Une « parole » pour un État républicain, démocratique et social en Afrique noire (Tome 1)

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Dans ce nouvel ouvrage en trois tomes, l'auteur poursuit son combat. Ce livre n'est pas une oeuvre d'historien des idées politiques, ou de la pensée économique de l'Occident. Il est une « parole ». Celle d'un Africain ayant connu le colonialisme, qui vit les affres du néocolonialisme, et qui de ce fait, est engagé dans le combat de la libération de son pays. Ce premier tome constitue un appel aux « élites africaines », formées à l'école du savoir de l'Occident.
Publié le : dimanche 8 février 2015
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EAN13 : 9782336370279
Nombre de pages : 324
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Martin Edzodzomo-Ela
Dans ce nouvel ouvrage en trois tomes, l’auteur poursuit son
combat. Ce livre se veut une « parole » d’homme, la « parole » d’un
Africain qui s’adresse aux Africains. Les autres l’entendront aussi,
s’ils veulent entendre ce cri de douleur et de rage, et les appels au
pardon qu’elle tente de transmettre à son peuple. Le monde n’est-il
pas devenu un village ? Et les cris du village s’entendent de tous les
coins. Que ceux qui ont les oreilles pour écouter entendent la Parole ! Une « parole » pour un État
Ce premier tome constitue un appel aux « élites africaines »,
formées à l’école du savoir de l’Occident. Il se veut une invective républicain, démocratique
pressante afi n que ces lettrés à l’occidentale revisitent cette
histoire humaine de l’Afrique, avec le monde occidental. Cette et social en Afrique noire
histoire est d’abord l’histoire de l’homme noir. Elle a façonné sa
mentalité, défi ni son existence moderne, redessiné la géographie
du continent et construit l’espace politique. Cette histoire continue Tome 1à marquer notre présent et à imprégner notre avenir.
Martin Edzodzomo-Ela est né au Gabon. Économiste de formation, il a été
candidat à l’élection présidentielle de décembre 1998 contre Omar Bongo
Ondimba. On l’a surnommé à cette occasion le candidat des « Makaya »,
c’est-à-dire des gens ordinaires, des pauvres.
Tome 1
Les impliquésISBN : 978-2-343-05380-6
Éditeur25 €
Une « parole » pour un État républicain,
Martin Edzodzomo-Ela
Les impliqués
É di teu r
démocratique et social en Afrique noireLes Impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.


Déjà parus

Donnelly (Marion), La rivière, roman, 2015.
Carrère (Pascal), Les tribulations d’un négociant en pierres précieuses, récit,
2015.
Flohic (François), Michel (Bernard-François), Charles de Gaulle,
dernier roi des Francs, essai, 2015.
Gilles (Claude), Porteur d’espoir, récit, 2015.
Blaise (Mario), Histoires de migrants, récit, 2014.
Peyrat (Jean-Michel), Rhapsodie pour une ombre, roman, 2014.
Thuillier (Alain), Coutumes et récits face à la mondialisation, essai, 2014.
Hombart (Jean-Claude), Naufragée de la dictature, récit, 2014.
Castellani (Robert-Noël), Vers l’apocalypse, essai, 2014.
Rabesahala-Randriamananoro (Charlotte), La religion malgache
ancestrale pratiquée, essai, 2014.



Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr




UNE « PAROLE » POUR UN ETAT
REPUBLICAIN, DEMOCRATIQUE
ET SOCIAL EN AFRIQUE NOIRE





















© Les impliqués Éditeur, 2015
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris

www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr

ISBN : 978-2-343-05380-6
EAN : 9782343053806 Martin Edzodzomo-Ela
Une « parole » pour un État
républicain, démocratique
et social en Afrique noire
*
Tome 1
Les impliqués Éditeur
DU MÊME AUTEUR
De la démocratie au Gabon, Karthala, Paris, 1993.

Mon projet pour le Gabon. Comment redresser un pays ruiné par trois
décennies de mauvaise gestion, Karthala, Paris, 2000.


4 AVANT-PROPOS
Objet de ce livre
Ce livre n’est pas une œuvre d’historien des idées politiques, ou de
la pensée économique de l’Occident. Il est une « Parole ». Celle d’un
Africain ayant connu le colonialisme, qui vit les affres du
néocolonialisme, et qui de ce fait, est engagé dans le combat de la
libération de son pays.
La première partie constitue un appel aux « élites africaines »,
formées à l’école du savoir de l’Occident. Elle se veut une invective
pressante afin que ces lettrés à l’occidentale revisitent cette histoire
humaine de l’Afrique, avec le Monde occidental. Cette histoire, est
d’abord l’histoire de l’homme noire. Elle a façonné les mentalités,
défini l’existence moderne de l’homme noire, redessiné la géographie
du continent et construit l’espace politique. Cette histoire continue à
marquer notre présent et à imprégner notre avenir.
La deuxième partie tente de rappeler les principes fondamentaux du
« savoir de l’occident », en ce qui concerne principalement le
politique, l’économique, et la gestion de l’État moderne. Ce rappel
apparaît indispensable à l’heure actuelle, afin de mieux assimiler ce
savoir, l’intégrer aux valeurs africaines pour le mettre au service de
leur peuple. Ce pourquoi ils ont été envoyés à l’école du Blanc.
L’outil conceptuel acquis sera ainsi un instrument dans l’édification de
la nation en Afrique. Certes, il est vrai comme le dit Richard Von
Weizsäcker ancien président de la RFA : « Le savoir, on ne le tire que
de soi-même, non des autres. Les autres nous montrent l’exemple, bon
ou mauvais, mais ils ne nous apprennent rien. » Ainsi, l’Occident ne
nous apprend peut être rien de ce que nous avons à faire, mais, il nous
donne l’exemple, bon ou mauvais, à nous d’en faire usage !
La troisième partie du livre : « Que faire pour maîtriser notre
destin » se veut une esquisse d’actions et de réflexion possibles, après
l’analyse critique de l’état actuel de nos sociétés africaines, qui
traversent une crise grave. Cette crise est caractérisée par une incapacité manifeste d’évolution cohérente vers plus de démocratie ;
d’assurer un développement économique viable en rapport avec les
potentiels existants. Elle constitue des « Paroles » d’espoir, et un appel
à la mobilisation pour l’action. Penser l’avenir à la lumière de cette
histoire, tel est l’objectif que cet écrit souhaite proposer aux élites
africaines.
J’ai tenté d’éclairer le processus des transformations profondes que
connaissent les sociétés africaines, et les difficultés que connaît la
démocratie à prendre une évolution cohérente dans les États africains ;
en particulier dans les États dits du pré-carré de la France, issus de son
empire colonial. J’ai en effet la conviction que si l’on ne veut
comprendre notre monde africain d’aujourd’hui, il faut tenir compte et
regarder le mouvement historique qui l’entraîne. Les motivations des
différents acteurs et leurs attitudes psychologiques. Si l’abstraction
peut permettre des analyses pertinentes, elle n’offre qu’un éclairage
incomplet, presque léger, et ne peut par conséquent favoriser un
diagnostic suffisamment élaboré pour faire face aux problèmes
inhérents à la situation actuelle de cette Afrique.
Un grand ami de l’Afrique, Edgar Pisani, homme d’État français,
exhortait les Africains à rechercher des voies appropriées pour édifier
des États démocratiques sur leur continent. Il écrivait en 1992, dans le
n° 2 de la Revue Perspectives africaines : « On voit s’élaborer des
constitutions calquées sur le modèle occidental, sans souci du fait
qu’une constitution n’est pas seulement un cadre juridique, mais la
règle qu’un pays adopte, compte tenu de sa réalité géographique,
historique et culturelle.
« On ne voit pas plus naître un modèle africain d’organisation
démocratique, qu’un modèle africain d’aménagement urbain. Il
faudra que les Africains veillent à ce que les régimes nouveaux – et là
sera une grande part de leur vertu démocratique – n’adoptent pas des
structures, des procédures et des pratiques qui soient contradictoires
avec la réalité humaine ; il faudra qu’ils inventent et fassent adopter,
par tous, des manières de faire, des règles du jeu, des lois qui se
démarquent tout à la fois de l’idéologie marxiste, que chacun fait
mine d’oublier, et l’idéologie libérale, dont chacun jure respecter les
exigences… Le libéralisme est une invitation à l’aventure, alors que la
lente conquête de la liberté et des droits de l’homme ouvre de belles
perspectives… ».
Quel mouvement, quel dirigeant sera capable de mettre à profit
l’énergie populaire et les atouts du continent afin que celui-ci
devienne vraiment acteur de son destin ? Après des siècles de
6 domination, l’Afrique saura-t-elle devenir indispensable à
ellemême ?
Le mal, disait le Mahatma Gandhi, ce n’est pas que les peuples se
soient rencontrés, c’est la manière dont cette rencontre s’est effectuée
qui peut poser problème.
C’est ainsi de la Françafrique, la nouvelle forme de l’empire que de
Gaulle formule dès 1940 à la Conférence de Brazzaville en ces
termes : « Il appartient à la Nation française, et il n’appartient qu’à
elle de procéder le moment venu aux réformes impériales de structure
»qu’elle décidera dans sa souveraineté.
C’est pourquoi, avec la forme des rapports qui se sont établis entre
la France et les États africains issus de ses anciens territoires
coloniaux : « La France-à-fric ou Françafrique », on peut dire avec
Régis Debray : « On a enlevé le casque, mais la tête reste coloniale ».
Choisir le dialogue, tel est également la volonté qui sous-tend ces
pages. Dialoguer, cela veut dire pour moi, éviter les deux extrêmes
que sont le monologue et la guerre. Que le monologue soit celui du
critique ou celui de l’auteur, peu importe : il s’agit à chaque fois d’une
vérité déjà trouvée, qui n’a plus qu’à être exposée ; or, je préfère
chercher la vérité qu’en disposer. La guerre dans les textes, cela existe
aussi, et du reste je ne crois pas pouvoir toujours l’éviter : quand on a
rien de commun avec l’auteur d’en face, et quand on n’éprouve que de
l’hostilité pour ses idées, le dialogue devient impossible et se trouve
remplacé par la satire ou l’ironie ; la compréhension des textes en
souffre. Enfin la pratique du dialogue s’oppose aussi, pour moi, au
discours de la séduction et de la suggestion, en ce qu’elle en appelle
aux facultés rationnelles du lecteur, plutôt que de chercher à capter
son imagination ou que de le plonger dans un état de stupeur
admirative. L’envers de ce choix est que mes arguments paraîtront
parfois un peu trop terre à terre ; mais c’est encore une conséquence
de mon désir de ne pas séparer vivre et dire, de ne pas annoncer ce que
je ne peux pas assumer. C’est pour la même raison que j’ai truffé mon
texte de tant de citations : je ne veux pas que le lecteur puisse juger le
tout par lui-même, j’essaie donc, autant que possible, de mettre entre
ses mains l’ensemble du dossier !
Le regard en arrière. Le devoir de mémoire
Le regard en arrière est toujours édifiant pour appréhender le
moment présent et les exigences actuelles de tout peuple.
L’événement ne relève jamais du merveilleux, ni l’actualité du
7 surnaturel. Derrière chaque effet, il y a une longue trace. Ainsi ne
peut-on vraiment comprendre des gestations en cours dans les pays
africains francophones au sud du Sahara en générale, et du Gabon de
l’après Bongo qui bouge, en ignorant les stigmates de l’histoire de ses
peuples. Ce passé sur lequel s’est formé la psyché des peuples
indigènes des Etats doit être rappelé. Il y a un amont pour toute chose.
Et dans les rebuts de l’actualité d’hier se trouve souvent le fait durable
qui éclaire le présent. Revisiter, c’est donc trier les erreurs,
redécouvrir la vérité, dévoiler les origines, redimensionner, restituer sa
place à la mémoire, imposer la force de la réflexion face à la
toutepuissance de l’émotion. Cette mise en question, générale, débouche
inéluctablement sur le sens de l’Histoire. Le coup d’œil en arrière
remet en selle l’universel et élimine l’accessoire dans le foutoir de
l’aléatoire.
Un peuple sans mémoire, si tant est qu’il puisse exister, est un
peuple mort. Un sujet sans mémoire est celui qui est pris dans un
temps phénoménal, un temps figé sans passé ni futur. Vivant dans
l’instant, hors de toute éthique, il ne vise qu’à sa survie. Mais la
mémoire ne saurait non plus être statique, elle ne saurait représenter ce
trésor infiniment précieux qui doit rester intact, propre à créer des
clones qui, indéfiniment, ne cessent de répéter les mêmes gestes. Cette
mémoire, à l’instar d’une traduction littérale, barre la route à la
transmission par le souci qu’elle recèle de trop vouloir se présenter
comme immuable et non susceptible d’interprétation. Le passé ne peut
se réécrire mais il éclaire le présent d’une lumière exigeante. Car, la
mémoire n’a de sens que dans la mesure où elle permet la
transformation du présent J’ai pour ma part, la plus grande sympathie
pour le verset 7 du chapitre 32 du Deutéronome (dans la Bible, le livre
sacré des Chrétiens), qui énonce : « Rappelle à ton souvenir les
anciens jours, Passe en revue les années de génération en génération,
Interroge ton père et il te l’apprendra, Tes vieillards et ils te le
diront. » J’ai tendance à interpréter cette injonction comme une
nécessité logique, structurelle, de passer en revue les heures et les
malheurs, les fidélités et les trahisons qui continuent une histoire et
non pas seulement les instants héroïques que celle-ci serait réputée
receler. Il en est de même pour l’immense majorité des Africains en
générale, et des Gabonais en particulier qui, sous le joug des dictateurs
de la France-à-fric, aspirent à la liberté. Ils ne sauront être des
individus sans « mémoire ». Car, comme l’écrivait François
Mitterrand : « Un peuple sans mémoire n’est pas un peuple libre. Les
dictateurs ont toujours commencé par effacer des livres de l’histoire
8 les accusations du passé. » De plus : un petit pays peut toujours lutter
quand on lui prend son fer ou son pétrole, pas quand on lui prend son
histoire. Alors si on lui prend les deux ! C’est-à-dire, son fer ou son
pétrole et son histoire : ce double vol, cette double usurpation devient
mortelle.
Mémoire faite de l’histoire passée coloniale certes, mais aussi du
présent de ce demi-siècle des indépendances. Mémoire des élites
occidentalisées, mémoire des faits et gestes des principaux acteurs
autour des personnages comme Bongo, durant son long règne de
presqu’un demi-siècle, et également mémoire des masses paysannes
en voie de paupérisation générale croissante. Le devoir de mémoire,
c’est donc et surtout prendre conscience d’une façon critique du
chemin parcouru par nos sociétés africaines vers une plus grande
civilisation. Autrement dit, tenter de vivre notre propre histoire avec
toutes ses contingences factuelles, psychologiques et autres qui
déterminent notre moi actuel. C’est pourquoi une brève histoire du
passé s’impose, un devoir de mémoire.
J’ai tendance à interpréter cette injonction comme la nécessité
logique, structurelle, de passer en revue les heures et les malheurs, les
fidélités et les trahisons qui continuent une histoire et non pas
seulement les instants héroïques que celle-ci serait réputée receler.
Bien plus, ce « père », ces « vieillards » invoqués semblent avoir pour
impératif d’ouvrir un espace qui permet à l’enfant d’interroger la
mémoire. Cette condition me semble nécessaire pour que celle-ci se
constitue en une question, en un texte vivant et non pas en une enclave
mortifère propre à susciter un ressassement infini autour d’un secret
intime. D’où la nécessité de considérer deux formes de mémoires :
celle mélancolique, qui semble s’épuiser dans le ressentiment ou la
quérulence et qui ne cesse de trouver argument dans le passé pour
justifier le sentiment de tort immense ou d’héroïsme infini dont les
porteurs de ce fardeau semblent être la proie.
Mais il existe aussi une « autre mémoire », celle qui ne craint pas
que l’oubli puisse se constituer en savoir. Entendons-nous sur ce
terme : il est évident qu’une nation qui suppose qu’une page peut être
tournée sans tenter de mesurer les fautes qui ont été commises se voit
condamnée à répéter les mêmes erreurs. (…)
Il ne s’agit donc pas d’énoncer que « cette » page tragique ou
indigne est tournée, dans la mesure où elle ne cesse de se répéter…,
mais de dire que cette page fait partie de la mémoire de la nation.
C’est donc à partir de ce constat que nous pouvons mettre au travail ce
qui a été au principe de ce qui s’est constitué en « faute ». Ceci
9 suppose à la fois l’actualisation de celle-ci et dans le même temps la
possibilité de pouvoir s’en détacher non pas pour la renier, mais bien
au contraire pour la constituer en Histoire.
C’est alors, et alors seulement, que la victime et le bourreau (et
leurs enfants) peuvent considérer (en des positions symétriques) que
leur mémoire blessée, dès lors qu’elle est reprise par le collectif, peut
se constituer en savoir partageable par le plus grand nombre.
A ce titre, l’impératif de transmettre une mémoire se situe à
l’intersection du subjectif et du social. Aussi, cette transmission se
constitue-t-elle comme un objet, lieu commun de ceux qui
transmettent et de ceux qui reçoivent les avatars d’une histoire
familiale ou sociale.
Acquérir ce qui a été transmis pour le posséder, n’est-ce pas ce qui
peut nous permettre de constituer ce que j’ai été tenté d’appeler dans
ces lignes « une mémoire vivante » ?
Et la mémoire vivante, c’est aussi ce qui nous permet de vivre
l’instant présent, et de nous projeter vers l’avenir. C’est elle qui nous
permet de faire la différence et d’opérer des choix. La mémoire des
couleurs, des odeurs ou des idées.
Tel est le problème de fond que nous tentons de soulever dans cet
ouvrage, à savoir : dans quelle mesure le devoir de mémoire pour les
peuples africains peut leur permettre aujourd’hui de reprendre en main
leur destin ? Il est également important de faire en quelque sorte un
inventaire de cette mémoire collective des peuples africains. Mémoire
faite de l’histoire passée coloniale certes, mais aussi du présent de ce
demi-siècle des indépendances. Mémoire des élites occidentalisées et
également mémoire des masses paysannes en voie de paupérisation
générale croissante. Le devoir de mémoire, c’est donc et surtout
prendre conscience d’une façon critique du chemin parcouru par nos
sociétés africaines vers une plus grande civilisation. Autrement dit,
tenter de vivre notre propre histoire avec toutes ses contingences
factuelles, psychologiques et autres qui déterminent notre moi actuel.
C’est ainsi que, à ceux qui désespèrent pour un sursaut de notre
peuple, ou qui pensent que leur penchant à la paix est une incapacité à
toute résistance, à toute action conduisant à la révolte contre
l’oppression, je leur rappelle que le Gabonais est comparable aux
buffles de ses savanes, ou aux éléphants de ses forêts. Comme eux, il
n’est pas borné ou taré. S’il manque apparemment de vigueur et de
vivacité d’analyse, il possède cependant une mémoire surprenante.
Le peuple aspire à la démocratie. Il a prouvé à plusieurs reprises
qu’il est prêt à en payer le prix s’il le faut. Beaucoup d’entre ses fils ne
10 le paient-ils pas déjà chèrement, depuis aussi loin que nous pouvions
aller dans notre histoire, avec l’occupation française ? Nos ancêtres
ont payé de leur vie pour résister aux colonisateurs, à l’instar des
grands chefs de notre peuple comme M’Bombé chez les Mistsogho,
Mavurulu chez les Punu ou encore ces onze chefs Sangha-Sangha
exécutés sans autre procès à Viel dans le bas Ivindo en 1908. Nous
n’oublions pas, bien sûr, les victimes du système actuel : ceux qui sont
morts sous les balles assassines des militaires français en 1964 et en
1991, et ceux qui vivent dans des conditions extrêmement précaires et
inhumaines, un exil intérieur pendant toute la durée de ce régime
totalitaire. Mavurulu résistera pendant 13 ans contre le régime
colonial…
Les intellectuels en question dans les sociétés démocratiques
Intellectuels ! Qu’est-ce qu’on entend par ce terme ?
En effet, voilà un nom de mauvais renom, facile à caricaturer et
toujours prêt à servir d’injure. Qui se souvient en France, de la guerre
d’Algérie, se souvient d’avoir vécu une époque où l’intellectuel était
l’objet de mépris dans ce pays, et à cause de cela, nullement prêt à se
défendre de l’être.
Les intellectuels ? Qui sont-ils ? Qui mérite de l’être ? Intellectuel ?
Il semble que, ce n’est pas le poète ni l’écrivain, ce n’est pas le
philosophe ni l’historien, ce n’est pas le peintre ni le sculpteur, ce
n’est pas le savant, fût-il enseignant. Il semble qu’on ne soit pas tout
le temps, pas plus qu’on ne puisse être tout entier un intellectuel. C’est
une part de nous-mêmes qui, non seulement nous détourne
momentanément de notre tâche, mais nous retourne vers ce qui se fait
dans le monde pour juger ou apprécier ce qui s’y fait. Autrement dit,
l’intellectuel est d’autant plus proche de l’action et du pouvoir qu’il ne
se mêle pas d’agir et qu’il n’exerce pas de pouvoir politique. Mais il
ne s’en désintéresse pas. En retrait du politique, il ne s’en retire pas, il
n’y prend point sa retraite, mais il essaie de maintenir cet espace de
retrait et cet effort de retirement pour profiter de cette proximité qui
l’éloigne afin de s’installer (d’une façon précaire, certes), comme
guetteur qui n’est là que pour veiller, se maintenir en éveil, attendre
par une attention active où s’exprime moins le souci de soi-même que
le souci des autres.
L’intellectuel ne serait alors qu’un simple citoyen ? Ce serait déjà
beaucoup. Un citoyen qui ne se contente pas de voter selon ses besoins
et ses idées, mais qui, ayant voté, s’intéresse à ce qui résulte de cet
11 acte unique et, tout en gardant la distance vis-à-vis de l’action
nécessaire, réfléchit sur le sens de cette action et, tour à tour, parle et
se tait. L’intellectuel connaît ses limites, il accepte d’appartenir au
royaume animal de l’esprit, mais il n’est pas crédule, il doute, il
approuve quand il le faut, il n’acclame pas. C’est pourquoi il n’est pas
l’homme de l’engagement. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne prenne pas
parti ; au contraire, ayant décidé selon la pensée qui lui semble avoir
le plus d’importance, pensée des périls et pensée contre les périls, il
est l’obstiné, l’endurant, car il n’est pas de plus fort courage que le
courage de la pensée.
Et, cependant, qu’en est-il de l’intellectuel ? On dit qu’il est passé
de mode, parce qu’il continuerait de se soucier de l’universel, en un
moment où la totalité comme système ayant montré ses méfaits non
moins que ses crimes rend très suspect celui qui, sans prétendre penser
à la place des autres, maintient le droit de ne pas se replier sur soi, car
le lointain lui importe autant que le prochain et le prochain plus que
lui-même.
On cite volontiers cette phrase de Paul Valéry : « Le métier de
l’intellectuel est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou
symboles sans le contrepoids des actes réels. » L’intellectuel travaille
sur des symboles et les combine avec une certaine cohérence sans
aucun rapport avec le réel. Il dit le Vrai (ce qui lui semble vrai), il dit
le Juste, il dit le Droit, voire la Loi ou même l’idéal. Mais il faut
aussitôt rectifier et préciser. Il n’est pas un pur théoricien, il est entre
la théorie et la pratique. Il s’annonce et s’agite et se remue quand, dans
des cas précis, la justice lui paraît atteinte ou menacée par des
autorités supérieures.
Il va de soi que, selon les temps, (et les siècles), le pouvoir, la
justification et la définition des intellectuels change. En France, le
eXIX siècle aura été le siècle où les écrivains ont joué un rôle politique
et par leur renom et par leur écriture. Alphonse de Lamartine, Victor
Hugo et tant d’autres préparèrent la vocation des intellectuels à
recevoir ce nom dérisoire, au moment de l’Affaire (étrange mot pour
désigner l’ensemble des valeurs qui étaient en jeu dans l’abaissement
de Dreyfus).
eL’Affaire Dreyfus, crise politique de la III République qui, de
1896 à 1899, a profondément divisé l’opinion publique et entraîné une
crise nationale. Scindée en deux camps antagonistes, l’opinion s’est
opposée au sujet de la culpabilité ou de l’innocence du capitaine
Alfred Dreyfus, condamné à tort pour espionnage au profit de
l’Allemagne. Au-delà du scandale judiciaire, l’affaire Dreyfus a été un
12 puissant révélateur des profonds clivages idéologiques et politiques de
la France d’avant 1914. À terme, elle a en grande partie déterminé la
représentation de l’« esprit républicain ».
L’étrangeté de l’intervention des intellectuels dans l’« Affaire
Dreyfus » est que celle-ci fut collective, alors que leur exigence
exaltait la singularité, de sorte que prit naissance un universalisme
individualiste qui garde, sous d’autres noms, sa puissance d’attrait.
Les objections à cette intervention furent très vives de la part des
autres lettrés et écrivains de l’époque. Ainsi, un certain Brunetière
déclare : « Les aptitudes intellectuelles, n’ont qu’une valeur relative.
Ainsi je n’hésite pas à placer tel agriculteur ou tel négociant, que je
connais, fort au-dessus de tel érudit ou de tel biologiste ou de tel
mathématicien qu’il me plaît de nommer. » Il ajoute : « L’intervention
d’un romancier, même fameux (Zola), dans une question de justice
militaire m’a paru aussi déplacé que le serait, dans la question des
origines du romantisme, l’intervention d’un colonel de gendarmerie. »
Notons l’expression « justice militaire ». Pour Brunetière, il n’y a pas
une idée universelle du juste et de l’injuste. La justice en soi n’existe
pas. La justice doit tenir compte d’autres valeurs qu’elle-même. Elle
ne peut ignorer ces valeurs suprêmes que sont la grandeur de l’Armée,
l’utilité de celle-ci au service de la Patrie et la certitude que la nation à
laquelle on appartient par le hasard de la naissance incarne la
civilisation même, donc à nouveau la justice terrestre.
Durkheim, en intellectuel, donnera la bonne réplique à ces
pourfendeurs des intellectuels, d’une façon calme et sereine. Prenant
la défense de cette patrie universelle, il déclare (je résume) « Nous ne
nous reconnaissons aucun privilège supérieur, mais nous prétendons
exercer notre droit d’homme et parler au nom de la seule raison, une
raison que nos habitudes professionnelles nous ont fait métier de
servir »
En cela, l’affaire Dreyfus reste un sujet inépuisable de méditation.
Pour la première fois, une demande de révision d’un procès truqué
donne lieu à un « Manifeste des intellectuels ». Le nom péjoratif est
revendiqué comme un titre glorieux ou une garantie de Vérité. Il s’agit
en général d’écrivains qu’on appellerait plus tard d’avant-garde,
défendant, d’un même mouvement, l’exigence du droit et de la justice
et l’exigence d’écriture qui ne doit se soumettre à rien qu’à elle-même.
Cette affreuse affaire a eu le mérite d’obliger les intellectuels à se
révéler à eux-mêmes et à les charger d’une exigence simple (exigence
de vérité et de justice, revendication de l’esprit libre contre la
13 véhémence fanatique) dont ils tirèrent une nouvelle autorité et parfois
un bénéfice moral.
Si l’affaire Dreyfus semble désigner les intellectuels en les
définissant, parfois en les glorifiant, elle montre aussi combien cette
gloire est onéreuse et les oblige à une vocation qui les transforme et
peut-être les dépasse. Quand on lutte pour que soit rendue l’innocence
à un homme, tel que dans le cas de Dreyfus, il ne suffit pas de plaider
un dossier (juridiquement) et d’examiner les pièces du procès ; c’est
plus qu’un système qui est en cause, c’est la société, c’est la religion
d’où l’antisémitisme dérive comme d’une source empoisonnée.
L’intellectuel est alors tenté d’oublier le Juste pour l’élever à la réalité
d’un symbole où celui-ci ne se reconnaît pas. Il un moraliste, un
politique, un mystique même, Alors, on peut craindre, à juste titre,
l’altération à laquelle s’expose l’intellectuel devenu le messager de
l’absolu, le substitut du prêtre, l’homme supérieur marqué par le sacré.
Cependant, la revendication morale à laquelle il s’identifie cessera
d’être son seul combat, la fin des fins, mais deviendra un moyen,
moyen certes noble, puisqu’il s’agit de changer les structures sociales
qui ont permis l’iniquité et de projeter une société nouvelle
(démocratie) où justice, fraternité ne pourront plus être menacées.
D’où finalement un changement politique qui, dans le cas de l’affaire
Dreyfus, assurera la République et sans lequel il est douteux que la
réhabilitation de Dreyfus aurait pu être obtenu.
L’intellectuel au sein de la société
De tout temps, depuis la plus lointaine antiquité, cette espèce
d’être, ce groupe ou catégorie d’hommes et de femmes qu’on appelle
les intellectuels a toujours posé problèmes. Dans l’antiquité grecque,
dans le cadre des règles qui régissent leur communauté, on le trouve
selon la tradition dans le « jardin d’Akademos » où Platon discourait.
A leur encontre, notons en effet que :
1. Les idées qui ont fait les révolutions n’ont pas pris naissance
parmi les masses, chez ceux qui, selon toute raison, avaient davantage
motif de se révolter. Ce fut parmi les intellectuels. Vladimir Ilitch
Oulianov dit Lénine l’avait remarqué à juste titre quand il estimait les
disputes entre intellectuels pernicieuses, anarchiques. Mais sans elles,
reconnaissait-il aussi, les armées du prolétariat se dissoudraient en un
méli-mélo sans objet.
2. Ceux qui se sentent à l’aise dans le monde tel qu’il est, ceux qui
sont bien installés dans un système établi, les conservateurs au sens
14 littéral, ont souvent et à juste titre tenu les intellectuels en suspicion.
Sauf récupérés, les intellectuels sont jugés comme étant des troublions
incapables de comprendre que le mieux (auquel ils prétendent aller)
est l’ennemi du bien des nomenclatures présentes. Les intellectuels,
pour ces conservateurs, sont plus répréhensibles à tous égards que les
miséreux ou les insatisfaits qu’ils excitent si inutilement.
3. Les intellectuels, de leur côté, se sentent généralement à chaque
époque mal aimés parce que les autres étaient jaloux de leur
intelligence. En réalité il faut parfois l’admettre, c’est plus souvent
parce qu’ils ont souvent suscité du grabuge.
4. Pourtant, les intellectuels peuvent et ont souvent servi les idées
modérées pour ne pas dire réactionnaires, aussi bien que des idées
avancées ou dites progressives ou révolutionnaires. Un exemple :
avant et après la dernière grande guerre du monde occidentale dite
seconde guerre mondiale, les idées des intellectuels firent beaucoup,
pendant un temps, pour la renommée du capitalisme. De même, les
idées du socialisme ne sont pas venues, dans la même époque, des
masses populaires. Les idées qui sauvèrent le capitalisme ne sont pas
venues des milieux d’affaires, des banquiers ou des porteurs d’actions.
Elles sont venues principalement d’un John Maynard Keynes qui était
pourtant considéré comme particulièrement dangereux par la classe à
laquelle il avait porté secours. Face au danger apparent de
l’incohérence de sa conception de la liberté, que peut être le rôle des
intellectuels dans la société en générale, et particulièrement dans la
société gabonaise ?
Tel est le sempiternel débat de la fonction des intellectuels. Il n’a
pas perdu son intérêt dans notre société gabonaise actuelle. Il n’existe
souvent que deux manières d’accommoder ce fameux débat.
La première consiste à reprocher aux intellectuels leur manque de
sens de responsabilité dans l’exercice de leur influence, la
désinvolture avec laquelle ils négligent, ou même falsifient
l’information, leur indifférence aux dégâts causés par leurs erreurs.
« Les intellectuels sont nés sous le signe de la trahison, ainsi que le
proclame Jullien Benda, qui dénonce, en 1927, la fascination des
clercs pour l’action politique. Est-ce pour s’en défendre qu’ils
confondent parfois la probité scientifique et la fidélité ? Fidélité aux
engagements partisans autant qu’aux raisons individuellement mûries
qui peuvent, un jour, en détourner. Roland Barthes dira pour sa part,
« Les intellectuels ne servent à rien à moins qu’on les récupère. »
La seconde présentation du rôle des intellectuels consiste à exalter,
au contraire, comme un avantage, sa distance par rapport aux
15 contraintes de la pratique. Il est la conscience morale de sa société, le
serviteur du vrai, l’ennemi des tyrannies, des dogmes, des censures,
des iniquités. Cette glorieuse tradition possède ses hauts faits en
France par exemple, qui vont de l’affaire Calas avec Voltaire, à
l’affaire Dreyfus avec Emile Zola, et la lutte contre le racisme.
On a coutume de considérer la première de ces deux thèses comme
de droite et la seconde comme de gauche. Cette benoîte séparation du
bon grain et de l’ivraie ignore cependant toute l’histoire intellectuelle
de l’Ancien comme du Nouveau Monde depuis trois siècles. Il y a
autant de penseurs de droite que de penseurs de gauche qui ont
propagé les utopies irréalisables, des dogmes pseudo-scientifiques et
des mots d’ordre porteurs de catastrophes. Il y a autant de penseurs de
gauche notamment après 1945, que de penseurs de droite qui ont
employé leur talent à justifier le mensonge, la tyrannie, l’assassinat,
voire la sottise.
La vision séraphique et sacerdotale de l’intellectuel lui confère par
trop naïvement l’infaillibilité, le courage, la probité, le discernement.
La vision critique traduit, pour sa part, un pessimisme excessif, en
supposant l’intellectuel atteint d’une légèreté congénitale et d’une
foncière inadaptation au réel, fut-il par ailleurs un profond théoricien,
un éclatant artiste. Les deux conceptions souffrent d’un vice commun :
elles attribuent à l’intellectuel des qualités ou des défauts en quelque
sorte innés.
Pouvoir, justice et l’intellectuel : pour l’homme qui est au pouvoir
ou qui a des responsabilités institutionnelles, la justice peut se dérober
derrière des devoirs qui ne sont pas nécessairement négligeables. Dans
une société de droit, il y a aussi des spécialistes de la justice dont la
profession est de savoir lire avec compétence des livres où s’inscrivent
les singularités juridiques et de s’appuyer sur celles-ci pour tenter de
réparer ou d’empêcher un dommage grave au léger (on invoque par
exemple la raison d’État). Alors, que vient faire l’intellectuel qui,
contrairement à son nom, souvent ne sait pas grand-chose, mais du
moins s’en tient à une idée simple selon laquelle il y a une exigence
qu’il faut maintenir envers et contre tout ? C’est cette simplicité qui
fait sa force, mais exaspère aussi, parce qu’elle semble si haute qu’elle
fait fi des circonstances.
Cette simplicité aboutit à cette extrême prétention d’être juge des
juges et d’investir d’une autorité supérieure ceux mêmes qui
s’affirment ne pouvoir s’en réclamer d’aucune. C’est le Moine
Dominicain allemand Martin Luther qui se tient debout et « ne peut
autrement » ; C’est Socrate qui dit oui à la mort et refuse calmement
16 l’évasion qui lui permettait d’échapper à la sentence ; C’est le juif à la
nuque raide ; C’est celui qui a une obligation d’assistance à autrui qui,
selon Hermann Broch, passe avant toute activité de travail personnel ;
C’est enfin, pour celui dont la vocation est de se tenir en retrait loin du
monde (là où la parole est gardienne du silence), la nécessité urgente
de s’exposer aux « risques de la vie publique » en se découvrant
responsable de quelqu’un qui, apparemment, ne lui est rien et en se
mêlant aux cris et aux rumeurs, quand, en faveur du plus proche, il lui
faut renoncer à la seule exigence qui lui soit propre, celle de
l’inconnu, de l’étrangeté et du lointain.
L’impatience qui tourmente. Lorsque l’intellectuel – écrivain - se
décide et se déclare, il subit un dommage peut-être irréparable. Il se
soustrait à la seule tâche qui lui importe : son écriture. Il se peut qu’il
perde définitivement le droit à la parole inattendue. Entre deux
nécessités qui s’imposent en ne s’imposant pas, il cède à celle pour
laquelle il n’est pas fait. Il lui serait si facile de se tenir à l’écart.
Quelle est donc cette injonction extérieure à laquelle il doit répondre
et qui l’oblige à se rétablir dans le monde où il assume une
responsabilité complémentaire qui peut l’égarer ?
Dans l’affaire Dreyfus ceux qui y avaient pris part gardaient le
souvenir moins de l’injustice qui avait été commise que de la victoire
finalement remportée par la justice. La démocratie avait été la plus
forte. La vérité juste, contre la véhémence des passions, s’est imposée
par l’obstination des preuves. Victoire de la conscience, de la raison
qui, se réclame de la seule humanité. Malheureusement, dès 1932 en
Europe, avec l’avènement du nazisme, l’afflux des mythes va susciter
des fureurs et des crimes sans équivalent dans une histoire européenne
pourtant sanglante. Par ailleurs, le souvenir mal interprété des guerres
de la Révolution française, par leur éclat légendaire, impose l’idée
vague que guerre et libération sociale vont ensemble. Le concept de
« guerre féconde » fait jour. Une telle conception et conviction, aussi
simpliste que désespérée, vient de loin. C’est que la justice (la justice
pour autrui) a ce trait décisif qu’elle ne porte pas de délais et qu’en
conséquence, elle ne saurait manquer les occasions – fussent-elles
dangereuses ou incertaines – de s’accomplir… L’impatience est
l’exigence qui tourmente et qui met en péril aussi bien l’esprit
1poétique que l’esprit de justice. Buber a évoqué dans Gog et Magog

1 Martin Buber (1878-1965), penseur religieux israélien d’expression allemande, philosophie
de la rencontre ou du dialogue. Outre sa philosophie du dialogue et ses travaux ininterrompus
de traduction et d’interprétation de la Bible, Buber est célèbre pour avoir recréé et réinterprété
le hassidisme, courant mystique populaire très répandu dans les communautés juives de
17 la péripétie de la mystique juive : le Voyant de Lublin, un grand
maître hassidique, assistant de loin aux prodigieux événements
d’Occident, la révolution française, les guerres de Bonaparte et sa
gloire monumentale de maître du siècle, serait prêt à n’y voir rien que
d’insignifiant s’il ne présentait en Napoléon la force démoniaque
capable de soulever l’abîme et, par l’excès du mal qu’il représente, de
collaborer à l’esprit du salut et même de hâter la venue du Messie. De
là les débats entre lui et son élève le « saint Juif » qui portent sur la
question la plus risquée : doit-on favoriser le Mal, le porter à son
paroxysme, précipiter donc la catastrophe, afin que la délivrance aussi
eapproche ? C’est en terme religieux la controverse qui va au XX
siècle être la grande querelle des intellectuels et qui, aujourd’hui n’est
neuve qu’en apparence.
Un intellectuel ne doit pas seulement juger ou prendre parti, il
s’expose et répond, s’il le faut, de cette décision au prix de sa liberté et
de son existence. Il encourt toujours ce double danger : celui de
renoncer à ses forces « créatrices » en renonçant à sa solitude, celui de
se mettre en jeu pour soutenir une affirmation publique dont il n’est
même pas sûr qu’elle justifie son « sacrifice ».
Résumons ce propos pour dire que dans le monde occidental,
depuis qu’ils portent ce nom, les intellectuels n’ont rien fait d’autre
que de cesser momentanément d’être ce qu’ils étaient (écrivain,
savant, artiste) pour répondre à des exigences morales, à la fois
obscures et impérieuses, puisqu’elles étaient de justice et de liberté.
Mots vagues, affirmations puissantes et mal déterminées. Il s’est
confirmé dans un pays comme la France que c’est l’antisémitisme
(avec le racisme et la xénophobie) qui a révélé le plus fortement
l’intellectuel à lui-même : autrement dit, c’est sous cette forme que le
souci des autres lui a imposé (ou non) de sortir de sa solitude créatrice
Mais il y a une autre leçon plus difficile à dégager. C’est que les
intellectuels, attachés en général à l’exigence de liberté, n’ont pas pris
garde que le bien (la libération des peuples) allait s’altérer d’une
manière grave s’il demandait ou seulement acceptait que le mal (la
guerre) hâte ou assure sa venue.
La troisième difficulté à laquelle l’intellectuel ne peut se soustraire
n’a pas changé depuis l’affaire Dreyfus, même si alors la justice de la
cause permettait de ne pas s’y attacher : c’est que l’écrivain, l’artiste,

e el’Europe de l’Est aux XVIII et XIX siècles. Il fait du hassidisme l’un des grands
mouvements mystiques du monde. Hassidisme (de l’hébreu hasid, « homme pieux »), dans le
judaïsme, terme qui désigne deux courants mystiques. À l’époque du second Temple et
talmudique, hasid signifiait « homme demeuré fidèle à la loi juive ».
18 le savant détournent l’influence qu’ils ont acquise, l’autorité qu’ils
doivent à leur activité propre pour les faire servir à choix politiques, à
des questions morales. Il n’y a probablement pas de remède à cette
difficulté. Mais celle-ci peut s’atténuer si l’intellectuel réussit à faire
comprendre qu’il ne l’est que momentanément, et pour une cause
déterminée, et que, pour soutenir cette cause, il n’est qu’un parmi
d’autres, ayant l’espoir (celui-ci fut-il vain) de se perdre dans
l’obscurité de tous et de rejoindre un anonymat qui est même, en tant
qu’écrivain ou artiste, son aspiration profonde et toujours démentie.
Or, l’intervention de l’intellectuel dans les affaires publiques se
déroule sous l’empire de considérations, de pressions, d’intérêts, de
passions, de lâchetés, de snobismes, d’arrivismes, d’hypocrisie de
préjugés, d’hypocrisies qui ne sont pas différents de ce qui meuvent
les autres hommes. Les trois vertus nécessaires pour y résister, à
savoir la clairvoyance, le courage et l’honnêteté, ne sont ni plus ni
moins répandues chez les intellectuels que dans les autres catégories
socioprofessionnelles. C’est pourquoi les contingents qu’ils
fournissent aux grandes aberrations humaines sont, en proportion,
équivalents à ceux fournis par le reste de leurs contemporains.
Si, par exemple, entre les deux guerres (1914 et 1940), on retranche
les intellectuels européens (Français, Allemands, Italiens, Anglais, etc.)
qui ont cédé ou bien à la tentation fasciste, ou bien à la tentation
stalinienne, il ne reste plus grand monde. La plupart des gloires de la
littérature et de l’art italiens ont poussé à l’avènement et à la
consolidation de l’État fasciste, au nom d’un idéal « révolutionnaire. »
Dans toute l’Europe, la haine de la société libérale était devenue le point
commun de nombreux écrivains de droite comme de gauche. En
Allemagne, les intellectuels de gauche détestaient la république de
Weimar autant que la détestaient les nazis, et leurs coups, aussi,
contribuèrent à sa chute. En Grande Bretagne, les plus prestigieux
maîtres à penser, de Bernard Shaw à l’archevêque de Cantorbéry, ne
condamnent le fascisme que pour mieux encenser les procès de Moscou
et (avec une belle logique !) le pacte germano-soviétique. En France, le
fameux Comité des intellectuels antifascistes de 1934, entrelardé
d’agents du Komintern, ne compte pas moins d’adversaires de la
démocratie libérale que le camp adverse. « Nous ne sommes pas les
moins sévères pour la démocratie libérale et parlementaire, écrivait, en
1935, Emmanuel Mounier, chef de file des chrétiens de gauche et
fondateur de la revue Esprit. Démocratie d’esclaves en liberté… » Il
ajoutait : « Nous ne nions nullement que les fascistes apportent, en
regard des régimes qu’ils remplacent, un élément de santé. » Après la
19 Libération, Mounier aura des faiblesses pour le stalinisme. Il faut
heureusement contrebalancer ce réquisitoire avec les noms des
intellectuels dont l’antifascisme, avant comme après la guerre, fut
authentique, c’est-à-dire ne consiste pas à troquer un totalitarisme
contre un autre. En France : André Breton, Albert Camus, André Gide,
François Mauriac ; En Grande-Bretagne : George Orwell, Arthur
Koestler ; Le poète et essayiste mexicain et prix Nobel de littérature
Octavio Paz ; Italie : Ignazio Silone. Pour ne citer que ceux-là. Une
Remarque spéciale pour Ignazio Silone : Ignazio Silone, de son vrai
nom Secondo Tranquilli, adhéra aux Jeunesses socialistes italiennes en
1917 et plus tard, en 1921, participa, avec Antonio Gramsci, à la
fondation du Parti communiste italien et devint rédacteur en chef de
plusieurs journaux radicaux. Il quitta le parti communiste en 1930 et fut
contraint de s’exiler en Suisse pour fuir le fascisme. Il ne revint en Italie
qu’en 1944 et s’engagea dans la lutte politique aux côtés du parti
socialiste. Mais ils ne surabondent pas, et l’on ne saurait dire que leurs
confrères se conduisirent toujours à leur égard avec une parfaite
élégance.
Constatons que l’intellectuel ne détient, de par son étiquette, aucune
prééminence dans la lucidité. Ce qui distingue l’intellectuel, ce n’est pas
la sûreté de son choix, c’est l’ampleur des ressources conceptuelles,
logiques, verbales qu’il déploie au service de ce choix pour le justifier.
Ce qui le distingue en outre, c’est son influence. Par son discernement
ou son aveuglement, son impartialité ou sa malhonnêteté, sa fourberie
ou sa sincérité, il entraîne d’autres dans son sillage. Etre intellectuel
confère donc non pas une immunité qui rendrait tout pardonnable, mais
plus de responsabilité que de droits, et au moins une responsabilité aussi
grande que la liberté d’expression que l’on revendique et dont on jouit.
En définitive, le problème est surtout moral.
Le lettré gabonais et l’engagement !
Ce qui manque actuellement dans la vie du Gabonais, ce sont des
réponses en termes de clarté, d’interprétation cohérente et loyale de ce
qui se passe. Il y a un travail de reconstruction intellectuel à effectuer
qui inclut l’économie, la société, le rôle des valeurs collectives et des
valeurs individuelles, comme aussi du partage des responsabilités de
l’État car nous parlons de démocratie.
Embarquées, nos élites lettrées ont adhérés à ce que j’ai désigné dans
mes précédentes contributions comme la politique du ventre : rappelant
brièvement que la politique du ventre se conçoit par rapport à la
20 définition de l’enjeu politique, qu’ont donné, au Nigeria, en 1976, les
rédacteurs du projet de Constitution. Ceux-ci définissaient l’enjeu de la
politique comme : « la possibilité d’acquérir la richesse et le prestige,
d’être capable d’en distribuer les bénéfices sous la forme d’emplois, de
contrats, de bourses, de dons d’argent, etc., à ses parents et à ses alliés
politiques ». Pour ne pas être aussi explicite, la « politique du ventre »
se réfère donc, peu ou prou à cette dimension de la médiatisation
institutionnelle et aux « situations » qu’elle procure. Nos élites lettrées
« embarquées » soutiennent par leur collaboration à tous les niveaux,
cette conception de la politique dans notre pays. La société gabonaise
présente entre autres caractéristiques, l’absence de cette engeance
d’hommes et de femmes, que sont les Intellectuels. On pourrait dire que
le Gabon, après un demi-siècle d’accession à la souveraineté, avec ses
milliers de diplômés universitaires et une bonne brochette d’artistes, il
est « un tombeau de l’intellectuel ». En effet, dans la société gabonaise,
l’« intellectuel » s’il est qu’il y’en ait, est totalement invisible, malgré
un très grand nombre de diplômés universitaires, de quelques écrivains
et artistes de renom. Il ne ressort de cette classe de lettrés, aucun
engagement pour les grandes exigences qui sont les références des
intellectuels. Nos élites universitaires, écrivains et artistes, ne semblent
pas avoir la moindre vocation de parler au nom de la seule raison, une
raison que les habitudes professionnelles leurs auraient fait métier de
servir. Le groupe qui comme en Europe occidentale, aurait pu produire
les intellectuels, s’est replié sur soi. Dans notre pays, c’est en lui-même
que le « lettré » gabonais trouve les raisons de son abaissement et peut
être de son renoncement à un rôle d’« intellectuel » face aux injustices
qui ont court dans la société. L’idée universelle ne serait plus sa visée.
Nous vivons sous le signe d’une raison d’une idée neuve, la fin, la ruine
d’une raison transcendante valant pour tous, et s’imposant à tous. Le
système auquel nos lettrés sont soumis a cherché sous des formes
sournoises subtiles, et réussi à substituer à la raison, une déraison qui ne
la renverserait pas, mais s’affirme comme son fondement (son abîme).
Ainsi, inaudibles, nos lettrés ne parviennent pas à se faire entendre des
responsables politiques. Ces derniers privilégient la tactique et le
combat politique sur la réflexion comme si toute discussion de fond
devait entraîner la mise en cause leurs certitudes !
Tant il est vrai, comme disait Goya : « Le sommeil de la raison
engendre toujours les monstres ».
21

Le lettré à l’instar de tous les autres Gabonais, pense davantage à
lui, à sa famille, à sa maison : là où il croit peut-être trouver la paix, où
il peut essayer d’oublier toute la sottise du monde qui l’entoure, et
donner libre cours à son oisiveté créatrice. Le « Pouvoir » encourage
ce transfert d’énergie vers la sphère du privé. Pressentant fort
justement que les énergies libres des individus, si elles agissaient vers
« l’extérieur », vers la société, se tourneraient contre lui, ou contre sa
forme actuelle qu’il refuse de changer. C’est pourquoi, le « Pouvoir »
n’hésite pas à faire passer, par une propagande active, pour une vie
humaine ce qui n’en est que le piteux substitut. Ainsi l’attention de la
société est-elle consciemment détournée d’elle-même, c’est-à-dire des
affaires de la société, en fixant la réflexion de l’individu à ras de terre,
sur les seuls intérêts individuels de consommateur. Le « Pouvoir »
cherche, par tous les moyens, à priver l’individu gabonais de sa
capacité critique et de son jugement moral. Le lettré a été dans ce
cadre, sa cible principale. Au Gabon, nous avons affaire à un régime
politique où les garanties institutionnelles sont bafouées, et où les
barrières de limitation des libertés sont élevées. La liberté est une
condition essentielle de la nature humaine. Mille ans d’esclavage,
d’extermination coloniale, d’avilissement des sociétés africaines, de
« chosification » comme le note Aimé Césaire, n’ont pas extirpé de
l’homme africain, (de l’homme gabonais) le besoin vital de la liberté.
La situation présente de notre pays impose à nos lettrés (embarqués ou
engagés) une posture d’intellectuels, avec une attention critique, d’autant
moins complaisante qu’ils se trouvent confrontés à des phénomènes
inédits. Brecht avait cerné le courage de la pensée, insubstituable à la fois
et indispensable à l’agir collectif, auquel il assignait trois directions :
attaquer (il disait détruire) l’idéologie bourgeoise - pour nous il s’agit de
l’idéologie néocoloniale -, être attentif aux forces qui font bouger le
monde, et enfin, faire progresser la théorie.
22 Le professeur Joseph KI ZERBO : « Ce qui est certain, c’est qu’on
ne peut se dire vraiment intellectuel quand on renonce à la fonction de
réflexion critique constructive… Les vrais intellectuels sont comme
des veilleurs de nuits ; ils ne peuvent rien tout seuls mais ils signalent
les dangers. »
Dans « Les intellectuels contre l’intellect », Leszek Kolakowski,
Polonais, (Lauréat du Prix de la Paix Frankfort, 1977) écrit : « Les
intellectuels ne sont en aucune manière appelés à gouverner le monde.
Leur fonction la plus importante est de préserver et de transmettre le
bien accumulé de la culture spirituelle de l’humanité en tant que bien
commun ».
La Charte 77 ! Au début de janvier 1977 la Charte77 est publié à
Prague… Le propos initial de la Charte n’était pas d’opposer tel
programme politique ou idéologique à tel autre. Elle n’a jamais voulu
concurrencer le régime au pouvoir en tant que force politique. Elle ne
s’était mise sur les rangs comme remplaçante possible de l’équipe
dirigeante. La Charte comme telle, en ce qui concerne son point de
départ intérieur, - ne prétend pas résoudre la crise sur le plan politique.
Pour saisir l’essence de l’attitude incarnée par la Charte, il faut revenir
au contexte qui a immédiatement précédé sa naissance. Vers le milieu
des années soixante-dix, certains indices d’un réveil de la société ont
commencé à se manifester tout d’abord dans le milieu restreint de
quelques « minorités agissante ». Beaucoup ont commencé à sortir
enfin de l’état de choc provoqué par les événements de 1968, à se
délivrer de leurs derniers restes d’illusions et à penser librement.
Beaucoup, se sentant, si on peut le dire, « fatigué de leur fatigue », ont
commencé à se rendre compte qu’ils ne pourraient se contenter
d’attendre indéfiniment que quelqu’un d’autre déclenche (d’en haut ?
de l’extérieur ?) un processus de changement. Beaucoup, dégoûtés de
jouer toujours le rôle d’objets passifs, ont éprouvé le besoin de
redevenir, dans la mesure du possible, les sujets actifs de leur histoire.
Les citoyens avaient commencé à comprendre que personne ne
pourrait se soustraire à la manipulation générale tant que la société
resterait divisée par son indifférence et que les uns, assisteraient sans
protester à la persécution des autres, à comprendre qu’une attaque
dirigée contre la liberté d’un seul porte atteinte à la liberté de tous. En
1976, plusieurs musiciens et associés du groupe rock « The Plastic
People of the Universe » ont été emprisonnés. Cela est considéré
comme un coup frappé, non plus, comme au début des années
soixante-dix, contre les adversaires politiques du régime, mais bien
contre la vie même du peuple, contre sa volonté de s’exprimer
23 librement, à sa guise, de manière autonome et authentique. La menace
n’est pas passée inaperçue. La grande campagne de solidarité qui fut
alors mise sur pied reflétait clairement le développement que je viens
d’esquisser, fournissant des preuves matérielles de tous les aspects de
ce mouvement des esprits, depuis la volonté des groupes isolés de
sortir de l’ombre de la sphère privée, jusqu’au renouveau de la
conscience de la liberté en tant que une valeur une et indivisible.
L’initiative prise à cette occasion par les « minorités agissantes » n’est
pas née de rien, en l’espace d’une nuit. Elle représentait la réponse
logique de la conscience sociale en voie d’éveil à un acte arbitraire des
pouvoirs politiques. Et la solidarité avec les victimes a bien sûr
contribué à accélérer le processus. Les barrières sont tombés, le réveil
s’est généralisé, jetant les bases d’une communauté plus vaste.
Ce sont ces événements qui ont abouti à la publication du manifeste
de la Charte 77, association réunissant des individus et des groupes
très divers, qui tous, ont voulu concrétiser la conscience de leur
mutuelle, et de leur responsabilité, pour les affaires publiques, sa
transformation en un fait social.
La Charte 77 : un exemple qui peut être pour nous, la voix à suivre.
Certes, comme l’énonce Weizsäcker, Richard Freiherr von (1920-),
homme politique allemand, président de la République fédérale
d’Allemagne (RFA) de 1984 à 1994 : « Le savoir, on ne le tire que de
soi-même, non des autres. Les autres nous montrent l’exemple, bon ou
mauvais, mais ils ne nous apprennent rien »
Intellectuels africains ! Pouvons-nous encore être utiles à
quelque chose ?
L’expérience de la trahison n’a pas épargné ceux qui, parmi nous,
face aux problèmes de notre société gabonaise, ont quelque chose
d’« intellectuelle » en eux. Ainsi, l’atmosphère que nous respirons, est
tellement empestée par la méfiance, que nous sommes tout près d’en
périr. Mais, nous devons que, là où nous aurons percé le mur de la
méfiance, nous aurons pu faire l’expérience d’une confiance
absolument insoupçonnée. Nous devons savoir que rien n’est plus
répréhensible que de semer et favoriser la méfiance. ; Au contraire,
nous devons fortifier et encourager la confiance partout où c’est
possible. La confiance demeurera un des cadeaux les plus grands, les
rares et les plus heureux des relations de vie, entre les hommes, que
nous pourrons faire à notre société souffrante. Elle naîtra toujours sur
l’arrière-plan sombre d’une méfiance nécessaire. C’est peut être, pour
24 le moment, la tâche qui pourrait être celle d’un engagement de
l’Intellectuel gabonais à émerger en ces temps de crise aggravée que
traverse notre pays !
Nous avons été les témoins silencieux de mauvaises actions, nous
en avons vu de toutes les couleurs, nous avons appris l’art de la
dissimulation et de la parole équivoque, nous sommes devenus par
expérience méfiants envers les hommes et nous devons souvent priver
notre prochain de la vérité ou d’une parole libre que nous lui devions,
des conflits insupportables nous ont rendus désabusés, voire cyniques
– sommes-nous encore utilisables ? Se révéler à eux-mêmes, et a se
charger d’une exigence de vérité et de justice, de revendication de
l’esprit libre. Être des veilleurs de nuits ; et signaler les dangers. »
Voilà en quelque sorte ce que nos sociétés peuvent attendre des
intellectuels.
Le moment est venu pour chaque vrai patriote de sortir de sa
tranchée. Les dégâts énormes provoqués par le régime, non seulement
dans les têtes, dans les consciences, mais aussi par les facilités de
l’indignation incantatoire généralisée dans le peuple, nous interpellent
tous. Le Gabonais ne saurait se satisfaire plus longtemps, ni du
conformisme flasque, ni du consensus scélérat des politiciens autour
du « gâteau », ni de l’irresponsabilité distinctive qui domine dans la
société. Intellectuels africains ! Lettrés gabonais si je présume que
notre séjour, notre pérégrination dans le monde de la connaissance de
l’occident aura été pour vous une traversée du « désert », à la
recherche de notre monde perdu ; comment se penser homme quand
cet Occident vous a voulu objet, hier face à l’esclavage, à la
colonisation et à la ségrégation ; aujourd’hui aux crimes des systèmes
néocoloniaux, nous nous faisons les complices de ceux qui continuent
de saccager notre terre d’Afrique toujours martyrisée ! C’est alors que
l’Afrique, notre mère martyre de nous demander : - « Qu’êtes-vous
allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais, qu’êtes-vous
allés voir ? Un homme vêtu d’habits précieux ? Voici, ceux qui
portent des habits précieux sont dans les maisons des rois. »
Et puis, il y a le désert de nos vies, celui de nos souffrances injustes
face à la domination. Aux Chrétiens africains, aux Chrétiens gabonais,
les Ecritures Saintes nous donnent l’importance du concept de
« désert », dans nos vies, dans nos combats. Pour le Chrétien,
plusieurs termes hébreux servent à désigner le désert. On peut
recourir en français aussi à des synonymes : solitude, steppe, terre
aride, etc. Le mot le plus usuel, tiré d’une racine qui signifie pousser
devant soi, peut désigner souvent un terrain qui, certes, n’est pas
25 cultivé, mais qui peut servir de pâturage à du petit bétail (Ex 3.1 ;
Ps63.13 ; Es 42.11 ; etc.). Cet usage se retrouve dans le N.T.
(Lc.15.4). Désert : Ps.72.9 ; habitation des démons, Lv.16.18 ; 17.7 ;
idéal perdu, Os. 2.16. Le désert : selon la Bible, habitation des
démons ; lieu des mirages, des séductions, des illusions et de l’idéal
perdu ; terre infertile où Dieu n’exerce pas l’action féconde. C’est le
lieu de la « Bête », c’est-à-dire les animaux ou les démons qui hantent
le désert.
Mais le désert est aussi le lieu du face à face avec (Adonaï YHVH)
– Dieu. Depuis Abraham, tous les hommes important ont passé un
temps au désert. C’est dans un désert, et non dans le palais de
Pharaon, que Moïse a reçu la vocation de libérer son peuple. C’est
dans ce même désert qu’Israël a reçu son identité par le don de la loi
au Sinaï.
C’est au désert que les prophètes ont appelé le peuple à retrouver la
ferveur d’un premier amour. C’est au désert que Jean le baptiste
attendait les habitants de Jérusalem pour les appeler à changer la vie.
C’est au désert que Jésus a lutté contre l’Adversaire pour poser les
fondements de son ministère. Nous lisons dans l’Evangile de Mathieu
au Chapitre 4 : - V.1 : alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans le
désert, pour être tenté par le diable. Aussitôt, l’Esprit poussa Jésus
dans le désert, où il passa quarante jours, tenté par Satan. Il était avec
les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
Parmi les trois tentations que le Christ a affrontées au désert se
trouve celle du pouvoir politique. La dernière tentation, nous dirons
l’ultime tentation. Le diable emmène Jésus sur une haute montagne et
lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes
car elle m’a été remise et je la donne à qui je veux. Si tu te prosternes
devant moi, elle sera pour toi. » - Jésus lui dit : retire-toi, Satan ! Car
il est écrit : tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
C’est ainsi que la politique serait ainsi diabolique. Dépendant du
pouvoir de ce monde, la politique dans nos État
Au désert, les rapports sociaux et culturels n’existent plus. (On est
seul, abandonné à soi), l’humain est nu, dépouillé conduit à la
solitude, il est seul face à son Dieu. Le chemin est (souvent) parfois
rude car, le désert (comme nous l’avons noté plus haut) est aussi le
lieu de la faim, de la chaleur (étouffante), des bêtes sauvages et de la
tentation.
Quarante (40) : quarante jours, quarante ans. La durée moyenne du
séjour au désert. Le nombre quarante (40) : dans la pensée biblique, ce
nombre représente un temps d’épreuve, mais aussi un temps de
26 renaissance, de changement radical. Les quarante ans du peuple (juif)
au désert, comme les quarante jours de jeûne de Moïse sur le Sinaï,
ont débouché sur un temps nouveau : une terre nouvelle et une loi à
vivre. Quarante jours dans le désert. Quarante (40), le chiffre de
l’épreuve, comme les quarante années d’Israël dans le désert avant
d’entrer en Terre promise. Comme les quarante jours effroyables du
Déluge, menace de mort contre la vie des hommes.
On ne choisit pas d’entrer dans le désert comme on entre en prière.
Ce n’est pas Jésus qui a choisi volontairement d’entrer dans le désert
pour y vivre pendant 40 jours. « Aussitôt, l’Esprit poussa Jésus dans
le désert. »
Le désert est le temps de l’épreuve, le temps de la crise. La
traversée du désert pendant quarante ans pour le peuple d’Israël avant
l’entrée dans la Terre promise, et pendant quarante jours pour Jésus,
est une période de préparation, d’approfondissement, de mûrissement.
Un temps de réflexion et d’espérance. Mais aussi de craintes et de
doutes. Quelquefois même de découragement et d’égarements. Mais
Dieu n’abandonne pas son peuple. Il l’accompagne par la nuée du feu
la nuit et d’ombre le jour. Jésus aussi y rencontrera à la fois le
Tentateur, Satan l’accusateur qui essaie de le décourager, de le
démoraliser, mais aussi les anges de Dieu qui le fortifient, le
réconfortent.
Le désert est le temps de l’épreuve, le temps de la crise. C’est le
lieu de refuge : - « Élie, voyant cela, se leva et s’en alla, pour sauver
sa vie. Il arriva à Beer Schéba, qui appartient à Juda, et il y laissa son
serviteur. Pour lui, il alla dans le désert où, après une journée de
marche, il s’assit sous un genêt, et demanda la mort, en disant : c’est
assez ! Maintenant, Éternel, prends mon âme, car je ne suis pas
meilleur que mes pères » (1.Rois 4)
Le désert est le temps où l’amour de Dieu et de son peuple devient
à la fois douloureux et émouvant. Ce qui est extraordinaire avec la
Bible, c’est cette transformation possible du désert, qui fleurira. Dans
l’histoire d’Israël, le désert est associé à la libération, à l’Exode hors
d’Egypte, pays de l’esclavage. Le désert est un lieu d’attente du salut,
de passage incontournable pour accéder à la Terre promise.
Ce n’est donc pas par hasard que Jean Baptiste ait choisi de se
retirer dans le désert, pour annoncer au peuple la venue de Jésus, la
venue du Messie qui doit ouvrir la route vers la Terre promise du
Royaume de Dieu. C’est au désert de Judée qu’il appelle le peuple à la
repentance, car le Royaume des cieux est proche. C’est au désert que
Jésus est conduit par l’Esprit pour se préparer à son ministère
27 messianique. Et c’est au désert qu’il se retirera, après chaque miracle
important, pour échapper par contre à l’enthousiasme messianique naïf
des foules prier et se préparer à l’épreuve de la croix.
Mais, le désert est aussi le lieu de la protection : Apocalypse
12v1314 : - « Quand le dragon vit qu’il avait été précipité sur la terre, il
poursuivit la femme qui avait enfanté l’enfant mâle. Et les deux ailes
du grand aigle furent données à la femme, afin qu’elle s’envolât au
désert, vers son lieu, où elle est nourrie un temps, des temps, et la
moitié d’un temps, loin de la face du serpent. »
Il est indiqué que les épreuves que nous subissons sont des déserts
qui sont pour nous des portes de salut ; le chemin vers Canaan. C’est
la voie de notre délivrance et de notre salut : (Romains 8.17, 22) - Or,
si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers : héritiers de
Dieu, et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, afin
d’être glorifiés avec lui. J’estime que les souffrances du temps présent
ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour
nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation
des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, -non de son
gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise. Avec l’espérance qu’elle
aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part
à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que,
jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs
de l’enfantement.
Traverser le désert, c’est que Dieu a un dessein pour celui qu’il fait
traverser le désert. C’est au désert que ABRAM devint ABRAHAM et
fut bénit (Genèse 12.1-3). - Dieu nous fait connaître le désert pour nous
bénir, pour notre destin. Le chrétien est enfant de la promesse. Il
appartient par la promesse à la descendance d’Abraham. Nous sommes
enfants de Dieu, héritiers car cohéritiers de Christ. - Les souffrances du
temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera
révélée pour nous. Il faut passer par le désert et y séjourner pour
recevoir la grâce de Dieu ; c’est là qu’on se vide, qu’on chasse de soi
tout ce qui n’est pas Dieu et qu’on vide complètement cette petite
maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul. Les
Hébreux ont passé par le désert, Moïse y a vécu avant de recevoir sa
mission. La traversée du désert est un temps de grâce, c’est une période
par laquelle toute âme qui veut porter des fruits doit nécessairement
passer. Il lui faut ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout le créé,
au milieu desquels Dieu établit son règne et forme en elle l’esprit
intérieur : la vie intime avec Dieu, la conversion de l’âme avec Dieu
28 dans la foi, l’espérance et la charité. Plus tard, l’âme produira des fruits
dans la mesure où l’homme intérieur se formé en elle.
LA « PAROLE »
« C’est par la puissance du verbe que tout a été créé »
« Dans ce pays où pendant des millénaires, seuls les sages eurent
le droit de parler, dans ce pays où la tradition orale a eu la rigueur
des écrits les plus sacrés, la parole est devenue sacrée. Dans la
mesure où l’Afrique noire a été dépourvue d’un système d’écriture
pratique, elle a entretenu le culte de la parole, du « verbe fécondant »
Aïssata avait dit à son fils : « Apprends à couvrir la nudité
matérielle des hommes avant de couvrir par ta parole leur nudité
morale. » Les tisserands traditionnels, initiés au symbolisme de leur
métier à tisser où chaque pièce a une signification particulière et dont
l’ensemble symbolise la « création primordiale », savent tous qu’en
faisant naître sous leurs doigts la bande de tissu qui se déroule comme
le temps même, ils ne font rien d’autre que reproduire le mystère de la
Parole créatrice.
[…] Dès l’instant où un être est doué du verbe, quel que soit son
degré d’évolution il compte dans la classe des grands privilégiés, car
le verbe est le don le plus merveilleux que dieu ait fait à sa créature ;
Le verbe est un attribut divin, aussi éternel que Dieu lui-même.
C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. En donnant à
l’homme le verbe, Dieu lui a délégué une part de sa puissance
créatrice. C’est par la puissance du verbe que l’homme, lui aussi,
crée. Il crée non seulement pour assurer les relations indispensables à
son existence matérielle, mais aussi pour assurer le viatique qui ouvre
pour lui les portes de la béatitude.
Une chose devient ce que le verbe lui dit d’être. Dieu dit : « Sois !»
et la créature répond : « Je suis !»
Je répète que ce livre se veut une « Parole » d’homme, la « Parole »
d’un Africain s’adressant aux Africains. Les autres l’entendront aussi,
s’ils veulent entendre le cri de douleur ou de rage, mais aussi des
appels au pardon qu’elle tente de transmettre à son peuple. Le Monde
n’est-il pas devenu un village ? Et les cris du village s’entendent de
tous les coins. Que ceux qui ont les oreilles pour entendre, entendent
la Parole !
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