Une « parole » pour un État républicain, démocratique et social en Afrique noire (Tome 2)

De
Publié par

Ce deuxième tome tente de rappeler les principes fondamentaux du « savoir de l'Occident », en ce qui concerne principalement le politique, l'économique, et la gestion de l'État moderne. Ce rappel apparaît indispensable à l'heure actuelle, afin de mieux assimiler ce savoir, de l'intégrer aux valeurs africaines pour le mettre au service du peuple.
Publié le : dimanche 8 février 2015
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782336370286
Nombre de pages : 334
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Martin Edzodzomo-Ela
Dans ce nouvel ouvrage en trois tomes, l’auteur poursuit son
combat. Ce livre se veut une « Parole » d’homme, la « Parole » d’un
Africain qui s’adresse aux Africains. Les autres l’entendront aussi,
s’ils veulent entendre ce cri de douleur et de rage, et les appels au
pardon qu’elle tente de transmettre à son peuple. Le monde n’est-il
pas devenu un village ? Et les cris du village s’entendent de tous les
coins. Que ceux qui ont les oreilles pour écouter entendent la Parole ! Une « parole » pour un État
Ce deuxième tome tente de rappeler les principes fondamentaux
du « savoir de l’occident », en ce qui concerne principalement le républicain, démocratique
politique, l’économique, et la gestion de l’État moderne. Ce rappel
apparaît indispensable à l’heure actuelle, afi n de mieux assimiler et social en Afrique noire
ce savoir, de l’intégrer aux valeurs africaines pour le mettre au
service du peuple. Certes, il est vrai que comme le dit Richard
Von Weizsäcker, ancien président de la RFA : « Le savoir, on ne le Tome 2tire que de soi-même, non des autres. Les autres nous montrent
l’exemple, bon ou mauvais, mais ils ne nous apprennent rien. »
Ainsi, l’Occident ne nous apprend peut être rien de ce que nous
avons à faire, mais, il nous donne l’exemple, bon ou mauvais :
à nous d’en faire usage !
Cet ouvrage est aussi une analyse critique de l’état actuel de nos
sociétés africaines, qui traversent une crise grave, caractérisée
par une incapacité manifeste d’évolution cohérente vers plus
de démocratie. Ce qui constitue un blocage pour assurer un
développement économique viable en rapport avec les potentiels
existants.
Martin Edzodzomo-Ela est né au Gabon. Économiste de formation, il a été
candidat à l’élection présidentielle de décembre 1998 contre Omar Bongo
Ondimba. On l’a surnommé à cette occasion le candidat des « Makaya »,
c’est-à-dire des gens ordinaires, des pauvres.
Tome 2
Les impliquésISBN : 978-2-336-30378-9
Éditeur29 €
Une « parole » pour un État républicain,
Martin Edzodzomo-Ela
Les impliqués
É di teu r
démocratique et social en Afrique noireLes Impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.


Déjà parus

Donnelly (Marion), La rivière, roman, 2015.
Carrère (Pascal), Les tribulations d’un négociant en pierres précieuses, récit,
2015.
Flohic (François), Michel (Bernard-François), Charles de Gaulle,
dernier roi des Francs, essai, 2015.
Gilles (Claude), Porteur d’espoir, récit, 2015.
Blaise (Mario), Histoires de migrants, récit, 2014.
Peyrat (Jean-Michel), Rhapsodie pour une ombre, roman, 2014.
Thuillier (Alain), Coutumes et récits face à la mondialisation, essai, 2014.
Hombart (Jean-Claude), Naufragée de la dictature, récit, 2014.
Castellani (Robert-Noël), Vers l’apocalypse, essai, 2014.
Rabesahala-Randriamananoro (Charlotte), La religion malgache
ancestrale pratiquée, essai, 2014.



Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr




UNE « PAROLE » POUR UN ETAT
REPUBLICAIN, DEMOCRATIQUE
ET SOCIAL EN AFRIQUE NOIRE © Les impliqués Éditeur, 2015
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
ISBN : 978-2-336-30378-9
EAN : 9782336303789 Martin Edzodzomo-Ela
Une « parole » pour un État
républicain, démocratique
et social en Afrique noire
*
Tome 2
Les impliqués Éditeur
DU MÊME AUTEUR
De la démocratie au Gabon, Karthala, Paris, 1993.

Mon projet pour le Gabon. Comment redresser un pays ruiné par trois
décennies de mauvaise gestion, Karthala, Paris, 2000.


4
Changer

Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit de changer ; mais
l’homme, d’où surgira-t-il, cet homme neuf ? Non du dehors,
camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l’on
extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu.
Obtiens-le de toi. Ose devenir qui tu es. Ne te tiens pas quitte à ton
compte. Il y a d’admirables possibilités dans chaque être. Persuades-toi
de ta force et de ta jeunesse. Saches te dire sans cesse : « Il ne tient qu’à
moi »
(André Gide)



DE L’AFRIQUE NOIRE
« Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards
d’habitants, soit cinq cent millions d’hommes et un milliard cent
millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres
l’empruntaient ; Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des
féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toute pièce servait
1d’intermédiaire »

Continent de toutes les richesses enfouies sous tous les maux…
Des mots, des morts et du sang…
L’Afrique va mal. Mais qui le dit ?
Ses enfants. Ses artistes. Ses auteurs aussi.

L’Afrique n’est ni sourde, ni muette. Pour montrer encore et encore la
réalité de ce qui se joue dans les anciennes colonies françaises que
l’on dit indépendantes, nous tentons de nous plonger dans cette réalité
historique avec ses secrets qui rendent palpable la Françafrique, aux
allures bonhommes et malsaines, réelles et étranges, coloniales et
2postcoloniales à la fois.


1 Jean Paul SARTRE, Septembre 1961, Préface, les damnés de la terre, frantz fanon, cahiers
libres n° 27-28 François MASPERO 1961.
2 Dernières nouvelles de la Françafrique – Editions Vents d’ailleurs 11, route de Sainte-Anne,
13640 La Roque d’Anthéron – France. INTRODUCTION
Objet de ce livre
Ce livre n’est pas une œuvre d’historien des idées politiques, ou de
la pensée économique de l’Occident. Il est une « Parole ». Celle d’un
Africain ayant connu le colonialisme, qui vit les affres du
néocolonialisme, et qui de ce fait, est engagé dans le combat de la
libération de son pays.
La « Parole »
« C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. »
« Dans ce pays où pendant des millénaires, seuls les sages eurent
le droit de parler, dans ce pays où la tradition orale a eu la rigueur
des écrits les plus sacrés, la parole est devenue sacrée. Dans la
mesure où l’Afrique noire a été dépourvue d’un système d’écriture
pratique, elle a entretenu le culte de la parole, du “verbe fécondant”.
Aïssata avait dit à son fils : “Apprends à couvrir la nudité matérielle
des hommes avant de couvrir par ta parole leur nudité morale”. Les
tisserands traditionnels, initiés au symbolisme de leur métier à tisser
où chaque pièce a une signification particulière et dont l’ensemble
symbolise la “création primordiale”, savent tous qu’en faisant naître
sous leurs doigts la bande de tissu qui se déroule comme le temps
même, ils ne font rien d’autre que reproduire le mystère de la Parole
créatrice. […] Dès l’instant où un être est doué du verbe, quel que
soit son degré d’évolution il compte dans la classe des grands
privilégiés, car le verbe est le don le plus merveilleux que dieu ait fait
à sa créature ; le verbe est un attribut divin, aussi éternel que Dieu
lui-même. C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. En
donnant à l’homme le verbe, Dieu lui a délégué une part de sa
puissance créatrice. C’est par la puissance du verbe que l’homme, lui
aussi, crée. Il crée non seulement pour assurer les relations
indispensables à son existence matérielle, mais aussi pour assurer le
viatique qui ouvre pour lui les portes de la béatitude. Une chose devient ce que le verbe lui dit d’être. Dieu dit : “Sois !” et la créature
3répond : “Je suis !”. »

Je répète que ce livre se veut une « Parole » d’homme, la « Parole »
d’un Africain s’adressant aux Africains. Les autres l’entendront aussi,
s’ils veulent entendre le cri de douleur ou de rage, mais aussi des
appels au pardon qu’elle tente de transmettre à son peuple. Le Monde
n’est-il pas devenu un village ? Et les cris du village s’entendent de
tous les coins. Que ceux qui ont les oreilles pour entendre, entendent
la Parole !
L’ensemble de « La Parole » comprend trois thèmes en trois tomes.

Le premier thème – La Première Parole ou Tome 1 : LES
IDÉES ET CONCEPTS QUI MÈNENT LE MONDE
CONTMPORAIN, constitue un appel aux « élites africaines »,
formées à l’école du savoir de l’Occident. Elle se veut une invective
pressante afin que ces lettrés à l’occidentale revisitent cette histoire
humaine de l’Afrique, avec le Monde occidental. Cette histoire, est
d’abord l’histoire de l’homme noire. Elle a façonné les mentalités,
défini l’existence moderne de l’homme noire, redessiné la géographie
du continent et construit l’espace politique. Cette histoire continue à
marquer notre présent et à imprégner notre avenir.

Ce deuxième thème – La Deuxième Parole ou Tome 2 :
L’AFRIQUE- BRÈVE HISTORICITÉ DE L’AFRIQUE NOIRE,
tente de rappeler les principes fondamentaux du « savoir de
l’occident », en ce qui concerne principalement le politique,
l’économique, et la gestion de l’État moderne. Ce rappel apparaît
indispensable à l’heure actuelle, afin de mieux assimiler ce savoir,
l’intégrer aux valeurs africaines pour le mettre au service de leur
peuple. Ce pourquoi ils ont été envoyés à l’école du Blanc. L’outil
conceptuel acquis sera ainsi un instrument dans l’édification de la
nation en Afrique. Certes, il est vrai comme le dit Richard Von
Weizsäcker ancien président de la RFA : « Le savoir, on ne le tire que
de soi-même, non des autres. Les autres nous montrent l’exemple, bon
ou mauvais, mais ils ne nous apprennent rien. » Ainsi, l’Occident ne
nous apprend peut être rien de ce que nous avons à faire, mais, il nous
donne l’exemple, bon ou mauvais, à nous d’en faire usage ! C’est
aussi une analyse critique de l’état actuel de nos sociétés africaines,

3 Ahmadou Kourouma, Le Griot homme de parole.
10 qui traversent une crise grave. Cette crise est caractérisée par une
incapacité manifeste d’évolution cohérente vers plus de démocratie.
Ce qui constitue un blocage pour assurer un développement
économique viable en rapport avec les potentiels existants.
INTRODUCTION. Le regard en arrière. Le devoir de mémoire
Le regard en arrière est toujours édifiant pour appréhender le
moment présent et les exigences actuelles de tout peuple. L’événement
ne relève jamais du merveilleux, ni l’actualité du surnaturel. Derrière
chaque effet, il y a une longue trace. Ainsi ne peut-on vraiment
comprendre des gestations en cours dans les pays africains
francophones au sud du Sahara en générale, et du Gabon de l’après
Bongo qui bouge, en ignorant les stigmates de l’histoire de ses peuples.
Ce passé sur lequel s’est formé la psyché des peuples indigènes des
Etats doit être rappelé. Il y a un amont pour toute chose. Et dans les
rebuts de l’actualité d’hier se trouve souvent le fait durable qui éclaire le
présent. Revisiter, c’est donc trier les erreurs, redécouvrir la vérité,
dévoiler les origines, redimensionner, restituer sa place à la mémoire,
imposer la force de la réflexion face à la toute-puissance de l’émotion.
Cette mise en question, générale, débouche inéluctablement sur le sens
de l’Histoire. Le coup d’œil en arrière remet en selle l’universel et
élimine l’accessoire dans le foutoir de l’aléatoire.
Un peuple sans mémoire, si tant est qu’il puisse exister, est un
peuple mort. Un sujet sans mémoire est celui qui est pris dans un
temps phénoménal, un temps figé sans passé ni futur. Vivant dans
l’instant, hors de toute éthique, il ne vise qu’à sa survie. Mais la
mémoire ne saurait non plus être statique, elle ne saurait représenter ce
trésor infiniment précieux qui doit rester intact, propre à créer des
clones qui, indéfiniment, ne cessent de répéter les mêmes gestes. Cette
mémoire, à l’instar d’une traduction littérale, barre la route à la
transmission par le souci qu’elle recèle de trop vouloir se présenter
comme immuable et non susceptible d’interprétation. Le passé ne peut
se réécrire mais il éclaire le présent d’une lumière exigeante. Car, la
mémoire n’a de sens que dans la mesure où elle permet la
transformation du présent J’ai pour ma part, la plus grande sympathie
pour le verset 7 du chapitre 32 du Deutéronome (dans la Bible, le livre
sacré des Chrétiens), qui énonce : « Rappelle à ton souvenir les
anciens jours, Passe en revue les années de génération en génération,
Interroge ton père et il te l’apprendra, Tes vieillards et ils te le
diront. » J’ai tendance à interpréter cette injonction comme une
11 nécessité logique, structurelle, de passer en revue les heures et les
malheurs, les fidélités et les trahisons qui continuent une histoire et
non pas seulement les instants héroïques que celle-ci serait réputée
receler. Il en est de même pour l’immense majorité des Africains en
générale, et des Gabonais en particulier qui, sous le joug des dictateurs
de la France-à-fric, aspirent à la liberté. Ils ne sauront être des
individus sans « mémoire ». Car, comme l’écrivait François
Mitterrand : « Un peuple sans mémoire n’est pas un peuple libre. Les
dictateurs ont toujours commencé par effacer des livres de l’histoire
les accusations du passé. » De plus : un petit pays peut toujours lutter
quand on lui prend son fer ou son pétrole, pas quand on lui prend son
histoire. Alors si on lui prend les deux ! C’est-à-dire, son fer ou son
pétrole et son histoire : ce double vol, cette double usurpation devient
mortelle.
Mémoire faite de l’histoire passée coloniale certes, mais aussi du
présent de ce demi-siècle des indépendances. Mémoire des élites
occidentalisées, mémoire des faits et gestes des principaux acteurs
autour des personnages comme Bongo, durant son long règne de
presqu’un demi-siècle, et également mémoire des masses paysannes
en voie de paupérisation générale croissante. Le devoir de mémoire,
c’est donc et surtout prendre conscience d’une façon critique du
chemin parcouru par nos sociétés africaines vers une plus grande
civilisation. Autrement dit, tenter de vivre notre propre histoire avec
toutes ses contingences factuelles, psychologiques et autres qui
déterminent notre moi actuel. C’est pourquoi, une brève histoire du
passé s’impose, un devoir de mémoire.
J’ai tendance à interpréter cette injonction comme la nécessité
logique, structurelle, de passer en revue les heures et les malheurs, les
fidélités et les trahisons qui continuent une histoire et non pas
seulement les instants héroïques que celle-ci serait réputée receler.
Bien plus, ce « père », ces « vieillards » invoqués semblent avoir pour
impératif d’ouvrir un espace qui permet à l’enfant d’interroger la
mémoire. Cette condition me semble nécessaire pour que celle-ci se
constitue en une question, en un texte vivant et non pas en une enclave
mortifère propre à susciter un ressassement infini autour d’un secret
intime. D’où la nécessité de considérer deux formes de mémoires :
celle mélancolique, qui semble s’épuiser dans le ressentiment ou la
quérulence et qui ne cesse de trouver argument dans le passé pour
justifier le sentiment de tort immense ou d’héroïsme infini dont les
porteurs de ce fardeau semblent être la proie.
12 Mais il existe aussi une « autre mémoire », celle qui ne craint pas
que l’oubli puisse se constituer en savoir. Entendons-nous sur ce
terme : il est évident qu’une nation qui suppose qu’une page peut être
tournée sans tenter de mesurer les fautes qui ont été commises se voit
condamnée à répéter les mêmes erreurs. (…)
Il ne s’agit donc pas d’énoncer que « cette » page tragique ou
indigne est tournée, dans la mesure où elle ne cesse de se répéter…,
mais de dire que cette page fait partie de la mémoire de la nation.
C’est donc à partir de ce constat que nous pouvons mettre au travail ce
qui a été au principe de ce qui s’est constitué en « faute ». Ceci
suppose à la fois l’actualisation de celle-ci et dans le même temps la
possibilité de pouvoir s’en détacher non pas pour la denier, mais bien
au contraire pour la constituer en Histoire.
C’est alors, et alors seulement, que la victime et le bourreau (et
leurs enfants) peuvent considérer (en des positions symétriques) que
leur mémoire blessée, dès lors qu’elle est reprise par le collectif, peut
se constituer en savoir partageable par le plus grand nombre.
A ce titre, l’impératif de transmettre une mémoire se situe à
l’intersection du subjectif et du social. Aussi, cette transmission se
constitue-t-elle comme un objet, lieu commun de ceux qui
transmettent et de ceux qui reçoivent les avatars d’une histoire
familiale ou sociale.
Acquérir ce qui a été transmis pour le posséder, n’est-ce pas ce qui
peut nous permettre de constituer ce que j’ai été tenté d’appeler dans
ces lignes « une mémoire vivante » ? -
Et la mémoire vivante, c’est aussi ce qui nous permet de vivre
l’instant présent, et de nous projeter vers l’avenir. C’est elle qui nous
permet de faire la différence et d’opérer des choix. La mémoire des
couleurs, des odeurs ou des idées.
Tel est le problème de fond que nous tentons de soulever dans cet
ouvrage, à savoir : dans quelle mesure le devoir de mémoire pour les
peuples africains peut leur permettre aujourd’hui de reprendre en main
leur destin ? Il est également important de faire en quelque sorte un
inventaire de cette mémoire collective des peuples africains. Mémoire
faite de l’histoire passée coloniale certes, mais aussi du présent de ce
demi-siècle des indépendances. Mémoire des élites occidentalisées et
également mémoire des masses paysannes en voie de paupérisation
générale croissante. Le devoir de mémoire, c’est donc et surtout
prendre conscience d’une façon critique du chemin parcouru par nos
sociétés africaines vers une plus grande civilisation. Autrement dit,
13 tenter de vivre notre propre histoire avec toutes ses contingences
factuelles, psychologiques et autres qui déterminent notre moi actuel.
C’est ainsi que, à ceux qui, désespèrent pour un sursaut de notre
peuple, ou qui pense que son penchant à la paix est une incapacité à
toute résistance, à toute action conduisant à la révolte contre
l’oppression, je leur rappelle que le Gabonais est comparable aux
buffles de ses savanes, ou aux éléphants de ses forêts. Comme eux, il
n’est pas borné ou taré. S’il manque apparemment de vigueur et de
vivacité d’analyse, il possède cependant une mémoire surprenante.
Le peuple aspire à la démocratie. Il a prouvé à plusieurs reprises
qu’il est prêt à en payer le prix s’il le faut. Beaucoup d’entre ses fils ne
le paient-ils pas déjà chèrement, depuis aussi loin que nous pouvions
aller dans notre histoire, avec l’occupation française ? Nos ancêtres
ont payé de leur vie pour résister aux colonisateurs, à l’instar des
grands chefs de notre peuple comme : M’Bombé chez les Mistsogho,
Mavurulu chez les Punu ou encore ces onze chefs Sangha-Sangha
exécutés sans autre procès à Viel dans le bas Ivindo en 1908. Nous
n’oublions pas, bien sûr, les victimes du système actuel : ceux qui sont
morts sous les balles assassines des militaires français en 1964 et en
1991, et ceux qui vivent dans des conditions extrêmement précaires et
inhumaines, un exil intérieur pendant toute la durée de ce régime
totalitaire. Mavurulu résistera pendant 13 ans contre le régime
colonial.
L’intellectuel au sein de la société
Intellectuel ? Qu’est-ce qu’on entend par ce terme (du moins, dans
la terminologie de la langue française) ? En effet, voilà un nom de
mauvais renom, facile à caricaturer et toujours prêt à servir d’injure.
Qui se souvient en France, de la guerre d’Algérie, se souvient d’avoir
vécu une époque où l’intellectuel était l’objet de mépris dans ce pays,
et à cause de cela, nullement prêt à se défendre de l’être.
Les intellectuels ? Qui sont-ils ? Qui mérite de l’être ? Intellectuel ?
Il semble que, ce n’est pas le poète ni l’écrivain, ce n’est pas le
philosophe ni l’historien, ce n’est pas le peintre ni le sculpteur, ce
n’est pas le savant, fût-il enseignant. Il semble qu’on ne soit pas tout
le temps, pas plus qu’on ne puisse être tout entier un intellectuel. C’est
une part de nous-mêmes qui, non seulement nous détourne
momentanément de notre tâche, mais nous retourne vers ce qui se fait
dans le monde pour juger ou apprécier ce qui s’y fait. Autrement dit,
l’intellectuel est d’autant plus proche de l’action et du pouvoir qu’il ne
14 se mêle pas d’agir et qu’il n’exerce pas de pouvoir politique. Mais il
ne s’en désintéresse pas. En retrait du politique, il ne s’en retire pas, il
n’y prend point sa retraite, mais il essaie de maintenir cet espace de
retrait et cet effort de retirement pour profiter de cette proximité qui
l’éloigne afin de s’installer (d’une façon précaire, certes), comme
guetteur qui n’est là que pour veiller, se maintenir en éveil, attendre
par une attention active où s’exprime moins le souci de soi-même que
le souci des autres.
De tout temps, depuis la plus lointaine antiquité, cette espèce
d’être, ce groupe ou catégorie d’hommes et de femmes qu’on appelle
les intellectuels a toujours posé problèmes. Dans l’antiquité grecque,
dans le cadre des règles qui régissent leur communauté, on le trouve
selon la tradition dans le « jardin d’Akademos » où Platon discourait.
A leur encontre, notons en effet que :
1. Les idées qui ont fait les révolutions n’ont pas pris naissance
parmi les masses, chez ceux qui, selon toute raison, avaient davantage
motif de se révolter. Ce fut parmi les intellectuels. Vladimir Ilitch
Oulianov dit Lénine l’avait remarqué à juste titre quand il estimait les
disputes entre intellectuels pernicieuses, anarchiques. Mais sans elles,
reconnaissait-il aussi, les armées du prolétariat se dissoudraient en un
méli-mélo sans objet.
2. Ceux qui se sentent à l’aise dans le monde tel qu’il est, ceux qui
sont bien installés dans un système établi, les conservateurs au sens
littéral, ont souvent et à juste titre tenu les intellectuels en suspicion.
Sauf récupérés, les intellectuels sont jugés comme étant des troublions
incapables de comprendre que le mieux (auquel ils prétendent aller)
est l’ennemi du bien des nomenclatures présentes. Les intellectuels,
pour ces conservateurs, sont plus répréhensibles à tous égards que les
miséreux ou les insatisfaits qu’ils excitent si inutilement.
3. Les intellectuels, de leur côté, se sentent généralement à chaque
époque mal aimés parce que les autres étaient jaloux de leur
intelligence. En réalité il faut parfois l’admettre, c’est plus souvent
parce qu’ils ont souvent suscité du grabuge.
4. Pourtant, les intellectuels peuvent et ont souvent servi les idées
modérées pour ne pas dire réactionnaires, aussi bien que des idées
avancées ou dites progressives ou révolutionnaires. Un exemple :
avant et après la dernière grande guerre du monde occidentale dite
seconde guerre mondiale, les idées des intellectuels firent beaucoup,
pendant un temps, pour la renommée du capitalisme. De même, les
idées du socialisme ne sont pas venues, dans la même époque, des
masses populaires. Les idées qui sauvèrent le capitalisme ne sont pas
15 venues des milieux d’affaires, des banquiers ou des porteurs d’actions.
Elles sont venues principalement d’un John Maynard Keynes qui était
pourtant considéré comme particulièrement dangereux par la classe à
laquelle il avait porté secours. Face au danger apparent de
l’incohérence de sa conception de la liberté, que peut être le rôle des
intellectuels dans la société en générale, et particulièrement dans la
société gabonaise ?
Tel est le sempiternel débat de la fonction des intellectuels. Il n’a
pas perdu son intérêt dans notre société gabonaise actuelle. Il n’existe
souvent que deux manières d’accommoder ce fameux débat.
La première consiste à reprocher aux intellectuels leur manque de
sens de responsabilité dans l’exercice de leur influence, la
désinvolture avec laquelle ils négligent, ou même falsifient l’information,
leur indifférence aux dégâts causés par leurs erreurs. « Les
intellectuels sont nés sous le signe de la trahison, ainsi que le
proclame Jullien Benda, qui dénonce, en 1927, la fascination des
clercs pour l’action politique. Est-ce pour s’en défendre qu’ils
confondent parfois la probité scientifique et la fidélité ? Fidélité aux
engagements partisans autant qu’aux raisons individuellement mûries
qui peuvent, un jour, en détourner. Roland Barthes dira pour sa part,
« Les intellectuels ne servent à rien à moins qu’on les récupère. »
La seconde présentation du rôle des intellectuels consiste à exalter,
au contraire, comme un avantage, sa distance par rapport aux
contraintes de la pratique. Il est la conscience morale de sa société, le
serviteur du vrai, l’ennemi des tyrannies, des dogmes, des censures,
des iniquités. Cette glorieuse tradition possède ses hauts faits en
France par exemple, qui vont de l’affaire Calas avec Voltaire, à
l’affaire Dreyfus avec Emile Zola, et la lutte contre le racisme.
On a coutume de considérer la première de ces deux thèses comme de
droite et la seconde comme de gauche. Cette benoîte séparation du bon
grain et de l’ivraie ignore cependant toute l’histoire intellectuelle de
l’Ancien comme du Nouveau Monde depuis trois siècles. Il y a autant de
penseurs de droite que de penseurs de gauche qui ont propagé les utopies
irréalisables, des dogmes pseudo-scientifiques et des mots d’ordre
porteurs de catastrophes. Il y a autant de penseurs de gauche notamment
après 1945, que de penseurs de droite qui ont employé leur talent à
justifier le mensonge, la tyrannie, l’assassinat, voire la sottise.
La vision séraphique et sacerdotale de l’intellectuel lui confère par
trop naïvement l’infaillibilité, le courage, la probité, le discernement.
La vision critique traduit, pour sa part, un pessimisme excessif, en
supposant l’intellectuel atteint d’une légèreté congénitale et d’une
16 foncière inadaptation au réel, fut-il par ailleurs un profond théoricien,
un éclatant artiste. Les deux conceptions souffrent d’un vice commun :
elles attribuent à l’intellectuel des qualités ou des défauts en quelque
sorte innés.
Pouvoir, justice et l’intellectuel : pour l’homme qui est au pouvoir
ou qui a des responsabilités institutionnelles, la justice peut se dérober
derrière des devoirs qui ne sont pas nécessairement négligeables. Dans
une société de droit, il y a aussi des spécialistes de la justice dont la
profession est de savoir lire avec compétence des livres où s’inscrivent
les singularités juridiques et de s’appuyer sur celles-ci pour tenter de
réparer ou d’empêcher un dommage grave au léger (on invoque par
exemple la raison d’État). Alors, que vient faire l’intellectuel qui,
contrairement à son nom, souvent ne sait pas grand-chose, mais du
moins s’en tient à une idée simple selon laquelle il y a une exigence
qu’il faut maintenir envers et contre tout ? C’est cette simplicité qui
fait sa force, mais exaspère aussi, parce qu’elle semble si haute qu’elle
fait fi des circonstances.
Cette simplicité aboutit à cette extrême prétention d’être juge des
juges et d’investir d’une autorité supérieure ceux mêmes qui
s’affirment ne pouvoir s’en réclamer d’aucune. C’est le Moine
Dominicain allemand Martin Luther qui se tient debout et « ne peut
autrement » ; C’est Socrate qui dit oui à la mort et refuse calmement
l’évasion qui lui permettait d’échapper à la sentence ; C’est le juif à la
nuque raide ; C’est celui qui a une obligation d’assistance à autrui qui,
selon Hermann Broch, passe avant toute activité de travail personnel ;
C’est enfin, pour celui dont la vocation est de se tenir en retrait loin du
monde (là où la parole est gardienne du silence), la nécessité urgente
de s’exposer aux « risques de la vie publique » en se découvrant
responsable de quelqu’un qui, apparemment, ne lui est rien et en se
mêlant aux cris et aux rumeurs, quand, en faveur du plus proche, il lui
faut renoncer à la seule exigence qui lui soit propre, celle de
l’inconnu, de l’étrangeté et du lointain.
L’impatience qui tourmente. Lorsque l’intellectuel – écrivain - se
décide et se déclare, il subit un dommage peut-être irréparable. Il se
soustrait à la seule tâche qui lui importe : son écriture. Il se peut qu’il
perde définitivement le droit à la parole inattendue. Entre deux
nécessités qui s’imposent en ne s’imposant pas, il cède à celle pour
laquelle il n’est pas fait. Il lui serait si facile de se tenir à l’écart.
Quelle est donc cette injonction extérieure à laquelle il doit répondre
et qui l’oblige à se rétablir dans le monde où il assume une
responsabilité complémentaire qui peut l’égarer ?
17 Dans l’affaire Dreyfus ceux qui y avaient pris part gardaient le
souvenir moins de l’injustice qui avait été commise que de la victoire
finalement remportée par la justice. La démocratie avait été la plus
forte. La vérité juste, contre la véhémence des passions, s’est imposée
par l’obstination des preuves. Victoire de la conscience, de la raison
qui, se réclame de la seule humanité. Malheureusement, dès 1932 en
Europe, avec l’avènement du nazisme, l’afflux des mythes va susciter
des fureurs et des crimes sans équivalent dans une histoire européenne
pourtant sanglante. Par ailleurs, le souvenir mal interprété des guerres
de la Révolution française, par leur éclat légendaire, impose l’idée
vague que guerre et libération sociale vont ensemble. Le concept de
« guerre féconde » fait jour. Une telle conception et conviction, aussi
simpliste que désespérée, vient de loin. C’est que la justice (la justice
pour autrui) a ce trait décisif qu’elle ne porte pas de délais et qu’en
conséquence, elle ne saurait manquer les occasions – fussent-elles
dangereuses ou incertaines – de s’accomplir. L’impatience est
l’exigence qui tourmente et qui met en péril aussi bien l’esprit poétique
4que l’esprit de justice. Buber a évoqué dans Gog et Magog la
péripétie de la mystique juive : le Voyant de Lublin, un grand maître
hassidique, assistant de loin aux prodigieux événements d’Occident, la
révolution française, les guerres de Bonaparte et sa gloire
monumentale de maître du siècle, serait prêt à n’y voir rien que
d’insignifiant s’il ne présentait en Napoléon la force démoniaque
capable de soulever l’abîme et, par l’excès du mal qu’il représente, de
collaborer à l’esprit du salut et même de hâter la venue du Messie. De
là les débats entre lui et son élève le « saint Juif » qui portent sur la
question la plus risquée : doit-on favoriser le Mal, le porter à son
paroxysme, précipiter donc la catastrophe, afin que la délivrance aussi
eapproche ? C’est en terme religieux la controverse qui va au XX
siècle être la grande querelle des intellectuels et qui, aujourd’hui n’est
neuve qu’en apparence.
Un intellectuel ne doit pas seulement juger ou prendre parti, il
s’expose et répond, s’il le faut, de cette décision au prix de sa liberté et
de son existence. Il encourt toujours ce double danger : celui de

4 Martin Buber (1878-1965), penseur religieux israélien d’expression allemande, philosophie
de la rencontre ou du dialogue. Outre sa philosophie du dialogue et ses travaux ininterrompus
de traduction et d’interprétation de la Bible, Buber est célèbre pour avoir recréé et réinterprété
l’hassidisme, courant mystique populaire très répandu dans les communautés juives de
e el’Europe de l’Est aux XVIII et XIX siècles. Il fait de l’hassidisme l’un des grands
mouvements mystiques du monde. Hassidisme (de l’hébreu hassid, « homme pieux »), dans le
judaïsme, terme qui désigne deux courants mystiques. À l’époque du second Temple et
talmudique, hassid signifiait « homme demeuré fidèle à la loi juive ».
18 renoncer à ses forces « créatrices » en renonçant à sa solitude, celui de
se mettre en jeu pour soutenir une affirmation publique dont il n’est
même pas sûr qu’elle justifie son « sacrifice ».
Résumons ce propos pour dire que dans le monde occidental,
depuis qu’ils portent ce nom, les intellectuels n’ont rien fait d’autre
que de cesser momentanément d’être ce qu’ils étaient (écrivain,
savant, artiste) pour répondre à des exigences morales, à la fois
obscures et impérieuses, puisqu’elles étaient de justice et de liberté.
Mots vagues, affirmations puissantes et mal déterminées. Il s’est
confirmé dans un pays comme la France que c’est l’antisémitisme
(avec le racisme et la xénophobie) qui a révélé le plus fortement
l’intellectuel à lui-même : autrement dit, c’est sous cette forme que le
souci des autres lui a imposé (ou non) de sortir de sa solitude créatrice
Mais il y a une autre leçon plus difficile à dégager. C’est que les
intellectuels, attachés en général à l’exigence de liberté, n’ont pas pris
garde que le bien (la libération des peuples) allait s’altérer d’une
manière grave s’il demandait ou seulement acceptait que le mal (la
guerre) hâte ou assure sa venue.
La troisième difficulté à laquelle l’intellectuel ne peut se soustraire
n’a pas changé depuis l’affaire Dreyfus, même si alors la justice de la
cause permettait de ne pas s’y attacher : c’est que l’écrivain, l’artiste,
le savant détournent l’influence qu’ils ont acquise, l’autorité qu’ils
doivent à leur activité propre pour les faire servir à choix politiques, à
des questions morales. Il n’y a probablement pas de remède à cette
difficulté. Mais celle-ci peut s’atténuer si l’intellectuel réussit à faire
comprendre qu’il ne l’est que momentanément, et pour une cause
déterminée, et que, pour soutenir cette cause, il n’est qu’un parmi
d’autres, ayant l’espoir (celui-ci fut-il vain) de se perdre dans
l’obscurité de tous et de rejoindre un anonymat qui est même, en tant
qu’écrivain ou artiste, son aspiration profonde et toujours démentie.
Or, l’intervention de l’intellectuel dans les affaires publiques se
déroule sous l’empire de considérations, de pressions, d’intérêts, de
passions, de lâchetés, de snobismes, d’arrivismes, d’hypocrisie de
préjugés, d’hypocrisies qui ne sont pas différents de ce qui meuvent
les autres hommes. Les trois vertus nécessaires pour y résister, à
savoir la clairvoyance, le courage et l’honnêteté, ne sont ni plus ni
moins répandues chez les intellectuels que dans les autres catégories
socioprofessionnelles. C’est pourquoi les contingents qu’ils
fournissent aux grandes aberrations humaines sont, en proportion, équivalents
à ceux fournis par le reste de leurs contemporains.
19 Si, par exemple, entre les deux guerres (1914 et 1940), on retranche
les intellectuels européens (Français, Allemands, Italiens, Anglais, etc.)
qui ont cédé ou bien à la tentation fasciste, ou bien à la tentation
stalinienne, il ne reste plus grand monde. La plupart des gloires de la
littérature et de l’art italiens ont poussé à l’avènement et à la
consolidation de l’État fasciste, au nom d’un idéal « révolutionnaire. »
Dans toute l’Europe, la haine de la société libérale était devenue le point
commun de nombreux écrivains de droite comme de gauche. En
Allemagne, les intellectuels de gauche détestaient la république de
Weimar autant que la détestaient les nazis, et leurs coups, aussi,
contribuèrent à sa chute. En Grande Bretagne, les plus prestigieux
maîtres à penser, de Bernard Shaw à l’archevêque de Cantorbéry, ne
condamnent le fascisme que pour mieux encenser les procès de Moscou
et (avec une belle logique !) le pacte germano-soviétique. En France, le
fameux Comité des intellectuels antifascistes de 1934, entrelardé
d’agents du Kominterm, ne compte pas moins d’adversaires de la
démocratie libérale que le camp adverse. « Nous ne sommes pas les
moins sévères pour la démocratie libérale et parlementaire, écrivait, en
1935, Emmanuel Mounier, chef de file des chrétiens de gauche et
fondateur de la revue Esprit. Démocratie d’esclaves en liberté… » Il
ajoutait : « Nous ne nions nullement que les fascistes apportent, en
regard des régimes qu’ils remplacent, un élément de santé. » Après la
Libération, Mounier aura des faiblesses pour le stalinisme. Il faut
heureusement contrebalancer ce réquisitoire avec les noms des
intellectuels dont l’antifascisme, avant comme après la guerre, fut
authentique, c’est-à-dire ne consiste pas à troquer un totalitarisme
contre un autre. En France : André Breton, Albert Camus, André Gide,
François Mauriac ; En Grande-Bretagne : George Orwell, Arthur
Koestler ; En Italie, Ignazio Silone, (1900 -1978) pseudonyme de
Secondo Tranquilli, homme politique et écrivain italien du XXᵉ siècle ;
Le poète et essayiste mexicain et prix Nobel de littérature Octavio Paz.
Pour ne citer que ceux-là. Une Remarque spéciale pour Ignazio Silone :
Ignazio Silone, de son vrai nom Secondo Tranquilli, adhéra aux
Jeunesses socialistes italiennes en 1917 et plus tard, en 1921, participa,
avec Antonio Gramsci, à la fondation du Parti communiste italien et
devint rédacteur en chef de plusieurs journaux radicaux. Il quitta le parti
communiste en 1930 et fut contraint de s’exiler en Suisse pour fuir le
fascisme. Il ne revint en Italie qu’en 1944 et s’engagea dans la lutte
politique aux côtés du parti socialiste. Mais ils ne surabondent pas, et
l’on ne saurait dire que leurs confrères se conduisirent toujours à leur
égard avec une parfaite élégance.
20 Rappelons que l’intellectuel ne détient, de par son étiquette, aucune
prééminence dans la lucidité. Ce qui distingue l’intellectuel, ce n’est
pas la sûreté de son choix, c’est l’ampleur des ressources
conceptuelles, logiques, verbales qu’il déploie au service de ce choix
pour le justifier. Ce qui le distingue en outre, c’est son influence. Par
son discernement ou son aveuglement, son impartialité ou sa
malhonnêteté, sa fourberie ou sa sincérité, il entraîne d’autres dans son
sillage. Etre intellectuel confère donc non pas une immunité qui
rendrait tout pardonnable, mais plus de responsabilité que de droits, et
au moins une responsabilité aussi grande que la liberté d’expression
que l’on revendique et dont on jouit. En définitive, le problème est
surtout moral.
L’intellectuel en question
L’intellectuel ne serait alors qu’un simple citoyen ? Ce serait déjà
beaucoup. Un citoyen qui ne se contente pas de voter selon ses besoins
et ses idées, mais qui, ayant voté, s’intéresse à ce qui résulte de cet
acte unique et, tout en gardant la distance vis-à-vis de l’action
nécessaire, réfléchit sur le sens de cette action et, tour à tour, parle et
se tait. L’intellectuel connaît ses limites, il accepte d’appartenir au
royaume animal de l’esprit, mais il n’est pas crédule, il doute, il
approuve quand il le faut, il n’acclame pas. C’est pourquoi il n’est pas
l’homme de l’engagement. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne prenne pas
parti ; au contraire, ayant décidé selon la pensée qui lui semble avoir
le plus d’importance, pensée des périls et pensée contre les périls, il
est l’obstiné, l’endurant, car il n’est pas de plus fort courage que le
courage de la pensée.
Et, cependant, qu’en est-il de l’intellectuel ? On dit qu’il est passé
de mode, parce qu’il continuerait de se soucier de l’universel, en un
moment où la totalité comme système ayant montré ses méfaits non
moins que ses crimes rend très suspect celui qui, sans prétendre penser
à la place des autres, maintient le droit de ne pas se replier sur soi, car
le lointain lui importe autant que le prochain et le prochain plus que
lui-même.
On cite volontiers cette phrase de Paul Valéry : « Le métier de
l’intellectuel est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou
symboles sans le contrepoids des actes réels. » L’intellectuel travaille
sur des symboles et les combine avec une certaine cohérence sans
aucun rapport avec le réel. Il dit le Vrai (ce qui lui semble vrai), il dit
le Juste, il dit le Droit, voire la Loi ou même l’idéal. Mais il faut
21 aussitôt rectifier et préciser. Il n’est pas un pur théoricien, il est entre
la théorie et la pratique. Il s’annonce et s’agite et se remue quand, dans
des cas précis, la justice lui paraît atteinte ou menacée par des
autorités supérieures.
Il va de soi que, selon les temps, (et les siècles), le pouvoir, la
justification et la définition des intellectuels change. En France, le
eXIX siècle aura été le siècle où les écrivains ont joué un rôle politique
et par leur renom et par leur écriture. Alphonse de Lamartine, Victor
Hugo et tant d’autres préparèrent la vocation des intellectuels à
recevoir ce nom dérisoire, au moment de l’Affaire (étrange mot pour
désigner l’ensemble des valeurs qui étaient en jeu dans l’abaissement
de Dreyfus).
eL’Affaire Dreyfus, crise politique de la III République qui, de
1896 à 1899, a profondément divisé l’opinion publique et entraîné une
crise nationale. Scindée en deux camps antagonistes, l’opinion s’est
opposée au sujet de la culpabilité ou de l’innocence du capitaine
Alfred Dreyfus, condamné à tort pour espionnage au profit de
l’Allemagne. Au-delà du scandale judiciaire, l’affaire Dreyfus a été un
puissant révélateur des profonds clivages idéologiques et politiques de
la France d’avant 1914. À terme, elle a en grande partie déterminé la
représentation de l’« esprit républicain ».
L’étrangeté de l’intervention des intellectuels dans l’« Affaire
Dreyfus » est que celle-ci fut collective, alors que leur exigence
exaltait la singularité, de sorte que prit naissance un universalisme
individualiste qui garde, sous d’autres noms, sa puissance d’attrait.
Les objections à cette intervention furent très vives de la part des
autres lettrés et écrivains de l’époque. Ainsi, un certain Brunetière
déclare : « Les aptitudes intellectuelles, n’ont qu’une valeur relative.
Ainsi je n’hésite pas à placer tel agriculteur ou tel négociant, que je
connais, fort au-dessus de tel érudit ou de tel biologiste ou de tel
mathématicien qu’il me plaît de nommer. » Il ajoute : « L’intervention
d’un romancier, même fameux (Zola), dans une question de justice
militaire m’a paru aussi déplacé que le serait, dans la question des
origines du romantisme, l’intervention d’un colonel de gendarmerie. »
Notons l’expression « justice militaire ». Pour Brunetière, il n’y a pas
une idée universelle du juste et de l’injuste. La justice en soi n’existe
pas. La justice doit tenir compte d’autres valeurs qu’elle-même. Elle
ne peut ignorer ces valeurs suprêmes que sont la grandeur de l’Armée,
l’utilité de celle-ci au service de la Patrie et la certitude que la nation à
laquelle on appartient par le hasard de la naissance incarne la
civilisation même, donc à nouveau la justice terrestre.
22 Durkheim, en intellectuel, donnera la bonne réplique à ces
pourfendeurs des intellectuels, d’une façon calme et sereine. Prenant
la défense de cette patrie universelle, il déclare (je résume) « Nous ne
nous reconnaissons aucun privilège supérieur, mais nous prétendons
exercer notre droit d’homme et parler au nom de la seule raison, une
raison que nos habitudes professionnelles nous ont fait métier de
servir »
En cela, l’affaire Dreyfus reste un sujet inépuisable de méditation.
Pour la première fois, une demande de révision d’un procès truqué
donne lieu à un « Manifeste des intellectuels ». Le nom péjoratif est
revendiqué comme un titre glorieux ou une garantie de Vérité. Il s’agit
en général d’écrivains qu’on appellerait plus tard d’avant-garde,
défendant, d’un même mouvement, l’exigence du droit et de la justice
et l’exigence d’écriture qui ne doit se soumettre à rien qu’à elle-même.
Cette affreuse affaire a eu le mérite d’obliger les intellectuels à se
révéler à eux-mêmes et à les charger d’une exigence simple (exigence
de vérité et de justice, revendication de l’esprit libre contre la
véhémence fanatique) dont ils tirèrent une nouvelle autorité et parfois
un bénéfice moral.
Si l’affaire Dreyfus semble désigner les intellectuels en les
définissant, parfois en les glorifiant, elle montre aussi combien cette
gloire est onéreuse et les oblige à une vocation qui les transforme et
peut-être les dépasse. Quand on lutte pour que soit rendue l’innocence
à un homme, tel que dans le cas de Dreyfus, il ne suffit pas de plaider
un dossier (juridiquement) et d’examiner les pièces du procès ; c’est
plus qu’un système qui est en cause, c’est la société, c’est la religion
d’où l’antisémitisme dérive comme d’une source empoisonnée.
L’intellectuel est alors tenté d’oublier le Juste pour l’élever à la réalité
d’un symbole où celui-ci ne se reconnaît pas. Il un moraliste, un
politique, un mystique même, Alors, on peut craindre, à juste titre,
l’altération à laquelle s’expose l’intellectuel devenu le messager de
l’absolu, le substitut du prêtre, l’homme supérieur marqué par le sacré.
Cependant, la revendication morale à laquelle il s’identifie cessera
d’être son seul combat, la fin des fins, mais deviendra un moyen,
moyen certes noble, puisqu’il s’agit de changer les structures sociales
qui ont permis l’iniquité et de projeter une société nouvelle
(démocratie) où justice, fraternité ne pourront plus être menacées.
D’où finalement un changement politique qui, dans le cas de l’affaire
Dreyfus, assurera la République et sans lequel il est douteux que la
réhabilitation de Dreyfus aurait pu être obtenu.
23 L’intellectuel africain, agent compradore
« Dans la mise en valeur du pays, il faut faire une très large place
aux indigènes. Ainsi, depuis quelques années, le but essentiel de la
politique indigène est de préparer ceux-ci à nous seconder dans
5l’administration du pays et dans l’exploitation de ses ressources ».
« Il est important de noter que le rapprochement entre l’espace
français et l’espace africain qui s’opère après la guerre de 14 est
cependant idéal. Concrètement, c’est un simulacre. L’Afrique est
perçue comme un adjuvant organique. On a besoin de l’Afrique parce
qu’il y va de la puissance française. Il y a un double discours, une
ambivalence qui crée du désir chez les élites indigènes des colonies.
Dans les colonies, les valeurs de la République française sont en
action dans le domaine du droit, de la scolarisation, et la santé, mais
concrètement on est dans une pratique coloniale qui reste extrêmement
sommaire. L’essentiel des préoccupations, c’est quand même de
maintenir de l’ordre. Le grand changement, ce qu’il faut appeler le
passage du colonial à l’impérial va s’effectuer après la Seconde
Guerre mondiale, c’est-à-dire, après le fameux discours de Brazzaville
du général de Gaulle. On abandonne finalement le concept
d’assimilation pour le substituer à celui d’association. Nous sommes
déjà à la période contemporaine, dont l’acte fondateur s’est joué avec
ele discours de Brazzaville. Dans le même temps qu’on fait la IV
République, on fait l’Union française. Dans la Constitution même est
inscrite à la fois la nouvelle Constitution pour la métropole et celle de
l’Union française, avec ses Assemblées. Les Africains acquièrent là,
jusqu’en 1960, un statut bizarre. On peut dire que, pendant toute cette
période, on peut dire qu’il ne s’agit pas seulement d’association, car,
du côté des élites africaines, il y a le sentiment très profond qu’ils
6étaient Français, ou sur le point de le devenir. »
C’est ainsi que l’on ne saurait donc pas être surpris qu’en 1960,
lors de l’indépendance octroyée, l’homme qui accèdera à la tête de
l’ancien territoire devra être d’abord l’élu de Paris. Ce sera Léon Mba,
eélite de la 1 génération, celui-là même qui avait opté pour le statut de
département français ! Pour le général de Gaulle : « Le Gabon voulait
opter pour le statut de département français. En pleine Afrique
équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au
5 Léon Abensour agrégé d’histoire et de géographie, LA FRANCE NOIRE, Société parisienne
d’édition, p. 182.
6 Nicolas Bancel, historien ; dans De la colonisation à la décolonisation : les modes de la
constitution de la Françafrique, Mouvements –La Découverte n°21/22.
24 coup d’un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les
7dissuader de choisir ce statut. »
En effet, peu avant le référendum de septembre 1958, les territoires
qui auraient opté pour la Communauté devaient choisir entre le statut
de territoire français, celui de département français et celui d’État
membre de la Communauté. Contre toute attente, le Conseil de
gouvernement du Gabon, dont le président est Léon M’Ba, opta pour
la formule de département, comme la Martinique ou la Réunion. Et
Léon M’Ba demanda aussitôt au gouverneur français Louis Sanmarco
de négocier ce changement avec la métropole. Sanmarco écrit plus
tard qu’il considéra cela « comme un triomphe, le triomphe posthume
des marins, missionnaires, médecins forestiers, colons,
administrateurs, qui, avec tous leurs défauts, toutes leurs erreurs, n’avaient
finalement pas si mal travaillé dans ce pays pour y faire aimer la
France à tel point ». Sanmarco pensait qu’il allait être accueilli en
triomphateur dans les salles du pouvoir métropolitain. « Je fus reçu
comme un chien dans un jeu de quille », raconte-t-il. Le ministre
Bernard Cornut-Gentille fut presque désagréable : « Sanmarco, vous
êtes tombé sur la tête ! N’avons-nous pas assez des Antillais ? Allez,
l’indépendance comme tout le monde. » Et le gouverneur de reprendre
le chemin de Libreville, où il dut expliquer que c’était Paris qui
voulait l’indépendance du Gabon. Et celle-ci fut effectivement
octroyée au territoire du Gabon par la volonté de la puissance
coloniale. Léon M’Ba m’en voulut d’avoir échoué, conclut le
Gouverneur Sanmarco […].
On est donc, de nouveau, dans une ambiguïté très profonde, parce
que l’assimilation est de nouveau présente dans les rapports
francoafricains. Elle l’est sans doute dans l’esprit des gouvernants français,
en tout cas, elle l’est très fortement dans l’esprit de ces élites
africaines qui participent au fonctionnement des institutions de la
France. Les partis politiques africains qui sont nés en 1945 – celui
d’Houphouët-Boigny, et celui de Léopold Sédar Senghor se sont
apparentés aux partis français. Les leaders africains qui sont élus
députés vont constituer un bloc africain qui va être un enjeu terrible
eentre les partis français sous la IV République. A ce moment va se
renforcer effectivement la sociabilité franco-africaine. Avec des
relations à la fois entre les colonies africaines et franco-africaines.
L’administration coloniale avait commencé avec les élites de
première génération : supplétifs de l’administration coloniale. Il s’agit

7 Dans C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte, éditions de Fallois/Fayard, p. 623.
25 de ceux qui sont appelés à être des détenteurs des positions de pouvoir
avec le colonisateur. Il ne faut pas oublier à cet effet dès déjà, le rôle
de la franc-maçonnerie qui travaille en même temps ce rapport de
proximité. Il faut noter que pour beaucoup d’historiens, les relations
entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique ont toujours été
des relations singulières, uniques par rapport à d’autres colonialismes
ou à d’autres rapports à l’Afrique en générale. Une ligne de force
essentielle dans cette histoire est la franc-maçonnerie. Dès le Premier
Empire, il y avait déjà des loges à Saint-Louis du Sénégal. On parle
beaucoup de la franc-maçonnerie en Afrique francophone aujourd’hui,
effectivement, pour bien comprendre les relations franco-africaines,
surtout la sociabilité franco-africaine, il faut absolument avoir cette
grille de lecture de l’influence maçonnique dans cette sociabilité. Ce
désir d’être Français dont nous avons parlé, est passé très largement
par les loges maçonniques et s’est joué sur toutes les scènes
coloniales, d’abord celle du Premier Empire, puis dans tout l’empire
au sens colonial du terme, pour se pérenniser aujourd’hui, avec la
Françafrique.
Selon l’historien Nicolas Bancel : « C’est largement au moment de
la transition vers les indépendances (octroyées par la puissance
coloniales) qu’a été mis en place un système de formation et de
sélection des élites africaines susceptible de préserver les intérêts de
l’ancienne métropole et de conserver ses principales prérogatives,
malgré la décolonisation. Tout était alors en place pour que soit
maintenue la connivence entre la première génération des dirigeants,
8puis les suivantes, et les autorités françaises.
Cette bourgeoisie compradore s’est développée ces quatre dernières
décennies sous l’égide du néocolonialisme. Elle est le vecteur de la
sociabilité franco-africaine.
Nous avons appris que la colonisation française aurait été basée sur
la doctrine de l’assimilation. Au départ, c’est cette doctrine qui est
officielle au départ de la colonisation. C’est elle qui fonde la légitimité
de la mission colonisatrice et prolonge aux colonies l’idéologie
républicaine de l’éducation. Pour l’historien Nicolas Bancel, le désir
des élites indigènes d’être Français – d’être un citoyen français- est un
extraordinaire moteur interne de la persistance d’une utopie de
l’assimilation, qui se produit par incorporation de l’idéologie
républicaine par les élites indigènes. Ce sont elles qui vont permettre

8 Mouvements – La Découverte n° 21/22 mai-juin-juillet-août 2002, p. 28.
26 la colonisation de maintenir cette disjonction extraordinaire entre
9l’idéologie et l’inégalité juridique permanente dans les faits.
L’écart entre les idéaux de la France et la réalité coloniale est
manifeste. Mais vers les années1913, avant la guerre de 1914, la
doctrine d’assimilation est abandonnée. L’administration coloniale a
cessé d’être assimilationniste depuis longtemps, considérant que
l’intérêt bien compris de la France en Afrique était d’exploiter
économiquement ses colonies. Cependant, les militaires français font
valoir l’idée de la Force noire lors de la guerre de 1914. L’idée est que
pour que les Africains deviennent Français, il faut qu’ils luttent pour
la patrie. Ainsi, avec la guerre de 1914, il va y avoir de l’Afrique en
France. Dès lors, dans les discours de la France à usage interne ou
international, le concept d’assimilation reste vif. On se tourne vers une
glorification des apports de l’Afrique, la Force noire, la force
productive, les mati ères premières. Mais ce discours assimilationniste
ne se maintient que comme un fonds de commerce idéologique de la
colonisation française. Cependant, ce fonds de commerce idéologique
est structurant dans l’éducation des élites indigènes, qui passe par
l’intégration des valeurs dites universelles de la République française.
Après la Première Guerre mondiale, comme le rappelle Jean-Pierre
Dozon historien et anthropologue, spécialiste de la colonisation et des
questions africaines - la France et l’Afrique vont devenir actuelles
l’une pour l’autre. En France, avant 1914, l’empire était une lointaine
affaire militaire. Après la guerre, il va y avoir un rapprochement très
fort. Au-delà d’une question d’économie, il s’agit maintenant de
l’image que la France se donne d’elle-même. L’Afrique va apparaître
comme un élément indispensable de la puissance française. Ce
rapprochement va s’accentuer encore avec la Seconde Guerre
mondiale. Et, dès 1940, de Gaulle depuis Londres, songe que le salut
c’est l’Afrique. Quand de Gaulle fait son premier discours en 1944,
comme par hasard à Brazzaville (capitale de la colonie de l’AEF), il
faut bien voir que la métropole n’est pas encore libérée. De Gaulle
reconstitue l’État français à Brazzaville. L’État français se recrée à
Brazzaville avec l’Afrique, avant même qu’il renaisse «
républiquement » en métropole. Bien sûr, de Gaulle dit que le système
colonial doit être réformé. Mais en même temps, il proclame : « Lien
indéfectible » entre la France et l’Afrique. Et de déclarer : « Je ne
veux pas de self- gouvernement à l’anglo-saxonne. » Autrement dit,
par rapport à tout ce qui était déjà en train de s’amorcer dans l’empire

9 Mouvements – La Découverte n° 21/22 mai-juin-juillet-août 2002, p. 16.
27 britannique, l’autonomie et l’indépendance, qui vont se faire juste
après la guerre, il annonce la couleur : il n’est pas question de ça. On
est bien dans ce moment crucial où ce qui est appelé l’État
francoafricain se met en place. C’est la Françafrique (…), mais ce n’est pas
encore dans le monde des affaires. On est dans quelque chose de
régalien, d’organique. Et qui se passe où ? À Londres, à Alger et
surtout à Brazzaville ! C’est le tournant central de ce qui va se passer
dans les années soixante où, même s’il s’agit officiellement de la
décolonisation, ce sont des scènes, si l’on les regarde de près, de
renforcement permanent de cet État franco-africain décidé en 1944 et
101945 .
eSous l’IV République donc, les contacts qui se nouent à l’intérieur
des partis par les loges maçonniques sont primordiaux pour
comprendre la prolongation des liens de ce qui est devenu aujourd’hui
la Françafrique. Après 1945, l’administration coloniale française a pris
conscience du désir d’autonomie qui s’exerce dans les autres empires.
Elle réalise alors qu’elle a sous la main une « élite » dite de première
génération représentée par les Léopold Sédar Senghor du Sénégal,
Félix Houphouët-Boigny de Cote d’Ivoire, Ouassin Coulibaly du
Soudan, Léon M’BA du Gabon, etc. Avec ces « élites de première
génération », les politiques français ont entretenu, sinon des relations
de confraternité, du moins des réseaux d’entente.
Les colonies africaines vont passer alors d’un régime purement
autoritaire d’avant 1914, à l’ébauche d’un régime incluant la
participation ces « élites politiques de première génération ». Ces
« élites » - intellectuels et autres cadres africains – vont accéder aux
structures de gestion du pouvoir colonial local. Le système
institutionnel forgé, qui prévaut durant la période de 1946-1956,
permet la participation de « l’élite de première génération », dans un
système pyramidal articulé sur la permanence de l’autorité de la
métropole. Pendant ce temps, aucun des partis politiques africains ne
construit un discours de rupture avec la France. C’est ainsi que le
Rassemblement démocratique africain le RDA, de Félix
HouphouëtBoigny, même lors de sa période d’apparentement avec le Parti
communiste, entre 1946-1950, ne choisira pas davantage la sécession.
Son opposition se situe aux excès du colonialisme.
Face à l’évolution de l’après-guerre des autres empire coloniaux, le
colonisateur français applique une logique de compromis dans son
empire africain. Les institutions de 1945-1956 permettent en effet, la

10 Ibid., p. 15.
28 participation certes minorée et dominée de « l’élite de première
génération », qui se matérialise symboliquement dans la dévolution à
edes Africains de quelques secrétariats d’État au cours de la IV
République. Tout au long de cette période 1945-1956, c’est cette
logique de compromis qui va prévaloir. C’est alors que va intervenir la
promotion des élites de seconde génération : cadres de compromis
pour l’administration coloniale. Alors, dans la première phase de
l’évolution de l’« élite de seconde génération », de 1946-1953, la
nature de cet échange va prolonger la logique de compromis. Or, tout
compromis entre les partis suppose l’échange. Ce nouveau compromis
sera comparable avec le troc opéré par « les élite de première
génération (supplétifs de la coloniale) ». Avec les élites de compromis
de la seconde génération, c’est l’assentiment à la légitimité coloniale
contre l’incorporation aux postes de responsabilité dans l’économie
monétarisée coloniale, et plus particulièrement au sein de
l’administration coloniale, dans la fonction publique, qui servira de
troc. Dès lors, le problème de l’intégration des étudiants et des
scolaires aux appareils de la bureaucratie coloniale va devenir un
enjeu capital pour le colonisateur. C’est ainsi qu’en 1956, le problème
sociopolitique des élites de seconde génération, sera un axe majeur
pour la loi-cadre.
L’application de cette loi, conduit à la mise en écart des Blancs de
cette dynamique associative qui est mise en place. Elle semble
également être un prélude au désinvestissement du colonat et des de la
plupart des fonctionnaires coloniaux d’originaires de la métropole des
instruments de contrôle social mis en place par le colonisateur. Toutes
choses qui rendent impossible le statu quo ante. Les autorités
métropolitaines ne peuvent plus assumer elles seules, les problèmes
sociopolitiques considérables de leur empire coloniale africain. Il faut
opérer une substitution d’autorité. On organise l’enrôlement de
l’« élite de seconde génération » qui s’est formé depuis 1946, des gens
destinés à intégrer l’administration coloniale, puisqu’ils ont reçu la
formation qui y conduit. Bien que la formation de cette « élite de
seconde génération » avait commencé à essaimer des partis politiques
dits révolutionnaires et indépendantistes dès 1957.
Cette deuxième génération est en effet très présente à Paris. Aussi,
pour mieux comprendre la genèse des relations dans la Françafrique, il
faut considérer trois fils : Il y a la franc-maçonnerie le long fil de cette
histoire certes. Mais, il y a aussi la métropole, comme lieu où ces
Africains sont venus et ont mené des mouvements – artistiques,
intellectuels, syndicaux, etc. Et il y a l’embrigadement du Parti
29 Communiste français. Aussi, en même temps que ces étudiants qui ont
formé « l’élite de seconde génération » vont entrer en rupture avec le
système colonial. Les liens avec la métropole vont devenir très
complexes. Cette opposition politique au système coloniale qui se
cristallise dans les années 50 ne signifiera pas la dissension culturelle.
L’acculturation de ces « élites africaines » s’est produite avec autant
plus de force qu’elle va se dialectiser dans son expression
d’opposition politique avec le système. Cette opposition politique
s’exprime par un rapport de haine du système colonial, et le désir du
modèle que ce système propose : la métropole. Il y a chez cette élite
qui se forme au quartier latin un fantasme qui est de s’emparer des
armes de l’oppresseur pour renverser l’oppression. Le langage
politique de cette « élite de seconde génération » et donc celui de la
rupture. Mais, ses incorporations culturelles, en même temps qu’il est
haïssable, rendent le modèle métropolitain désirable. Les possibles
offerts par la France métropolitaine se résument avant tout, d’abord
par la liberté. La liberté concrète, existentielle par rapport à une
société traditionnelle décrite comme primitive et barbare. C’est
pourquoi, on peut dire comme l’historien Nicolas Bancel, que la vraie
rupture des années 50 dans la société coloniale africaine, effectuée par
les « élites », ne s’opère pas faite par rapport à l’ordre politique, à
l’ordre politique colonial, mais par rapport aux ordres traditionnels des
11sociétés africaines paysannes .
C’est ce qui explique grandement ce fait de la continuation
aujourd’hui d’une politique coloniale par ces élites africaines qui l’on
incorporée. Après les « élites de la première génération », ceux de la
deuxième génération ont pris gorge, elles sont entrées dans les rangs.
On se dit que même ces « élites de la deuxième génération » qui ont
incorporé ainsi la politique coloniale, n’ont pas de conviction. Le fond
du problème est que leurs projections à long terme sur l’Afrique
rejoignent celles des intellectuels de la première génération. Il y a
entre ces deux groupes une entente tacite qui n’est pas politique, mais
métapolitique. Il y a un lieu de connivence entre eux, qui est celui de
l’incorporation des mêmes valeurs et d’une projection dans l’avenir
qui reste de fait la métropole française.
Soulignons que malgré ces relations de connivence produites par
les deux parties, la relation réelle reste asymétrique. Cette connivence
est fondée sur une séparation des élites africaines urbanisées et
11 Nicolas Bancel : De la colonisation à la décolonisation : les modes de la constitution de la
Françafrique, Mouvements –La Découverte n°21/22.
30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.