86:[Eighty Six] T01
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86:[Eighty Six] T01 , bd

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Description

« Une guerre sans pertes humaines », c'est ce que proclame la république de San Magnolia. Attaqué par une armée de drones appelée la « Légion », son gouvernement a finalement mis au point ses propres armes autonomes, les « Juggernauts ». Cependant, en dehors des murs fortifiés protégeant les 85 districts qui composent la république, il existe un 86e secteur. Officiellement inexistants, ces Eighty-Six sont dépouillés de leur humanité et conduisent ces armes « sans pilote » au nom de San Magnolia. Léna, jeune commandante, se retrouve affectée au 1er escadron de défense Spearhead, l'élite des Eighty-Six, une unité tristement célèbre pour son capitaine, surnommé le « Faucheur »...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 décembre 2021
Nombre de lectures 8
EAN13 9782491806163
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
Page de titre
Prologue – Les coquelicots en fleur sur le champ de bataille
Chapitre 1 – Un champ de bataille sans pertes humaines
Chapitre 2 – Rien à signaler sur le front des squelettes
Chapitre 3 – À ta splendeur aux abords de l’outre-monde
Interlude – Le chevalier sans tête
Chapitre 4 – Mon nom est légion, parce que nous sommes plusieurs
Interlude – Le chevalier sans tête II
Chapitre 5 – Putain de gloire à l’escadron Spearhead
Interlude – Le chevalier sans tête III
Chapitre 6 – Fiat justitia ruat caelum – Que le ciel s’écroule, mais que justice soit faite.
Interlude – Le chevalier sans tête IV
Chapitre 7 – Shalom Chaverim – Adieu, chers amis
Épilogue I – Le voyage de la reine ensanglantée
Épilogue II – Reboot
Postface
Page de copyright

« Aucun État ne pourrait être blâmé au prétexte qu’il refuse d’accorder des droits humains à des porcs.
Par conséquent, si l’on définit comme des porcs à forme humaine les individus parlant une langue différente, ayant une couleur différente, ou des ancêtres différents, toute oppression, toute persécution ou tout massacre perpétré à leur encontre ne saurait être vu comme une injustice bafouant la morale. »
Vladiléna Milizé, Mémoires .

 
« Démarrage du système »
« AR M1A4 < Juggernaut > OS Version 8.15 »
Le bruit désagréable des interférences se mêlait aux sons d’un système radio d’un autre âge.
«  Handler-1 à Undertaker. Le radar a repéré des unités d’interception ennemies. Présence d’un bataillon d’artilleurs antichars confirmée, ainsi que d’un bataillon de chasseurs à pied.
— Ici Undertaker. Bien reçu. Nous pouvons les percevoir d’ici.
— Je transfère mon autorité à l’officier de terrain. Montrez votre gratitude pour le pays en faisant barrage de votre corps. Anéantissez les ennemis de la République en sacrifiant votre propre vie s’il le faut.
— Bien reçu.
— Désolé, les gars… Je suis vraiment désolé. »

« Fin de la transmission »
« Verrouillage du cockpit »
« Mise en marche des batteries. Activation del’actionneur. Déverrouillage du mécanisme d’articulation. »
« Stabilisateur : normal. FCS : conforme. Vetronics hors ligne. Mode de recherche des ennemis : passif. »
« Undertaker à tous les personnels. Handler-1 m’a transféré son autorité. Je prends le commandement des opérations.
— Ici Alpha Leader. Bien reçu. C’est comme d’habitude, Faucheur. Qu’est-ce que messire notre maître, ce sale poltron, a dit en dernier ?
— Qu’il était désolé. »
Une voix éclata de rire à l’autre bout du Para-RAID.
«  Ah ! Ces porcs blancs sont toujours aussi irrécupérables. Ils nous foutent dehors, nous enferment, puis se bouchent les oreilles en demandant pardon. C’est n’importe quoi… À tous les membres du peloton. Vous l’avez entendu. Quitte à mourir aujourd’hui, ce n’est pas plus mal que ce soit sous le commandement de notre Faucheur.
— Soixante secondes avant contact avec la cible. Tirs ennemis en approche. Franchissez la zone de bombardement adverse à la vitesse de combat maximale.
— Allez, on y va, les gars ! »

« Lancement des manœuvres de combat »
« Détection des machines ennemies : configurée sur Bogey 1 » « Configurée sur Bogey 2 »
« Bogey 3 » « Bogey 4 » « Bogey 5 » « Bogey 6 »
« Bogey 7 » « Bogey 8 » « Bogey 9 » « Bogey 10 »
« Bogey 11 » « Bogey 12 » « Bogey 13 » « Bogey 14 »
« Bogey 15 » « Bogey 16 » « Bogey 17 » « Bogey 18 »
« Bogey 19 » « Bogey 20 » « Bogey 21 » « Bogey 22 »
« Bogey 23 » « Bogey 24 »…
« Attaque : Bogey 210 »
«  Delta Leader à peloton Delta ! Ne les contournez pas, anéantissez-les ici !
— Charlie 3 ! Ennemi à 10 heures ! Esquive-le… Merde !
— Echo 1 à tous les membres du peloton. Echo Leader est mort au combat. Echo 1 prend le commandement.
— Bravo 2 à tous les personnels… Désolé, les gars. On dirait bien que c’est la fin.
— Alpha Leader à Alpha 3 ! Tiens bon encore une minute ! Je viens à ton secours ! Alpha 1, reprends le commandement !
— Bien reçu. Bonne chance, Alpha Leader.
— Je compte sur vous… Eh, Shin. Undertaker.
— Quoi ?
— Tu n’oublies pas ta promesse, hein ?
— Non… »

« C1 Signal perdu »
« Machine alliée : 0 »
La voix de son supérieur, brouillée par les interférences, sortait du casque qu’il avait retiré et jeté, et se mêlait avec obscénité à la brise du soleil couchant.
«  Hand… les personnels… Handler-1 à tous les personnels. Vous m’entendez ? 1 er escadron, répondez… »
Adossé au fuselage de sa machine à l’apparence organique, pareille à une pupe, il allongea la main dans le cockpit à l’auvent grand ouvert et appuya sur le bouton de l’émetteur radio.
« Undertaker à Handler-1. Les unités d’interception ennemies ont été détruites. Je confirme la retraite de l’ennemi. Opération terminée. Retour au bercail.
—  Undertaker… Combien d’autres que toi ont… »

« Fin de la transmission »
Interrompant la question absurde que son supérieur n’avait ni le besoin ni l’obligation de poser, il coupa le système radio et porta son regard à l’extérieur du cockpit.
Çà et là, partout sur le champ de bataille où les coquelicots en fleur rougeoyaient sous le soleil couchant, le feu brûlait d’une épaisse fumée, des carcasses de bêtes en acier gisant les entrailles mécaniques à l’air et des araignées quadrupèdes projetaient leurs longues ombres silencieuses. De ses ennemis et de ses alliés, voilà tout ce qui restait.
Il n’y avait aucun survivant nulle part. Aussi loin que portait le regard, ce n’étaient que cadavres et fantômes errant après la mort. Le silence absolu. Par-delà la steppe, les rayons écarlates et horizontaux du soleil se couchaient derrière une chaîne de montagnes dessinant une ombre noire.
Dans ce monde illuminé de rouge et teinté d’obscurité, où tout semblait mort, seuls sa machine et lui possédaient encore la force de se mouvoir. Ses longues pattes imitaient celles d’un arthropode. Son blindage brun clair était sali d’innombrables entailles. Des lames à haute fréquence pareilles à des ciseaux équipaient ses bras, et un canon principal remplaçait son dos. Sa silhouette générale évo quait une araignée errante, mais sa figure de quadrupède portant un canon sur le dos rappelait davantage le dard d’un scorpion. Son fuselage sans nez ressemblait aussi à une espèce de squelette qui rampait sur le champ de bataille à la recherche de sa propre tête.
Poussant un soupir, s’appuyant contre le blindage que le vent crépusculaire commençait à rafraîchir, il leva les yeux vers un ciel glorieux à vous figer le corps.
Dans un pays oriental lointain, l’on évoque une fleur née du sang de la favorite d’un roi conquérant qui se serait suicidée. Ailleurs, la légende d’une fleur s’épanouissant dans les fleuves de sang de chevaliers tombés jadis, impuissants à juguler une invasion barbare.
Le ponceau des coquelicots en fleur qui tapissaient le champ de bataille à perte de vue, dans la lumière du soleil couchant qui embrasait le ciel, avait la beauté de la démence.

S ur ce champ de bataille, il n’y a nul mort.
« Voici maintenant des nouvelles du front. Une unité de blindés autonomes de la Légion de l’Empire a envahi aujourd’hui le 17 e  théâtre d’opérations. L’intervention de nos drones, les Juggernaut, qui font la fierté de notre république de San Magnolia, a permis de porter un coup fatal à l’ennemi, qui a dû battre en retraite. Les dégâts matériels sont minimes, et encore une fois, aucun mort n’est à déplorer dans notre camp. »
La grand-rue de Liberté-et-Égalité, à la fois premier district et capitale de la république de San Magnolia, était si belle et paisible que nul n’aurait cru que le pays fût en guerre depuis neuf ans.
Du marbre blanc sculpté ornait les façades de ses splendides bâtiments en pierre de taille. Le vert des arbres des allées et le noir des lampadaires en fonte dessinaient un contraste pittoresque avec la lumière du soleil printanier et le ciel d’azur. Dans les cafés aux coins des rues, étudiants et amoureux à la chevelure naturellement argentée et luisante pouffaient bruyamment.
Sur le toit bleu de l’hôtel de ville flottaient avec fierté un drapeau figurant Magnolia, la sainte de la révolution, et un autre les cinq couleurs de la République – elles symbolisaient les idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité, de justice et de noblesse. La grand-rue, fruit d’un urbanisme méticuleux, était pavée de larges pierres minutieusement et géométriquement taillées.
Un petit garçon aux yeux pétillants d’un gris lunaire, tenant ses deux parents par la main, passa devant Léna en riant fort. Bien apprêtés, ils se rendaient probablement à quelque occasion mondaine. Elle jeta un dernier coup d’œil à la joyeuse famille qui s’éloignait, avant de tourner ses yeux d’argent vers l’holo-écran public, son sourire s’estompant alors tout à fait.
Elle portait un uniforme bleu de minuit à col, destiné aux officiers de l’armée de la République. La jeune fille de 16 ans dégageait une beauté de porcelaine et une délicatesse cristalline propres à son âge, et son port altier révélait tout de sa noble extraction. Ses cheveux d’argent satinés et légèrement ondulés et ses grands yeux de même couleur, cerclés de longs cils, prouvaient non seulement qu’elle appartenait à la race des Albas, qui habitaient cette terre bien avant la naissance de la République, mais aussi qu’elle était une descendante de sang pur de la noblesse celena.
« Sous le commandement de nos opérateurs de talent, ces drones hautement performants permettent à notre pays de se défendre tout en s’épargnant le besoin de mobiliser du personnel sur le front. Nul ne peut douter de l’utilité de notre système de combat à la fois humain et perfectionné. Le jour où la justice de notre République anéantira les derniers vestiges maléfiques de l’empire déchu arrivera bien avant que toute la Légion ne s’éteigne dans deux ans. Vive la république de San Magnolia. Gloire au drapeau quinticolore ! »
L’expression de Léna s’assombrit à la vue du sourire triomphant de la présentatrice, une Alabasta aux cheveux et aux yeux blanc neige. Ces bulletins d’information plus irréalistes qu’optimistes avaient commencé à être diffusés en boucle juste après le déclenchement de la guerre, et nombreux étaient les civils à ne pas douter de leur véracité. Pourtant, de la moitié de son territoire qu’elle avait concédée en moins de six mois de combats, la République n’en avait rien recouvré neuf ans plus tard.
Elle balaya du regard la pittoresque grand-rue baignant dans la lumière du printemps. Elle voyait la présentatrice, les étudiants et les amoureux des cafés, les nombreux passants, la famille qu’elle avait croisée, et bien sûr elle-même.
La république de San Magnolia se vantait d’être le premier État démocratique moderne du monde et accueillait à bras ouverts les immigrés des pays limitrophes. La République était depuis les temps anciens la terre des Albas, tandis que ses voisins concentraient d’autres peuples : les Aquilas couleur de nuit, les Auratas qui brillaient d’une lumière dorée, les Rubelas aux magnifiques cheveux pourpres, ou encore les Caeruleas aux yeux bleus. Tous bénéficiaient de la même hospitalité.
Mais si quelqu’un devait promener son regard sur la grand-rue, ou même la capitale entière et les quatre-vingt-cinq districts qu’elle administrait, il n’y croiserait que des Albas aux cheveux et aux yeux argentés.
C’était exact. Officiellement, aucun soldat considéré comme un humain ne se trouvait sur le champ de bataille, et aucun mort n’était comptabilisé. Toutefois…
« Cela ne veut pas dire que personne ne meurt. »
Le palais Blancneige, l’ancienne cour royale à l’époque de la monarchie, abritait maintenant le resplendissant quartier général de l’armée où se rendait Léna. C’était dans ce palais, ainsi que dans les districts administratifs entourés par les remparts appelés Grandmur, qu’étaient affectés tous les soldats de la République.
Aucun d’eux n’était envoyé à l’extérieur de Grandmur, ni au front, à plus de cent kilomètres de là. N’y combattaient que des drones autonomes, les Juggernaut, commandés à partir de salles de contrôle situées dans le Q.G. de l’armée. Sa ligne de défense, composée de quelque cent mille Juggernaut, d’un champ de mines antipersonnel et antichars, et de canons d’interception sol-sol automatiques, n’avait jamais été percée. Bien sûr, le personnel posté sur Grandmur ne s’était jamais battu en conditions réelles. L’armée offrait d’autres postes dans la logistique, le transport, l’analyse de données, la planification stratégique et toute une variété de tâches administratives. Ainsi, plus un seul soldat de la République n’exerçait un métier en rapport avec la chose militaire au vrai sens du terme.
Léna fronça les sourcils en croisant un groupe d’officiers empestant l’alcool – ils s’étaient sans doute servis une fois encore du grand écran du centre de commandement pour voir du sport. Elle les observa d’un air réprobateur, qui ne fut accueilli que par des regards sarcastiques et condescendants.
« Eh les gars, notre princesse, l’amie des marionnettes, nous toise d’un air mauvais.
— Ouh là, j’ai peur ! Si tu t’enfermais dans ta chambre pour jouer avec tes drones chéris ? »
Elle se retourna instinctivement.
« Écoutez, vous ne…
— Bonjour, Léna. »
Quand elle entendit la voix, Léna fit volte-face et vit Annette, sa camarade de promotion. Elle était lieutenant ingénieur dans le département R&D et proche de Léna depuis le collège. Comme elle aussi avait sauté une classe, c’était sa seule amie du même âge.
« Bonjour, Annette. Tu es bien matinale, dis-moi. D’ordinaire, tu ne te réveilles jamais à l’heure.
— Je reviens du travail. J’ai passé une nuit blanche… Évite de me mettre dans le même panier que cette bande d’abrutis. Je travaille, moi. Un problème que seul le génial lieutenant ingénieur Henrietta “Annette” Penrose pouvait résoudre est survenu. »
Annette laissa échapper un long bâillement félin. Ses cheveux courts avaient la couleur argentée des Celenas, comme ses grands yeux en amande. Elle haussa les épaules, coulant un regard sur le groupe d’ivrognes qui s’était éloigné durant leur bref échange. Discipliner des idiots était une perte de temps. Léna rougit en déchiffrant le regard éloquent de son amie, qui tentait de l’arrêter.
« Ah oui, ton terminal indiquait une alerte. Tu devrais t’en occuper.
— Zut ! Désolée. Merci, Annette.
— Je t’en prie. Mais ne t’investis pas trop dans tes drones, d’accord ? »
Léna tourna les talons en faisant la moue, fit non de la tête, puis se dirigea vers la salle de contrôle qui lui avait été attribuée. Cette dernière, à moitié remplie par une console inorganique, se révélait petite, sombre et un peu fraîche. L’écran holographique central en mode veille en éclairait faiblement le sol et les murs gris-blanc.
Léna, jambes serrées, prit place dans le fauteuil et enfila le dispositif RAID, un cercle de métal en forme d’élégant collier, en dégageant ses longues mèches argentées, puis leva les yeux d’un air digne.
Maintenant que les combats se déroulaient à distance, bien au-delà des remparts de Grandmur, cette minuscule pièce représentait le dernier champ de bataille à l’intérieur des quatre-vingt-cinq districts de la République.
« Authentification : commandant Vladiléna Milizé. Opératrice du 3 e escadron de défense du 9 e théâtre d’opérations du front de l’est. »
L’authentification vocale et rétinienne achevée, le système démarra.
Divers écrans holographiques apparurent les uns après les autres, affichant une énorme quantité d’informations transmises par les différents types d’instruments de mesure disséminés sur le lointain front. Sur l’écran central figurait une carte numérique recensant les machines ennemies et alliées sous forme de points lumineux. Les bleus, représentant les Juggernaut, étaient au nombre de soixante-dix. L’unité sous l’autorité de Léna en comprenait vingt-quatre, tandis que les 2 e et 4 e escadrons présents également sur place, vingt-trois chacun. Les points rouges de la Légion étaient trop nombreux pour être comptés.
« Activation du Para-RAID. Synchronisation avec le Processor Pléiades. »
Le cristal bleu du Para-RAID, au niveau de la nuque de Léna, s’échauffa légèrement. Ce n’était pas une chaleur physique, mais une illusion créée par les cellules que le Para-RAID activait. Le cristal émulant un système nerveux commença à traiter les informations. C’était à travers ce microsystème virtuel qu’il déclenchait une fonction enfouie dans le Night Head, une partie spécifique du cerveau que l’être humain exploiterait sans doute lors d’une prochaine étape de son évolution, ou bien qu’il avait totalement oubliée lors d’une très ancienne.

Léna emprunta un « chemin », normalement inaccessible, dissimulé bien en dessous de son conscient et de son subconscient, et présent dans l’inconscient collectif commun à tous les humains. Léna connecta sa conscience à celle du chef du 3 e escadron, le Processor au nom de code Pléiades, au travers de la mer de l’inconscient collectif. Pléiades et Léna partageaient désormais leurs informations sensorielles.
« Synchronisation terminée. Handler-1 à Pléiades. J’espère faire du bon travail avec vous aujourd’hui », dit-elle gentiment.
La « voix » d’un jeune homme, probablement d’un ou de deux ans plus âgé, lui répondit :
«  Pléiades à Handler-1. Synchronisation excellente. »
Sa voix trahissait une certaine ironie. Léna étant seule dans sa salle de contrôle, ce n’était pas la voix d’une personne à côté d’elle. C’était celle de Pléiades, avec qui elle avait synchronisé son ouïe via le Para-RAID.
Une voix humaine.
Fabriqués en catastrophe en période de guerre, les Juggernaut ne disposaient ni de fonction vocale ni de fonctions cognitives évoluées leur permettant de sentir ou de penser. De son côté, le Para-RAID, le dispositif de synchronisation sensorielle, fonctionnait par le biais de l’inconscient collectif de « l’espèce humaine ». Enfin, la ligne de défense mise en place contre les machines ennemies comprenait également des mines antipersonnel.
C’était là que résidait la vérité sur ce front où s’entretuaient des drones autonomes. La vérité sur ce champ de bataille sans mort.
«  Nous apprécions vivement les salutations polies que vous ne manquez jamais d’adresser à la sous-humanité des Eighty-Six que nous représentons, l’Alba ! »
Les Eighty-Six.
Les porcs à forme humaine qui vivaient à l’extérieur des quatre-vingt-cinq districts de la République, le dernier paradis qui resta aux humains quand la Légion conquit le continent. Le terme méprisant qui désignait les Coloratas, que la République – dont ils étaient pourtant natifs – avait classés en « formes de vie sous-humaines », avant de les envoyer dans des camps de concentration ou au front, par-delà Grandmur.

Neuf ans auparavant, an 358 du calendrier républicain, an 2139 du calendrier stellaire.
L’empire de Giad, le voisin oriental de la République et la superpuissance septentrionale du continent, déclara la guerre à tous les pays alentour, et lança la Légion, la première armée de drones totalement autonomes du monde. Face à la formidable puissance de Giad, l’armée régulière de la République fut écrasée en à peine deux semaines. Tandis que les quelques survivants de celle-ci se regroupèrent et tentèrent de gagner du temps au moyen de stratégies désespérées, le gouvernement républicain prit deux décisions.
La première fut l’évacuation de tous les civils vers ses quatre-vingt-cinq districts administratifs.
La deuxième fut l’entrée en vigueur de l’ordonnance n o 6 609, relative à la préservation de la paix en temps de guerre. Cette dernière aboutit à la promulgation d’une loi d’exception désignant tous les Coloratas résidant dans la République comme alliés de l’Empire, de les déchoir de leurs droits civiques, de les parquer et de les surveiller dans des camps de concentration à l’extérieur des quatre-vingt-cinq districts.
Cette loi violait bien sûr la Constitution dont la République était si fière et les idéaux symbolisés par les cinq couleurs de son drapeau. Il s’agissait clairement d’une politique de discrimination, car elle épargnait les Albas originaires de l’empire de Giad, mais s’appliquait à tous les Coloratas, même ceux n’ayant aucun lien avec l’envahisseur.
Les Coloratas résistèrent, évidemment, mais le gouvernement les réprima par la force. Quelques Albas s’y opposèrent également, mais la majorité d’entre eux l’acceptèrent. Les quatre-vingt-cinq districts étaient bien trop étroits pour satisfaire aux besoins de toute la population en nourriture, territoire et travail. Il était bien plus facile de croire que les activités d’espionnage des Coloratas avaient provoqué la défaite que d’admettre l’infériorité technologique du pays.
Mais surtout, cernés et isolés de toutes parts par la Légion, il leur fallait un bouc émissaire. Cette justification eugéniste fit vite florès parmi la population. Les Albas, qui avaient fondé la toute première démocratie moderne du monde – le meilleur, le plus avancé et le plus humain des systèmes –, formaient la race supérieure. Les Coloratas, avec leur impérialisme rétrograde et injuste, appartenaient tous à une race inférieure. Des sous-hommes barbares et attardés, rien de moins que des porcs à forme humaine ayant raté une marche de l’évolution.
Ainsi, tous les Coloratas furent envoyés dans des camps de concentration, puis enrôlés comme soldats ou contraints de travailler à l’édification de Grandmur. L’effort de guerre et les travaux furent financés par l’expropriation de leurs biens, et les Albas, qui avaient échappé à la conscription, au travail et à l’impôt de guerre, ne manquèrent pas de célébrer « l’humanisme » de leur gouvernement.
La politique discriminatoire des Albas envers ceux qu’ils nommaient avec mépris les Eighty-Six culmina deux ans plus tard avec l’introduction de drones pilotés par des soldats de chair et de sang, tous issus des rangs de ces derniers. Toutes les compétences technologiques de la République n’avaient pas permis de produire un drone autonome en mesure de combattre en conditions réelles. Mais la race supérieure des Albas ne pouvait admettre qu’elle était incapable de rivaliser avec les drones conçus par les races inférieures de l’Empire. Par conséquent…
 
Les Eighty-Six n’étant pas des humains, les drones dont ils sont les pilotes sont donc bel et bien autonomes.
 
Ainsi naquit le Juggernaut, le drone autonome fabriqué par l’arsenal de la République (A.R.). La population salua la technologie de pointe et humaniste de cette arme qui permettait de réduire à zéro le nombre des victimes humaines. Les Eighty-Six qui pilotaient les drones furent renommés « dispositifs de traitement de l’information », alias « Processors », faisant ainsi du Juggernaut un drone avec opérateur.
An 367 du calendrier républicain. Aujourd’hui encore, des soldats que l’on traite comme des pièces mécaniques continuent de mourir sur un champ de bataille qui ne fait officiellement aucune victime.

Confirmant que la Légion poursuivait sa retraite vers l’est, dans les terres qu’elle dominait, Léna sentit la tension se relâcher un peu. Elle avait coûté sept machines au 3 e escadron. Léna avait un goût amer dans la bouche. Sept Juggernaut avaient explosé avec leur Processor à bord – aucun n’avait survécu.
« Juggernaut ». Ses développeurs, qui se voulaient appartenir à l’intelligentsia, l’avaient baptisé ainsi en référence à un dieu issu des vieux mythes d’un pays étranger. On dit que d’innombrables gens en quête de salut se laissaient écraser par les roues de son char.
« Handler-1 à Pléiades. Retraite de l’ennemi confirmée », dit-elle à travers le Para-RAID au Processor Pléiades, le pilote Eighty-Six qui avait accepté de s’enrôler cinq ans dans l’armée en échange de la restauration des droits civiques de sa famille.
La synchronisation sensorielle leur permettait d’entendre leurs voix, mais aussi les sons environnants. Outil de communication révolutionnaire, le Para-RAID avait rendu obsolètes les transmissions radio, que pouvaient perturber la distance, la météo, le terrain et bien sûr le brouillage opéré par les nuées d’Eintagsfliege 1 .
Théoriquement, il était possible de synchroniser les cinq sens, mais on privilégiait en général la seule ouïe, afin d’éviter une surcharge sensorielle que ne manquerait pas de provoquer une surabondance d’informations visuelles. L’ouïe permettait avec le minimum d’informations de bien appréhender la situation sur le terrain. L’expérience sensorielle n’était pas très différente de la radio ou du téléphone, il y avait même moins de perturbations en comparaison.
Mais Léna était convaincue que ce n’étaient pas là les seules raisons. Une synchronisation visuelle contraindrait un opérateur à voir. Voir la menace de l’ennemi qui attaque ; le spectacle atroce du camarade qui explose avec sa machine ; la couleur du sang et des viscères qu’on voit dégouliner de son propre corps.
« Le 4 e escadron va prendre votre relève et faire le guet. 3 e escadron, retournez à la base.
— Ici Pléiades, bien reçu… J’espère que vous avez aimé observer les porcs se battre, à travers votre télescope, Handler-1. »
La réponse de Pléiades, dont la voix ne se départait jamais de son ton ironique, fit baisser le regard à Léna. Elle comprenait qu’il ne pût s’empêcher de la haïr, car elle était une Alba – elle appartenait au camp de ses oppresseurs. Et son rôle d’opératrice était bel et bien de surveiller les Eighty-Six.
« Excellent travail, Pléiades. À vous autres, et aussi aux sept qui ont perdu la vie… je suis sincèrement désolée. »
Une certaine froideur, semblable à un sabre que l’on dégaine, se mêla au silence de son interlocuteur. Le Para-RAID reliait leur ouïe, mais communiquait également les émotions que l’on pouvait deviner lors d’une discussion en tête-à-tête, car la synchronisation passait par leur conscience.
«  Je… Je vous remercie pour la délicate attention dont vous ne manquez jamais, ô jamais, de faire preuve à notre égard, Handler-1. »
La réponse teintée de mépris et de froid dégoût, doublée d’une haine et d’une colère naturelles envers son oppresseur, dérouta Léna.

Le lendemain matin, le journal évoqua encore les énormes pertes essuyées par l’ennemi, les dégâts limités subis par la République, et le bilan humain nul. La présentatrice vanta de nouveau l’humanisme de la République, son avance technologique, la défaite prochaine du camp adverse, et ainsi de suite. Léna se demandait parfois si ce n’était pas un même enregistrement diffusé encore et encore. Il s’agissait d’un programme public, avec un logo figurant une épée et des chaînes brisées – les attributs de Magnolia, la sainte patronne de la révolution, qui symbolisaient le renversement du pouvoir et la fin de l’oppression.
« Ainsi, le gouvernement a décidé de réduire le budget militaire, en prévision de la fin des hostilités dans deux ans. Par anticipation, le 18 e théâtre d’opérations du front du sud sera démantelé, et les unités stationnées làbas seront dissoutes… » Léna poussa un léger soupir, se disant que le 18 e théâtre d’opérations était sans doute tombé. La nouvelle n’avait rien d’anodin. Une partie du territoire national avait été perdue. Ces terres ne seraient pas recouvrées et l’armée allait de surcroît réduire ses effectifs. Le gouvernement avait épuisé les biens qu’il avait confisqués aux Eighty-Six. Il ne pouvait plus ignorer les voix qui réclamaient que fût réduit l’énorme budget des armées en faveur des services publics et des infrastructures.
Assise en face d’elle, vêtue d’une robe d’un autre âge, sa mère entrouvrit sa bouche au rouge à lèvres parfaitement appliqué.
« Que t’arrive-t-il, Léna ? Cesse de faire cette tête et prends ton repas. »
Le petit-déjeuner était servi sur la table de la salle à manger, mais il n’était presque constitué que de nourriture synthétique fabriquée en usine. Son territoire national réduit de moitié, sa population – hors Eighty-Six – ayant crû de 80 %, la République ne disposait pas sur ses quatre-vingt-cinq districts de terres à cultiver. Coupée de ses pays voisins par les forces armées et les unités de brouillage de l’Empire, elle ne pouvait plus commercer ni entretenir de relations diplomatiques avec eux, et ne pouvait même pas savoir s’ils existaient encore.
Léna prit une gorgée de thé noir, à l’arôme différent de celui dont elle avait un vague souvenir, et coupa une tranche de steak synthétique, fait de protéines de blé, censé imiter l’apparence et le goût de la viande. La seule chose naturelle du repas était la compote qu’elle mélangeait à son thé, produite avec les framboises du jardin. La situation actuelle ne permettait même pas au foyer moyen de se payer le luxe d’une plante en pot, et encore moins d’un jardin, ce qui faisait de cette compote un privilège inouï.
Sa mère sourit.
« Léna, il serait temps que tu quittes l’armée et que tu épouses un garçon de bonne famille. »
Léna soupira en son for intérieur. Sa mère lui répétait cela chaque jour, à la manière du bulletin d’information. Extraction. Réputation. Statut. Lignage. Sang supérieur. Le luxueux et raffiné manoir des Milizé, bâti jadis, lorsque la famille appartenait à la noblesse. Et la robe en soie qui ne déparait pas, mais qui paraissait surannée dès qu’on mettait le pied dehors. Les reliques d’une époque bénie, figées dans le temps. Comme si l’on s’enfermait dans un doux petit rêve, refusant de regarder le monde extérieur.
« Une jeune fille de la glorieuse maison Milizé ne devrait normalement pas se soucier de la Légion et des Eighty-Six. Je sais bien que ton défunt père était un soldat, mais désormais, le temps de la guerre est derrière nous. »
Comment pouvait-il l’être, alors que le pays était en pleine guerre face à la Légion ? Du champ de bataille lointain, personne ne revenait jamais, et depuis longtemps, la guerre ne représentait plus pour les civils qu’un événement d’un film, dont la réalité semblait de moins en moins palpable.
« Protéger la mère patrie est un devoir et un honneur pour les citoyens de la République, Mère. Ensuite, ne les appelez pas Eighty-Six. Ce sont des citoyens de la République à part entière, comme vous et moi. »
Sa mère plissa le nez, qu’elle avait long et élégant.
« Comment pourraient-ils être des citoyens à part entière avec leur vilaine couleur ? Je sais bien qu’il faut nourrir le bétail pour le faire travailler, mais je n’arrive pas à croire que le gouvernement tolère que ces animaux reviennent sur le sol national. »
Les Eighty-Six qui s’enrôlaient dans l’armée voyaient leurs familles rétablies dans leurs droits civiques. Afin de les protéger des pires racistes des quatre-vingt-cinq districts et d’assurer leur sécurité, leur emplacement n’était jamais révélé. Mais la guerre durait depuis neuf ans. Nombre d’entre eux étaient sans doute déjà retournés vivre dans leur ancienne demeure.
C’était la récompense juste et naturelle de leur dévouement à la patrie. Hélas, ceux qui récoltaient les fruits de leur abnégation ne l’entendaient pas de cette oreille et se navraient de la situation.
« Ah, c’est horrible, vraiment trop horrible. Il y a dix ans à peine, ces pseudo-humains traînaient dans Liberté-et-Égalité comme s’ils étaient en terrain conquis. L’idée qu’ils puissent revenir me révulse. Ah ! Quand en auront-ils assez de souiller la liberté et l’égalité de notre République ?
— Si je puis me permettre, ce sont vos propos qui les souillent, Mère.
— Que veux-tu dire par là ? »
Face à l’expression interloquée de sa mère, Léna soupira cette fois pour de bon.
Elle ne comprenait pas. Vraiment pas. Et son cas était loin d’être isolé. Ses concitoyens étaient fiers de leur République et des valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de justice et de noblesse symbolisées par le drapeau quinticolore. Des méfaits des monarchies et des tyrannies du temps jadis, ils avaient appris à haïr l’oppression, à s’indigner de l’exploitation, à mépriser les discriminations et à voir dans les génocides la pire des abominations. Et pourtant, ils n’arrivaient pas à comprendre que la République était littéralement en train de commettre ces mêmes méfaits. Et si on devait le leur signaler, ils rétorquaient avec une pointe de pitié : « Tu ne sais donc pas faire la différence entre un humain et un porc ? »
Léna se mordit les lèvres, qui prirent une légère couleur fleur de cerisier.
Les mots étaient bien pratiques.
Avec quelle facilité ils permettaient de maquiller la réalité. Un simple changement d’étiquette, et un humain pouvait devenir un porc.
Sa mère fronça les sourcils, embarrassée, mais finit par sourire quand elle sembla avoir une révélation.
« Ton père avait de la compassion pour le bétail, et j’imagine que tu veux lui ressembler.
— Non, en fait… »
Elle respectait profondément son père, qui s’était opposé à l’internement des Eighty-Six et avait lutté jusqu’au bout pour son abolition, mais elle ne comptait pas tout à fait marcher dans ses pas.
Aujourd’hui encore, elle se rappelait… la silhouette d’une araignée quadrupède se dressant dans les flammes. Le blason du chevalier squelette sans tête dessiné sur son blindage. Cette main qui l’avait secourue. Ce rouge profond et ce noir de jais qu’il portait depuis la naissance. Nous sommes tous des citoyens de la République. Nous sommes nés et nous avons grandi dans ce pays. C’est pour ça que… La voix de sa mère arracha brutalement Léna à ses souvenirs.
« Mais tu sais, Léna. Il faut traiter le bétail comme du bétail. Ces Eighty-Six à la fois barbares et stupides ne peuvent rien comprendre aux idéaux et à la noblesse de l’homme. Il est juste que nous les mettions en cage et que nous les contrôlions. »
Léna finit son petit-déjeuner sans dire un mot, s’essuya la bouche avec une serviette et se leva de table.
« Je vous laisse, Mère. »

« Vous m’affectez à un autre escadron ? »
Le papier peint doré à stries rouge foncé conférait sa solennité au bureau du chef de brigade. Léna clignait de ses yeux argentés devant la notification de changement d’affectation que venait de lui remettre le général Karlstahl, assis derrière son bureau ancien.
Les remaniements d’escadrons et les changements d’opérateurs étaient en réalité fréquents. Au fur et à mesure des combats, les escadrons accumulaient des pertes qui finissaient par rendre impossible leur maintien. Les fusions, réorganisations, dissolutions et créations d’escadrons étaient quasi quotidiennes. Il arrivait souvent que certains fussent totalement anéantis, même si Léna n’en avait jamais fait et ne comptait jamais en faire l’expérience.
Telle était la force de la Légion.
L’empire de Giad, grande puissance militaire et technologique, avait employé toute sa férocité et son génie pour la développer et munir tous ses membres d’un équipement sans précédent, leur conférer une mobilité tout à fait étonnante, et les doter de fonctions cognitives si avancées qu’il était difficile de croire qu’elles avaient été élaborées à cette époque. C’étaient de véritables machines autonomes – aussi étaient-elles infatigables, obéissantes et légitimement terrifiantes. On pouvait les détruire encore et encore, mais des usines et des ateliers de réparation entièrement autonomes, disséminés au fin fond des terres dominées par la Légion, envoyaient sans relâche de nouvelles armées tels des nuages noirs en formation.
Contrairement à ce que croyaient les civils, les performances des Juggernaut étaient inférieures, et il leur était impossible d’engager le combat en n’essuyant que des dommages minimes. En vérité, chaque sortie se soldait par des pertes gigantesques, qu’il fallait systématiquement compenser pour maintenir la ligne de front.
Mais l’escadron dont Léna avait la charge n’en avait pas subi tant que cela. Les joues balafrées de Karlstahl finirent par dessiner un sourire. Sa barbe dégageait une majesté tranquille. Il était grand et large d’épaules.
« Ton escadron ne sera ni réorganisé ni fusionné avec un autre. En réalité, un autre opérateur vient de démissionner. Il a fallu choisir un remplaçant en catastrophe parmi ceux des autres escadrons.
— S’agit-il d’un escadron défendant une position importante ? »
C’est-à-dire une unité qui ne pouvait rester inactive en attendant qu’on lui trouvât un autre opérateur.
« Oui. Il s’agit du 1 er escadron du 1 er théâtre d’opérations du front de l’est, alias l’escadron Spearhead 2 . C’est une unité composée de vétérans du même front… On pourrait parler d’une unité d’élite. »
Léna fronça alors ses jolis sourcils, perplexe. Dire que le 1 er théâtre d’opérations était important relevait de l’euphémisme. C’était une position de défense cruciale où les assauts de la Légion se révélaient les plus féroces. Le 1 er escadron, seul responsable des opérations sur ce théâtre, jouait un rôle fondamental. Les 2 e à 4 e escadrons, quant à eux, remplissaient des missions de patrouille nocturne ou de soutien, et remplaçaient le 1 er au combat quand il ne pouvait sortir. La charge qui incombait aux opérateurs respectifs de ces escadrons était totalement dissemblable.
« Je pense que c’est une responsabilité trop lourde pour un jeune commandant comme moi… »
Karlstahl grimaça.
« Une jeune femme de talent comme toi, plus jeune élève à avoir été promue commandant en quatre-vingt-onze ans, peut-elle se permettre de dire ça ? Trop de modestie risque de t’attirer l’antipathie des autres, Léna.
— Désolée, Oncle Jérôme. »
Léna, que Karlstahl avait appelée par son prénom, baissa la tête comme une petite fille grondée. Elle s’était relâchée, laissant un instant de côté le protocole militaire et sa position de subordonnée. L’homme avait été le meilleur ami de son père, et tous deux avaient figuré parmi les rares rescapés de l’armée régulière de la République, anéantie neuf ans auparavant. Enfant, elle jouait souvent avec lui quand il passait à la maison. Il avait aussi organisé les funérailles de son père et c’était également lui qui continuait aujourd’hui de l’aider de diverses manières.
« Pour être tout à fait honnête avec toi… on n’a aucun autre candidat au poste d’opérateur de Spearhead.
— C’est pourtant une unité d’élite, n’est-ce pas ? Ce serait un honneur sans égal pour n’importe quel soldat de la République d’en avoir la charge. »
Mais tous les opérateurs n’assumaient pas leur fonction avec le même sérieux. Certains regardaient la télévision ou jouaient à des jeux vidéo dans leur salle de contrôle, ou bien ne s’y rendaient même pas. D’autres, bien pires, ne donnaient ni instructions ni informations à leurs Processors et s’amusaient à les observer mourir, comme dans un film. D’autres encore pariaient avec leurs collègues sur le nombre de jours que leur escadron survivrait. Tout cela, Léna le savait. La triste réalité, c’était que ceux qui prenaient leur rôle à cœur appartenaient à une minorité, mais là n’était pas la question.
« Hmm… Ce que tu dis est sans doute vrai, mais… »
Karlstahl hésita un instant.
« C’est sans compter sur le chef de l’escadron Spearhead, nom de code Undertaker. Il a sa petite réputation. »
Undertaker, c’est-à-dire littéralement l’ordonnateur des pompes funèbres. Drôle de nom…
« Ceux qui le connaissent le surnomment le Faucheur et le craignent. Apparemment, il a tendance à briser ses opérateurs.
— Hein ? »
Léna laissa échapper sa surprise. L’inverse n’était pas étonnant, mais un Processor qui pût briser son opérateur, comment était-ce possible ?
« Êtes-vous sûr qu’il ne s’agit pas là d’une légende urbaine ?
— Je n’ai pas le temps de convoquer mes subordonnés pour échanger des ragots. C’est la réalité. Un nombre anormalement élevé d’opérateurs de l’escadron d’Undertaker ont demandé une mutation ou leur mise à la retraite. Certains en ont fait la demande immédiatement après leur première sortie, et d’autres se sont même suicidés après leur départ, sans que l’on sache très bien s’il y a un lien de cause à effet.
— Suicidés ?
— C’est assez difficile à croire, mais… ils auraient entendu des voix de fantômes qui les hantaient même après leur retraite. »
Décidément, ç’avait tout l’air d’une légende urbaine. Karlstahl pencha la tête anxieusement, tentant de deviner ce que Léna pensait.
« Si ça ne t’inspire pas, tu peux me l’avouer, Léna, ça m’est égal. Tu peux très bien rester avec ton escadron actuel. Comme je te l’ai dit, Spearhead est une unité de vétérans. D’après ce que j’ai ouï dire, il ne vaut de toute façon mieux pas se synchroniser avec eux durant une sortie. On peut très bien déléguer le commandement aux gens sur le terrain et assurer une surveillance minimale… »
Léna pinça les lèvres intensément.
« J’accepte. J’assumerai le commandement de l’escadron Spearhead du mieux que je peux. »
Défendre la mère patrie était le devoir et la fierté de tout citoyen. Il n’y avait pas plus grand honneur que de se voir confier la charge de cette unité, fer de lance de l’effort de guerre, et elle ne pouvait décliner une telle offre.
Un regard rieur se dessina sur le visage de Karlstahl.
Cette fille, c’était vraiment quelque chose.
« Tu peux te contenter d’assurer le minimum. Tu n’as pas à faire plus que le strict nécessaire… Abstiens-toi également de trop interagir avec les Processors sous ta direction.
— Connaître ses subordonnés fait partie de la mission d’un opérateur. J’interagirai avec eux autant que je le pourrai, pourvu qu’ils ne me rejettent pas.
— Ah là là… »
Karlstahl poussa un soupir de lamentation doublé d’un petit sourire amer. Du tiroir de son bureau, il sortit une liasse de documents qu’il agita d’un air bouffon.
« Pendant que j’y suis, encore une chose. Par pitié, arrête de recenser le nombre de morts dans tes rapports. Il n’y a officiellement personne au front. On ne peut donc accepter aucun document mentionnant une catégorie qui n’existe pas… Tu auras beau protester de cette façon, tu ne trouveras pas un quidam pour s’en soucier.
— Il n’empêche. Il m’est impossible de garder le silence. Plus rien ne justifie l’internement des Coloratas. »
Grâce à sa puissante légion, l’empire de Giad avait conquis le continent en un battement de cils, mais pour des raisons encore obscures, il semblait s’être écroulé quatre ans auparavant. Les quelques transmissions radio de l’Empire que la République parvenait à intercepter entre les vagues de brouillage des Eintagsfliege s’étaient brusquement interrompues – plus aucune n’avait été captée depuis lors. L’Empire avait-il perdu le contrôle de sa légion ? Y avait-il une autre raison ? Quoi qu’il en fût, son effondrement était désormais une certitude.
L’internement des Eighty-Six, légitimé par leur lien supposé avec l’Empire, ne reposait plus sur aucune base solide, puisque ce dernier avait disparu. Mais maintenant que les civils avaient goûté aux plaisirs de la discrimination, ils répugnaient à y renoncer. Fouler aux pieds un groupe leur donnait une illusion de supériorité, et l’opprimer les persuadait qu’ils étaient bien les vainqueurs. Mais il ne s’agissait là que d’un expédient pratique, d’un subterfuge qui leur permettait d’oublier que la Légion et ses armes les maintenaient confinés et qu’elles les avaient bel et bien vaincus.
« Consentir tacitement à une injustice revient à l’approuver. Dès le départ, il n’aurait jamais fallu tolérer…
— Léna. »
Sa calme interpellation fit taire Léna.
« Tu es un peu trop idéaliste. Trop exigeante avec les autres comme avec toi-même. Un idéal reste un idéal précisément parce qu’il est hors d’atteinte.
— Il n’empêche… »
Le regard argenté de Karlstahl se teinta d’une nostalgie douce-amère.
« Tu ressembles vraiment à ton père, Václav… Bien, commandant Vladiléna Milizé. Je vous nomme opératrice du 1 er escadron de défense du 1 er théâtre d’opérations avec prise de fonction immédiate. Bon courage.
— Merci, mon général. »

« Et donc, tu as accepté ? Tu es sacrément bizarre, Léna. »
Diriger un nouvel escadron impliquait une série de changements, parmi lesquels le paramétrage de la synchronisation du Para-RAID. Chef de l’équipe de développement dudit Para-RAID, Annette devait donc s’occuper des modifications des paramètres et des ajustements de celui de Léna. Elle lui avait également conseillé de venir passer un examen médical. La jeune fille renfilait son uniforme militaire au moment où Annette lui avait adressé cette remarque.
Après avoir soigneusement accroché sa chemise d’hôpital sur son cintre, et tandis qu’elle boutonnait son chemisier, Léna répondit à Annette à travers l’épais mur de verre blindé qui séparait la salle d’examen de la salle d’observation. Le bâtiment de R&D, une ancienne villa royale, avait gardé à l’extérieur son architecture raffinée, tandis que son intérieur semblait privilégier un futurisme assez insipide, fait d’éléments en acier et en verre qui conféraient au tout une ambiance inorganique. Sur l’un des murs de verre, un écran diffusait une vidéo de poissons tropicaux et de coraux.
« Écoute, c’est une légende urbaine, Annette. Un prétexte pour ne pas travailler. »
Attachant ses bas à leur jarretière, Léna lâcha un sourire. Cette dernière avait beau passer régulièrement les examens médicaux qu’impliquait l’usage du Para-RAID, Annette restait de nature anxieuse.
« Sauf que des opérateurs se sont suicidés pour de vrai. » Annette, de l’autre côté du mur de verre et de l’holo-écran, lui fit la remarque en sirotant un café – ou plutôt un breuvage boueux qui en avait l’apparence –, après avoir entré les nouvelles valeurs de son dispositif RAID.
« Mais, je ne crois pas à ces histoires de fantômes. Ça ressemble à des ragots de vieillards qui ont trop de temps libre. Cela dit, l’un d’eux s’est bien fait sauter le caisson avec un fusil. »
Léna enfila sa jupe et sa veste, ajusta son col puis se retourna. D’une main, elle rabattit en arrière ses cheveux argentés qui étaient tombés sur ses épaules quand elle s’était penchée.

« Vraiment ?
— On nous a demandé de vérifier s’il ne s’agissait pas d’un dysfonctionnement du Para-RAID. Quand quelqu’un disparaît, ça a tendance à se savoir, et a fortiori quand il est question d’un suicide.
— Et quelles ont été vos conclusions ? »
Annette haussa les épaules avec indifférence.
« Va savoir.
— Comment ça, va savoir ?
— Il est difficile de demander des détails à un mort. Nous n’avons trouvé aucune anomalie dans le Para-RAID, fin de l’enquête. Je leur ai dit que s’ils voulaient en savoir davantage, ils n’avaient qu’à m’amener ce Processor… Comment s’appelle-t-il, déjà ? Undertaker, c’est ça ? Mais ces abrutis des Transports m’ont répliqué qu’il n’y avait pas de siège pour cochon dans leur avion. »
Annette croisa les bras et grogna d’indignation en s’appuyant sur le dossier de son fauteuil. Ce genre de pose gâchait toujours un peu son côté jolie garçonne.
« Si seulement j’avais pu le voir, j’aurais pu lui charcuter le cerveau puis procéder à son autopsie. C’est nul. »
Léna fronça les sourcils en entendant ses récriminations excessives. Elle savait bien sûr qu’elle ne parlait pas sérieusement, mais c’était toujours déplaisant à entendre.
« Comment as-tu entendu parler de ce Processor ?
— Par un type de la police militaire. On m’a bien remis un rapport, mais c’était pour la forme. On m’a demandé si j’avais la moindre piste, et basta. En vérité, je ne sais pas ce qui s’est passé. »
Annette esquissa alors un sourire narquois.
« Quand on lui a appris que son opérateur était mort, il a simplement répondu : “Ah bon ?” Du genre, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Bon, c’est normal pour un Eighty-Six. Tu peux lui annoncer que son supérieur est mort, ça ne lui fera ni chaud ni froid. »
Quand elle vit Léna se taire, Annette cessa soudain de sourire.
« Eh, Léna… Sérieusement, rejoins-moi au département R&D.
— Hein ? »
Annette lança un regard perçant et félin à Léna, qui clignait des yeux d’un air étonné. Son regard d’argent exprimait la gravité de ce qu’elle allait lui dire.
« Dans l’état actuel des choses, l’armée n’est qu’un expédient pour pallier le chômage. À l’exception du département R&D, tous les autres sont remplis d’abrutis des derniers districts incapables de trouver un travail. »
La République était actuellement découpée en districts administratifs, avec le premier au cœur du territoire et les autres disposés en carrés concentriques. Plus le numéro d’un district était élevé, plus son environnement immobilier, sa sécurité, son niveau éducatif et son taux de chômage se dégradaient.
« Qu’est-ce que tu feras dans deux ans, quand la Légion aura disparu ? Écrire “ancien soldat” sur ton C.V. ne te rapportera rien en temps de paix. »
Léna sourit légèrement. Dans deux ans, toutes les machines de la Légion cesseraient de fonctionner. La République avait abouti à cette conclusion en inspectant nombre de machines ennemies. Leur processeur central était programmé avec une durée de vie fixe : cinquante mille heures pour chaque version, soit un peu moins de six ans. Il s’agissait sans doute d’un garde-fou, pour le cas où les machines se seraient rebellées.
Si l’Empire s’était effondré quatre ans auparavant, comme on le supposait, tous les processeurs centraux de la Légion allaient finir par s’arrêter. Le nombre de machines ennemies détectées sur le front ne cessait de décroître au fur et à mesure des années. Celles qui n’avaient pas reçu de mise à jour avaient déjà commencé à tomber en panne.
« Merci. Mais pour le moment, nous sommes en guerre.
— Oui, mais rien ne t’oblige à la mener. »
Annette n’en démordait pas. Sa tâche terminée, elle éteignit l’holo-écran et se pencha en avant. Puis elle lâcha, avec une pointe d’exaspération :
« J’ignore où est la vérité, mais on ne parle pas d’un Processor normal, là. Personne ne sait à quoi s’en tenir avec lui… D’ailleurs, on ne sait même pas si le Para-RAID est sans danger. »
Léna sourcilla légèrement.
« Je croyais qu’on avait démontré la parfaite sécurité du Para-RAID. »
Annette avait eu la langue trop pendue. Elle grimaça, consciente qu’elle venait de commettre un impair, et poursuivit à voix basse :
« Écoute, Léna, tu connais ce pays. Il y a une différence entre les annonces publiques et la réalité. »
La république de la race supérieure ne pouvait tolérer que sa technologie fût défaillante. Et si elle l’était, elle ne pouvait le reconnaître… Cela valait aussi bien pour le Para-RAID… que pour les Juggernaut.
« En vérité, on a examiné des gens possédant des pouvoirs… “extrasensoriels”, je crois que c’est le terme ? C’est comme ça qu’on a découvert quelle partie du cerveau il fallait stimuler pour y accéder. Et c’est exactement ce que le Para-RAID fait. »
Elle tapota le dispositif RAID devant elle : un cristal bleu enserré dans un élégant collier argenté. Le cristal était connecté à plusieurs câbles d’un terminal qui était en train de récrire ses informations.
« Ces espèces de télépathes pouvaient se synchroniser avec les membres de leur famille. Les dispositifs des opérateurs et des Processors miment donc les données génétiques de parents du deuxième degré, rien de plus. Pourquoi cela fonctionne, on n’en sait toujours trop rien.
— Mais… c’était le champ d’études de ton père, à l’origine, non ?
— Il s’agissait d’un travail collaboratif. La théorie de base et les hypothèses ont toutes été formulées par son collègue. Mon père était chargé de préparer les conditions des tests et de reproduire le phénomène avec les sujets d’étude.
— Eh bien, il suffit de s’adresser à son collègue. »
Annette afficha alors un regard glacial.
« Impossible… C’était un Eighty-Six. »
Les noms des Eighty-Six, qui n’étaient pas considérés comme des humains, ne figuraient sur aucun registre. Ils n’étaient identifiés que par des numéros qui leur avaient été attribués lors de leur internement. Il n’y avait plus aucun moyen de savoir dans quel camp de concentration il avait été envoyé.
« Les dispositifs RAID bénéficient maintenant d’un système de sécurité, mais si tu synchronisais ta vue avec plusieurs personnes, ton cerveau grillerait face à la surcharge d’informations. Et si tu te synchronisais trop longtemps avec quelqu’un au taux maximal, ton “moi” s’effondrerait. La suractivité t’empêcherait de “revenir”. Tu es au courant de l’accident de mon père… »
Le docteur Josef von Penrose, le père d’Annette, était mort de démence à la suite d’une expérience menée juste après l’aboutissement de la théorie de la synchronisation sensorielle et du dispositif RAID. Selon la rumeur, il aurait entré par erreur la valeur maximale de taux de synchronisation. L’on supposait qu’il avait plongé « quelque part », plus profondément encore que l’inconscient collectif. Dans un lieu où l’humanité même ne formerait plus qu’un individu unique, un inconscient collectif du monde entier.
« Comme je te l’ai dit, on ne connaît pas les conséquences d’une utilisation prolongée du Para-RAID… Je me fiche que des Eighty-Six meurent tout de suite, mais je ne voudrais pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. »
Léna fit instinctivement la moue. Elle savait pourtant qu’Annette s’inquiétait sincèrement pour elle.
« Oui, mais… c’est de la lâcheté. »
Annette fit un geste de la main signifiant qu’elle en avait finalement assez de cette conversation.
« D’accord, d’accord… Tu es vraiment quelqu’un de bizarre. »
Un silence gênant emplit soudain la pièce, de part et d’autre du mur de verre. Comme pour le rompre, Annette sourit d’un air malicieux.
« En parlant de bizarrerie, Léna… Ça te dirait de manger du chiffon cake ? Ma dernière création. Faite avec de vrais œufs.
— Ah oui ? »
Annette réprima un rire quand elle vit Léna devenir tout de suite alerte, comme si d’invisibles oreilles de chat s’étaient dressées sur sa tête. Après tout, Léna restait une fille et avait un faible pour les sucreries. Un chiffon cake préparé avec de vrais blancs d’œufs constituait encore un immense luxe dans la République, qui manquait d’espace et de temps à consacrer à l’aviculture. Élever des volailles dans l’immense jardin de son domaine était un passe-temps que seule la fille de la famille Penrose, qui appartenait jadis à la noblesse, pouvait se permettre.
Toutefois…
« Euh… Rassure-moi… Ça ne va pas avoir un goût de fromage alors qu’il n’y en a pas, ou dégager une fumée noire, ou ressembler à… un crapaud, hein ? »
Elle venait de décrire les impressions que pouvait avoir eues celui qui avait goûté les choux à la crème qu’Annette avait cuisinés une précédente fois. Pour être précis, le commentaire du malheureux goûteur évoquait « le cadavre boursouflé d’un crapaud écrasé ». Elle n’en avait pas seulement reproduit la forme, mais aussi la couleur exacte, sans que l’on sût vraiment comment.
« Il est parfaitement comestible. Il a été testé et approuvé hier soir par l’un de mes prétendants à un éventuel mariage. » Il avait néanmoins coulé à pic au cinquième prototype, l’écume aux lèvres.
« Très bien, dans ce cas… Même si tu ne l’apprécies pas, assure-toi de lui donner une part de l’une de tes créations que l’on peut vraiment manger sans risque, d’accord ?
— Bien sûr, c’est déjà fait. J’ai même sorti un joli paquet-cadeau. Un emballage rose avec un ruban et une carte ornée d’un baiser qui dit : “À mon Theobald chéri.” Le tout adressé à l’appartement qu’il partage avec sa maîtresse. »
Léna se demandait si elle devait compatir avec lui ou non.

De retour dans sa résidence, Léna enfila le dispositif RAID – un cercle d’argent raffiné, à l’allure d’un élégant collier, orné de délicats motifs d’inspiration alba – qui avait fini d’être récrit pendant qu’elle discutait avec Annette autour d’un gâteau et d’un thé. De petites perles luisantes paraient le cristal de neurones artificiels dédiés au calcul de données, si bien qu’il était difficile de croire qu’il se fût agi là d’un appareil de communication militaire, semblable à un casque ou à un laryngophone.
Elle se rappela alors sa discussion de l’après-midi. Le Faucheur. L’Eighty-Six qui poussait les gens au suicide, qui se moquait de leur mort. À quoi pouvait-il donc bien ressembler ? Les détestait-il donc vraiment ? Elle hocha de la tête une fois et inspira brièvement.
Bien.
« Activation. »
Elle démarra le Para-RAID, le moyen de communication révolutionnaire qui pouvait être utilisé n’importe où, n’importe quand, que la distance, la météo ou le relief n’entravaient en rien.
Connexion effectuée. Aucune anomalie. Elle entendit de légers bruits parasites qui ne provenaient pas de sa chambre.
« Handler-1 à tous les personnels de l’escadron Spearhead. C’est un plaisir de vous rencontrer. À compter d’aujourd’hui, je serai votre nouvel officier traitant. »
Un silence embarrassé s’ensuivit. Léna en ressentit de la tristesse. Personne dans l’escadron ne savait comment répondre à la nouvelle promue, alors qu’il ne devait y avoir là que quelque chose de très naturel entre êtres humains.
La gêne s’estompa vite quand une voix calme et plutôt jeune lui répondit de l’autre côté de la synchronisation auditive.
«  Enchanté, Handler-1. Ici le chef de l’escadron Spearhead, nom de code : Undertaker. »
Contrairement à ce que la rumeur ou son surnom lugubre pouvaient suggérer, il avait une élocution précise et une voix sereine comme un lac au fond d’une forêt perdue. C’était un jeune homme d’à peu près son âge, probablement issu d’une famille supérieure à la classe moyenne.
«  On m’avait notifié notre changement d’opérateur. J’espère que nous accomplirons du bon travail ensemble. » Léna sourit en entendant le son détaché de ses paroles, imaginant aisément son tempérament taciturne. Oui, elle le devinait tout de suite en échangeant directement avec lui. Il était impossible de la tromper. Ils étaient des êtres humains.
Certainement pas des sous-hommes surnommés Eighty-Six.
« De même. J’ai hâte de travailler avec vous, Undertaker. »
1 . « Éphéméroptères » en Allemand.
2 . « Fer de lance » en anglais.
E ncore cent vingt-neuf jours avant la fin de mon service ! Putain de gloire à l’escadron Spearhead !
Sur le mur du fond du hangar de la caserne délavée par les intempéries, ce compte à rebours écrit à la craie en cinq couleurs s’étalait sur une vieille ardoise, sans doute ramassée par quelqu’un. Levant les yeux de son presse-papiers, Shin vit ces mots excessivement enthousiastes. Il aurait dû précisément lui rester cent dix-neuf jours. Kujô avait écrit ce message au moment d’intégrer l’escadron et il l’avait ensuite actualisé tous les matins. Il était mort dix jours auparavant.
Shin observa brièvement le compte à rebours interrompu, puis se remit à son rapport de maintenance sur son presse-papiers. Il avait traversé le hangar où s’alignaient des Juggernaut en veille, avant de retourner vers sa machine tout juste révisée.
Il avait les yeux rouge sang des Pyropes et la chevelure de jais des Onyx, deux couleurs qu’il devait à sa double ascendance noble, moitié aquila et moitié rubela, et se distinguait ainsi des Coloratas qu’on surnommait Eighty-Six. L’expression calme de son visage, impropre à son âge, conférait à ses traits gracieux une certaine froideur, tandis que sa silhouette élancée et son teint pâle étaient caractéristiques de la noblesse de l’ancien empire.
Bien qu’il fût déployé sur le front de l’est, essentiellement composé de forêts, de steppes et de tourbières, il portait un uniforme de camouflage adapté au désert, aux nuances sable et tabac, qu’il avait hérité du surplus militaire de la République. Nul officier n’étant là pour le discipliner, il ne boutonnait pas son col, d’où dépassait un foulard bleu ciel.
Le hangar résonnait du vacarme des outils affairés et de l’équipe de maintenance qui discutait. Sur la place devant ce même hangar, se mêlait aux hourras des camarades qui jouaient à une variante de basket-ball à deux contre deux le son d’une guitare reproduisant quelque part le thème d’un vieux dessin animé. Installé dans le cockpit de sa machine, auvent grand ouvert, Kino, un membre de l’escadron, feuilletait un magazine pornographique, et salua Shin de la main quand il l’aperçut.
Ç’avait beau être le front, les jours sans combat, le personnel de la base avait du temps à tuer. Ils étaient censés patrouiller quotidiennement aux abords des zones contestées par l’ennemi – et c’était d’ailleurs ce qu’ils prétendaient faire dans les rapports soumis à leur opérateur –, mais ils s’épargnaient cette tâche, d’autant plus qu’elle était inutile. Ceux d’entre eux qui voulaient se balader se rendaient dans les ruines des villes voisines pour y récupérer du matériel, tandis que les autres s’attelaient aux corvées (cuisine, lessive, ménage, entretien du potager de derrière et des volailles, etc.) ou passaient le temps comme il leur plaisait.
Le bruit de solides bottes militaires se rapprocha, puis une grosse voix à ridiculiser un canon de char d’assaut détona dans tout le hangar.
« Shin ! Shin’ei Nôzen ! T’as encore bien merdé, espèce de sale petit môme ! »
Kino bondit du cockpit et se réfugia dans la pénombre tel un cafard apeuré, tandis que Shin attendait impassiblement que le hurleur arrive.
« Un problème ?
— Ne joue pas à l’imbécile avec moi, Undertaker ! T’es vraiment pas croyable ! »
L’homme qui avait surgi vers lui tel un cerbère était un quinquagénaire aux cheveux d’un gris minéral entremêlés de mèches blanches, portant des lunettes de soleil et un bleu de travail taché d’huile. Lev Aldrecht, le chef de l’équipe de maintenance de l’escadron Spearhead. Si Shin, qui allait sur ses 16 ans, était déjà considéré comme un ancien parmi les Processors, Aldrecht était alors un vétéran, un survivant des enrôlés de la première séquence de la guerre, neuf ans auparavant.
« Pourquoi tu déglingues ta machine à chaque foutue sortie ? L’activateur et les amortisseurs font un boucan pas possible ! Je te répète à chaque fois que les suspensions sont fragiles, alors pourquoi tu forces dessus, bordel ?
— Désolé.
— Tu crois que tu vas t’en sortir avec des excuses ? Je ne te demande pas de t’excuser, mais de changer de comportement ! Avec tes méthodes de tête brûlée, tu vas finir par y laisser ta peau ! On est à court de pièces de rechange, donc je ne peux pas réparer ta bécane avant qu’on soit réapprovisionnés.
— On a une machine de secours.
— Évidemment qu’on en a une. Il faut bien, quand le chef d’un escadron que je ne nommerai pas fout à chaque fois sa machine en l’air ! Je te signale que tu nous fais cravacher trois fois plus que n’importe quel autre Processor. Tu te prends pour un prince ou quoi ?
— La République a aboli le système de classes il y a trois cents ans, lors de la révolution.
— J’vais t’botter les fesses, sale gosse… Au rythme auquel tu pètes tes machines, il faudra en désosser au moins trois autres pour assurer les réparations. Et vu le nombre de jours qu’il reste avant qu’on soit réapprovisionnés et la fréquence de sorties que vous devez effectuer, on ne tiendra jamais. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Croiser les doigts pour que ta machine tienne le coup ? Que je te demande de prier la gentille ferraille de venir à toi ?
Fido a dû rapatrier la machine de Kujô. »
La voix détachée de Shin réduisit Aldrecht au silence.
« Ouais, c’est vrai que je pourrais piocher dedans… Mais j’ai moyennement envie de cannibaliser les autres machines.

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