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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Sociologie
Identité sociale et situations extrêmes : le cas des camps de concentration
Retour sur les travaux de Michael Pollak
Sarah GENSBURGER, Catherine NAVE, élèves de l’École normale supérieure de Cachan
« Nous partirons des expériences des déportés, leur identité et leur mémoire sont au cœur de notre réflexion. »
a notion d’«identité sociale» est à la fois largement utilisée enL sociologie.Ainsi parle-t-on de mais aussi largement débattue « processusidentitaires »,de « constructionde l’identité» ou encore d’«identification ».Au sein des travaux de Michael Pollak, l’identité sociale, sa formation comme son évolution tiennent une place centrale. Le terme est entendu comme une appartenance qui met en présence représentations et pratiques caractéristiques de telle ou telle iden-tité. L’identité est à double jeu, à la fois pour soi mais aussi pour les yeux des autres qui «identifient ». Ainsi, le titre du recueil de textes de l’auteur, publié en 1993 par des sociologues et des historiens,Une identité blessée, études de sociolo-gie et d’histoire, en est une illustra-tion. C’est au travers de deux principaux thèmes que Michael Pollak dévelop-pera l’idée de la valeur particulière de l’expérience extrême comme révélatrice de l’identité sociale. Le premier, homosexuels et sida, est principalement traité dansLes Homo-sexuels et le Sida. Sociologie d’une épidémie. Le second est celui des camps de concentration, qui nous intéresse ici, et dont l’exposition se
Michael Pollak,L’Expérience concentrationnaire
répartit entre quelques articles, parus dans les Actes de la recherche en sciences sociales et l’ouvrage de syn-thèse,L’Expérience concentration-naire. Essai sur le maintien de l’iden-tité sociale. Or l’un des mérites de ces travaux sur le camp des femmes d’Auschwitz-Birkenau est de mon-trer l’espace du camp comme un véri-table espace social, développement à l’opposé des représentations les plus répandues décrivant les déportés comme une masse déshumanisée et uniforme. Ainsi, face à l’horreur du camp, la force de la construction sociale apparaît nettement, en même temps que les mécanismes qui la ren-dent possible. Par ailleurs, ces tra-vaux nous permettent d’aborder la dimension morale de la relation d’entretien plus accentuée lorsqu’il s’agit d’un tel thème. Les récits des trois déportées, Margareta, Ruth et Myriam, constituent le cœur de l’ouvrage de M. Pollak.
LA GESTION DE L’INDICIBLE
À la limite du possible Tout chercheur travaillant sur les camps de concentration est confronté à l’inimaginable, ce qui dépasse
l’entendement, ce que M. Pollak dénomme «une expérience à la limite du possible». Face au récit de cette expérience extrême, la conscience commune fait appel à des schémas de classification préconstruits. Il s’agit de ce que beaucoup voient comme une expérience totalitaire et donc totale, englobante pour l’indi-vidu. Le camp serait «une institution 1 totale », au sens goffmanien. Le pri-sonnier n’existe plus comme agent, et encore moins comme acteur, il est réduit à n’être plus qu’un des nom-breux numéros qui composent la masse. Ainsi, dansSurvivre, Bruno Bettelheim décrit le camp comme «le laboratoire où la Gestapo apprenait à désintégrer la structure autonome des individus». Dès lors, le premier enjeu des travaux de M. Pollak est relatif au position-nement de son objet comme objet sociologique ou, pour revenir au vocabulaire durkheimien, comme « faitsocial ».Comment imposer une telle vision des camps de concentra-tion alors que beaucoup n’y voient qu’une dissolution de l’identité et
z 1.Goffman E.,Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Éd. de Minuit, 1968.
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donc de toute épaisseur sociale? En d’autres termes, si le camp nazi est bel et bien une réalité, est-il pour autant une réalité sociale? L’enjeu de l’approche de M. Pollak est précisément de montrer que l’expérience concentrationnaire est une expérience sociale. Et c’est jus-tement parce qu’elle est extrême, par sa situation à la limite du possible, qu’elle est un objet sociologique de première importance. M. Pollak explique sa démarche: «Toute expé-rience extrême est révélatrice des constituants et des conditions de l’ex-périence “normale”, dont le caractère familier fait souvent écran à l’ana-lyse. Dans cette recherche, l’expé-rience concentrationnaire, en tant qu’expérience extrême, est prise comme révélateur de l’identité comme image de soi, pour soi et pour autrui. Le caractère exceptionnel de cette expérience rend problématiques deux phénomènes situés au cœur de notre recherche: l’identité et la mémoire. Or les rendre probléma-tiques revient à les rendre visibles, 2 donc analysables.» .Il se situe ici au sein d’une tradition inaugurée par l’École de Chicago et notamment par les études de Georg Simmel sur l’immigré. Après cette justification relative au choix de son objet d’étude, M. Pollak évoque la dimension morale de son travail. Ainsi, la question morale est-elle aussi un enjeu essen-tiel dans la mesure où son appro-priation par le sociologue est le seul moyen de son évacuation, cette dernière étant simultanément un préalable au travail sociologique. M. Pollak souligne, en effet, «le caractère doublement limite de l’ex-périence concentrationnaire: limite du possible et de ce fait limite du 3 dicible ».
À la limite du dicible
La question de la gestion des événe-ments se pose également au niveau moral. Or, considérer l’expérience concentrationnaire comme une expé-rience sociale, c’est l’exposer au
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questionnement, à la mise en pers-pective et, plus généralement à une forme de jugement, par nature déli-cat. Il s’agit de déterminer et de reconstruire les règles, les normes, les conflits, les intérêts à l’œuvre dans cet espace social. Une telle démarche scientifique suppose une mise à dis-tance, nécessaire préalable au travail objectif. Or cette posture épistémo-logique libère peu à peu l’objet d’étude de l’emprise du tabou moral. Dès lors, la difficile question du juge-ment se pose. Même si celle-ci ne doit pas émaner du sociologue, elle occupe l’esprit du lecteur comme celui de l’auteur, si ce n’est en tant que chercheur au moins en tant qu’homme. Est-il possible de traiter scientifiquement, et donc en un sens froidement, d’un sujet aussi empreint de considérations morales? Cette interrogation rejoint celle de Carlo Ginzburg qui, lui, met en perspective Le Juge et l’Historien. Par ailleurs, l’effort de mémoire demandé à ces trois femmes fait resurgir des images enfouies et réveille des douleurs qu’elles avaient cherché à refouler. À cette occasion, l’enquêtée ne se contente pas de fournir des informations à M. Pollak, elle donne un sens à ce moment de sa vie. De cela découle la dimension parfois thérapeutique de l’entretien. Cette dernière est explicite dans le cas de Margareta qui vient au chercheur sur les conseils de son médecin. Bien sûr, le sociologue n’est pas thérapeute. Cependant, une relation de confiance est établie et une attente forte de la part des enquê-tées s’exprime et se poursuit ulté-rieurement. La position de l’enquêtée face à l’en-quêteur n’en est que plus délicate. En effet, cette intimité, nécessaire à la confession de tels faits, ne doit pas empêcher le sociologue de poser son regard sur ce monde social qu’il a constitué comme son objet d’étude. Or ce regard appartient à un monde social radicalement différent du premier. Dès, lors comment ne pas analyser ou du moins recevoir les faits à l’aune de ses propres valeurs?
Comment oublier d’où l’on regarde? M. Pollak ne veut ni ne doit juger ces femmes mais elles-mêmes se placent sur ce terrain en évoquant toutes les valeurs de la morale courante ou encore en reproduisant certains discours convenus sur le sujet (notamment diffusés par l’Amicale 4 d’Auschwitz ).Ce décalage entre deux mondes est aussi la cause d’une autocensure que toutes prati-quent. Que dire? Que ne pas dire? ou sous une autre forme. Qu’est-ce qui se dit? Qu’est-ce qui ne se dit pas? Tout en racontant, elles ajoutent parfois :« Jene sais pas si je dois le dire. »Cette angoisse suscitée par l’indétermination et la mouvance de la frontière morale va même jusqu’à induire des rectifications. Ruth, ayant parlé du meurtre d’un nouveau-né en se présentant comme témoin oculaire de la scène, s’y référera ensuite comme à un événement dont on lui a parlé.
L’état du champ sociologique
L’importance de la question morale est confirmée par l’omniprésence de celle-ci au sein des deux théories qui balisent le champ de l’étude des camps au moment où M. Pollak conduit ses travaux. La première est due à Bruno Bettel-5 heim .Incarcéré à Dachau en 1940, il formalise sa pensée en 1976 pour la première fois. Il pose comme origine un individu autonome où «l’estime de soi» constitue la base d’une identité assurée, c’est-à-dire de la capacité d’un individu à rester le «même »en dépit des changements de son environnement social. Seuls ceux capables de préserver cet amour-propre seraient aptes à endurer l’expérience des camps. Il fallait,
z 2.L’Expérience concentrationnaire, p. 11. 3.Idem, page 12. 4.Pour une illustration précise de cet aspect : La concurrence des victimes, génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, 1997. 5.Survivre, Robert Laffont, 1979.
selon les mots de Bettelheim, «mettre une certaine distance entre soi et son expérience pour mieux la maîtriser». La survie dépend de la capacité des personnes à sauver les valeurs essen-tielles de leur ancien système de contrôle d’eux-mêmes. Encore une fois, cela conduit à interpréter l’expérience concentrationnaire en termes moraux. Cet aspect est aussi présent au sein 6 de l’analyse de Des Pres . Ici, l’in-terprétation n’est plus psychologique mais biologique ou «sociobiolo-gique ».Les pulsions égoïstes fonda-mentales et les liens restreints de parenté constituent, dans cette optique, les seules ressources mobi-lisables. La qualité spécifique la plus importante est l’aptitude à regarder d’un point de vue critique, voir scep-tique, les canons de la morale cou-rante. Des Pres prône la stylisation de la vie pour la vie. Les survivants sont, selon Des Pres, les précurseurs d’une nouvelle morale, pratique et modeste, orientée vers la survie de l’espèce, en rupture avec les valeurs de notre civilisation, qui ne font qu’exprimer un esprit de domination de la nature. Face à ces deux théories, M. Pollak se demande «si cette opposition théo-rique entre interprétation “psycholo-gique” et interprétation “sociobiolo-gique” n’est pas d’autant plus irréductible qu’en est absente toute réflexion sur les méthodes et les matériaux empiriques qui ont permis la construction de telles interpréta-7 tions ». Dès lors, l’enjeu inhérent au thème va devenir un enjeu de méthode, méthode qui va permettre de montrer que l’on peut retenir comme complémentaires ces deux hypothèses qui constituent en fait « deuxpôles extrêmes du champ de l’expérience concentrationnaire», selon l’expression de M. Pollak, champ qu’il s’agit justement de déter-miner. Avec cette volonté de démon-trer «contre »la psychologie et la bio-logie et de fonder une analyse qui les intègre, nous retrouvons l’entreprise duSuicidedurkheimien. Mais, ici, la méthode sera différente.
LA GESTION DE LA MÉMOIRE
La préparation et le choix de la méthode Dans son livre, comme dans ses articles, M. Pollak prend le temps d’expliquer sa démarche. La méthode biographique ayant longtemps été considérée comme non valide, il était nécessaire de montrer la portée d’une telle technique et sa nécessité dans l’étude d’un tel objet. En effet, après avoir réalisé le premier entretien et lui avoir appliqué les règles de la cri-tique historique, M. Pollak réalise que certaines autres rescapées qui auraient dû connaître Margareta ne s’en souvenaient absolument pas. Il conclut que «si la création de tels micromondes est une des conditions de la gestion de l’incertitude perma-nente qui règne dans les camps de la mort, cela suggère qu’il n’y a pas de vision commune par les déportés eux-mêmes de cet univers, mais des per-ceptions différentes pendant et après 8 l’expérience concentrationnaire» . Les «micromondes »constituant la réalité des camps, il convient de par-tir des trajectoires individuelles pour les replacer dans les structures 9 sociales, politiques et économiques. Certes, M. Pollak est conscient de la critique de P. Bourdieu, ce dernier expliquant, à la suite d’une métaphore sur le plan de métro, «qu’on ne peut comprendre une trajectoire qu’à condition d’avoir préalablement construit les états successifs du champ dans lequel elle s’est dérou-lée, donc l’ensemble des relations objectives qui ont uni l’agent consi-déré »et parlant de «la nécessité d’un détour par la construction de l’es-10 pace ». Mais M. Pollak précise qu’« icinous étions confrontés à la situation inverse: ni le chercheur ni les rescapées ne disposent d’un “plan de métro”. L’espace social dans lequel s’accomplissent les trajectoires et qui leur donne sens s’est dégagé petit à petit des récits de celles qui 11 l’ont parcouru» .L’utilisation des récits de vie s’impose donc ici.
Afin de mener à bien ses travaux, M. Pollak s’est constitué une impor-tante documentation historique. Ce travail a donné lieu à la publication 12 de plusieurs articleset se traduit en annexe du livre par l’inclusion d’une chronologie détaillée des événements. Ce travail préalable obéit à la fois aux impératifs de la critique historique et aux nécessités d’une approche com-préhensive. Par là, M. Pollak tente de retrouver le tracé de quelques lignes du fameux «plan de métro», fidèle en cela à Pierre Bourdieu. Outre la méthode, le «terrain »du sociologue et son traitement sont eux aussi particuliers. En effet, au cours de son enquête, M. Pollak a dû faire face à de nombreuses résistances. Trois phénomènes principaux en fournissent l’explication. Tout d’abord, comme nous avons com-mencé à le voir, la pression morale empêche de faire coïncider le récit avec les normes de la morale cou-rante, par exemple lorsqu’il est ques-tion de l’homosexualité dans le camp. Cette pression génère chez les dépor-tées une peur d’être incomprises. De plus, le lien entre mémoire indivi-duelle et mémoire collective, qui dans le cas de la déportation possède une force et une symbolique considé-rables, rend difficile de parler en son nom, de choisir la parole. Cette appréhension est celle de Ruth, lors-qu’après avoir accepté l’entretien, elle le refuse sur le conseil d’une amie qui veut la protéger des inten-tions de l’enquêteur. Enfin, le silence est un des modes de gestion de l’iden-
z 6.The Survivor. Anatomy of Life in the Death Camps, NY, Washington Square Press, 1976. 7.L’Expérience concentrationnaire, p. 257. 8.L’Expérience concentrationnaire, p. 17-18. 9.« Survivredans un camp de concentration. Entretien avec Margareta Glas-Larsson», Actes de la recherche en sciences sociales, o n 41,février 1982. 10.Pierre Bourdieu, «L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, o n 62-63,p. 69-72, 1986. 11.L’Expérience concentrationnaire, p. 21. 12.« Desmots qui tuent »,Actes de la recherche o en sciences sociales, n41, février 1982 et «Interpréter et définir: Droit et expertise scientifique dans la politique raciale nazie », Le Discours psychanalytique, p. 25, 1985.
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tité et peut donc fonctionner comme un refuge. Dès lors sa rupture s’ap-parente presque à un renouvellement d’identité. Les travaux de Michael Pollak por-tent sur les femmes du camp d’Au-schwitz-Birkenau, donc sur celles qui en sont revenues, qui ont survécu. Or cette survie n’est pas due au simple arbitraire de l’institution totalitaire. En effet, ces femmes partagent un certain nombre de caractéristiques communes. Margareta, Ruth et Myriam (les trois femmes dont les entretiens sont analysés dans L’Expérience concentrationnaire) avaient toutes des liens avec le monde médical et deux d’entre elles maîtri-saient la langue allemande. M. Pollak observe des «régularités » aux cours des entretiens comme au fil de nombreuses lectures qu’il a faites de témoignages de déportées sous de multiples formes. Cette remarque constitue déjà une première démonstration du caractère social de l’expérience concentrationnaire, caractère qui concerne au moins autant la prise de parole (en effet, la volonté ne suffit pas, il faut avoir le sentiment que l’on en a la capacité). En fait, son objet d’étude est aussi le biais même de ce type d’étude. Il s’agit de l’étude des logiques sociales à l’œuvre derrière le «hasard »de cette survie.
Contenus et tensions
Les résistances évoquées plus haut sont à l’origine de tensions. Or ces tensions ne sont pas un résidu de l’entretien mais un de ses constituants majeurs. C’est précisément ce qui intéresse Pollak. Nous nous intéresserons d’abord aux conditions matérielles des entretiens. Puis nous cernerons les composantes de ces tensions. Le premier entretien est celui de Margareta. Celle-ci a volontairement cherché à effectuer un tel entretien, suivant en cela les conseils de son médecin. Cette série d’entretiens a eu lieu à Vienne, en février 1979. Gerhard Botz les a réalisés dans une chambre d’hôtel, à la demande de
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Margareta, et pendant cinq jours consécutifs. Une partie est libre, l’autre plus directive. Le tout occupe 700 pages de retranscription. Deux entretiens complémentaires ont eu lieu en mai 1979 et en août 1980. Ruth a elle aussi été convaincue par son médecin. L’entretien a eu lieu en novembre 1983, à Berlin. La pre-mière rencontre avec M. Pollak s’est effectuée dans son appartement. Puis Ruth, motivée par la réticence d’une amie, demande un délai. Pollak note que «ces obstacles et les discussions qu’ils ont provoquées ont mis au grand jour l’inscription de toute histoire et de toute mémoire individuelles dans une histoire et une mémoire collec-13 tives ». Ainsi, il apparaît clairement que si ces témoignages sont intéres-sants c’est certes par la mémoire qu’ils offrent mais plus encore par la gestion complexe de cette mémoire qu’ils nous donnent à voir. Myriam accepte sans hésitation et cette attitude est en totale harmonie avec la position de témoin officiel qu’elle adopte. L’entretien se déroule à Paris, chez elle. Lors du simple exposé des circons-tances, l’existence de tensions appa-raît nettement. Les deux exemples diamétralement opposés de Ruth et Myriam nous permettent de saisir la tension entre identité collective et identité individuelle. Pour Myriam, la relation entre ces deux pôles est une relation harmonieuse, proche de l’osmose. La plupart du temps, elle emploie le pronom personnel «nous » et ne garde le «je »que pour de rares anecdotes très personnelles. Ruth, par sa rétractation et sa méfiance, craint au contraire la discordance de ses propos avec le discours collectif. Cette première tension est celle que ressent Ruth. Elle se redouble de celle entre identité passée, celle de dépor-tée qui est ici convoquée, et identité présente. C’est pour Ruth qu’elle est la plus douloureuse. Être une juive allemande est difficile comme le montre l’anecdote de son voyage en Israël (découverte comme juiveet Allemande, elle fut critiquée par un groupe de juifs américains qui se
trouvaient là). La seconde grande tension concerne la relation entre dicible et indicible. Or la frontière qui sépare ces deux domaines est mouvante et cette mou-vance est précisément le facteur qui lui donne consistance aux yeux du sociologue. Par exemple, pendant plusieurs jours, Margareta cache la véritable cause de son arrestation en se présentant comme une «politique» et non comme une «honte raciale». De même, lorsqu’elle évoque les amours lesbiens qu’elle a vécus avec Orli, l’aînée du bloc Révier, elle ajoute «Peut-être que je ne devrais pas raconter cela. Mais pourquoi pas ? ».L’exemple de la narration par Ruth de l’épisode du nouveau-né 14 révèle la même tension. À la lec-ture de son entretien prêt à être publié, elle a souhaité changer sa position pour passer d’acteur à témoin. Ainsi, il y a bien une tension entre dicible et indicible et la fron-tière qui la matérialise change selon les conditions d’énonciation. L’attitude de Ruth qui veut bien confier quelque chose à M. Pollak mais pas à d’autres illustre l’existence de cette tension qui habite l’enquê-teur et qui oppose «détachement »et 15 « implication ». Cette difficulté découle du fait que selon les mots de Michael Pollak: «Un entretien des-tiné à recueillir l’histoire d’une vie nécessite une relation de confiance». De plus, des attentes sont formulées et la relation prend la forme d’un échange. En effet, Ruth et Margareta sont là pour «guérir ».Et Ruth demande explicitement à être comprise. «Je sens en moi cette ques-tion :pourquoi vis-tu encore? Sou-vent cela vous donne un sentiment de culpabilité. Pouvez-vous me com-prendre ? ».De même, cette tension est visible lorsque M. Pollak trans-met un message à une autre déportée
z 13.L’Expérience concentrationnaire, p. 79. 14.Idem, p.184. 15.Elias N., «Problems of Involvement and Detachment »,British Journal of Sociology, VII, 3, 1956.
de la part de Ruth et qu’il dit à Ruth que cette dernière se souvient d’elle et la salue alors qu’il n’en est rien. Elle est résumée dans ces quelques lignes de Michael Pollak où il parle de la difficulté à «étudier scientifi-quement, c’est-à-dire froidement et à distance, des choses qui suscitent les réactions affectives les plus extrêmes, et qui sont d’ordinaire abordées dans le registre “chaud” de la révolte, de la dénonciation ou de l’indignation. Par son caractère extrême, un tel objet met en évidence le propre de toute démarche scienti-fique, qui est, pour employer une image, de produire du froid là où 16 souffle le chaud…» .
Le moment de l’analyse
Face à ce corpus de documents, M. Pollak adopte une attitude socio-logique qu’il différencie clairement de celle de l’historien. Ici, tout docu-ment a un sens, même celui qui apparaît comme faux au regard de la critique historique. Pour lui, l’établis-sement d’une quelconque vérité passe entre autres par l’analyse des secrets et des dissimulations. M. Pollak utilise des documents aux statuts multiples. Il montre que «le moment choisi pour le dire structure le dit». Par exemple, les récits produits juste après la guerre sont plus factuels que les autres, les récits tardifs sont souvent liés à un autre événement de la vie et sont l’occasion d’un retour sur l’ensemble de cette dernière. Chaque type de document apporte une catégorie spécifique d’informations. La déposi-tion judiciaire renseigne sur les relations entre kapos, SS et déportés, l’entretien plutôt sur celles entre déportées… De plus, selon la position sociale occupée par la personne au sein du camp, la vision de celui-ci est modifiée: il y a nonpas une, maisdes expériences du camp. À côté de techniques dites rigou-reuses comme l’analyse lexicale, M. Pollak laisse une place à l’intui-tion. Cette catégorie d’analyse est en effet nécessaire lorsque l’on veut étu-dier non seulement le contenu mais
aussi les tensions qui l’accompagnent. L’intuition est nécessaire car le plan de métro n’étant pas fourni, il est impossible d’avoir une idée exacte de ce que l’on recherche. M. Pollak explique :« Melaisser guider par l’in-tuition et par les circonstances impré-visibles – démarchepeu légitime, selon les canons des manuels de recherche – m’avaitfait comprendre, d’un coup, plusieurs points essen-17 tiels. »De plus, si un souci de clarté nous a imposé une séparation en trois moments distincts, il n’en reste pas moins que l’interaction et la simul-tanéité entre les trois étapes sont pri-mordiales. Conformément au prin-cipe de saturation, M. Pollak ne cherche pas à recueillir une infinité d’entretiens mais à retrouver une cohérence interprétative de l’expé-rience concentrationnaire. Ainsi, la retranscription des entretiens et leur première analyse s’effectuèrent le jour même. L’entretien fournit des hypothèses autant qu’il est guidé par elles. Ainsi, un des grands mérites de ces travaux est de ne pas se contenter de restituer le contenu mais de décrire le chemin emprunté. Ce chemin est lui-même objet de l’étude. Avant de parler de la construction de l’iden-tité, il nous fallait donc nous arrêter sur la gestion de la mémoire.
La gestion de l’identité
La spécificité de l’objet d’étude et de la méthode employée suppose que l’espace social dans lequel s’accom-plissent les trajectoires et qui leur donne sens se dégage petit à petit des récits de celles qui l’ont parcouru.
Le plan de métro
Il convient donc de reconstituer cet espace. Les plans joints àL’Expé-rience concentrationnaireen donnent un premier aperçu. En effet, l’espace social est d’abord un espace de lieux. Il se structure autour de «Canada », entrepôt où étaient stockés les biens des détenus et des morts par le gaz; le « Révier »,hôpital mais aussi mou-
roir ;l’administration et le Rajsko, centre de recherche. Ce premier espace peut fournir un éventail de positions privilégiées au sein de l’autre espace, l’espace social. Ce dernier est hiérarchisé en fonc-tion de plusieurs critères. Les prin-cipaux sont au nombre de six. Rela-tivement à la nationalité, les Allemandes et les Polonaises occupent la première place. Pour les premières, il s’agit d’une politique explicite du camp. Mais, plus géné-ralement, le lien entre nationalité et langue explique cette position. Ruth dit avoir survécu au transfert d’avant la libération car elle avait le «bon accent ».L’appartenance religieuse est aussi un critère distinctif entre les déportées. Les juives se situent en bas de l’échelle. L’analyse de ces deux premiers critères présente déjà l’identité de Ruth comme dissonante d’un point de vue hiérarchique. Le troisième critère est la cause d’inter-nement :« Lespolitiques »consti-tuaient une classe supérieure et structurée. Margareta déclare: «Nous les politiques, nous restions ensemble ».La force de cette carac-téristique est telle que Margareta, quarante ans plus tard, se présente toujours comme «politique »alors qu’elle appartient en fait à la catégorie «honte raciale». À l’opposé, les «associables »et «droit commun »étaient méprisées voire exclues. Le quatrième élément structurant est la possession d’une compétence. Pratiquer la cosmétique, être médecin ou du moins avoir quelques connaissances en la matière furent autant de moyens de survivre pour nos trois déportées. La maîtrise de la langue allemande est à ratta-cher à cette catégorie. Le cinquième signe de distinction sociale est lié à la date d’internement. Alors que les numéros bas suscitaient un immense respect, les «millionnaires »étaient méprisés. Enfin, le dernier critère est celui qui vient immédiatement à
z 16.L’Expérience concentrationnaire, p. 182. 17.L’Expérience concentrationnaire, p. 19-20.
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l’esprit :les internés d’une part, les fonctionnaires du camp de l’autre. Cette dernière catégorie étant nette-ment constituée comme telle par le fait que Margareta les appelle tous «com-mandant »,quel que soit leur rang. Cette structuration de l’espace social, en six grandes dimensions, se cristallise dans les différents triangles d’appar-tenance portés par les déportées. Au sein de cet espace social, des règles et des normes nouvelles ont émergé. Les règles d’hygiène traditionnelles sont reconsidérées. L’homosexualité est acceptée et les rapports sexuels sont toujours vécu comme euphorisants. Mais, parallèlement, les relations sexuelles entre juives et non juives étaient proscrites. Voler l’administra-tion était bien vu tandis que spolier une autre déportée pouvait provoquer une très violente réaction du groupe. Tra-vailler au «Révier »ou à «Canada » était toléré, le faire dans les bureaux de l’administration était très vivement condamné. Parmi ces nouvelles règles suscitées par ce nouvel espace social, le code de déontologie des médecins du groupe de Myriam est l’exemple le plus significatif. Elle évoque son appar-tenance à un groupe désigné comme « organede résistance dans les limites du possible». Il s’est fixé des règles: bannir certains diagnostics, donner les médicaments en priorité aux malades susceptibles de survivre, dissuader les personnes de venir au «Révier» à l’ap-proche d’une sélection, tuer les nou-veaux-nés pour sauver la mère. Le vocabulaire lui-même est modifié par le camp. Par exemple, «musulman » désigne une personne qui est «hors jeu», sur le point de mourir. Être «hors jeu »signifie mourir, donc être dans le champ social signifie survivre, du moins avoir une chance d’y arriver. Ainsi, alors que le camp est celui de la mort, l’espace social qu’il constitue peut être vu comme un espace de la survie.
Les trajectoires
Il est maintenant nécessaire de voir dans quelle mesure «les éléments de leur biographie aident à comprendre
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leur action dans de telles circons-tances comme le produit d’un habitus 18 acquis »avant l’entrée dans le camp. Les trois femmes parlent spon-tanément de leur vie avant la dépor-tation. Il s’en dégage trois éléments communs :le contact avec la méde-cine, avec la haute société, les res-ponsabilités familiales. Le premier est observé à des degrés divers mais le plus frappant est le troisième aspect. En effet, il semble que ces femmes aient toutes accepté des responsabilités familiales impor-tantes pour permettre à leurs proches de vivre au mieux alors que le statut légal des juifs dans leur pays se dégradait. Tout se passe comme si les femmes avaient été plus lucides sur les événements, par exemple en envi-sageant l’émigration ou en s’adap-tant déjà à de nouvelles normes. Elles n’en étaient pas pour autant pré-parées à l’expérience de la déporta-tion. Il est en effet possible de décrire le parcours de ces femmes depuis leur arrestation en termes d’apprentissage du «métier de déporté» résultant d’ajustements successifs. Cette acqui-sition se fait progressivement selon les étapes qui suivent celles de la déportation. Le cas de Margareta est le plus explicite. D’abord incarcérée à la prison de la Gestapo à Berlin, elle est ensuite transférée à Therienstad, camp de concentration politique aux conditions plus « faciles »qu’Auschwitz. Au cours de ces étapes, elle apprend à connaître l’univers dans lequel elle se situe et se rapproche de plus en plus de son rôle. Elle découvre enfin quelles sont les ressources mobilisables au sein de ce nouveau monde. La santé, voire même la seule apparence de santé, est une chose primordiale. À cet égard, ses notions en cosmétique sont un atout pour son propre corps mais aussi comme monnaie d’échange. Mais cet exemple est singulier alors que l’expérience est plurielle. Ce qui est valable pour Margareta ne l’est pas obligatoirement pour Myriam ou Ruth. Une typologie des ajustements est donc réalisable: repli sur soi (cas de Myriam), intransigeance, installa-
tion dans le camp (cas de Margareta), conversion. Cette typologie permet de comprendre que toutes les resca-pées n’ont ni la même expérience du camp ni le même degré de connais-sance de ce dernier. Des groupes visibles ou des personnalités se font jour. Ainsi, Margareta, connue de Myriam, ne connaît pas celle-ci. Il existe donc plusieurs modes de sur-vie. Mais, le plus souvent, celle-ci est conditionnée par l’insertion dans un réseau ou un «micromonde »au sein duquel par exemple il sera possible de faire «la cuisine en paroles». Ces femmes ont donc utilisé leur habitus dans un champ distinct de celui auquel il était initialement adapté; « l’habitusde classe, qui commande de soigner sa présentation en toute circonstance et de maintenir sans cesse une apparence extérieure sans défaut se révèle ici très précieux puisque les comportements qu’il inspire contribuent à la survie des 19 interné (e) s ». Pour autant, Pollak ne veut pas parler de stratégie. La large part d’arbitraire est la raison qu’il donne mais en réalité cela s’explique par le fait que nous retrou-vons, là encore, la question du juge-ment moral. «Décrire un camp de concentration en termes de marché noir ou comme un système dans lequel la maîtrise des règles du jeu permet d’augmenter ses chances de survie ne doit pour autant pas faire oublier que le propre de l’univers totalitaire est précisément que les règles du jeu social n’excluent jamais le risque et l’arbitraire, qu’il n’est pas de comportement aussi réussi soit-il qui puisse assurer à son auteur le suc-cès de son entreprise et que les rela-tions établies avec les dominants sont 20 toujours aléatoires et révocables.» Enfin, une fois les rescapées libérées, le retour à la vie ordinaire n’a rien d’un retour à la normale. Il constitue
z 18.L’Expérience concentrationnaire. 19.« Survivredans un camp de concentration », Actes de la recherche en sciences sociales, o n 41,février 1982. 20.Idem.
une deuxième blessure identitaire. L’expérience concentrationnaire a donc donné lieu au maintien de l’identité sociale, par l’intermédiaire de l’habitus, mais aussi à une certaine évolution de celle-ci. Le problème du comment vivre et dans quel monde le faire se repose à nouveau.
Théoriciens, objets de la théorie
L’ambition théorique de Pollak étant intégratrice, il s’agit maintenant de comprendre les théories de Bettelheim et Des Pres à travers le schéma explicatif que nous venons de dégager. Comme nous l’avons vu, la formali-sation de l’expérience concentration-naire élaborée par Bettelheim ne repo-sait que sur sa propre histoire. En fait, cette dernière était circonstanciée car située dans le champ social du camp décrit plus haut. Bettelheim appartient à une classe de déportés, les «poli-tiques »,et généralise cette vision du camp, ce micromonde pour en faire un macromonde théorique. Les «poli-tiques »,comme Bettelheim, avaient plus de force de résistance car ils voyaient dans leur internement la confirmation même de leurs thèses. Cette capacité, la solidarité au sein de cette catégorie et sa structuration anté-rieure au camp ont orienté sa vision du camp. Ainsi, en mettant l’accent sur la rigueur morale, seul moyen, selon lui, de maintenir l’intégralité de la personnalité, Bruno Bettelheim pro-duit un discours de catégorie, sinon de classe, celle des siens, les «poli-tiques »de 1940 à Dachau. À l’opposé, Des Pres privilégie les savoir-faire pratiques. Il théorise ici un mode de survie propre aux caté-gories modestes auquel appartiennent l’expérience de Margareta et sa rela-tion aux cosmétiques. Le soin porté à l’apparence chez Margareta s’oppose à la force mentale et au repli sur soi et sa conscience de Myriam. Deux vécus et deux habitus différents sous-tendent ce contraste.
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