Wolfgang Fraenkel. Etant donné qu’il était élève de Schoenberg j’ai
appris à composer selon l’école de Shoenberg.
Musique de Tchen Gi-Vane et de Schoenberg
TGV - Le 7 décembre 1941 est arrivé. C’était Pearl Harbour. Mon professeur
fut envoyé dans un camp de concentration de Shanghai. Mais c’était tellement
différent Il avait quand même une grande pièce divisée en deux par un rideau Il
avait quand même son piano. Il continuait à composer. L’autre côté c’était la
cuisine avec sa femme. J’étais obligée de traverser Shanghai de la concession
française jusqu’au camp de concentration. J’étais son unique élève,
premièrement parce qu’évidemment il faut avoir une base de piano très solide, sinon on
ne peut pas être compositeur. Quelque chose m’a marqué toute ma vie. Mon
professeur, quand il commença la première leçon, a écrit les règles, une
vingtaine, une trentaine d’interdits, c’est-à-dire vous ne devez pas écrire des notes
parallèles etc., il ne faut pas répéter les octaves… Il y avait encore deux autres
obstacles pour les autres jeunes chinois, il faut parler anglais. C’est toujours
grâce à la guerre que j’ai appris l’anglais, quand j’étais petite bien sûr. Bien
entendu, il ne parlait pas chinois pour donner ses cours, il parlait anglais. Il y
avait un autre problème, il fallait le payer. Avec l’inflation il fallait le payer avec
des pièces en argent. Ceci était aussi un sacrifice de ma mère admirable.
Musique de Tchen Gi-Vane
AC - Comment étaient les compositeurs chinois à l’époque ?
17TGV - C’est une question intéressante. Il n’y avait pas de compositeurs
chinois, parce que malgré la civilisation confucianiste, malgré les idéogrammes,
malgré notre invention de la paire de baguettes etc., nous n’avons pas inventé la
notation musicale. Etant donné qu’il n’y avait pas de notation musicale,
comment voulez-vous composer ? Ce n’était que des lettres qui représentaient les
notes, mais avec les lettres il n’y avait pas de contrepoint. C’étaient les
musiciens qui improvisaient pour faire une harmonie assez simple, mais non écrite.
Evidemment il y avait quelques compositeurs chinois qui écrivaient avec la
notation occidentale, mais comme ces compositeurs chinois n’avaient pas de base
solide de piano, c’est impossible de les appeler compositeurs.
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Quand on écrit des morceaux pour le piano il faut qu’ils soient très
difficiles à jouer. Si on n’est pas pianiste, si on n’arrive pas de jouer soi-même,
personne ne les jouera. Les gens diront : mais ce n’est pas possible, c’est
injouable. C’est pour cela qu’il faut avoir une base de piano très avancée et très
solide, sinon on ne peut pas être compositeur
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Ensuite je suis devenue professeur du Conservatoire de Shanghai,
c’était le Conservatoire Privé, c’est-à-dire les meilleurs élèves du Conservatoire
National étaient nommés professeurs dans ce Conservatoire Privé. En 1949
j’étais devenue vraiment le seul compositeur chinois. Je donnais beaucoup de
concerts, je jouais à la radio. J’étais archi-célèbre. J’ai rencontré madame
Germaine Mounier, c’était une pianiste de Paris. Elle a montré mes compositions à
Darius Milhaud. C’est Darius Milhaud qui a écrit une lettre d’acceptation
comme élève pour le Conservatoire pour la composition. J’ai eu mon visa, je
suis venue en France. Je ne savais que parler anglais. La langue française pour
moi, c’est toujours très difficile. En plus quand je suis arrivée en France, misère,
misère. L’école de composition française n’est pas pareille que l’école de
Schoenberg. Nous composons avec quatre voix sur deux portées, la main droite
c’est soprano, alto, la main gauche c’est ténor, basse, on a la ligne sous la main
une pour la main droite, une pour la main gauche, tout de suite on joue. Mais la
méthode française c’est quatre lignes indépendantes. Tout ce que j’avais appris
ce n’était pas pour la France.
Musique de Debussy
AC - De quel compositeur français vous vous sentiez proche à l’époque ?
18TGV - J’aime beaucoup Debussy; j’aime beaucoup Debussy parce qu’il est
révolutionnaire. “Les clochettes et les angkloungs en bambou tintent comme
des gouttes de pluie ou l’eau d’une cascade ; on dirait que la Pastorale de
Beethoven et la Mer de Debussy soudain se métamorphosent par les voix humaines
qu’aucun instrument de musique ne peut remplacer”. Si vous écoutez le
deuxième CD il y a de l’eau.
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Bon, alors du côté communiste, maoïste, il y a ma mère, ma sœur,
mon demi-frère. Comment dois-je faire ? Ma mère m’écrivait des lettres en
disant : “il faut revenir, maintenant il y a plein d’espoir, en Chine c’est la nouvelle
Chine; nous manquons beaucoup de compositeurs; il n’y en a pas”. Mon père
de l’autre côté avec sa deuxième épouse, en me disant :” il faut venir à Taiwan
etc., tu seras professeur “. Bon, j’étais déchirée. En 1953 je me suis mariée.
Après j’ai étudié la philosophie. C’est-à-dire c’est toujours le mal qui fait du
bien. Je voulais comprendre pourquoi le maoïsme, le marxisme, le communisme
se sont installés à Pékin. J’ai dit : “après 5000 ans de civilisation, est-ce là la
finalité. Où est Confucius ? Où est Lao Tseu ? ” J’ai composé pour le livre TAO
TE KING. A l’époque de ce livre tout était gravé sur des lames de bambou
attachées avec des cordons. Quand les cordons sont usés toutes les lames de
bambou tombent n’importe comment. Alors on a perdu l’ordre. J’ai étudié le TAO
TE KING, ce livre est très court. C’est un livre qui n’a que 5000 idéogrammes.
Depuis 2600 ans ce livre n’a jamais été mis en musique. Il n’a jamais été chanté.
Alors j’ai classé tous les mots qui parlent du Ciel, toutes les phrases qui parlent
de la terre etc. et j’ai chanté, parce que je me suis dit que pour comprendre un
livre il faut le chanter
Musique de Tchen Gi-Vane
TGV - Ensuite en 1966-1967 j’ai été nommée professeur à Taiwan, à Taipei.
C’était sur une colline. Cette colline est à une vingtaine de kilomètres de Taipei.
C’est très, très beau. L’université était une copie du Palais Impérial de Pékin.
Imaginez-vous ! Incroyable ! Je donnais des cours sur la terrasse, parce que
c’était une classe de doctorat. Je n’ai eu que 5 élèves. J’enseignais la musique
atonale, la composition atonale et aussi l’art esthétique dans le taoïsme.
Musique de Tchen Gi-Vane
19TGV - Parce que j’ai toujours pensé faire une nouvelle musique, une
musique ni chinoise, ni occidentale. Mais quand même je n’ai pas réussi contre la
dictature de la musique. Qu’est-ce que c’est que cette dictature ? Je l’appelle
“pitched” musique, pitched c’est-à-dire “do ré mi fa sol la si do”. Vous avez le
piano toujours accordé comme ça. Cela est une dictature. Les gongs, les
cymbales, les clochettes ne sont pas des “pitched” instruments. Comment peut-on
vivre tout le temps dans le clavier de l’Occident depuis Bach ? Je n’ai pas voulu
être opposée à cette dictature, mais il faut faire autre chose. J’ai recomposé la
musique de Chopin. Vous allez écouter. Je regrette de répéter que le mal fait du
bien
Musique de Tchen Gi-Vane
France Culture - Vous n’alliez pas imaginer que vous entendriez un jour
Chopin joué à l’orgue à bouche chinois. Eh bien si ! Tchen Gi-Vane l’a fait.
Alors je vous disais qu’on l’avait rencontré d’abord en nous baladant sur
internet. Peut-être certains d’entre vous se demandent si elle existe vraiment, si un
être si poétique, si étonnant existe vraiment. Eh bien oui ! Vous pouvez le
vérifier, si vous ne me croyez pas, à la fête de la musique le 21 juin prochain, elle
va ouvrir les portes de sa Pagode-Auditorium Wan Yun Lou ? Tchen Gi-Vane.
Il y aura d’abord deux concerts à 16 heures et 19 h 30 à 21 h 30 en plusieurs
parties : musique traditionnelle du monde, gongs du Yin et du Yang, cymbales
tibétaines, monocorde confucéen… j’en passe, la liste est très longue, ensuite
musique classique dodécaphonique et pentatonique… troisième partie
recomposition d’après des œuvres classiques, musique de voix. C’était aussi beau
d’ailleurs devant la musicalité de la récitation et puis elle musicalise le Tai Ji
Chuan et le Tchi Gong qu’elle enseigne. On mettra toutes ses coordonnées sur
notre site ou on vous les communiquera si vous avez envie le 21 juin d’aller à
sa rencontre, d’écouter ses disques et puis de regarder aussi son exposition de
partitions et de calligraphies qu’elle produit.
20CHAPITRE 2
LA NAISSANCE DE CE LIVRE
En 1981, j’ai été poussée par un collègue de Philippe pour que je me
présente à l’élection présidentielle en France. J’ai été alors reçue chaleureusement
par le directeur des services politiques de l’Agence France Presse. Il m’a dit :
« C’est une très bonne idée de vous présenter à l’élection présidentielle. Cela
ne sert à rien, mais il faut s’opposer à Pékin », parce que ce monsieur avait
travaillé à une époque à Pékin, mais en avait été chassé par les maoïstes. Il les
connaissait bien pour les avoir côtoyés.
Préface ? Epilogue ? Autocritique ? Testament ? Témoignage ? Pourquoi
tant de journalistes et écrivains ont-ils été assassinés ? Pendant la terreur
antimaoïste à Taiwan un écrivain-journaliste émigré aux U.S.A. ayant fait paraître
un livre sur Chiang Jin-Kuo, fils de Chiang Kai-Shek, a été assassiné.
Non ! Une ouverture… sur la vie d’une famille de journalistes et de tant
d’autres victimes massacrées sous la terreur maoïste et aussi la terreur
antimaoiste, déroulée entre Pékin, Nankin, Shanghai, Wuhan, Changsha, Canton,
Hong Kong, Taiwan, sur ce continent d’Extrême-Orient, unique et merveilleux
visage au monde, mais aussi entre Paris, les U.S.A. et Londres.
La naissance de ce livre a déjà été préparée bien avant ma naissance. La
VIE est une roue qui tourne et retourne sur elle-même, selon la loi de la
NATURE dans les graines des plantes, dans les œufs des oiseaux, dans les
essences génitales des animaux et des êtres humains, sans fin, sans
commencement, un secret, porte fermée invisible. Etant invisible on n’en trouvera jamais
la clef. Rencontres heureuses ou malheureuses. Etre centenaires ou mort-nés,
fortunés ou miséreux, intelligents ou débiles mentaux, pourquoi ? Cet
inconnu, les bouddhistes l’appelle le YUAN de chaque personne, chaque plante,
chaque objet, chaque animal, chaque ville, chaque pays, comme une tapisserie
nouée, serrée, sans aucun moyen de la refaire ou défaire, une tapisserie
secrètement enroulée, qui se déroule au fur et à mesure, doucement, de nuit en nuit,
de jour en jour, d’année en année. Seuls les aveugles nés peuvent “VOIR” la
tapisserie dans leur monde d’aveugle. On les appelle en anglais des
“FORTUNE TELLER”. Ils déroulent les tapisseries selon les 8 idéogrammes, ??
, 2 pour l’heure, 2 pour le jour, 2 pour le mois, 2 pour l’année selon le
calendrier soleil-lune de l’Empereur Jaune , datant de 4701 ans, pour chaque
consultant . Il faut qu’ils y ajoutent les conséquences du lieu de naissance,
21
;??puisque beaucoup sont nés la même année, le même mois, le même jour, à la
même heure, mais cependant jamais au même endroit. Chacun est unique. La
connaissance du FENG SHUI est indispensable et aussi l’étude des noms de
famille et des noms de chaque personne en idéogrammes, selon la forme
archaïque et non simplifié.
Depuis 1956 à Pékin les maoïstes soi-disant “réformateurs de l’écriture
chinoise” ont perpétré un massacre sans précédent des idéogrammes pour
effacer toute l’histoire écrite, toutes les œuvres littéraires, philosophiques,
religieuses, poétiques et même les traductions de Shakespeare, Molière, La
Fontaine, Lewis Caroll, Pouchkine, Balzac, Victor Hugo, Tourgenieff… tout au
feu. Ladite simplification des idéogrammes et par conséquent des noms de
famille est à l’origine de la terreur maoïste rouge et aussi de la terreur
antimaoiste blanche…
Personne, sauf moi, n’a révélé les messages inclus dans cette soi-disant
simplification des idéogrammes
Les alphabétistes des langues non idéographiques vivant sous le calendrier
chrétien regardent le monde non alphabétique comme non existant. C’est la
même attitude que celles des maoïstes et des anti-maoïstes.
Mes révélations ont donné naissance à ce livre.
La tapisserie selon les idéogrammes archaïques n’est pas un élément
fataliste. Je trouve qu’il est possible d’ajouter certains éléments selon ses
conceptions personnelles pour embellir son destin et aussi prévoir le danger, lors de
l’apparition d’une queue de serpent ou les pattes d’un tigre, les racines d’une
pivoine, le tronc d’un arbre fruitier…
Depuis des années je n’entends que cette phrase : “Il faut que vous écriviez
le livre de votre vie ! ” Mais je ne suis que compositeur et poète et non
romancière, surtout pas en français. Je l’ai dit et répété même lors de l’émission de
France Culture
Finalement la TAPISSERIE à dérouler a commencé à s’ouvrir avec mon
interview par France Culture “La Chine à Paris” en 2003. Ensuite c’est
Bernard Delattre, écrivain-journaliste, qui a trouvé que cette émission était
insuffisante et qui s’est mis sérieusement au travail pour écrire ce livre avec moi.
Le SIGNE le plus important a été la réélection de CHEN Shui-Bien à la
présidence de Taiwan le 20 mars 2004. Elle m’a offert une clef de la porte
s’ouvrant sur “La terreur maoïste et la terreur anti-maoiste s’engendrant
mutuellement”
C’est la première fois depuis la révolution du Kuomintang en 1911 par Sun
Yat-Sen, déclaré “père de la nation” et fondateur de la République de Chine,
qu’il est possible de sortir du dualisme, maoïsme et anti-maoiste, ou encore
communisme et Kuomintang, par une troisième force qui n’est ni l’un, ni
l’autre, et ainsi pouvoir porter la critique tant sur l’un que sur l’autre. Est-ce
l’avènement d’une véritable démocratie et d’une ère de liberté, que ni le
22maoïsme ni le Kuomintang ne portent en eux, comme les événements l’ont si
bien montré.
Je m’étonne depuis longtemps que le drapeau soit rouge, rouge du sang de
toutes leurs victimes. Je souhaite un drapeau jaune, comme celui de la terre
chinoise, avec dans le coin une portion de ciel bleu et au milieu le Tai Ji.
23CHAPITRE 3
RÊVE DANS LE PAVILLON ROUGE
En ce mois de mars 2004, je suis beaucoup préoccupé par les élections à
Taïwan, dont le peuple est très inquiet vis-à-vis du gouvernement de Pékin.
Normalement je pratique le non agir et le silence, parce que je ne suis plus
la fille d’une famille de journalistes, depuis que je suis en France. Et ce, bien
que j’ai tenu une chronique dans la presse chinoise éditée aux États-Unis. Mais
je n’ai plus de relation avec le monde de la presse, depuis que je n’ai plus
voulu écrire. Autrefois, les revues s’arrachaient mes poésies. Mais je m’étais
rendu compte que cela ne servait à rien d’écrire. Je me suis déjà amusée à dire
à des personnes spécialistes de la littérature que c’est très gênant d’écrire.
Parce que chaque mot a besoin d’une réflexion. Cela prend encore plus de
temps que la composition musicale, parce que celle-ci ne prend pas en compte
l’aspect politique. Une note et une mélodie, sauf s’il s’agit d’un chant ou d’un
opéra, s’il n’est question que de musique pure avec des notes, on ne peut pas
dire que si do mi sol est de gauche et si ré fa la est de droite…
Pour les personnes qui sont des compositeurs de musique, il y a un danger
de tomber dans les mots. C’est la première difficulté pour écrire.
Deuxièmement, il y a tellement de belles littératures qui sont déjà parues. Et ce depuis
des millénaires. Pour un auteur écrivain chinois, ce sera très difficile de les
dépasser. En Chine et en France aussi.
Par exemple, l’autre soir, lors du dîner après la réunion de l’Association
pour la Sauvegarde du Vieux Rambouillet, où on m’a élue présidente
d’honneur, il y avait cette Chinoise de Taïwan qui disait qu’elle venait de
commencer à lire un livre d’un célèbre écrivain, Lin Yu Tang. Après la prise de Pékin
par les maoïstes. Il n’était pas allé à Taïwan, ni à Hong Kong, mais il s’était
réfugié aux États-Unis. Il écrivait beaucoup de livres, surtout un très célèbre
qui s’intitule “Mon Pays”, et il était devenu très réputé en écrivant les livres
directement en anglais. Il a souhaité gagner le Prix Nobel de Littérature, mais
il a attendu en vain jusqu’à sa mort. Il faut dire que le maoïsme a tué plusieurs
Prix Nobel. Il y avait surtout un romancier qui s’appelait Lao She, qui était
très célèbre, mondialement connu. Il avait été engagé après la victoire pour
enseigner dans une Université des États-Unis. Mais il avait eu la naïveté
d’abandonner sa belle situation en Amérique, pour aller vivre à Pékin. Une
association a été fondée aux États-Unis pour continuer son œuvre. Il paraît que
cette association a créé, dans une Université américaine, une bibliothèque pour
25Lao She, avec une collection d’environ cinq cents œuvres. Il était à son époque
le candidat idéal pour le Prix Nobel de Littérature, avant la guerre
sino-japonaise de 1937.
La Chinoise de Taïwan vivant à Paris disait que les livres de Lin Yu Tang
sont maintenant traduits en chinois. C’est incroyable : un auteur chinois qui
écrivait en anglais et qui, des années et des années après sa disparition, est
traduit en chinois, sa langue maternelle… Je lui ai dit tout de suite que je
n’étais pas du tout intéressée par les livres de Lin Yu Tang. Parce qu’à mon
avis, il n’y a aucune œuvre littéraire qui puisse être meilleure que “Le Rêve
dans le pavillon rouge”. Tout de suite, les personnes autour de la table du
dîner, ont commencé à discuter sur ce roman. Ensuite, j’ai essayé de trouver des
traductions en anglais de cet ouvrage. Nous avons trouvé par internet une
introduction de ce roman, disant que c’était une histoire contre la Chine
ancienne de la dernière dynastie Ch’in, qui a été renversée en 1911. Avant cette
date, cette dynastie avait duré deux cent soixante-dix ans. C’était la dynastie
qui faisait porter la natte, comme nous l’avons vu précédemment. C’était la
race mandchoue et non la race chinoise. Je n’étais pas du tout d’accord avec
cette interprétation.
Ensuite, nous avons eu une autre réunion à la Pagode et au dîner, j’ai
recommencé à parler de ce roman. Et j’ai dit que c’était uniquement bouddhiste,
un roman basé sur les causes et les effets de la réincarnation. Selon le roman,
la jeune fille Tai Yu était une jolie petite plante. C’était le rocher qui a arrosé
cette plante tous les jours pour qu’elle vive. La plante se disait : “Je vais le
remercier en me réincarnant comme jeune fille et je lui rendrai autant de
larmes que d’eau dont il m’a arrosée.” On voit bien là l’esprit bouddhiste.
C’est l’observation de la nature et la suggestion de dire que la vie humaine ce
n’est pas seulement une seule fois sur terre. J’avais déjà parlé précédemment
de cette mère, qui avait voulu se suicider trois fois ; chaque fois, elle avait eu
garçon qui était mort aussitôt après la naissance. J’avais raconté aussi ce
monsieur lettré qui s’est trouvé devant un lac plein d’eau, qui l’empêchait de
monter au ciel. Bouddha lui a dit : “C’est toute l’eau que vous avez jetée avec le
thé préparé par votre garçon de bibliothèque et que vous n’avez pas bue.” On
voit que c’est quand même écologiste. Si tout le monde pensait comme cela,
dans ce cas-là, on n’aurait pas de problème avec l’eau… Je trouve que, sans
être croyante – je ne suis pas croyante, il faut voir que le fondateur de la
religion bouddhiste a une certaine sagesse. Une sagesse pour régler les problèmes
humanitaires, ce qui est quand même remarquable. Il y a moins de jalousie,
moins de vengeance, mais quand les missionnaires chrétiens sont arrivés en
Chine au XVIIe siècle, ils n’ont pas compris le bouddhisme. Ils ont cru que
c’était de l’idolâtrie, parce que les gens se recueillaient devant des statues du
Bouddha en bois, en terre, en pierre. Mais cela ne signifiait rien de religieux.
Des missionnaires ont été très bien accueillis par l’empereur des Mandchous,
parce qu’ils ont apporté la science et la technologie à la cour impériale. Il y
26avait des missionnaires qui avaient même écrit au Pape pour dire qu’il ne
fallait pas considérer que le culte confucianiste des ancêtres était une croyance
superstitieuse. Mais le pape n’était pas d’accord, en disant qu’il fallait
interdire aux chrétiens baptisés ce culte confucianiste des ancêtres. Pour moi, le
problème est que la grande valeur culturelle de ce Grand Continent a été mal
considérée depuis des millénaires. C’est pour cela que de générations en
générations, les Chinois ont perdu leurs racines culturelles.
C’est pour cela que cette jeune femme de Taïwan considérait que la lecture
en chinois de Lin Yu Tang était plus importante que celle de “Rêve dans le
pavillon rouge”. Malheureusement, les traductions des idéogrammes en
alphabet sont pratiquement impossibles, dans ce roman qui date du XVIIIe siècle et
qui comprend des milliers de pages. Cet ouvrage est très important et quand
on le lit, il faut garder devant soi la liste des membres des familles, car il y a
des centaines de personnages. Ce n’est pas un petit roman de deux ou trois
personnes comme dans les œuvres de Françoise Sagan. C’est très très difficile,
même pour les lecteurs. C’est extraordinaire. Chaque personnage a son propre
caractère et son style de conversation. Il existe des spécialistes et des
chercheurs pour analyser ce roman. Certains ont dit que ce n’était pas un roman
d’amour mais un roman politique et que les personnages décrits dans cette
œuvre ressemblaient à tel ou tel ministre. Dernièrement, je suis tombée sur un
article très intéressant. Un auteur a écrit une réflexion sur la servante de Tai
Yu, la petite plante.
Cette servante était aussi une jeune fille. Elle avait été vendue par une
famille pauvre à une famille riche, pour qu’elle soit formée dans cette famille
acheteuse, afin qu’elle soit élevée fidèlement avec la mademoiselle. Elle ne
s’occupait que de la mademoiselle. Elle ne faisait rien d’autre que de
comprendre les secrets sentimentaux et les problèmes de la jeune fille de la famille
riche. Cet article disait que la petite servante était venue avec la mademoiselle
Tai Yu de sa famille d’origine du sud. Elle savait que la petite plante Tai Yu
était amoureuse de Roc, le rocher, mais la famille de la petite plante n’avait
pas du tout envie que leur fils, le rocher, devienne le mari de la petite plante.
Et la famille a préféré une autre jeune fille d’une famille proche, pour ce
mariage. La mère de cette famille proche, c’est-à-dire la cousine du rocher,
comptait beaucoup sur ce mariage, parce que la famille de Roc était très importante,
royalement estimée. Un jour, la servante a rencontré la mère de cette cousine
destinée à être l’épouse de Roc. La mère de la cousine a dit : “Ah, vous êtes
venue. Vous êtes au courant que Roc est amoureux de la plante. Alors, nous
allons proposer à la grand-mère de les réunir par un mariage.” Mais en réalité,
dans son cœur, elle pensait tout à fait le contraire, parce que la mère de la
cousine voulait que ce soit sa fille qui devienne l’épouse de Roc.
Mais, il faut remarquer là que c’est tout à fait politique. La mère faisait
semblant de bien vouloir aider la plante La servante lui a dit : “Mais pourquoi
n’allez-vous pas le proposer à la grand-mère ?” Parce que c’était la
grand27mère, qui était comme une impératrice et qui décidait de tout. Et la mère de la
cousine a répondu: “Si, si, je vais lui proposer”. La petite servante était
tellement inexpérimentée qu’elle était allée voir sa mademoiselle, la plante, pour
lui dire qu’elle avait réussi à convaincre la mère de la cousine de proposer le
mariage. Mais la plante pensait qu’elle était orpheline. C’est-à-dire que sa
mère était la fille de la grand-mère. Son père était le gendre de la grand-mère.
Etant donné que sa mère était la fille de la grand-mère et était décédée, c’est
pour cela que son père l’avait envoyée vivre chez la grand-mère maternelle.
Mais comme son père était très loin et n’avait pas le pouvoir d’influencer la
grand-mère (il n’était pas le fils mais le gendre) – on voit la composition et le
fonctionnement de la société de l’époque, la plante était complètement
consciente que ceci ne se ferait pas. Mais la petite servante était trop naïve. Et la
petite plante a pleuré toute la nuit en pensant qu’elle était orpheline et n’avait
pas la chance d’avoir des parents qui puissent la défendre.
Nous vivons jusqu’à aujourd’hui des problèmes causés par la naïveté,
surtout sur le plan politique. Certains dictateurs font semblant d’être du côté du
peuple, comme Mao, mais finalement ils ne profèrent que des mensonges et
ils ne disent jamais ce qu’ils pensent vraiment dans leur tête. La naïveté du
peuple est quand même incroyable. Nous avons vu précédemment comment
le premier empereur avait réussi à pousser les lettrés dans un ravin, en leur
faisant croire que des fleurs étaient sorties en plein hiver… Les lettrés ont été
naïfs et ils ont voulu aller voir…
C’est justement le soir de la réunion avec l’association de sauvegarde du
Vieux Rambouillet que cette jeune fille de Taïwan a dit qu’elle ne comprenait
pas comment la plante avait pu pleurer toute la nuit. Évidemment, je n’ai rien
dit parce que nous n’avons pas eu le temps de continuer à discuter. Mais peu
de temps après, j’ai lu le livre de ma sœur Ivy. Elle a écrit une poésie à la suite
d’une déception amoureuse, qui l’avait fait pleurer toute la nuit. À tel point
que son oreiller était mouillé et qu’elle avait dû le retourner du côté sec, pour
continuer à verser ses larmes. Je ne comprends pas à quoi cela sert de pleurer
car moi je ne pleure jamais.
Je trouve que les choses et les événements dans la vie sont franchement
curieux. Comment se fait-il qu’à table j’ai entendu cette jeune fille de Taïwan
dire qu’il était impossible de croire qu’on pouvait pleurer toute une nuit. En
réalité, ce sont toujours des observations, des idées, des critiques
complètement personnelles qui ne correspondent pas du tout à la réalité.
Sans parler de ce roman avec la petite plante, c’est ma propre sœur Ivy qui
a écrit dans son livre qu’elle avait pleuré toute la nuit. C’est là le grave
problème des relations humaines parce qu’on ne peut pas tout connaître. Pour les
choses qu’on ne connaît pas, on imagine qu’elles sont vraies ou fausses. Et
c’est quand même dangereux, voire dramatique. On imagine toujours ceci ou
cela pour le peuple, mais on ne sait pas que le peuple ne demande qu’une
chose, c’est de ne pas payer l’impôt.
28Il y avait la deuxième fête de printemps à la Pagode, avec les élèves du Tai
Ji Chuan, à la fin du mois de février, et heureusement nous n’étions que douze
personnes au dîner. Il y avait deux personnes qui étaient parties parce qu’il y
avait une jeune fille qui ne pouvait pas supporter la fumée dans le restaurant.
Il ne restait que douze personnes et tout le monde était disposé face à face sur
une rangée. C’est moi qui ai parlé presque tout le temps et j’ai à peine pu
manger. Premièrement, à cause d’une dame qui avait dit que “la musique de
l’eau était comme le bruit de la chasse d’eau ”, j’ai été obligée de parler un
peu de la formation d’un compositeur. Puis j’ai parlé de ce mot “Yuan” , qui
est le lien des choses. Et tout de suite j’ai parlé de ce roman “Rêve dans le
pavillon rouge”. Un ami a dit qu’il avait déjà commencé à lire cette œuvre
jusqu’à la cent-soixantième page en français. Une autre amie a dit qu’elle
venait d’acheter la traduction de ce roman chez Gallimard. Je lui ai dit que le
problème de la traduction c’est d’abord les noms. Parce que la petite plante,
on ne l’appelle pas par la prononciation Tai Yu mais par le sens de
l’idéogramme, qui signifie “Pierre précieuse en couleur sombre” et ce n’est pas Tai
Yu… Et pour les lecteurs en idéogrammes, cela frappe dans la mémoire plus
facilement que Tai Yu. Pour le Roc, c’est “La Pierre précieuse”. Si on ne lit
que les noms par leur prononciation, cela ne veut rien dire en alphabet, qui n’a
pas de lien avec les idéogrammes. J’avais parlé également des quatre filles
dans le roman. La première fille s’appelle “Le commencement du printemps”
et elle a été sélectionnée par l’empereur. La seconde fille s’appelle
“Bienvenue au printemps”. La troisième c’est “Visitez le printemps”. Et la quatrième,
son idéogramme signifie : “Regrettez le printemps”. On se rend bien compte
de la profondeur des noms de ces quatre filles. Quand on commence à donner
un nom à des enfants dans les familles chinoises, on utilise un seul mot pour
les autres, soit des filles, soit des garçons.
Un ami, convive de cette soirée, m’a dit : “Alors, dans ce cas-là, il faut que
je me mette à apprendre les idéogrammes”. L’autre ami n’a pas encore
commencé la lecture. On peut toujours trouver ce livre mais avec des idéogrammes
simplifiés et en plus avec des commentaires pro-maoïstes. C’est vraiment
révoltant !
Il est difficile d’écrire, chaque mot pesant lourd, et aussi compte tenu de
ce grand roman tellement bien écrit et qu’il est difficile de dépasser.
Il y a aussi la question : On peut bien écrire, mais qui va publier ? C’est
encore un problème. Ce n’est pas comme la composition musicale qui ne
dépend pas de la presse, quoique… J’estime qu’on compose sa musique et que
cela sera joué peut-être un jour, comme les œuvres de Mozart, de Beethoven
et tant d’autres compositeurs qui sont restés inconnus de leur vivant mais qui
sont devenus indispensables par la suite dans le domaine musical. Je pense
qu’on peut vivre sans œuvres littéraires, mais non sans les compositeurs. Si
tous les pays étaient comme la Chine, la Corée, l’Afrique, etc., qui n’ont pas
inventé le système de composition musicale, dans ce cas-là il n’y aurait pas eu
29
)?de musique dans le monde, à l’exception de la mémoire par l’oreille. On aurait
pu faire des choses simples mais probablement pas faire travailler tout un
orchestre sans partition. Je demande si on peut imaginer un monde sans
compositeur…
Même si on a un journal ou plusieurs quotidiens, comme mon père, pour
écrire tous les jours son éditorial, cela a duré des années et des années et
maintenant pratiquement tout a disparu… Une fois, quand on a réussi à faire publier
son article ou ses critiques, ses opinions etc., la chose la plus difficile est que
les gens le lisent. Car il y a tant d’articles qui sont parus tous les jours, et
combien ont été lus ? Supposons que mon article soit paru mais combien de
personnes l’auraient compris… Même s’il y avait des gens qui m’ont bien
comprise, mais y a-t-il des personnes qui savent bien comment en profiter et
pratiquer ? On peut toujours dire que ceci est intelligent ou erroné mais les
lecteurs et lectrices vont-ils profiter de tout cela pour leur vie quotidienne ?
C’est cela que j’avais dit en riant à des amis de mon père, dont certains
m’avaient dit : « Comment faites-vous pour rester en France et ne pas aller à
Taïwan pour aider votre père ? » Mais on voit bien que c’était quand même
moi qui avais raison. Mon père a tout perdu. Il ne lui restait plus rien. Ses
quotidiens ont disparu. Son école à Taïpei est finie. Supposons que Taïwan
soit mangée par Pékin, alors je me demande si le tombeau de mon père serait
respecté. Peut-être pas. Parce que, pendant toute sa vie, il a dit de former au
moins dix mille journalistes pour le jour où le maoïsme sera écrasé.
Pour en revenir au roman “Rêve dans un pavillon rouge” ou “Maison
Rouge Rêverie”, je me suis rendu compte que les 80 derniers chapitres, qui
ont été ajoutés par un deuxième romancier, sont les plus importants à mes
yeux, parce que les actions s’y déroulent selon la logique bouddhiste. Ainsi,
le fils “Le Roc”, qui a disparu après avoir fait 7e du concours impérial pour le
grand honneur de sa famille, a rencontré par la suite son père qui a vu qu’il
était devenu un moine, entouré d’un moine taoïste et d’un moine bouddhiste.
Finalement, le fils s’est agenouillé devant son père pour demander son pardon.
Ce qui est tout à fait nouveau et intéressant, et tout à fait contraire au maoïsme.
Cette manière de se sauver, de disparaître sans donner de nouvelles à sa
famille, me fait penser exactement à ma sœur Ivy et au fils unique de mon père
et sa deuxième épouse. Je ne fais pas de critique littéraire comme la “Note de
l’éditeur”, que l’on trouve dans les versions récentes éditées en Chine sous le
contrôle des maoïstes. Pour moi, la chose la plus probante c’est qu’il s’agit
bien d’un roman bouddhiste, d’un fils qui, ayant abandonné sa famille, est
devenu un moine bouddhiste et que ceci est considéré comme un bien pour la
famille. C’est un peu comme autrefois (et peut-être encore aujourd’hui pour
les croyants) dans la religion catholique, où avoir une fille dans un monastère
ou un fils religieux ou missionnaire, était considéré comme quelque chose de
bien. Mais la disparition sans donner de nouvelles à ses parents, comme ce fut
le cas pour ma sœur et le fils unique de mon père et sa deuxième épouse, ce
30n’est pas considéré comme relevant d’un esprit supérieur. En plus, ils sont
partis pour suivre le parti maoïste, auquel ils ont offert leur vie en étant prêts
à faire la guerre pour lui.
Dans le roman, quand le père est revenu de son voyage, il a dit à sa famille :
« Ce n’est pas la peine d’espérer retrouver “Le Roc”, parce qu’il est devenu
moine bouddhiste. C’est une grande bénédiction pour notre famille. » Ceci est
très important dans cet ouvrage bouddhiste, qui a été écrit il y a 200 ans et que
les maoïstes tentent de détourner et de dénoncer dans la “Note de l’éditeur”.
Il faut savoir que ce roman est très célèbre en Chine, comme peut l’être en
France par exemple le livre “Les Misérables” ou “Notre-Dame de Paris”, de
Victor Hugo. Il existe même à Pékin un parc d’attractions sur ce livre, avec
des personnages en cire notamment. Ne pouvant occulter ce livre, les maoïstes
ont tenté de le détourner, notamment dans la traduction anglaise qu’ils ont
faite.
31CHAPITRE 4
L’ENFANCE DORÉE DE LA FILLE DU ROI SANS
COURONNE
Introduction de Bernard Delattre
“A Rambouillet il faut contourner une grande maison dans le style de la
tradition francilienne emblématique de cette cité présidentielle, pour voir au
fond du jardin un spectacle exceptionnel. D’un seul coup, c’est l’Asie qui
s’offre à la vue. La pagode auditorium Wan Yun Lou , qui a
été conçue par Tchen Gi Vane et son mari Philippe, n’est pas un lieu
de culte. C’est un auditorium de musique chinoise, un lieu de rencontres
culturelles.
Construite dans le jardin de la demeure de Tchen Gi Vane, elle répond
scrupuleusement à la symbolique taoïste de l’espace. À l’extérieur, elle se
présente avec deux étages de forme octogonale et à l’intérieur l’espace au sol est
circulaire. « Cette construction se réfère à la symbolique des nombres – les
huit trigrammes ?, du “Yi-King”?)B , d’après le livre chinois de
l’ordonnance du monde. » Tchen Gi-Vane, dans sa recherche de la perfection, regrette
certains détails : les tuiles ne sont pas vernissées et les seize angles des toits
ne se terminent pas par des arêtes conçues en Asie. Des broutilles pour le
profane européen qui est ravi de se trouver en terre asiatique sans avoir eu à payer
un billet d’avion…
À l’intérieur de la pagode, l’exotisme est total. Le décor est essentiellement
composé autour d’une exceptionnelle collection d’instruments de musique
anciens provenant de divers pays d’Asie, gongs, grelots, clochettes, tambours,
cymbales, poissons de bois… instruments qui symbolisent les huit éléments.
Après des dizaines d’années de recherches, Tchen Gi-Vane a réussi à
retrouver la musique chinoise ancienne d’après les textes et grâce aux
instruments qui, dit-elle, n’ont guère changé depuis Confucius . Durant ses
concerts, l’artiste, en costume traditionnel, évolue avec un charme mystérieux
au milieu de ses instruments. Par la magie des sons, elle invite son auditoire à
un voyage sonore, faisant revivre l’âme de la musique chinoise primitive.
Important : dans l’auditorium, il y a trois pianos. Et c’est un véritable bonheur
que d’écouter cette pianiste au toucher si sensible. Ses mains si fines évoluent
avec grâce sur les touches et elle a une façon unique d’interpréter Beethowen,
ajoutant la douceur asiatique au romantisme européen. Un mariage réussi.
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B?Dans cette pagode, après un concert, Tchen Gi Vane, entourée de son mari
et d’amis, feuillette un livre que sa sœur, qui est restée en Chine, vient d’éditer.
Dans cet ouvrage, elle retrouve dans les premières pages une photo de famille
qu’elle connaît bien. C’est le cliché où elle-même et sa sœur, deux fillettes de
trois ou quatre ans, sont à côté de leurs parents. Une photo qu’elle possède à
Rambouillet.
Mais, lui demande-t-on :
Pourquoi, sur ce cliché, qui date des années 1930, toute votre famille est-elle
habillée à la mode occidentale, alors que depuis des années à Rambouillet vous
vous habillez de façon orientale ?
Tchen Gi Vane répond :
C’est une bien longue histoire. Sur cette photo, vous voyez mon père, ma
mère, ma sœur You Shu et moi. Dans son livre, elle a indiqué que ce cliché
a été pris devant le siège social du journal quotidien de nos parents, à Nankin
. C’est un grand bâtiment. Au rez-de-chaussée, se trouvent les bureaux
professionnels. En haut, au premier et au deuxième étage, c’est notre maison
d’habitation. Mais dans le livre de ma sœur, il manque des choses et il me faut les
compléter. Premièrement, vous voyez que nous sommes vraiment une famille
chinoise. Mon père est né en Chine et sa famille est chinoise depuis des
générations. Mais mon père porte des habits occidentaux, une veste et une cravate.
Maman est habillée de façon soi-disant chinoise mais c’est déjà occidentalisé,
parce que la vraie robe chinoise est beaucoup plus longue et descend jusqu’aux
pieds, alors que sur le cliché on voit un peu les genoux car la robe est courte. Et
elle porte en plus des chaussures avec des talons hauts. C’est déjà la mode de
l’Occident dans les années 1930. Et nous, ma sœur et moi, les deux petites filles
nous sommes en costumes marins. Ma sœur a onze mois de moins que moi mais mmes un peu comme des sœurs jumelles. Il est quand même étonnant
de voir comment je suis redevenue chinoise. Je ne suis plus habillée en
occidentale alors que je l’étais quand je suis arrivée en France, à Paris, le 11 novembre
1951, après avoir été réfugiée et exilée depuis 1949, pour fuir le maoïsme, Mao
ayant réussi à monter sur le trône de Pékin le 1er octobre 1949 et le drapeau
maoïste ayant remplacé le drapeau nationaliste.
Dans les années 1930, pour les Chinois progressistes, comme mon père, qui
était patron de presse, il était obligatoire d’être occidentalisé. Non seulement en
portant une cravate, mais surtout en parlant la langue anglaise et en ayant la
considération de l’Occident. En plus, comme il était propriétaire et cofondateur
de plusieurs journaux quotidiens avec ma mère, à Nankin et à Pékin
, la presse était déjà occidentalisée car elle n’est pas d’origine chinoise. Elle a
été inventée par l’Occident.
Avec ma sœur You-Shu , nous allions à l’époque de la photo à l’école
maternelle et nous étions un peu des enfants gâtés.
34
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?fNankin, c’est la prononciation cantonaise. Comme le continent chinois est
très vaste, nous avons eu deux capitales, Nankin et Pékin, une pour le Sud et
une pour le Nord.
C’est pourquoi pour l’élection présidentielle de 1995 en France, à laquelle
j’étais candidate, j’avais proposé de créer une capitale du Sud pour développer
le Midi de la France. Cela aurait pu être ainsi Montpellier comme deuxième
capitale, au lieu de tout centraliser à Paris, ce qui a détruit Paris. Par malheur,
une agence de presse n’a pas compris ce que je voulais dire et elle a écrit que
« le candidat le plus farfelu c’est Tchen Gi Vane, qui a proposé de déplacer
Paris ». Alors que je n’avais pas dit de déplacer Paris, j’avais proposé
simplement une solution pour enrichir et développer le Sud de la France. J’étais
tellement dégoûtée que je me suis dit qu’on essayait de m’éliminer en racontant des
choses que je n’avais jamais dites. Heureusement, la presse de Rambouillet et
aussi la presse chinoise, ainsi que plusieurs quotidiens parisiens n’ont pas suivi
cette agence de presse.
Il faut dire aussi que je ne me présentais pas tout à fait pour promouvoir le
confucianisme, comme on l’a écrit. Cela a été aussi encouragé par des
journalistes. Je n’ai pas d’ambition politique mais je suis toujours sensible à ceux et
celles qui cherchent d’autres solutions par les étrangers. Cela, c’est le caractère
de la France. En réalité, si la France est devenue mondialement admirée, souvent
c’est à cause d’étrangers. Surtout les étrangers exilés. Par exemple, Chopin, Van
Gogh, Stravinski, Picasso…, tous ces artistes et musiciens qui ont rendu la
France célèbre dans le Monde entier. La France est très large d’esprit de nous
accueillir et ce sont toujours les journalistes et les Français qui me proposent
d’ouvrir un chemin nouveau avec le taoïsme et le confucianisme. Et pour ne pas
les décevoir, j’ai accepté. Mais je suis peut-être arrivée un peu trop tôt. À
l’époque c’était trop nouveau.
Mon père, qui était propriétaire de quotidiens en Chine, a forcément côtoyé
les pouvoirs. En 1930, c’était déjà la suite de la révolution du Dr Sun Yat-Sen
. Mais mes parents étaient nés à une époque où il y avait encore
l’Empereur et ce n’était pas l’Empereur de la race chinoise. On a dit que la race
chinoise c’est la race des Han , tandis que la dernière dynastie, c’est celle de la
race des Mandchous.
Les Han ont été battus par l’armée des Mandchous, qui ont été les
envahisseurs. L’Empire mandchou était assez grand avant la guerre contre la Chine
centrale. Il avait les quatre ou cinq provinces du Nord du continent. Il ne faut
pas oublier que la Chine n’était pas un pays unifié. Il y avait la Mandchourie et
d’autres pays qui n’étaient pas Han, comme la Mongolie et le Tibet. C’est
l’armée des Mandchous qui a envahi tous ces pays et a réuni le plus grand territoire
historique de la Chine. Avant cette invasion de la Mandchourie, la Chine était
simplement au centre du continent.
35
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