Terminologie grammaticale et nomenclature des formes verbales

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La terminologie grammaticale pèche à la fois par son ambiguïté, sa diversification, son incohérence. Dans l'imaginaire des francophones scolarisés, elle bénéficie pourtant, à l'instar de l'orthographe, d'un statut spécial qui en fait un acquis immuable. L'auteur de cet ouvrage en appelle à l'émergence et à la généralisation d'une nomenclature explicative.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296466548
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Terminologie grammaticale
et nomenclature des formes verbales
Sémantiques
Collection dirigée par Thierry Ponchon

Déjà parus


André ROMAN, Grammaire systématique de la langue arabe,
2011.
Julien LONGHI, Visées discursives et dynamiques du sens
commun, 2011.
Boris LOBATCHEV, L'autrement-vu, l'axe central des langues,
2011.
Fred HAILON, Idéologie par voix/e de presse, 2011.
Jean-Claude CHEVALIER, Marie-France DELPORT, Jérômiades.
Problèmes linguistiques de la traduction, II, 2010.
Rita CAROL, Apprendre en classe d'immersion, quels concepts,
quelle théorie ?, 2010.
Bénédicte LAURENT, Nom de marque, nom de produit:
sémantique du nom déposé, 2010.
Sabine HUYNH, Les mécanismes d’intégration des mots
d’emprunt français en vietnamien, 2010.
Alexandru MARDALE, Les prépositions fonctionnelles du
roumain, 2009.
Yves BARDIÈRE, La traduction du passé en anglais et en
français, 2009.
Gerhard SCHADEN, Composés et surcomposés, 2009.
Danh Thành DO-HURINVILLE, Temps, aspects et modalité en
vietnamien. Etude contrastive avec le français, 2009.
Odile LE GUERN et Hugues de CHANAY (dir.), Signes du corps,
corps du signe, 2009.
Aude GREZKA, La polysémie des verbes de perception visuelle,
2009.
Christophe CUSIMANO, La polysémie. Essai de sémantique
générale, 2008.
Vincent CALAIS, La Théorie du langage dans l’enseignement de
Jacques Lacan, 2008.
Julien LONGHI, Objets discursifs et doxa. Essai de sémantique
discursive, 2008.

Jonas Makamina BEKA







Terminologie grammaticale
et nomenclature des formes verbales































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55401-6
EAN : 9782296554016















Non pas à moi, Seigneur, non pas à moi, mais à Ton Nom
seul, donne gloire et louange.
Merci, mon Dieu, d’avoir placé sur ma route des parents,
des formateurs et des amis qui m’ont aidé à te connaître
et, ipso facto, à expérimenter ta miséricorde.
****
A Thérèse, Hermione, Rodrigue, Illich, Ivan et Gunhild,
mes compagnons de chaque jour dans ce pèlerinage
précaire qu’est la vie sur la terre des hommes.
A toi aussi, défunt Arnauld Bena Nsunda, que le destin a
inopinément arraché – tu n’avais alors que dix semaines
d’existence terrestre ! – à l’affection des tiens.


Avant-propos
Cet ouvrage est la version remaniée d’une partie de ma thèse de
doctorat. J’ai par conséquent bénéficié, en amont et en aval de cette
entreprise, d’excellentes critiques d’experts : celles des professeurs
émérites Marc Wilmet (Université libre de Bruxelles & Vrije
Universiteit Brussel) et Jean-Claude Chevalier (Paris VII), en
particulier. Je leur dis, ab imo pectore, ma reconnaissance et mon
admiration.
Le contenu de ce livre consistera en un aperçu historique et en un
essai de description de la terminologie des formes verbales. Il couvrira
la période allant de 1531 à la fin du vingtième siècle. Mais, il importe
de le signaler, mon objet d’étude échappe à tout cloisonnement strict.
Dans cet ouvrage, il sera, ça et là, question des retours en arrière
(Antiquité, Moyen Age) et des recours à telle ou telle production
linguistique ultérieure à l’an 2000.
En effet, le problème terminologique traverse toute l’histoire de la
er egrammaire lato sensu. Chez les grammairiens latins du 1 au VI s. ap.
J-C., par exemple, historiens et/ou théoriciens de la langue recensent
(v. Jean Collart et alii, 1978 : 201-203 ; Antoine Arnauld et Claude
Lancelot, 1660 [1676, 1966] : 114) au moins sept étiquettes pour les
seules formes du « subjonctif » : adiunctiuus, coniunctiuus,
subiunctiuus (allusion à l’idée de dépendance), adhortatiuus et
optatiuus (quand la forme apparaît dans la phrase matrice ou
indépendante), modus potentialis, modus concessivus.
En revanche, des formes appartenant à un même paradigme se
scindent en deux ou plusieurs modes : le tiroir « futur » éclate en
promissivus (amabo, habebo, legam, etc.) et en conjunctivus (amavero,
habuero, legero, etc.). Notons, à ce propos, que tous les grammairiens
er elatins – Marius Fabius Quintilianus (1 s. ap. J-C.), Valerius Probus (2
er er emoitié du 1 s. ap. J-C.), Aulus Gellius (1 -II s. ap. J-C.), Sextus
e ePompeius Festus (fin du II s. ap. J-C.), Aelius Donatus (IV s. ap. J-
e e C.), Flavius Sosipater Charisius (IV s. ap. J-C.), Dositheus (IV s. ap.
e eJ-C.), Gaius Marius Victorinus (IV s. ap. J-C.), Macrobe (début V s.
e ère eap. J-C.), Consentius (V s. ap. J-C.), Servius (1 moitié du V s. ap. J-
e e eC.), Sergius (V s. ap. J-C.), Cledonius (V s. ap. J-C.), Pompeius (V
e s., ap. J-C.), Diomedes (= Diomède en français : VI s. ap. J-C.),
e Priscianus Caesariensis (VI s. ap. J-C.), etc. – rangeaient, exception
erfaite de Marcus Terentius Varro (1 s. av. J.-C.), les formes verbales
du type amavero dans le mode « subjonctif » (v. Jonas Makamina
Bena, 1999 : 2 ; 2002 : 351 ; 2003a : 125).
L’écueil traversera facilement les frontières linguistiques de la
1latinité. Le Donait françois, publié par l’Anglais Jean Barton avant

1 Voir Albert Dauzat (1947 : 15) et Jean-Claude Chevalier (1994 : 10).
7 1409, et l’Esclarcissement de John Palsgrave (1530) considèrent le
tiroir du type j’aurai aimé comme un « subjonctif ». Pierre de La
Touche (1696) et François-Séraphin Régnier-Desmarais (1706)
adoptent la même attitude à propos du « futur 2 » (je ferois) et du
« futur 2 composé » (j’aurois fait). Ils forgent une terminologie propre
2à chacun d’eux pour désigner le sauriez et l’auriez-su : « premier
futur » et « second futur » d’après François-Séraphin Régnier-
Desmarais ; « second imparfait » ou « imparfait conditionnel » et
« second plusqueparfait » ou « plusqueparfait conditionnel » selon
Pierre de La Touche ; enfin, l’abbé Pierre-François Guyot Desfontaines
(1738) qualifie « seroit » de « futur du subjonctif » ou « futur
conditionnel ». Pour eux, ces deux formes appartiennent au subjonctif.
Désormais, le futur souffrira de nombreux flottements
terminologiques qui entraîneront de réels problèmes de fond : l’abbé
Charles-Noël De Wailly (1754) créera l’étiquette « futur antérieur »
pour la forme composée, l’abbé Gabriel Girard (1747, 1762) invoquera
le « mode suppositif » pour les formes du type j’aimerai et j’aurai
aimé, Léon Clédat (1927, 1928) isolera l’aurez-su du saurez et parlera
de « mode conjectural » pour le premier, Henri Yvon (1956 : 166-167)
regroupera les deux tiroirs et ceux du mode « conditionnel » dans un
seul mode qu’il nommera « suppositif probable » pour le saurez et
l’aurez-su, « suppositif incertain » pour le sauriez et l’auriez-su. Il
emprunte « suppositif » à l’abbé Gabriel Girard (1747) et « incertain »
à Antoine Oudin (1632).
Enfin, si la grammaire scolaire, à bout de souffle par rapport à cette
question, a, en dépit de quelques combattants d’arrière-garde, fini par
capituler en reconnaissant, aux formes du « conditionnel », la nature
« indicative » et le statut de « tiroirs futurs », les hostilités ne se sont,
pour autant, pas estompées.
Une des principales campagnes à ce propos est celle menée par
Federico Ferreres Maspla et Amparo Olivares Pardo. Ces deux
linguistes ont collaboré, en 1998, à une recherche visant à dissocier le
sauriez du saurez pour le rapprocher du saviez. A leur avis, « ces deux
temps, l’imparfait et le conditionnel, se constituent en temps inactuels,
sub-positionnels de l’indicatif, relatifs parce que définis par rapport
aux trois époques de ce mode, représentées par le passé simple, le
3présent et le futur ».

2 Jacques Damourette et Edouard Pichon (1930-1950) désignent les tiroirs (temps
verbaux) en indiquant tout simplement la forme correspondante du verbe savoir et non
en recourant à la terminologie traditionnelle : le savez (présent), le saviez (imparfait), le
sûtes (passé simple), le saurez (futur simple), etc. Nous recourons provisoirement à ce
mode de dénomination.
3 Pour un conditionnel monosémique en français et en espagnol, communication faite en
ejuillet 1998 au XXII Congrès International de Linguistique et Philologie Romanes.
8 Mon point de vue ? Le système verbo-temporel du français compte
plus d’un tiroir inactuel. Cette caractéristique ne particularise, par
conséquent, ni le saviez ni le sauriez. Quant à l’opposition temps
absolus/temps relatifs – c’est une trouvaille de l’abbé Gabriel Girard
(1747, 1762) –, elle constitue aujourd’hui – surtout près de soixante
ans après le merveilleux article d’Henri Yvon dans Le Français
Moderne (1951 : 265-276) – un débat anachronique (v. Jonas
Makamina Bena, 1999 : 2).
Ces tiroirs – le saurez, le sauriez, l’aurez-su et l’auriez-su – et
l’exemple du couple passé 1/présent composé reflètent la situation de
l’ensemble de la nomenclature grammaticale, en général, celle des
formes verbales, en particulier. Pour étayer mon propos, voici les
nombreux avatars terminologiques des tiroirs sûtes et avez-su (v. Jonas
Makamina Bena, 2003b : 164-165 note 143) :
indeffinite tens/prétérit parfait (John Palsgrave), prétérit dès longtemps passé ou
parfait défini/prétérit dès longtemps passé ou depuis peu ou prétérit indéfini
(Jacques Dubois), prétérit parfait indéterminé/prétérit parfait déterminé (Louis
Meigret), prétérit simple/prétérit composé (Robert Estienne, Jean Pillot, Jean
Garnier), prétérit oriste/prétérit aoriste (Petrus Rami), parfait/aoriste (Jean Nicot),
un prétérit parfait temps défini/un second prétérit temps indéfini (Charles Maupas),
parfait simple ou défini/parfait composé ou indéfini (Antoine 0udin), prétérit
indéfini/prétérit défini (Laurent Chifflet revient à Louis Meigret), indéfini ou
aoriste/défini (Antoine Arnauld et Claude Lancelot), définy/parfait (Jean D’Aisy),
parfait défini simple/parfait indéfini (Pierre de La Touche), prétérit indéfini/prétérit
défini ou parfait ou absolu (François-Séraphin Régnier-Desmarais), prétérit
[simple]/composé du présent (Claude Buffier), prétérit smple/prétérit indéfini
(Pierre Restaut), aoriste absolu/prétérit absolu (abbé Gabriel Girard), parfait
défini/parfait indéfini (Noël-François De Wailly), présent défini antérieur
périodique/prétérit positif indéfini (Nicolas Beauzée), période où l’on est
plus/période où l’on est encore (Etienne Bonnot de Condillac), prétérit/parfait
(Albert Dauzat), priscal ou le sûtes/antérieur pur ou l’avez-su (Jacques Damourette
et Edouard Pichon), passé simple/passé composé (termes décidés par la commission
de la nomenclature grammaticale de 1910 et vulgarisés, depuis lors, par la
grammaire scolaire, mais aussi en usage chez la plupart des linguistes
d’aujourd’hui), passé 1/présent composé (Marc Wilmet).
Tout compte fait, la terminologie grammaticale est, je ne me lasserai
jamais de le rappeler, à la fois ambiguë, diversifiée, incohérente et
inexacte. L’unanimité des linguistes s’arrête, malheureusement, à ce
constat, leurs points de vue divergent quant à l’attitude à adopter face à
cette gangrène qui ronge l’ensemble des parties de langue.
Au début de cet avant-propos, j’ai dit toute ma reconnaissance à
MM. Marc Wilmet et Jean-Claude Chevalier. J’associe à l’hommage
rendu à ces deux linguistes d’autres personnes – leurs noms seront cités
selon un ordre alphabétique décroissant – dont les points de vue et/ou
les marques de sympathie ont beaucoup compté : Jacques, Giuliana,
4Jacqueline (y compris son fiancé Emmanuel) et Irène Yansenne, Dan

4 Irène Yansenne-Tissot a été rappelée auprès du Seigneur le 3 mai 2002. En dépit de son
décès précoce, cette merveilleuse amie et sœur en Christ occupera toujours un coin bien
chaud dans la mémoire de chaque membre de la famille Bena.
9 Van Raemdonck, Wiklund Torbjörn, Ulla-Gretha et Gösta Stenstrom,
Liliane et Adrien Susan, José et Jacques Makamina Songadio,
Laurence Rosier, Ian Robert Perry, Wilda et Robert Otto, Marcelline et
Benjamin Nzailu, Esther et Ruben Nzabani Makamina, Joséphine et
Bernard Ntoto, Elisabeth et Josef Nsumbu, Rosalie et Ferdinand
Nsilulu, Véronique (Mabengi) et Charles D. Ngangu, Brigitte et Jean-
Richard Mwila, Perpétue et Médard Mukadi, Marcelline et Debbat
Mpaku, Albert Mbulamoko, Immaculée et Pierre-Richard Mamba,
Jeanne et Esaïe Mabavengi Makamina, Bernard Laruelle, Jean Kitoko
Makamina, Julien Kilanga, Bach et Edouard Jason, Danielle et Robert
Ham, Bikuri Fumuni, Margaret et Åke Eriksson, Annick Englebert,
Godelive et Hubert Dugogi, Martine et Dika Manke, Raphaël
Diansukina Toko, Agnès Derynck, Anne-Rosine Delbart, Gunhild et
Runar Broman, Vianney Brintet, Jacqueline et Isaac Bilongo
Makamina, Judith Basolo, Magda et André Baric, Emmanuel Bamba,
Xenia et Jean Baltatzis, Thérèse Badiakwau.
A mon arrivée à l’Université libre de Bruxelles, Nicole Manand,
secrétaire administrative de la section philologie romane, Odile
Hennecart et Bénédicte Wanthier, deux étudiantes de licence à la
faculté de philosophie et lettres (philologie romane), m’ont offert une
amitié sincère et sans ambiguïté. Cette belle amitié m’a aidé à mieux
faire face à mes nombreux moments de doute et de solitude.
Mes remerciements s’adressent aux uns et aux autres pour leur
important investissement dans la concrétisation de ce projet. Qu’ils se
rassurent, et ce n’est pas une simple formule de politesse, le souvenir
de leur générosité ineffable survivra à l’inexorable fluidité du temps.

Bruxelles, le 10 février 2011
10 Introduction
Le 18 février 1949, Gustave Guillaume (1973 : 107-108) brossait,
dans sa leçon à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, un tableau peu
flatteur de la terminologie grammaticale :
La terminologie grammaticale – fixée par un long usage, par la tradition – est peu
satisfaisante. Elle correspond à des vues qui sont pour une grande part étrangères au
véritable mécanisme de la langue, ignoré de ceux qui ont établi cette terminologie,
devenue celle de l’enseignement. A quoi il faut ajouter que la terminologie
traditionnelle, de caractère philosophique, toute pénétrée de logique formelle, a eu
cette infortune d’être retouchée inconsidérément par des esprits moins pénétrants
que ceux qui l’avaient conçue.
Ce point de vue est, aujourd’hui comme hier, partagé par la plupart
des grammairiens lato sensu. Pour illustrer notre propos, voici
quelques prises de position représentatives de la tendance générale :
Nicolas Beauzée (1767, I : 500-501) :
Mais cette analyse […] m’a montré, dans la décomposition des Temps usités chez
les différents peuples de la terre, des idées élémentaires qu’on avoit pas assez
démêlées jusqu’à présent ; dans la nomenclature ancienne, des imperfections
d’autant plus grandes, qu’elles étoient tout-à-fait contraires à la vérité ; dans tout le
système enfin, un désordre, une confusion, des incertitudes […].
Robert-Léon Wagner (1947 : 59) :
[…] presque tous les termes de la nomenclature en usage dans nos grammaires
« sont » inexacts et trompeurs.
Gérard Moignet (1981 : 163) :
La nomenclature de la grammaire didactique traditionnelle, qui n’est pas la tradition
grammaticale, est notoirement incohérente. […] la terminologie grammaticale
traditionnelle est défectueuse.
Louis Holtz (1981 : 11) :
Il est un domaine en particulier où la simplification et la réduction imposées à
l’école aboutissent à des résultats désastreux : c’est celui de la terminologie. La
grammaire ne gardant plus que le souvenir lointain de ses fondateurs, n’est plus
capable de justifier elle-même les concepts dont elle use. Elle ne discerne plus les
nuances et tombe même dans l’incohérence.
Josette Rey-Debove (2001 : 5) :
Les terminologies des sciences humaines [celle de la linguistique en particulier]
sont […] déviantes, plurielles et inflationnistes […].
Le verdict des uns et des autres est à la fois sévère et amer : la
terminologie grammaticale est incertaine, incohérente, inexacte,
incomplète, contraire à la vérité, trompeuse, confuse, désordonnée,
défectueuse, désastreuse voire déviante, en plus d’être plurielle et
inflationniste. L’on ne pouvait faire meilleur état des lieux !
Ces appréciations négatives rejoignent, par ailleurs, la position des
membres de la commission chargée de rédiger la nomenclature
grammaticale de 1910 (France) :
Les mots que nous conservons ne se recommandent ni par leur signification propre,
ni par leur valeur historique ; tout le monde sait que le vocabulaire grec laisse
beaucoup à désirer ; la plupart des termes employés ont un sens très vague : article,
pronom, adverbe ; quelques-uns n’en ont pas du tout : imparfait, plus-que-parfait,
subjonctif (Henri Yvon et Maxime Lanusse, 1929 : 10).
11 Tout compte fait, les linguistes reconnaissent unanimement que le
métalangage grammatical est défaillant. Ce ne sera donc pas notre
propos dans cet ouvrage. En revanche, nous nous efforcerons de
donner des réponses aux trois questions suivantes : 1° une terminologie
« parlante » est-elle possible et nécessaire en grammaire ? 2° quelle(s)
piste(s) les linguistes devraient-ils explorer pour rationaliser la
nomenclature et la description des formes verbales ? 3° comment les
grammairiens ont-ils forgé, au fil des siècles, la nomenclature des
formes verbales ?
L’essentiel de notre réflexion scientifique concernera évidemment la
troisième question. Elle se passe donc, pour le moment, de tout
commentaire. Quant aux première et deuxième questions, elles ont
germé dans notre pensée à cause de l’indifférence – feinte ou réelle ? –
des linguistes à l’égard de la nécessité d’un engagement
terminologique conséquent. Marc Wilmet (1997 : 107) parle carrément
de « mépris » :
Les linguistes affichent volontiers leur mépris à l’égard de la terminologie. Ils n’ont
que partiellement raison. On sait depuis Michel Foucault (1966) que l’image d’une
science en progrès constant est idéalisée. Les conquêtes de la réflexion humaine,
comme les civilisations, sont mortelles, il sera quelquefois prudent de les fixer dans
un vocable […]. Isidore de Séville ne nous avait pas attendu : « Si nomina nescis,
perit et cognitio rerum. »
Ce manque d’intérêt se transforme même en un douloureux
sentiment – c’est notre propre jugement de valeur – de résignation chez
tel ou tel linguiste. Relevons quelques cas de figure.
5Antoine Meillet (1936 : 31) :
Etant traditionnels, les termes qu’on emploie dans la grammaire [...] sont, pour la
plupart, peu satisfaisants et plus propres à induire en erreur qu’à suggérer des idées
justes. [...] mais il n’est guère de terme employé en morphologie qui n’offre de
graves inconvénients : les meilleurs sont ceux qui ne suggèrent aucun sens, aucun
emploi défini, qui sont des noms arbitraires. Toutefois un terme qui suggère une
idée fausse perd son venin dès qu’on l’a défini d’une manière exacte.
Gustave Guillaume (1973 [leçon du 18 fév. 1949] : 108) :
[…] Mon opinion, qui était aussi celle de Meillet, est que l’exactitude en soi de la
terminologie grammaticale est chose d’importance secondaire. […] Aussi n’y a-t-il
pas lieu, à mon sens, d’entreprendre aucune réforme de la terminologie
grammaticale. Le mieux qu’on puisse faire est d’adopter purement et simplement la
terminologie consacrée par l’usage […]. Autrement dit les mots de la nomenclature
grammaticale ne seront jamais meilleurs que lorsque, par eux-mêmes,
étymologiquement, ils ne signifieront plus rien et ne seront que les signes,
arbitrairement choisis, renvoyant à des réalités perçues et délimitées avec justesse.
Les mots de la nomenclature grammaticale, pour le linguiste qui les adopte – et doit
les adopter – sans critique, ne doivent pas être plus que les signes conventionnels
dont se sert la mathématique pour la désignation symbolique des concepts lui
appartenant.


5 Le propos d’Antoine Meillet est tiré de l’article « Sur la terminologie de la
morphologie générale » publié, en 1928, dans la Revue des études hongroises et repris in
extenso dans Linguistique historique et linguistique générale (1936).
12 Holger Sten (1952 : 9) :
Nous dirons encore deux mots avant de passer à des études des formes : Ces
formes, il faudra leur donner des noms, ne serait-ce qu’à titre d’étiquettes. Quels
noms faudrait-il choisir ? Evidemment il serait très bien de trouver des
dénominations qui correspondent exactement aux fonctions des formes. Mais sera-
t-on jamais d’accord sur les valeurs des formes ? Un certain pessimisme sur ce
point est du moins admissible, et il est peu souhaitable que chaque conception
individuelle apporte une terminologie. Il sera donc encore mieux d’employer des
étiquettes vides de sens.
Robert-Léon Wagner et Jacqueline Pinchon (1962 : 10) :
En attendant qu’on la [la terminologie] réforme nous ne voyons pas l’intérêt de la
renouveler. Une innovation individuelle en entraînerait d’autres, et en fin de compte
personne ne s’y retrouverait plus.
Alain Berrendonner (1983 : 10) défend aussi la même thèse : le
recours au formalisme. Quant à Ferdinand de Saussure (1916 : 31),
6Léon Bondy (1960 : 128-129, 141) et Henri Bonnard (1965 : 163) , ils
privilégient, comme l’abbé Pierre-Joseph Thoulier D’Olivet (1786 :
7496) bien avant eux, la définition des termes au détriment de leur
adéquation avec les faits de langue qu’ils dénomment. Enfin, Louis
Hjelmslev (1928 : 57) subordonne le choix du vocabulaire technique
au goût de chaque grammairien.
A la lumière de la position des uns et des autres, il est évident que
les grammairiens – peu importe qu’ils soient théoriciens et/ou
praticiens – proposent, soit de tolérer la terminologie traditionnelle,
soit de recourir à des signes conventionnels i.e. d’utiliser, pour
reprendre cette expression d’Holger Sten, « des étiquettes vides de
sens ». Alternative qui n’offre, selon nous, aucune solution
satisfaisante.
Les différentes thèses reprises ci-dessus représentent
malheureusement, avouons-le avec regret, l’attitude de la plus grande
partie des linguistes contemporains. Nous récuserons brièvement, l’une
après l’autre, ces prises de position dans le corps de cet ouvrage.
Avant de continuer cette introduction, nous avons un aveu à faire :
en dehors des prises de position plus ou moins isolées auxquelles nous
avons jusqu’ici fait allusion, il existe de nombreux travaux sur la
terminologie grammaticale. Certains, comme les différents codes de
terminologie grammaticale, les articles d’Henri Yvon (1953, 1954,
1956) et celui d’Henri Bonnard (1965), ainsi que la thèse de Jozef
Mertens (1968), vont même dans la même direction qu’une partie
importante de ce livre. Il faudrait aussi signaler le colloque
international de Grenoble consacré, du 14 au 16 mai 1998, au

6 En matière des choix terminologiques, Henri Bonnard conseille la prudence : « Il faut
donc être très modeste, très prudent et ne s’attaquer qu’aux termes vraiment nocifs, en
cherchant à modifier leur définition plutôt qu’à les remplacer par d’autres. »
7 La préface de cet ouvrage – elle fut adressée à Messieurs de l’Académie – date du 30
mars 1767.
13 « métalangage et terminologie linguistique » (Bernard Colombat et
Marie Savelli, éds, 2001).
Quelle est, dès lors, l’originalité de notre ouvrage ?
Commençons par une observation générale. Contrairement aux
autres travaux, nous allons au préalable répertorier, chez les
grammairiens, les critères définitoires et classificatoires des formes
verbales avant d’en retenir les plus pertinents. Notre description
critique des différentes dénominations en usage pendant la « période
cible » se construira sur la base des critères que nous aurons
sélectionnés au préalable.
Les codes de terminologie feront l’objet d’une critique en règle dans
la suite de ce texte. Nous allons, par conséquent, nous limiter à dire, à
ce niveau, que leur mode de conception n’a rien à voir avec notre
démarche scientifique. A en croire certaines indiscrétions, les membres
des différentes commissions se décidaient parfois sur le parti à prendre
à l’issue d’un vote !
Quant à Henri Yvon et Henri Bonnard, leurs choix terminologiques,
fondés quasi exclusivement sur le sens, sont loin d’être satisfaisants.
Le mépris des critères syntaxiques et morphologiques constitue de leur
part une grave erreur de jugement.
Citons, à l’appui de notre propos, des exemples précis. Henri Yvon
(1956 : 165-167) proposera les termes suppositif probable (= futur et
futur antérieur) et suppositif incertain (= conditionnel présent et
conditionnel passé). Tandis que Henri Bonnard (1965 : 165-166)
défendra la validité du terme gérondif et pensera un moment, mais sans
se déterminer vraiment, à l’usage des termes fictif et irréel pour
désigner le mode conditionnel.
8Pour ce qui est de la thèse de Jozef Mertens (1968), la
ressemblance partielle de nos thèmes ne devrait pas faire illusion. Son
travail diffère du nôtre sur plusieurs points : 1° il concerne un siècle, le
eXVII , contre près de cinq siècles (de 1531 à 2000) ; 2° à notre avis, il
se présente sous la forme d’un compte-rendu, d’un inventaire
9chronologique, plus ou moins désintéressé , des termes appliqués au
e« verbe français » au XVII siècle, alors que notre texte se veut une
description critique ; 3° il porte sur le « verbe français », un sujet plus
englobant que le nôtre dans la mesure où nous ne nous intéresserons
qu’aux « formes verbales », i.e. les « tiroirs » grammaticaux de Jacques
Damourette et Edouard Pichon, les « temps verbaux » de la tradition
grammaticale scolaire.
En effet, Jozef Mertens (1968) aborde l’étude du verbe par le biais
des variables plus ou moins éloignées de notre préoccupation :

8 Nous n’avons eu connaissance de l’existence de l’étude de Jozef Mertens que quelques
mois avant le dépôt de notre thèse de doctorat dont cet ouvrage est la version remaniée.
9 Jozef Mertens refuse de prendre position. C’est un observateur neutre, pour ne pas dire
indifférent.
14 différentes conjugaisons (pp. 9-18), verbes auxiliaires vs verbes
principaux (pp. 18-23), verbes réguliers vs verbes irréguliers (pp. 23-
27), verbes personnels vs verbes impersonnels (p. 30), etc.
Enfin, le colloque de Grenoble a réuni un corps de spécialistes des
questions linguistiques. Les contributions des uns et des autres à la
problématique du métalangage et de la terminologie sont d’une grande
valeur épistémologique. Mais deux textes seulement, ceux de Jean-
Marie Fournier (2001 : 443-456) sur « le nom des temps dans les
e egrammaires françaises des XVII et XVIII siècles » et de Marie-
Madeleine De Gaulmin (113-129) sur « de la certitude du mode à
l’incertitude des modalités ou problèmes de modes », ont traité
directement d’une partie bien infime, à notre goût, de l’objet
proprement dit de notre ouvrage.
La différence du contenu de ce livre avec ces deux travaux est à la
fois quantitative et qualitative. Jean-Marie Fournier s’est limité à deux
siècles et aux tiroirs de l’indicatif tandis que Marie-Madeleine De
Gaulmin ne s’est pas prononcée sur les différents modes pris
individuellement. Contrairement à notre démarche, ils n’ont pas pris
position par rapport au choix de tel ou tel terme appliqué aux formes
verbales.
En somme, notre objectif est triple : 1° réécrire (c’est le but
principal de ce travail), ne fût-ce que modestement, l’histoire du
métalangage grammatical appliqué aux tiroirs verbaux pour la période
allant de 1531 à 2000 avec, en amont, quelques repères : les travaux de
er eMarcus Terentius Varro (I s. av. J.-C.), d’Aelius Donatus (IV s. ap.
eJ.-C.), de John Palsgrave (début XVI s. ap. J.-C.) ; 2° montrer
brièvement et, après chaque thèse contraire, qu’une terminologie
explicative est à la fois nécessaire et possible ; 3° essayer de
re(dé)nommer les modes verbaux, en nous appuyant sur des modèles
existants – nous nous inspirerons notamment des théories sur la
chronogénèse (Gustave Guillaume) et sur le repère (Marc Wilmet).
En effet, la recherche en linguistique – l’allégation couvre d’ailleurs
l’ensemble des sciences – exige du chercheur des choix théoriques
préalables. C’est le prix à payer pour assurer au travail un minimum de
validité et, in fine, aux résultats un degré élevé de fiabilité. L’on réduit
ainsi dès le départ le risque de dispersion, de dérapage et d’apories.
Nous nous proposons de préciser, dans un premier temps, le sens
des paramètres théoriques qui sous-tendent l’ensemble de la
dialectique dans ce travail, avant de procéder, dans un second temps, à
une critique plus ou moins systématique des termes appliqués aux
formes verbales tout au long de 469 années concernées par cette étude.
Cette précision de sens concernera les concepts « grammaire
(linguistique) », « terminologie » et « verbe ». L’on reconnaîtra, dans
la triade, les chaînons essentiels du thème de notre ouvrage. La
signification de chacun de ces trois concepts de base (grammaire et
15 10verbe , en particulier) – confessons-le d’emblée – se laisse
difficilement saisir. Elle se meut au fil des siècles et au gré de courants
et d’écoles linguistiques. Nous en donnerons un aperçu historique
depuis les origines des spéculations sur le langage dans l’Antiquité
grecque jusqu’au terme final de la période de nos investigations.
L’option, de notre part, de la perspective diachronique offrira
l’occasion de saisir les invariants et les changements sémantiques
successifs. En revanche, de brèves touches synchroniques permettront
de confronter entre eux divers points de vue contemporains.
A propos de l’importance de l’histoire dans les études linguistiques,
nous reprenons à notre compte cette prévention de Marc Wilmet (1976
: 8) :
En soi, l’histoire n’est pas explicative, elle constate ; elle met toutefois au jour les
ressorts secrets de l’évolution, invitant le linguiste à rechercher l’accord profond de
la vision historique et de la vision descriptive, complémentaires, nullement
antagonistes.
Dix-huit années plus tard, Jean-Claude Chevalier (1994 : 4)
défendra plus ou moins le même point de vue, en même temps qu’il
stigmatisera l’attitude des défenseurs de la thèse contraire :
[...] du côté du lecteur grammairien, l’histoire est éclairante. Un certain état d’esprit
contemporain, techniste, récuse toute utilité à une histoire, même récente, jugée
dépassée. Pour nous, nous estimons que, dès les origines, dès les philosophes grecs,
a été défini un champ de concepts qui n’a pas tellement changé ; il est utile de
confronter les modèles nouveaux à ces modèles anciens ; on gagne souvent du
temps, de l’efficacité et de l’esprit critique.
Les indications lexicographiques et sémantiques sur les termes
« grammaire », « verbe » et « terminologie » et l’inventaire des critères
définitoires des formes verbales rempliront une fonction propédeutique
par rapport à l’ensemble de la réflexion spéculative. Autrement dit,
nous nous proposons d’éclairer a priori notre approche des observables
linguistiques construits par d’autres.
La nomenclature des formes verbales oscille, en effet, entre la
modernité et la tradition. Ce verbe de mouvement traduit bien
l’évolution en dents de scie dont nous rendrons compte dans la suite de
ce texte. Nous tirerons argument des descriptions verbales de Marcus
er eTerentius Varro (I s. av. J.-C.) et d’Aelius Donatus (IV s. ap. J.-C.)
e epour montrer que les systèmes verbaux produits du XVI au XX
siècles ont, dans la plupart des cas, dévalué la sous-catégorisation
antique des formes verbales.
Nos conclusions sur les descriptions verbo-temporelles et verbo-
modales des différents grammairiens de notre corpus seront d’autant
plus justes qu’elles tiendront compte d’une réalité linguistique –
« forme verbale = temps-époque + temps-durée » – déjà connue et
exploitée dans l’Antiquité romaine.

10 En 1696, Pierre de La Touche (L’Art de bien parler françois, p. 113) butait, au sujet du
verbe, à la même difficulté : « Il est très difficile, écrivait-il, de donner une définition
exacte du verbe. »
16 Contrairement à ce que notre démarche pourrait faire penser au
lecteur, notre prise de position ne se basera pas sur l’ignorance, par les
auteurs de grammaires, des termes modernes « aspect », « actualité »,
« virtualité » ou « inactualité », « procès », etc., mais sur des faits de
langue connus de leurs prédécesseurs. Ces réalités linguistiques sont,
pour la plupart, connues dans l’Antiquité avant que la postérité ne leur
attribue les expressions métalinguistiques susmentionnées. Il n’y
aurait, par conséquent, pas lieu de parler d’anachronisme au sujet de
nos différentes critiques à l’égard de tel ou tel grammairien.
Notre ouvrage comprendra sept chapitres. Au premier, nous allons
définir les trois concepts de base de notre ouvrage : la « grammaire »,
la « terminologie » et le « verbe ». Nous insisterons, in fine, sur ce que
nous entendons par « formes verbales ». Nous consacrerons
essentiellement le deuxième chapitre aux différents critères définitoires
des formes verbales. Quant au troisième, il concernera « les
egrammairiens français du XVI siècle et l’ombre d’Aelius Donatus ».
Nous ferons également allusion à Marcus Terentius Varro, un des
relais incontournables entre les grammairiens grecs et la postérité.
En effet, la grammaire est une création du génie grec. Aussi, sera-ce
nécessaire de prendre en compte le système verbal de ces deux héritiers
de la science péripatéticienne. Comparer les paradigmes verbaux et
e emodaux des grammaires produites entre le XVI et le XX siècles à ces
deux savants de l’Antiquité romaine sera d’autant plus producteur que
connaître le passé d’un fait linguistique peut aider à en éclairer le
comportement dans le présent.
Le contenu des trois premiers chapitres de cet ouvrage préparera
plus directement à la critique de la nomenclature des modes et des
e etiroirs verbaux des siècles ultérieurs (du XVII au XX s.). Nous
traiterons de cette matière au quatrième chapitre. Nous nous proposons
d’y parvenir par le biais de l’approche descriptive. La période cible
s’étend, il importe de le rappeler, sur près de cinq siècles. Il serait par
conséquent illusoire de prétendre atteindre à l’exhaustivité. Nous nous
en tiendrons, pour chaque période retenue, à quelques grammairiens
représentatifs et à quelques faits saillants.
Le cinquième chapitre portera sur l’examen des différents codes de
terminologie officiels produits en France et en Belgique entre 1910 et
1997. Nous procéderons par une étude qui passe, en suivant l’ordre
chronologique, d’un code de terminologie à un autre. Ce qui nous
permettra de mieux mettre en exergue l’évolution en dents de scie –
elle est faite à la fois de constance, de progrès et de régression – qui
caractérise le contenu de ces codes officiels. Dans la mouvance des
réformes terminologiques officielles, nous aborderons également
quelques initiatives avant-gardistes individuelles.
Nous consacrerons le sixième chapitre à un « essai de
re(dé)nomination des modes verbaux ». Ce sera notre manière d’inviter
17 les linguistes contemporains à un engagement terminologique
désambiguïsé et, ipso facto, plus conséquent. Enfin, nous ferons, à la
lumière des classifications verbo-temporelles des grammairiens de
notre corpus, du septième et dernier chapitre un espace de synthèse, le
récapitulatif des différentes dénominations appliquées aux formes
everbales de l’Antiquité au XX siècle.
La nature des problèmes à résoudre dans notre ouvrage nous impose
de diversifier nos sources. L’on attendrait, par conséquent, en vain de
voir triompher tel ou tel modèle théorique dans la sélection de nos
définitions, dans l’analyse des différents critères définitoires des
formes verbales, dans la critique du métalangage en usage et dans notre
essai de re(dé)nomination des modes verbaux. Il n’y aura pas
d’apriorisme à ce sujet. A la place d’un parti pris rigide, nous
privilégierons l’éclectisme.













18 Chapitre premier : La grammaire, la terminologie, le
verbe
Ce chapitre consistera dans l’explication, dans une perspective
historique et lexico-sémantique, des trois principaux paramètres
constitutifs de la substance de la thématique dont nous traitons dans ce
livre : la grammaire, la terminologie et le verbe. En vue de préciser le
cadre conceptuel de notre sujet et d’en fixer les limites, nous allons
donner, de chaque terme de cette triade, quelques indications
sémantiques et lexicographiques.
1.1 La grammaire
Le terme grammaire coiffe de nombreux sens. Il ressortit à des
significations aussi disparates que « art de parler », « art de bien
parler », « pratiques scolaires », « modèles théoriques », « normes à
inculquer », « ensemble d’instructions à connaître et à mettre en
pratique », « règles de compétence », « règles à suivre ou à
intérioriser », « ensemble de règles sous-jacentes à une langue »,
« étude des problèmes de représentation », « étude systématique des
éléments d’organisation d’une langue », « étude du système
taxiématique du langage », « théorie qu’est la langue ».
Entre ces diverses approches, une passerelle : l’objet d’étude, i.e. la
langue prise soit dans sa réalité puissancielle, soit dans sa réalité
effective. En cause dans cette multiplicité de sens, un accusé principal :
le cadre épistémologique d’après lequel on étudie la langue. Nelly
Flaux (1993 : 16) présente, en plus du point de vue du grammairien sur
la langue, une deuxième raison principale : le changement de l’objet
étudié.
Nous nous inscrivons en faux contre cette allégation. Nous
soutenons, bien au contraire, que le « grammate » – terme ancien pour
désigner le « greffier » ou le « scribe » de l’usage –, le grammairien
philosophe et idéologue, le grammairien pédagogue, l’historiciste-
comparatiste, le structuraliste dans sa pluralité, tous ont un seul objet
d’étude : le langage humain. Le changement concerne corrélativement
le rôle du grammairien et le cadre épistémologique ou, si l’on veut, la
perspective.
Une autre difficulté, quand l’on cherche à définir la grammaire,
vient du fait qu’elle a, en amont comme en aval, des disciplines qui lui
sont sinon identiques, du moins semblables : la philologie, la
rhétorique (Pierre Guiraud parle de « stylistique des modernes ») et la
linguistique.
Mais il existe aussi deux principaux sens dérivés consécutifs à la
11 distingue une métonymie et à l’analogie. Michel Arrivé (1989)

11 Le Français dans le monde, numéro spécial consacré à la grammaire (janvier 1989).
19 grammaire et la grammaire. Dans le premier cas, estime-t-il, le terme
équivaut à un livre de grammaire, tandis qu’il s’agit de théories
grammaticales dans le second. En réalité, la référence à « livre de
egrammaire » remonte au XVII siècle, au Dictionnaire universel
d’Antoine Furetière (1690) : « on appelle une grammaire un livre qui
contient les règles de la grammaire de chaque langue. »
Par ailleurs, à partir de l’acception « ensemble des principes et des
règles qui président à l’exercice d’un art » (Trésor de la langue
française, le Petit Larousse), d’aucuns ont appliqué le terme
grammaire à la musique, à la peinture, etc., i.e. « à n’importe quelle
entité dont le fonctionnement ou la mise en pratique repose sur un
ensemble de règles » (Nelly Flaux, 1993 : 23). Nous laisserons de côté
ces deux acceptions plus ou moins marginales.
1.1.1 Grammaire-art vs grammaire-science
Deux variantes se partagent le statut de grammaire-art : « art de
parler » (Antoine Arnauld et Claude Lancelot, 1660) et « art de bien
parler » (notamment Jean Despautère, 1537 ; Petrus Rami, 1562 ;
26 1Charles-François Lhomond, 1814 [ 1780]) :
Grammatica quid est ? - Ars recte scribendi recteque loquendi, poetarum
enarrationem continens… - Estne grammatici exponere historicos et oratores ? -
Quidni ? - Cur igitur in deffinitione, poetarum solum meministi ? Quia poeta verus
quodam modo omnis scriptor est : uti homo omnis creatura : et anima, teste
Aristotele, omnia, quia omnium imagines in se recipit : ita divinus poeta omneis
scriptores praestat… Poetis proximi sunt grammatici (Despauterius, cité par
12Charles-Louis Livet, p. 256, note 2) .
Grammaire, cest ung art de bien parler, qui est de bien et correctement user du
langage, soit en prosodie ou orthographe, cest a dire en vraye prolation ou
escripture (Petrus Rami, cité par Charles-Louis Livet, p. 184).
La Grammaire est l’art de parler et d’écrire correctement. Pour écrire et parler, on
emploie des mots : les mots sont composés de lettres (Charles-François Lhomond,
26 11814 ( 1780) : 1).
eCette bipartition date de la confusion faite au XV siècle par
l’humaniste italien Lorenzo Valla ou Della Walle. Il inaugure en effet,
dans ses Elegantiae, une tendance de la grammaire où se mêlent art de
parler correctement et art de bien parler, où fusionnent la grammaire et
1 : 245), le style. Deux siècles plus tard, les auteurs de Port-Royal (1660
Antoine Furetière (1690, le Dictionnaire universel) et le Dictionnaire
de l’Académie (dans sa première édition parue en 1694) aggraveront

12 Version française : « Qu’est-ce que la grammaire ? - C’est l’art de parler et d’écrire
correctement, comprenant l’explication des poètes. - Est-ce que le grammairien n’a pas à
expliquer les poètes et les historiens ? - Si, sans nul doute. - Pourquoi donc votre
définition ne parle-t-elle que des poètes ? - Parce que le vrai poète est à lui seul, en
quelque sorte, tous les écrivains, comme l’homme est toutes les créatures, comme l’âme,
selon Aristote, est tout, parce qu’elle a en elle les images de tout. Ainsi le poète divin,
dépasse tous les écrivains… Le plus près possible des poètes sont les grammairiens. » Le
poète par excellence, c’était alors Clément Marot.
20 cette confusion. Voici cette définition d’Antoine Arnauld et Claude
1 Lancelot (1803/ 1660 : 245) :
La grammaire est l’art de parler. Parler, est expliquer ses pensées par des signes que
les hommes ont inventés à ce dessein. On a trouvé que les plus commodes de ces
signes étoient les sons et les voix. Mais parce que ces sons passent, on a inventé
d’autres signes pour les rendre plus durables et visibles, qui sont les caractères de
l’écriture.
Antoine Furetière et l’Académie française seront un peu plus
explicites. Pour le premier, c’est un art qui enseigne à bien décliner et à
conjuguer, à construire et à bien orthographier les noms et les parties
de l’oraison. Quant aux Immortels, ils en feront l’art de parler et
d’écrire correctement. Désormais, il ne s’agira plus seulement de la
parole, mais également de l’orthographe. Charles-Pierre Girault-
5 Duvivier ( 1822 : 3), Emile Maximilien Paul Littré (1863, Dictionnaire
de la langue française), les auteurs du GR (Dictionnaire alphabétique
et analogique de langue française), de la Grammaire de l’Académie
(1932) et ceux du Trésor de la langue française (TLF) reprendront
dans leurs définitions, à quelques nuances près, le caractère normatif
du langage oral et/ou écrit. Bien plus, Emile Littré insiste sur la
conformité du langage aux règles du bon usage.
La confusion sera lourde de conséquences sur la vision de la
discipline grammaticale. En effet, si l’appréciatif « bien » et sa variante
« correctement » greffent sur la simple faculté de s’exprimer selon une
panoplie de principes (v. art = technique) l’obligation de produire des
énoncés corrects, la langue littéraire et la correction orthographique
prendront respectivement le dessus sur la langue parlée et sur la
réflexion véritablement linguistique chez les grammairiens d’usage.
Mais remontons avant tout aux sources antiques de la science
grammaticale.
A l’origine, pour les Grecs comme pour les Romains, le
grammaticus s’occupe à la fois de l’étude de la littérature et de la
langue. La grammatica se divise alors en deux parties : l’exégétique
ressortit à l’explication et aux fonctions obligatoires de la lecture ;
l’horistique concerne la définition et l’enseignement des règles
relatives aux parties, défauts et qualités du discours.
L’auteur de Donat et la tradition de l’enseignement grammatical
rapporte ces définitions de Gaius Marius Victorinus et de Diomedes.
Ces deux grammairiens appuyaient leurs propos sur l’autorité de
Marcus Terentius Varro et sur celle de Denys le Thrace :
Ut Varroni placet, ars grammatica … scientia est […] quae a poetis, historicis
oratoribusque dicuntur ex parte maiore (Gaius Marius Victorinus, cité par Jean
Collart, 1978 : 10)
[…] grammaticae officia, ut adserit Varro, constant in partibus quattuor : lectione
(la lecture expressive), enarratione (l’explication littérale des tours obscurs),
emendatione (la critique textuelle), iudicio (le commentaire littéraire). […].
Grammatica est specialiter scientia exercitata lectionis et expositionis eorum apud
poetas et sriptores dicuntur, apud poetas ut ordo seruetur, apud scriptores, ut ordo
careat uitiis. [...]. Tota autem grammatica constitit praecipue intellectu poetarum et
21 scriptorum [et historiarum prompta expositione] et in recte loquendi scribendique
recte (Diomedes, cité par Jean Collart, 1978 : 10 et 24).
Historia, précise Jean Collart, désigne la méthode d’explication de
toutes les particularités d’un texte, i.e. les « histoires » à propos d’un
texte. Cette préoccupation première refait surface dès les années 60.
L’on pourrait même remonter aux travaux de Zellig S. Harris, en 1952,
voire, plus loin, à ceux de Charles Bally, en 1905 et en 1951. Cette
préoccupation se caractérise par un regain d’intérêt chez les linguistes
– il s’agit plus de critiques littéraires (dominés notamment par le
« textualisme » du groupe Tel Quel) et de sémioticiens – pour des
problèmes de rhétorique et, surtout, par l’émergence de la linguistique
textuelle lorsque Harald Weinrich publie Tempus en 1964. La
traduction française de cet ouvrage interviendra neuf ans plus tard.
Voici les principaux noms des « littéraires » auprès de qui l’on
observe un regain d’attention pour l’explication plus ou moins
linguistique des textes : Roman Jakobson (1963), Roland Barthes
(1964, 1966, 1973, 1981), Gérard Genette (1966-1972 : Figures I, II et
III, 1979, 1981, 1986, 1987), Algirdas Julien Greimas (1966, 1972 en
collaboration), Philippe Sollers (1968), Tzvetan Todorov (1971, 1987),
Robert Lafont et Françoise Gardes-Madray (1976), Mikhail Bakhtine
(1978, 1984), Lita Lundquist (1980), Philippe Hamon (1981), Paul
Ricœur (1983-1985: trois volumes), Jean-Paul Bronckart (1985), Jean-
Michel Adam (1985, 1990), Dominique Combe (1991, 1992). Mais
aussi Jules Marouzeau (1940) et Joseph Cressot. Fermons la parenthèse
et revenons à l’essentiel.
Le binôme grammaire-art vs grammaire-science recouvre, à travers
les siècles, deux principales oppositions binaires : grammaire
particulière vs grammaire générale (par exemple chez Nicolas Beauzée,
1767 ; Emile Littré, 1863), grammaire traditionnelle et/ou grammaire
normative vs linguistique.
Le problème du statut de la grammaire – art ou science ? – date de
très longtemps. Dans l’Antiquité, la grammaire passait généralement
pour un « ars recte loquendi ». Mais cette conviction se heurta de
bonne heure à la discussion sur le caractère scientifique de la
grammaire : était-elle scientia communis, specialis, realis ou
sermocinalis ? Marius Fabius Quintilianus (Inst. Orat., III, 2, cité par
Nicolas Beauzée, 1767, I, préface, p. XI) proposa la solution suivante :
« initium ergo dicendi dedit natura, initium artis observatio. » A son
avis, c’est à la nature que nous devons l’origine et les fondements du
langage, tandis que c’est à l’observation qu’il faut rapporter l’existence
de l’art.
Ferdinand Brunot (1919 : 52) donne, à ce propos, un commentaire
similaire. A son avis, la langue n’est pas une création voulue et
réfléchie tandis que la grammaire n’est pas une forme de la Logique.
C’est, postule le linguiste français, en revanche une science
22 d’observation, qui doit être faite d’inductions et non de déductions.
L’observation constitue, nous en conviendrons, la première étape dans
tout processus scientifique. Selon nous, elle représente cependant une
étape insuffisante.
Le livre de Claude-Favre de Vaugelas (1647) et celui d’Antoine
Arnauld et Claude Lancelot (1660) précisent la bipartition de la
grammaire. En effet, la grammaire dite générale et raisonnée se
distingue de la grammaire d’usage dans la mesure où elle porte non sur
la description des règles d’une langue particulière mais sur les
principes organisateurs des unités linguistiques dans leur corrélation
avec les mécanismes de la pensée. Cette démarche ne s’attache à
aucune langue particulière. Aussi, ses résultats sont-ils applicables à un
large éventail d’idiomes.
En revanche, la grammaire d’usage sacralise la norme. Celle-ci se
mesure à l’aune du bon usage. Il s’agit, dira Claude-Favre de Vaugelas,
de « la façon de parler de la plus saine partie de la cour conformément
à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ». La
norme dépend d’une langue particulière, en l’occurrence le français.
Aujourd’hui encore, les héritiers de ce courant mènent un combat
d’arrière-garde avec les mêmes enjeux. Seule l’autorité de référence a
partiellement changé.
Dans la préface de la Grammaire générale ou exposition raisonnée
des éléments nécessaires du langage..., Nicolas Beauzée (1767, I : X-
XV) oppose la grammaire générale à des grammaires particulières.
Cette paire reprend la dichotomie grammaire-science vs grammaire-
art :
La grammaire générale est [...] la science raisonnée des principes immuables et
généraux du Langage prononcé ou écrit dans quelque langue que ce soit. [Tandis
qu’] une grammaire particulière est l’art d’appliquer aux principes immuables et
généraux du langage prononcé ou écrit, les institutions particulières et usuelles
d’une langue particulière ; la grammaire générale est une science, parce qu’elle n’a
pour objet que la spéculation raisonnée des principes immuables [...].Une
grammaire particulière est un art, parce qu’elle envisage l’application pratique des
institutions arbitraires et usuelles d’une langue particulière aux principes généraux
du langage.
Dans la suite de son raisonnement, Nicolas Beauzée (1767, I : X-
XV) postule l’antériorité de la « science grammaticale » par rapport
aux langues dans la mesure où les principes scientifiques se bornent à
supposer la possibilité de celles-ci et qu’ils s’identifient au mécanisme
qui dirige les opérations intellectuelles de la raison humaine. En
revanche, ce grammairien philologue affirme que l’art grammatical est
postérieur à l’existence des langues pour la simple raison que les
systèmes analogiques constitutifs de l’art ne peuvent être que la
conséquence des observations faites sur les pratiques linguistiques
préexistantes.
Cependant, conseille-t-il, le chercheur devrait éviter de séparer
l’étude de ces deux faces d’une même médaille. Pour illustrer son
23 propos, il fait un certain nombre de commentaires : 1° la science et
l’art se doivent des secours mutuels ; 2° sans l’éclairage des lumières
de la spéculation, l’art ne peut donner aucune certitude à la pratique ;
3° si elle n’observe avec soin les usages combinés et les pratiques
différentes pour s’élever par degré jusqu’à la généralisation des
principes, la science ne peut donner aucune consistance à la théorie ; 4°
l’observation est d’autant plus le seul chemin qui puisse nous mener à
la vérité que nous ne pouvons, dans quelque genre que ce soit,
connaître les causes que par les effets, les principes des arts que par
leurs productions, cela grâce à une longue suite d’expériences,
d’observations et de comparaisons. Ces trois dernières réalités nous
permettent, conclut Nicolas de Beauzée (ibid.), d’apprécier la juste
valeur, l’étendue et les bornes d’un principe.
Ce propos préfigure les postulats qui constitueront, deux siècles plus
tard, les fondements de la psychomécanique du langage : les
oppositions langue/discours, avant/après, virtuel/actuel,
puissanciel/effectif (Gustave Guillaume, 1971 : 39 et 53, 1974 : 192-
193 ; Annette Vassant, 1993, pp. 140 sqq.), voir de constatation/voir de
compréhension, description/hypothèses. Mais il met aussi un accent
particulier sur l’importance de l’observation et de l’expérimentation
fondées sur les « usages combinés et les pratiques différentes ». Quant
au couple grammaire générale vs grammaire particulière, elle
recouvre la dichotomie actuelle linguistique vs grammaire (normative,
traditionnelle ou scolaire).
Albert Dauzat (1947 : 7) a, à notre avis, bien saisi en simplifiant, à
la suite de Nicolas Beauzée (1767), la relation entre ces deux facettes
d’un même domaine du savoir qu’est la grammaire lato sensu :
La grammaire est à la fois une science et un art. Science, elle étudie la structure
d’une langue ; art pratique, elle enseigne, suivant la formule des anciens manuels, à
parler et à écrire correctement (ce que les linguistes appellent : grammaire
normative). Les deux points de vue sont solidaires. Science et art ne sauraient être
séparés par des cloisons étanches. Une bonne grammaire, même sans prétentions
scientifiques, ne doit pas être un catalogue de règles impératives, placées toutes sur
le même plan. Cette déplorable présentation, trop longtemps en faveur, n’a pas peu
contribué à rendre la grammaire rébarbative, aux yeux des petits comme des grands.
Même l’enfant veut comprendre et a le droit de comprendre : à l’éducateur de
proportionner les explications à ses facultés.
1.1.2 Linguistique vs grammaire normative, scolaire
La première seule impliquerait « l’étude scientifique du langage
humain ». De nombreux théoriciens, c’est le cas de Jacques
Damourette et Edouard Pichon (1930-1950, tome I, pp. 9-10), refusent
à la seconde le statut de science. A leur avis, la grammaire des
pédagogues n’est qu’une sorte de discipline normative – l’expression
est de Ferdinand de Saussure – donnant des règles à observer.
Pour eux, l’objet de la grammaire (scientifique ?) consiste dans
l’étude des taxièmes (idées directrices servant de charpente au
24 langage), tandis que le rôle du grammairien est « d’amener en entier
dans le champ de la conscience le système taxiématique qui baigne en
grande partie dans l’inconscient » (Jacques Damourette et Edouard
Pichon, 1930-1950, tome I, pp. 12-15).
En revanche, Ferdinand de Saussure (1916 : 185) appelle
grammaire la linguistique statique, tandis que Maurice Grevisse
eidentifie, dans son introduction à la 9 édition du Bon Usage (1969 :
27), la linguistique générale et la grammaire générale. A la lumière de
l’affirmation de Maurice Grevisse, la grammaire et la linguistique se
recouvriraient mutuellement. La différence – elle opérerait d’ailleurs
de et à l’intérieur de cette discipline – proviendrait des spécifications
sous-tendues par des réductions d’extension tributaires de la
caractérisation (grammaire ou linguistique générale, - descriptive, -
historique, - comparée) et par le recours à des approches différentes.
Aussi, Maurice Grevisse attribue-t-il les mêmes domaines à la
linguistique et à la grammaire (1969 : 25-27).
Holger Sten (1955 : 87-104) et Jacques Lerot (1993) ont des
positions similaires. Maurice Grevisse, se demande Holger Sten, ne
définit-il d’ailleurs pas la grammaire comme « l’étude systématique
des éléments constitutifs de la langue » ? Système chez Grevisse ne
renvoie pas à structure, nous en conviendrons. Cependant, pour
reprendre cette question oratoire d’Holger Sten, « y a-t-il rien de plus
scientifique [qu’une étude systématique] ? Et, puisque cette étude porte
justement sur la langue, on serait tenté d’affirmer, contrairement à
l’avis de M. Paiva Boléo, qu’il y a justement identité entre grammaire
et linguistique. » (1955 : 89). Nous souscrivons partiellement à ce point
de vue : il est de plus en plus de pages de linguistique proprement dite
dans les grammaires même normatives (Bon Usage, Larousse, etc.).
Holger Sten se veut, en effet, le défenseur de la grammaire et des
grammairiens contre leurs détracteurs. Et le romaniste danois cible
particulièrement le linguiste portugais Paiva Boléo à cause du mépris
de celui-ci pour la grammaire. En effet, pour ce romaniste, il faut faire
une nette distinction entre la grammaire et la linguistique.
Après avoir défini la linguistique comme la science qui s’occupe de
la langue, Holger Sten (1955 : 90-91) place la grammaire, qui doit
partir de la forme, au centre de la linguistique. Cette position
stratégique justifierait son statut de science. Le devoir du linguiste en
tant que spécialiste, affirme-t-il, c’est d’examiner comment les
éléments de la phrase arrivent à signifier.
Mais Holger Sten (1955 : 104) donne in fine une définition
minimaliste, il faut bien l’avouer, de la mission du grammairien. Pour
lui, elle consiste simplement à analyser la langue aussi bien que
possible. De ce point de vue, renchérit-il, Damourette et Pichon furent
de vrais grammairiens. Pour sa part, Gustave Guillaume considère,
deux ans plus tôt, les auteurs de l’Essai de grammaire de la langue
25 française comme des linguistes complets en se fondant sur les mêmes
raisons que celles avancées par Holger Sten pour déterminer leur statut
de « vrais » grammairiens:
Aux meilleurs jours, Damourette et Pichon, influencés par mon maléfique
enseignement, sont des linguistes complets, tenant compte de la psycho-
systématique, une et constante, dans une langue donnée à une époque donnée, et de
la psycho-sémiologie non assujettie à être le miroir fidèle de la psycho-
systématique » (« Psycho-systématique et psycho-sémiologie » dans Le Français
Moderne, 21, 2, 1953, pp. 127-136).
Ajoutées aux points de vues précédents, l’appréciation de Gustave
Guillaume et celle de Jacques Damourette et Edouard Pichon montrent
combien est ténue, voire inexistante, la différence entre la grammaire
et la linguistique.
Chez Jacques Lerot (1993), la frontière entre la grammaire et la
linguistique demeure également floue. Nous citerons deux illustrations.
Le quatrième chapitre de son livre traite de la grammaire avec les
subdivisions suivantes : les relations entre unités, les relations
syntagmatiques, les relations paradigmatiques, les disciplines
linguistiques, les grammaires. Selon cette approche du problème, il
existerait un rapport de contenant à contenu – évidemment, Jacques
Lerot ne le dit pas ; c’est notre déduction – entre la grammaire et « les
disciplines linguistiques ». Bien plus, le §1.2 – il porte sur science
théorique – consacre l’indécision de l’auteur :
Le linguiste entame une réflexion théorique sur les données de l’observation. Par
voie d’induction, il construit un système de règles destiné à expliquer la
compétence linguistique des locuteurs. Ce système de règles est valide s’il permet
d’obtenir par voie de déduction des comportements linguistiques corrects. La
grammaire d’une langue est une construction intellectuelle (une théorie) destinée à
fonctionner de façon analogue à la compétence linguistique, car elle doit permettre
d’encoder et décoder correctement des messages. On ne peut toutefois pas affirmer
que la grammaire « décrit » la compétence linguistique, car la compétence n’est pas
une donnée observable. La grammaire « simule » seulement cette compétence ». La
linguistique est donc non seulement une science empirique, mais également une
science théorique (Jacques Lerot, 1993 : 14-15).
Dans cet extrait, Jacques Lerot passe sans réelle transition de
grammaire à linguistique. On croirait à des synonymes. Les
lexicographes contemporains (Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov,
1972 ; Georges Mounin, 1974/1993 ; Jean Dubois, 1994) n’apportent
pas plus de lumière sur la question : ils consacrent une entrée différente
à chacun des deux termes sans en donner une distinction nette.
Avant de continuer, interrogeons-nous sur les attributs de la science
pour voir si la grammaire répond aux exigences d’une discipline
scientifique. Commentant la filière du schéma explicatif selon Gustave
13Guillaume – (1) observer - (2) comprendre - (3) expliquer –, Marc

13 Gustave Guillaume expose les principes de l’investigation linguistique dans l’article
« Observation et explication dans la science du langage », dans Les Etudes
philosophiques, n° 4, octobre-décembre 1958, pp. 446-462.
26 Wilmet (1991a : 19-30) en arrive à évoquer la relation entre la
grammaire et la linguistique :
Vous aurez saisi d’emblée les sous-entendus stratégiques d’un tel avis/aveu :
l’explication supérieure à l’observation, le « comment ? » et le « pourquoi ? » au
« quoi ? ». Tiendrions-nous là une pierre de touche susceptible de trier, par
exemple, les linguistes d’avec les grammairiens ? Puis de classer des écoles
entières : à ma gauche, la grammaire normative ou scolaire de Vaugelas, Lhomond,
Grevisse ; à ma droite, la grammaire générale (Port-Royal, Beauzée [...]. Face à
face, les taxonomies un peu besogneuses du distributionnalisme américain et les
spéculations de la psychomécanique. Entre les deux, Chomsky et ses émules,
prétendent, eux, ériger en explication la « meilleure » description.
Nous retiendrons de ce commentaire comme critères de scientificité
la conjonction d’opérations suivantes : l’observation, la compréhension
et la classification (taxonomie), l’explication (formulation
d’hypothèses, épreuve d’infirmation) ou la théorisation des données.
Nous ajouterons les impératifs d’adéquation, de cohérence interne, de
falsifiabilité et de généralisation maximale.
Nous avons une généralisation maximale, estime Noam Chomsky
(1962 : 242), quand des formulations distinctes, portant sur des
éléments linguistiques distincts, peuvent être remplacées par une
formulation unique. Le meilleur modèle étant celui qui établit les
relations les plus générales, c’est-à-dire qui relie le plus grand nombre
des faits.
Les grammaires traditionnelles se bornent généralement à
l’observation avant de tirer des conclusions hâtives et, souvent,
péremptoires. Parfois, elles atteignent à la description et à la
classification des données recueillies. Mais, au lieu d’accéder à l’étape
supérieure – celle de l’explication de phénomènes linguistiques –, elles
dressent un inventaire de prescriptions et de proscriptions avec comme
modèles les « grands » écrivains pris indépendamment de leur époque.
La conséquence est grave : de nombreux anachronismes. Nous citerons
l’exemple de l’emploi du subjonctif dans une phrase enchâssée avec
« après que » comme opérateur d’enchâssement. Malgré la fortune
heureuse de cette construction, la grammaire normative crie encore au
crime de lèse majesté.
Pour Holger Sten (1955 : 87), « il n’y a pas de science sans
abstraction ». Ou encore cette position tranchée de Gustave Guillaume
(1974 : 150) à propos de l’inefficacité des études linguistiques fondées
sur « la seule observation du discours » :
On continuera d’errer aussi longtemps que l’on s’efforcera (et quels efforts dignes
d’un meilleur sort ont été employés à cette tâche vaine !) d’expliquer la langue (qui
est représentation) par la seule observation du discours (qui est expression à partir
de la représentation de la langue).
A la lumière de ces deux points de vue, le grammairien devra, à
notre avis, être à la fois le descripteur d’une langue et l’explicateur des
présupposés théoriques de la pratique descriptive de cette langue.
C’est, pour gloser Jean Stéfanini (1992 : 16, cité dans la préface par
Jean-Claude Chevalier), autant la figure explicative du regard de
27 chaque locuteur sur le registre écrit de sa langue, le filtre d’une infinité
de paroles et de discours, que la marque explicite de l’autothéorisation.
Ces prises de position impliquent aussi bien le grammairien que le
linguiste. Pour le père de la psychomécanique du langage (1971b : 10),
le passage de « science d’observation » à « science théorique » – ces
deux concepts souffrent à notre avis de contradictions internes –
s’effectue impérativement par le biais de l’acceptation d’une opération
intellective, « dont le propre est de substituer à l’objet de réalité
sensible, n’exigeant de l’esprit que la peine de le constater, un objet
d’une réalité supérieure issue d’une opération constructive de
l’esprit. » Gustave Guillaume (1953 : 128, note 3) estime en effet que
la visée de la science est essentiellement de découvrir sous les
apparences sensibles la réalité qu’elles masquent.
Ramenées aux termes de notre problématique, la grammaire serait
« une science d’observation », la linguistique une « science
théorique ». Reprenant la position de son maître, le guillaumien Gérard
Moignet (1981, préface, p. X) conseille comme démarche scientifique
en linguistique la remontée de l’observable à l’hypothèse explicative et
intégrante.
En effet, si pour Ferdinand de Saussure, le travail du linguiste doit
porter sur la description de la langue à partir des faits observés dans la
parole, Gustave Guillaume, en sa qualité de « linguiste de langue »,
recommande une navette constante entre la langue et le discours, la
compréhension et l’observation.
Et ailleurs, dans son abondante œuvre, y compris les études publiées
à titre posthume, Gustave Guillaume (1971a : 104 ; 1974 : 150, etc.)
assigne à la grammaire la même mission qu’à la linguistique :
l’élaboration des hypothèses explicatives sur les problèmes de
représentation. Malheureusement pour la science, les grammaires
traditionnelles sont loin de faire de l’explication-théorisation – le voir
de compréhension de Gustave Guillaume – leur priorité.
S’inspirant de la théorie générative, Jacques Moeschler et Antoine
Auchlin (1997 : 11, 17) retiennent comme objet de la linguistique non
pas la description de langues, mais la connaissance que les sujets
parlants ont des langues. La description de langues relèverait, de l’avis
des auteurs de l’Introduction à la linguistique contemporaine, de la
grammaire, tandis que la linguistique décrirait « la grammaire d’une
langue », la « compétence linguistique » de Noam Chomsky.
Contrairement à ce point de vue, nous postulons que l’objet propre
de la linguistique est la langue, peu importent les aspects que
privilégient le chercheur et/ou le praticien. Tout compte fait, la
linguistique, i.e. la grammaire lato sensu, est à la fois une discipline
empirique et théorique : elle a pour principale mission de donner des
descriptions et des explications de faits de langue.
28 Nous conclurons ce long exposé sur le statut de la grammaire et ses
rapports avec la linguistique en rappelant l’équation wilmétienne :
passer de la prescription-proscription à la description-explication, c’est
faire un bond de la grammaire à la linguistique, de l’art à la science.
Nous soutenons, pourtant, que la transition ne crée pas des clivages
irréductibles, elle n’érige pas des barrières infranchissables.
L’opposition grammaire/linguistique laisse, au contraire, intacte
l’identité substantielle de ces deux disciplines qui n’en font qu’une du
point de vue de leur origine commune et de leur objet d’étude. L’une et
l’autre fondent leur axiomatique sur des règles. Mais, contrairement à
la première, la deuxième propose des règles explicatives. La différence
concerne la perspective, la méthode et les objectifs.
Quid alors du rapport grammaire-art et grammaire-science ? Il y a
bien des grammaires scientifiques. Elles correspondent à des théories
14linguistiques et ipso facto en respectent les exigences – grammatica
speculativa au Moyen Age, grammaire générale et raisonnée,
grammaire ou linguistique historique /comparée, grammaire ou
linguistique distributionnelle, grammaire ou linguistique générative
transformationnelle, grammaire ou linguistique guillaumienne, etc. – à
côté des grammaires normatives. Les interactions sont telles que ces
dernières progressent également à la lumière des théories linguistiques.
Ce commerce a pour corollaire la présence de nombreuses séquences
explicatives – si mal intégrées soient-elles parfois – dans les ouvrages
de cette veine grammaticale. Les exemples sont légion, par exemple,
les dernières éditions du Bon Usage.
1.2 La terminologie
Nous nous proposons de préciser, dans les paragraphes suivants, le
sens de ce terme par rapport à deux autres vocables qui lui sont
sémantiquement proches : la nomenclature, la (le) métalan(gage)gue.
1.2.1 Terminologie/nomenclature/métalan(gage)gue
Ces trois termes vont coexister tout au long de cette étude. Nous
voulons avant tout en dégager les points d’intersection et les
divergences. Nous isolerons enfin leur dénominateur commun.
Cette démarche importe d’autant plus que depuis la dernière
edécennie du XVIII siècle, en anglais en particulier – en effet, selon
2 Alain Rey ( 1992 : 6), le terme terminologie ne sera repéré en français
qu’en 1801 –, « terminology concurrence nomenclature ». Ce duel,

14 A propos des conditions de validité d’une théorie en grammaire, nous renvoyons le
lecteur à Alain Berrendonner (1983 : 5 sqq.). Ce linguiste donne, à ce sujet, des
précisions fort intéressantes.
29 renchérit-il (op. cit., p. 7), conduira même au « remplacement partiel et
15progressif de nomenclature par terminologie » .
1.2.1.1 La terminologie
Jean Dubois et alii (1994) donnent de la terminologie deux
principales acceptions :
Toute discipline, et à plus forte raison toute science, a besoin d’un ensemble de
termes définis rigoureusement, par lesquels elle désigne les notions qui lui sont
utiles : cet ensemble des termes constituent sa terminologie. […]. On appelle
également terminologie l’étude systématique de la dénomination des notions (ou
concepts) spécifiques des domaines spécialisés des connaissances ou des
techniques.
Nous laisserons de côté la deuxième partie de la définition.
D’autres lexicologues et/ou lexicographes – Oswald Ducrot et
Tzvetan Todorov (1972), Georges Mounin (1974/1993), les auteurs du
Petit Larousse, etc. – partagent ce point de vue. Mais ils insistent, sur
« ensemble des termes techniques d’une science ou d’un art » et
« ble des termes particuliers à une science, à un art, à un
domaine ».
Tous ces auteurs donnent du lexème terminologie des définitions
intéressantes. Mais, c’est le Dictionnaire des sciences, des lettres et des
7 1arts de Marie Nicolas Bouillet ( 1864/1854) qui reprend, nous
semble-t-il, le sens le plus complet de ce terme : « ensemble des termes
techniques d’une science ou d’un art et des idées qu’elles (sic !)
2 représentent » (cité par Alain Rey, 1992 : 7).
Nous pouvons, à la lumière de cette mise au point, affirmer que ces
termes ne relèvent pas du vocabulaire de base de la langue. Ils
constituent, bien au contraire, en linguistique des réseaux de définitions
conceptuelles rigoureuses. En effet, et il importe de le souligner pour
prévenir toute méprise, même quand ils appartiennent au vocabulaire
usuel, ils acquièrent une acception purement technique.
1.2.1.2 La nomenclature
Elle représente un ensemble de termes techniques d’une discipline,
d’une activité donnée. Ici, la dénomination des objets constitutifs du
domaine ou de l’activité, en plus qu’elle doit être systématique, obéit à
une contrainte incontournable : « la biunivocité du rapport signifié-
signifiant : un seul nom pour chaque chose, une seule chose pour
chaque nom » (Jean Dubois et alii, 1994). Ce principe s’impose
d’autant plus que, pour reprendre cette belle expression de Jacques
Damourette et Edouard Pichon (1930-1950, tome I, p. 96), « jamais
deux vocables ne se recouvrent absolument quant à leur domaine
sémantique ». Le choix des étiquettes se postpose à l’existence des
objets et des concepts à désigner.

15 Nous renvoyons tout lecteur intéressé par l’origine, la genèse et l’évolution sémantique
des termes terminologie et nomenclature à l’ouvrage d’Alain Rey (1979/1992 : 3-15).
30 1.2.1.3 Le métalangage (ou la métalangue)
Pour Jean Dubois et alii (1994), « la métalangue est une langue
artificielle servant à décrire une langue naturelle ». Les termes de la
métalangue et ses règles de syntaxe, précisent les auteurs du
Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, relèvent de la
langue-objet.
A notre avis, le métalangage grammatical équivaut à la terminologie
grammaticale. Ce métalangage particulier revêt un caractère d’autant
plus spécial que la grammaire crée les conditions qui permettent à la
langue d’opérer, à la fois, comme instrument et objet d’étude.
Autrement dit, pour analyser la langue (= objet d’étude), la grammaire
recourt à la langue elle-même (= instrument d’étude). Il y a là une
opération réflexive.
Josette Rey-Debove (1978 : 33-34) discrimine – elle exploite en cela
les travaux de Louis Hjelmslev sur les rapports entre le plan de
l’expression et celui du contenu – dans le fonctionnement linguistique
deux types de métalangage : les expressions (mots ou phrases)
strictement « métalinguistiques » et leons (mots ou
en usage « autonyme ».
Quant à Catherine Fuchs, elle donne de la dimension
métalinguistique cet intéressant commentaire (1989 : 89-90) :
[Elle] est constitutive du langage : il n’existe pas de langue qui ne puisse pas
fonctionner réflexivement, c’est-à-dire qui n’autorise à prendre une séquence
linguistique (unité du code comme le mot, ou unité du message comme l’énoncé)
comme objet à propos duquel se constitue une nouvelle séquence qui traduit un
jugement sur la première. Ex. (Le mot) « Paris » a cinq lettres. « Toi faire moi
rigoler » n’est pas une phrase française bien formée. (L’énoncé) « Les idées vertes
incolores dorment furieusement » a pour moi un sens.
Cependant, comme le soulignent Josette Rey-Debove (1978 : 60-61)
et, à sa suite, Catherine Fuchs (1989 : 90), peu de langues disposent
d’un langage spécifiquement métalinguistique (par exemple une
terminologie grammaticale, comme « sujet », « verbe », « substantif »,
etc.), car cela « suppose déjà un état subscientifique-didadictique de
l’activité métalinguistique ». Mais l’autonymie appartient à toutes les
langues. Elle intéresse très peu cette étude.
1.2.1.4 Les points d’intersection
La terminologie, la nomenclature et la métalangue ne se recoupent
pas totalement. Cependant, rapportées à la science grammaticale, elles
ont en commun leur mode de structuration : pour être conséquentes,
elles doivent se composer d’« anti-signes linguistiques ». En effet, il
est nécessaire que les mots constitutifs du (méta)langage grammatical
échappent à l’arbitraire consacré du signe linguistique. Les expressions
métalinguistiques – leur création est en général utilitaire, fruit de la
volonté plus ou moins individuelle du grammairien théoricien (=
31 linguiste) et/ou praticien – devraient toujours être motivées. Bien
entendu, ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Nous stigmatisons, par conséquent, ce reproche d’Henri Bonnard
(1965 : 163) à Jacques Damourette et Edouard Pichon (1930-1950) :
Une terminologie entièrement motivée, comme la leur voulait l’être, est d’ailleurs
très peu maniable, parce qu’elle impose une multiplication des éléments de
composition ou des syntagmes nominaux de classement (ainsi l’épithète devient un
épiplérome syndestique adjectiveux) ; un excès de motivation est contraire à la loi
d’économie : pourrait-on demander aux enfants, pourrions-nous envisager nous-
mêmes, d’user de groupes nominaux à motivation cohérente pour désigner la
gomme, le crayon, le papier, l’encre, etc. ? Même d’un point de vue scientifique,
on imagine le danger qu’il y aurait à imposer à l’enseignement de la langue une
nomenclature trop ajustée, inséparable d’une doctrine. Il faut donc être très
modeste, très prudent et ne s’attaquer qu’aux termes vraiment nocifs, en cherchant à
modifier leur définition plutôt qu’à les remplacer par d’autres, réduire les
chevauchements, les incompatibilités, éviter une compromettante motivation.
Des expressions métalinguistiques trop analytiques sont, nous en
conviendrons, difficiles à manier. Mais, contrairement au propos
d’Henri Bonnard, ce n’est pas la motivation – pour être efficace, elle
doit en effet être « entière » et cohérente – qu’il faudrait remettre en
cause, mais un défaut de description de faits linguistiques. Quant à
l’argument relatif à l’usage « de groupe nominaux à
motivation cohérente », il est d’autant plus inapproprié qu’il porte sur
des termes – la gomme, le crayon, le papier, l’encre – du vocabulaire
usuel. Ces mots opèrent sur la base du principe, cher à Ferdinand de
Saussure (1916), de l’arbitraire du signe linguistique. Ce qui ne doit
pas être le cas des termes du métalangage grammatical.
Comme instruments de description de langues naturelles, la
terminologie, la nomenclature et la métalangue comprennent un
nombre limité de termes techniques définis de manière univoque, mais
aussi un stock limité d’axiomes, d’hypothèses, de postulats et de
règles.
Les termes et les expressions métalinguistiques devraient, en effet,
avoir une seule acception technique : chacun d’eux devrait impliquer
une et une seule réalité linguistique, un seul fait de langue. A ce
propos, Jean Dubois et alii (1994) suggèrent, il importe de le rappeler,
deux préalables à la constitution d’une bonne nomenclature : la
dénomination des objets constitutifs du domaine ou de l’activité visés
doit 1° être systématique, 2° obéir à une contrainte incontournable : la
biunivocité du rapport signifié-signifiant.
Ce n’est malheureusement pas toujours le cas dans le langage
grammatical qui est le métalangage par excellence. De nombreuses
contradictions et incohérences parsèment le métadiscours grammatical.
Georges Mounin (1974/1993) met ses défaillances sur le compte de la
multiplication des terminologies personnelles ou d’écoles. Nous
ajouterons une autre explication à cette situation de carence : la
32

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