Un homme au primaire

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Ce livre est un acte de rébellion.
L’auteur est un enseignant qui a dédié vingt ans de sa vie
à travailler dans nos écoles primaires. Il nous livre ici un cri
d’indignation devant les soupçons aberrants auxquels sont soumis
les rares hommes qui travaillent auprès des enfants.
C’est une dénonciation d’un système dépassé et fossilisé qui est
incapable de remettre en question ses certitudes et ses dogmes. C’est
une mutinerie contre un régime empreint de misandrie envers les
hommes et les garçons qui le subissent jour après jour.
Ce livre est pour nos fils, nos frères et nos pères. Il est pour ces
hommes altruistes qui choisissent de consacrer leur vie à l’éducation
de la prochaine génération. Il est pour tous ceux et celles qui ont à
coeur le bien-être des enfants, l’égalité des sexes et la justice sociale.
C’est une sonnette d’alarme qui brise les tabous en faisant la
lumière sur une situation inadmissible qui a assez duré.
Publié le : mardi 5 avril 2016
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782924637067
Nombre de pages : non-communiqué
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UN HOMME AU PRIMAIRE

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Québec par l’entremise de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) pour nos activités d’édition. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.

PERRO ÉDITEUR

580, avenue du Marché, suite 101

Shawinigan (Québec) G9N 0C8

www.perroediteur.com

Infographie : Vanessa Vallières

Révision : Stéphanie Veillette

Dépôts légaux : 2016

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN papier : 978-2-924637-05-0

ISBN Epub : 978-2-924637-06-7

© Perro Éditeur, R.S. Capé, 2016

Tous droits réservés pour tous pays

Imprimé au Canada

R. S. CAPÉ

Un homme

au primaire

Essai

Àmesfilsadorés

Table des matières

Remerciements 9

Préface 11

Intro 15

Être un homme au primaire 21

Une école à changer 57

Ma philosophie 67

Premiers conflits 89

Mon histoire d’horreur 117

Un problème de société 235

Conclusion 295

Bibliographie 305

Remerciements

Je tiens à remercier d’abord et avant tout ma famille, c’est-à-dire ma douce et tendre épouse ainsi que mes deux fils, âgés de six et trois ans lors des événements relatés dans ce livre, sans laquelle je ne sais pas comment j’aurais tenu le coup. Mes deux petits amours ignorent tout du rôle primordial qu’ils ont joué dans le salut de leur papa, en étant tout simplement eux-mêmes, avec leurs beaux yeux pétillants, leurs câlins affectueux et leurs jolis sourires. Merci à ma femme, qui m’a patiemment supporté et encouragé à travers ce calvaire qui a été terriblement éprouvant pour elle aussi.

Je dois absolument adresser des remerciements tout particuliers à ma grande amie et ancienne collègue, Sylvie Croteau, une enseignante hors normes que j’ai eu la chance inouïe de croiser sur mon chemin et qui a si généreusement accepté de m’aider à faire de ce livre quelque chose de présentable. Sans elle, ces lignes n’auraient jamais été publiées.

Cet essai n’aurait pas été possible sans le soutien et l’aide de mes amis et des lecteurs de mon blogue qui m’ont suivi, écouté, conseillé et épaulé. Un gros merci également à Bryan, Gabrielle et toute l’équipe de Perro Éditeur qui ont cru avec enthousiasme en mon manuscrit et dont le professionnalisme et l’excellence ont été d’une aide inestimable pour sa correction et son amélioration.

Finalement, merci à vous, chères lectrices et chers lecteurs, pour votre curiosité et votre intérêt. Merci d’avoir investi quelques-uns de vos précieux dollars durement gagnés dans l’achat de ce livre. Merci de vous soucier du sort de nos enfants et de nos écoles.

Préface

Il est triste de constater que l’éducation au Québec a très peu évolué depuis les années soixante. Des règles dépassées sont encore de rigueur et même appliquées avec un certain dévouement, oserais-je dire. Toutes ces réformes mises de l’avant par le ministère de l’Éducation ne sont pas parvenues à changer la mentalité de plusieurs enseignants et directions d’écoles. Ils reproduisent systématiquement la méthode d’enseignement qu’ils ont connue étant enfant. J’ai vu des enseignants et des enseignantes au primaire se faire vertement reprocher, par des directions, leurs idées novatrices, pourtant excellentes, parce qu’elles sortaient des cadres stricts de l’enseignement traditionnel.

Le jeune enseignant qui arrive sur le marché du travail avec le but de changer le monde de l’éducation se fera vite rabrouer, surtout s’il enseigne au primaire et, particulièrement, s’il est un homme. Le monde préscolaire et primaire est majoritairement féminin et, depuis quelques décennies, la société a créé une psychose face à l’enseignant masculin : elle véhicule qu’il pourrait avoir des penchants pédophiles. Et tous les enseignants masculins ont, eux, développé une peur presque maladive d’être perçus comme tels. Et avec raison ! Leurs comportements sont scrutés à la loupe et il n’est pas question pour eux de mettre la main sur l’épaule d’un enfant, encore moins si c’est une fille. Ceci est valable à tous les niveaux : préscolaire, primaire, secondaire, collégial ou universitaire. Cette peur cachée et taboue, mais ô combien réelle, règne dans toutes les écoles. Les enseignants doivent, pour se protéger, demander à une collègue d’être présente lorsqu’ils sont seuls avec une élève. Enseignante depuis trente-trois ans, je ne peux plus compter le nombre de fois où un enseignant m’a demandé d’assister à une rencontre qu’il avait avec une élève.

Oui, il y a eu des prêtres pédophiles, oui, il y a eu des entraîneurs de hockey pédophiles, mais doit-on mal juger tous les hommes qui exercent un travail auprès des enfants ? Pourrait-il y avoir discernement ? Il y a eu des religieuses voyeuses et méchantes et des enseignantes se conduisant en marâtres qui anéantissaient l’estime des enfants qu’elles n’aimaient pas en les humiliant devant tous. Abus de pouvoir, dirons-nous, mais nous n’avons pas pointé du doigt toutes les enseignantes pour autant.

De plus, l’enseignement au primaire est un milieu, comme je l’ai dit plus haut, majoritairement féminin avec une philosophie d’enseignement féminine. Très peu d’hommes se retrouvent dans les écoles préscolaires et primaires au Québec, et ces derniers se heurtent à une double confrontation : non seulement ont-ils peur d’être jugés pédophiles, mais ils sont tenus de se conformer à la philosophie féminine de l’enseignement. J’ai malheureusement vu des hommes se faire crûment rabrouer par des femmes parce que l’enseignement du primaire leur revenait de droit. S’ils ont la chance d’être deux ou trois enseignants, ils se tiendront ensemble mais, s’il est seul, l’enseignant se retrouvera isolé.

L’école est, pour l’enfant du primaire, sa société. Il y passe plus de temps qu’à la maison. Pourrions-nous alors, s’il vous plaît, lui donner l’image que l’homme est, lui aussi, important ? Depuis quelques décennies, on ne cesse de se plaindre que l’école n’est pas faite pour les garçons, que le taux de décrochage est beaucoup plus élevé pour ces derniers par rapport à celui des filles et quel exemple leur donne-t-on ? Celui que l’homme n’a pas vraiment sa place dans leur société. Celui que l’homme ne doit pas toucher à un enfant, quelle que soit la circonstance. Celui que l’homme est dénué de tendresse. L’enseignante du milieu préscolaire et primaire est maternelle avec ses élèves et c’est très bien, car l’enfant en a besoin. Pourquoi l’enseignant, lui, ne pourrait-il pas être paternel ? Après tout, l’enfant du primaire s’identifie à son enseignant ou à son enseignante. Aussi bien lui donner l’image de quelqu’un sur qui il peut compter, le comprendre, le consoler lorsqu’il pleure, le panser lorsqu’il se blesse et le féliciter pour ses bons coups. Et pour ça, l’enseignante n’hésitera pas à prendre un enfant dans ses bras. Pourquoi l’enseignant ne pourrait-il faire de même ? Le père serait-il moins important que la mère dans notre société ? Lorsque j’enseignais en première année, un élève avait souillé son pantalon. J’ai lavé l’enfant et lui ai mis des vêtements propres. Le lendemain, sa mère est venue me remercier avec des fleurs. Aurait-on voulu qu’un enseignant le laisse dans sa souillure toute la journée simplement parce qu’il est un homme et qu’il ne peut toucher un enfant ? Ce livre dénonce ce fait et il est temps !

Mes deux garçons ont détesté l’école. J’aurais aimé qu’ils aient eu un enseignant de la trempe de cet auteur, quelqu’un avec une mentalité différente de celle qu’ils ont connue. Peut-être auraient-ils aimé un peu plus l’école ? Dans quelques années, ce sera au tour de mon petit-fils d’aller à l’école ; j’ose espérer qu’il s’épanouira dans un milieu qui le comprend et le respecte, mais je ne suis pas très optimiste.

Tant que le monde de l’enseignement restera réfractaire au changement, tant que la société entretiendra cette phobie des enseignants masculins travaillant auprès des jeunes, il y aura toujours aussi peu d’enseignants au primaire et c’est bien dommage pour tous les enfants.

Sylvie Croteau

Intro

« Un livre, pour mériter d’être écrit, doit susciter des désastres, engendrer des perditions, des anéantissements, des trahisons de l’ordre social, il doit prodiguer le feu d’un incendie esthétique. »

Maurice Dantec

« Chaque fois qu’un homme défend un idéal, ou une action pour améliorer le sort des autres ou s’élever contre une injustice, il envoie dès lors une petite vague d’espoir. »

Robert Fitzgerald Kennedy

Périodiquement, on se lance dans de grands questionnements pour tenter d’expliquer l’absence des hommes en éducation, particulièrement au niveau primaire ; les enfants ont besoin de modèles mâles, disent les uns ; les petits garçons en bénéficieraient sûrement et décrocheraient moins, ajoutent les autres. Tout le monde semble être unanimement en faveur d’une plus grande présence masculine dans nos écoles.

Mais lorsque vient le temps d’expliquer cette absence d’hommes dans les rangs du personnel enseignant, les théories les plus farfelues sont balancées à gauche et à droite dans les médias et les conversations. « Les hommes aiment gagner de l’argent et l’enseignement ne paie pas assez ! » « Ce qui intéresse les hommes, c’est le prestige et le pouvoir, et l’enseignement n’en confère pas ! » « Les hommes n’ont pas de patience avec les enfants ! » « Les hommes ont besoin d’une profession qui confirme leur virilité ; pas d’un job de nounou ! » Même les syndicats d’enseignement se permettent des affirmations de ce genre. Tout récemment, un article1 paru dans une publication syndicale qui s’intéressait à un employé masculin d’une école primaire ouvrait avec ces mots : « Peu d’hommes manifestent de l’intérêt, démontrent les qualités requises ou font preuve d’assez d’audace pour s’y aventurer. »

Des élucubrations de ce genre, j’en entends depuis des années. Remarquez bien qu’elles ont toutes un fin détail en commun : celui de s’appuyer sur de supposées failles du caractère masculin. À mon avis, des affirmations comme celles-là en disent plus long sur les préjugés sexistes des gens qui les formulent que sur la carence d’enseignants masculins elle-même.

Cette pénurie d’hommes, à mon avis, n’est pas causée par une quelconque faille dans le caractère de ceux-ci, mais plutôt par une atmosphère omniprésente de méfiance qui règne dans notre société, en particulier dans les écoles primaires, et qui fait planer sur eux une menace constante.

Après deux décennies dans ce métier, mon expérience m’a démontré que les écoles primaires sont des lieux où les hommes sont vus comme des intrus. Ils y sont souvent observés avec soupçon et vivent sous la menace omniprésente de fausses accusations de comportements inappropriés avec les enfants. De plus, on refuse de leur reconnaître une place qui leur ressemble vraiment. Les écoles primaires sont des endroits très réfractaires aux idées neuves et à l’innovation. L’originalité y est très mal accueillie. Je ne me surprends donc pas du tout qu’au Québec, seulement 8 % des enseignants titulaires de classe au primaire soient des hommes !2

Enseigner au primaire est un travail qui est déjà terriblement exigeant pour tout le monde. La charge de travail ne cesse d’augmenter chaque année, les classes débordent de cas d’élèves aux multiples besoins spéciaux, les services d’aide dont ont besoin ces élèves sont de moins en moins accessibles et notre tâche se bureaucratise et s’alourdit à mesure qu’on nous impose de nouveaux formulaires et de nouveaux comités. Ajoutez à ça un salaire qui est bien insignifiant lorsqu’on le divise par le nombre d’élèves et d’heures réelles passées à travailler. Il ne s’agit là que de quelques-unes des réalités qui rendent déjà ce métier bien peu attrayant. Or, pour les hommes qui le choisissent, c’est encore pire.

Si j’avais su, à l’époque, ce que je sais maintenant à propos de ce métier, jamais je n’aurais choisi une carrière dans l’enseignement. Du moins, certainement pas au primaire !

Mon objectif en écrivant ce livre est triple. Premièrement, je souhaite briser le silence et lever le voile sur les situations discriminatoires que subissent beaucoup d’hommes dans ce métier. J’ai la profonde conviction que toute situation de discrimination doit être dénoncée et combattue, et celle-ci a été ignorée beaucoup trop longtemps. Deuxièmement, je souhaite qu’il serve d’avertissement à tous les jeunes hommes qui songent à une carrière comme enseignant au primaire. J’aurais bien aimé avoir la chance de mettre la patte sur un ouvrage comme celui-ci avant d’arrêter mon propre choix de carrière. J’espère que la lecture de ce livre leur donnera une idée plus réaliste et une meilleure compréhension des problématiques qui y perdurent et des dangers auxquels ils s’exposent. Finalement, j’espère qu’il en fera réfléchir certains et qu’il donnera envie aux gens qui travaillent dans nos écoles de combattre et de dénoncer les pratiques et propos discriminatoires qui persistent autour d’eux.

Ce livre ne fera pas consensus et ce n’est d’ailleurs pas du tout le but de l’exercice. Je ne me gênerai pas pour marcher sur les pieds de beaucoup de monde pour raconter mon histoire telle que je l’ai vécue, sans compromis. Si je réussis mon pari, de nombreux tabous seront malmenés et exposés au grand jour. Les lecteurs et lectrices seront amenés à remettre sérieusement en question leurs propres attitudes et mentalités. Si cela peut alimenter un sain débat, alors tant mieux !

Ma plus grande crainte en l’écrivant est de voir mes intentions mal interprétées et qu’on me soupçonne de vouloir faire un règlement de compte sur la place publique. Ce n’est pas le cas. Je ne souhaite nullement salir la réputation de qui que ce soit publiquement. Ce n’est pas un quelconque désir de vengeance, mais plutôt un sens du devoir qui me pousse à dénoncer cette discrimination et à prendre le risque de rendre mon histoire publique. C’est d’ailleurs avec cet objectif en tête que j’ai décidé d’utiliser un pseudonyme et de préserver l’anonymat de tous les gens impliqués.

Si vous me reconnaissez en lisant ce livre, je vous remercie de préserver mon anonymat. En effet, il ne fait aucun doute dans mon esprit que je subirais des représailles cinglantes si j’étais démasqué. C’est connu, les gens sont très rébarbatifs à la critique et l’esprit corporatif de ma commission scolaire a tout intérêt à faire taire les délateurs afin de préserver son image et sa réputation. J’ai également déjà goûté à l’intimidation de nombreux collègues et je ne souhaite pas vivre ça à nouveau. Alors, à vous qui devinerez qui je suis vraiment, j’offre toute ma reconnaissance et mes plus sincères remerciements pour votre discrétion.


1.Beauregard François, Quand l’éducation au service de garde se conjugue au masculin. (Nouvelles CSQ – Publication officielle de la Centrale des syndicats du Québec, printemps 2015, page 27.)

2. Ménard Sébastien, Des stéréotypes dès la fin du primaire. (Journal de Montréal, 7 avril 2011)

Être un homme au primaire

Lorsque j’étais étudiant, je savais que je choisissais une carrière dans un domaine qui est représenté majoritairement par les femmes. Ça ne me faisait pas peur puisque je m’étais toujours plutôt bien entendu avec ces dernières. Il m’arrive encore assez fréquemment de trouver qu’il est plus agréable de converser avec une femme qu’avec un homme.

Ce que j’ignorais en choisissant ce métier, c’est à quel point ma présence dans le milieu préscolaire-primaire ne serait pas tout à fait la bienvenue. Jamais je n’aurais pu m’imaginer devenir la cible d’une telle méfiance et d’une hostilité aussi cruelle. Or, ce fut malheureusement le cas.

Pourtant, avec le recul, je me rends bien compte que des événements de mon passé auraient dû me faire réaliser l’ampleur du danger. Lorsque j’étudiais dans une école secondaire privée de la rive sud de Montréal, je me souviens d’un enseignant de mathématiques qui avait été congédié parce que la direction considérait qu’il entretenait des liens trop informels avec les élèves (il passait du temps avec certains d’entre eux, dans sa classe, en dehors des heures de cours). Quelques années après mon départ, un enseignant de français qui travaillait à cette même école avait été accusé d’avoir eu une relation inappropriée avec une de ses élèves. Passionnés de poésie, ils s’échangeaient des poèmes qui n’étaient pourtant pas adressés l’un à l’autre. Le type a été congédié et s’est suicidé peu après.

Ma réaction à tout ça a été la même que celle de la plupart des hommes. Je m’étais naïvement dit que ça ne pourrait jamais m’arriver. J’étais puérilement convaincu que la pureté de mes intentions me protégerait de toute éventuelle accusation. Je me suis dit que je ne connaissais pas tous les détails de l’histoire et que ces congédiements avaient peut-être été mérités. Bref, je ne me suis pas senti directement concerné. Grave erreur.

Avant de plonger dans mon récit personnel, jetons d’abord un coup d’œil aux études qui se sont intéressées au vécu des hommes qui enseignent dans les écoles primaires.

Pour commencer, nous parlerons des allégations mensongères. Le pire cauchemar de tout enseignant masculin est de devenir la cible de fausses accusations. Nous devons tous vivre avec cette terrible vulnérabilité chaque moment de chaque journée. Loin d’être un phénomène marginal, il existe bel et bien et, pire, il prend de l’ampleur.

FAUSSES ACCUSATIONS EN HAUSSE

C’est effectivement ce que révélait un reportage de la CBC en 2012.3 De plus en plus d’enseignants voient leurs réputations ruinées à cause de fausses accusations d’agressions, ou pour avoir agi de façon inappropriée avec les élèves. Joel Westheimer, professeur à la faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, explique que, malgré les cas de fausses allégations jadis assez rares au Canada et aux États-Unis, « au cours des dernières années, elles ont connu une croissance spectaculaire. De plus en plus d’enseignants sont l’objet d’accusations souvent frivoles. »

Le même phénomène est observable en France. Dans son livre L’école du soupçon : les dérives de la lutte contre la pédophilie4, Marie-Monique Robin écrit : « Depuis deux ans […] notre réseau de cent cinquante avocats-conseils est submergé de plaintes pour abus sexuel à l’encontre d’enseignants. Il semblerait qu’un grand nombre d’entre elles soient de fausses allégations, c’est-à-dire des accusations infondées ».

Le professeur Westheimer critique les administrateurs scolaires qui, selon ses dires, « manquent de colonne vertébrale » et commandent automatiquement des enquêtes, indépendamment de la crédibilité des plaintes.

Jon Bradley, un professeur agréé en éducation à l’Université McGill, a publié un article5 dans lequel il écrit que certains mensonges des élèves « trouvent un soutien immédiat chez les parents et amis qui sont beaucoup trop rapides à pointer du doigt. » Les syndicats d’enseignants locaux et les autres autorités éducatives « ont de la difficulté à identifier ces incidents et ils semblent mal équipés pour élaborer des procédures et des plans réalistes qui garantissent la justice et la réputation des personnes faussement accusées. »

Bradley raconte également le cas particulier d’un enseignant accusé d’agression qui s’est suicidé, même s’il a été blanchi et que l’étudiante s’est rétractée. « Cas après cas, les parents sautent à la défense des enfants qui prétendent être victimes d’agression et, lorsque la poussière est retombée, n’offrent aucune compensation à l’enseignant lésé. »

Interrogé par un journaliste, le professeur Douglas Gosse souligne que ce sont surtout les hommes qui sont la cible de ces fausses accusations et ajoute : « Nous voulons tous protéger nos enfants, mais je compare cela au profilage racial. Je pense que nous devons nous assurer que nous n’avons pas ces préjugés à propos du sexe de la personne et, en même temps, nous devons absolument prendre toute accusation tout à fait au sérieux. Mais certaines d’entre elles sont sans fondement. » Il ajoute que les enseignants sont souvent dévastés par ces allégations qui peuvent traîner pendant plusieurs mois. « Les hommes que nous avons interrogés étaient soumis à un stress psychologique extrême. Cela a affecté leur famille, leur épouse, leurs enfants. Même quand le litige a été résolu, il y avait encore des dommages psychologiques à long terme. »

Je suis malheureusement bien placé pour confirmer les propos de ce chercheur. Dès qu’il est question de l’ombre d’une allégation de comportement inapproprié, si un enseignant n’a pas la chance d’avoir une direction compétente, juste, calme et réfléchie, le système s’emballe sans que la moindre considération soit accordée à l’enseignant, comme si la présomption d’innocence ne s’appliquait pas à lui. Les répercussions psychologiques d’un événement comme celui-là sont effectivement dévastatrices. De plus, lorsque les allégations s’avèrent sans fondement, aucune compensation n’est offerte à l’enseignant, ni même la moindre excuse.

L’ENQUÊTE DE PARR ET GOSSE6

En 2011, Michael Parr et Douglas Gosse, deux chercheurs de l’Université de Nipissing en Ontario, ont interrogé plus de deux cents enseignants masculins de niveaux primaires et juniors (l’équivalent de notre premier cycle du secondaire). Ils tentaient de déterminer les causes de la pénurie d’hommes à ces niveaux d’enseignement. Voici quelques-unes des données les plus intéressantes et révélatrices de leur enquête.

Dans leur introduction, Parr et Gosse font d’abord référence à six études qui se sont intéressées à la perception des enseignants masculins des niveaux présecondaires. Celles-ci ont révélé une réalité des plus choquantes qui est partagée autant par les gens qui travaillent dans le domaine de l’éducation que par le public en général. Elles nous apprennent que les hommes sont perçus comme étant moins aptes que les femmes à élever des enfants et que, pour bon nombre de gens, il est carrément inapproprié pour des hommes de travailler avec de jeunes enfants. Les enseignants masculins du niveau primaire ont également souvent été décrits comme étant « efféminés », « homosexuels » ou « pédophiles ».

Dans leur enquête, les deux chercheurs ont questionné 223 enseignants masculins à propos de leur quotidien. À la question « Avez-vous déjà été soupçonné de conduite inappropriée avec des élèves ? », 28 répondirent par la positive, 192 par la négative et 3 refusèrent de répondre. Au moins 13 % des enseignants sondés avaient donc fait l’objet de soupçons !

Parr et Gosse rapportent que plusieurs répondants ont affirmé qu’on leur avait demandé d’assumer une part de responsabilités disproportionnée lorsqu’il était question de discipline, de contacts physiques et lorsqu’ils étaient entraîneurs sportifs. Plusieurs ont également rapporté qu’on leur confiait plus souvent les cas d’élèves exhibant des troubles de comportement qu’à leurs collègues féminines, une situation que j’ai également vécue à maintes reprises. Les femmes impliquées dans ces situations semblent toujours unanimes à l’effet que l’élève, qu’elles espèrent éviter, a « besoin d’un modèle masculin ». C’est la justification classique.

Les répondants ont également souligné qu’ils étaient plus vulnérables que leurs collègues féminines dans des circonstances pourtant identiques et considérées comme routinières par ces dernières. L’un des enseignants élabore ainsi : « J’ai tenu la main d’une fillette et on m’a dit tout de suite de faire attention tandis que cela se fait chez les femmes tous les jours. » Un autre enseignant raconte : « Les enfants aiment me tenir la main lorsque je surveille dans la cour de l’école. La direction a dit que je favorisais des ‘‘relations futures ’’. » Ce commentaire cryptique indique que le directeur (ou la directrice) considère que le simple fait pour un homme de tenir la main d’un enfant ouvre la porte à d’éventuelles relations inappropriées entre eux !

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