L’Hiver écarlate, Tome 1- Endestad
96 pages
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L’Hiver écarlate, Tome 1- Endestad , bd

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Description

Dans le royaume nordique d’Hinterland, le froid n’affecte pas que la température. Les cœurs aussi semblent durcir sous son emprise.
Meike est prête à tout pour amasser l’argent promettant un traitement médical à son frère malade. Mais son pays vit désormais sous l’égide du programme Khatarsis, une politique qui érige la violence en système. Maintenant que l’héritier est en exil, la cruauté de ce monde n’a d’égal que la tendresse qui lie les personnages les uns aux autres.
Roman sur la fascination malsaine des gens pour la souffrance d'autrui, L’Hiver écarlate est aussi, surtout, une histoire d'amours et de sacrifices sur fond de rébellion.
Étiquette : Épopée de glace voulant faire fondre la violence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 septembre 2021
Nombre de lectures 15
EAN13 9782764444733
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même AUTRICE
Les Éblouissants , Bayard, 2020.
Tourterelle , Québec Amérique, 2020.
Cobayes – Sarah et Sid , Éditions de Mortagne, 2014.
Clandestine , Éditions Porte-Bonheur, 2012.
TRILOGIE LA TOUR DE GUET
Le silence des ombres , Tome 3 , La courte échelle, 2016.
Les Enfants de Nivia , Tome 2 , La courte échelle, 2013.
Le jardin de statues , Tome 1 , La courte échelle, 2012.
TRILOGIE LES PULSARS
Le dernier pulsar , Tome 3 , La courte échelle, 2011.
Les étoiles mortes , Tome 2 , La courte échelle, 2010.
L’abeille de Lokimë , Tome 1 , La courte échelle, 2010.



Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Fedoua El Koudri
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie
En couverture : Eve Patenaude
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : L’hiver écarlate / Eve Patenaude.
Noms : Patenaude, Eve, auteur. | Patenaude, Eve. Endestad.
Collections : Magellan.
Description : Mention de collection : Magellan | Sommaire incomplet : tome 1. Endestad.
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20210056576 | Canadiana (livre numérique) 20210056584 | ISBN 9782764444719 (vol. 1) | ISBN 9782764444726 (PDF : vol. 1) | ISBN 9782764444733 (EPUB : vol. 1)
Classification : LCC PS8631.A8296 H58 2021 | CDD jC843/.6—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2021

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2021.
quebec-amerique.com




Chapitre 1
L’ennemi est là, devant Meike : une gigantesque paroi frappée par la lumière. Des coulées d’eau gelée y tracent des rayures verticales irrégulières couleur de jade. La jeune fille assure sa prise dans la glace qui scintille sous le soleil d’après-midi, donnant de petits coups de pied pour y ficher les pointes de ses crampons. Ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, elle se concentre sur les notes d’une pièce au piano qui lui masquent le bruit de sa respiration rauque ainsi que le tintement des piolets mordant la glace. C’est tout juste si elle perçoit le murmure de ses partisans qui scandent son nom, au bas de la falaise.
Sa paupière gauche tuméfiée – conséquence d’une gifle reçue au travail deux jours auparavant – obstrue en partie sa vue, l’empêchant de bien évaluer les distances. Elle examine chaque aspérité deux fois plutôt qu’une, ne se fiant qu’à son œil droit.
Elle s’arrête quelques secondes pour jeter un regard aux autres glaciéristes : trois d’entre eux n’ont pas encore abandonné la compétition. Le coriace Ewan Chestia peine à tout juste cinq ou six mètres en dessous de Meike. Elle-même doit se trouver à près de quarante mètres d’altitude. Un peu plus et elle pourra apercevoir les créneaux de la tour d’Endestad, cette construction ancienne et isolée, juchée au sommet de la falaise, qui accueille les condamnés à mort.
Meike espère obtenir trois cent cinquante, peut-être quatre cents krones pour sa performance du jour. Elle est fatiguée, et tous ses membres lui font horriblement mal… Mais lorsqu’elle pense à la souffrance permanente de Miklaus, elle décide de gravir encore quelques mètres. Les billets supplémentaires ainsi récoltés iront rejoindre ses économies.
Un jour, elle sera en mesure de payer à son frère le traitement capable de le guérir. Celui-ci a déjà quatorze ans, elle doit faire vite avant qu’il soit trop tard.
La glace s’émiette sous ses coups. « Non, ne casse pas, ne casse pas… », songe Meike en refermant les doigts plus fort sur les poignées de métal des piolets. S’il fallait que la cascade figée par l’hiver éternel d’Hinterland se brise, la glaciériste serait précipitée dans le vide et irait s’écraser parmi la foule tout en bas.
La jeune fille réprime un frisson à cette idée. Elle sait ce qu’elle risque le premier dimanche de chaque mois, lorsqu’elle remplit le formulaire de l’épreuve d’escalade de glace extrême. Ça ne l’empêche pas d’apposer sa signature sous le texte qui précise qu’il est interdit aux glaciéristes de s’assurer pendant la montée. Mais c’est justement le côté périlleux de l’exercice qui vaut aux participants de si grosses sommes en cas de réussite.
Le mois précédent, l’un des concurrents a fait une chute. Pas de bien haut, il n’a eu que le fémur de fracturé. Mais sans son casque, son crâne aurait éclaté.
Quant à Meike, aujourd’hui, avec ses quarante mètres d’altitude, si elle devait perdre pied et s’écraser sur le sol, tous les os de son corps se retrouveraient pulvérisés. Casque ou pas.
Ne pas réfléchir au danger. Ne penser qu’à Miklaus.
La jeune fille inspire profondément et plante plus haut le bec crochu de son piolet. Elle réussit à gagner quelques centimètres de plus.
Soudain, les haut-parleurs se mettent à grésiller, puis crachent la voix du commentateur : « Ewan Chestia : abandon à trente-sept mètres de hauteur ! »
Meike sourit. Excellent, son principal rival vient de s’avouer vaincu.
L’hélicoptère qui plane au-dessus de la falaise descend un peu, déroulant une échelle jusqu’à Ewan. La jeune femme baisse les yeux et le voit attraper les barreaux, avant de lever le pouce dans sa direction en signe d’encouragement. L’appareil s’éloigne de la paroi pour aller déposer son adversaire sur la plateforme de réception.
Meike n’en peut plus. Le vent souffle fort à cette altitude et risque à tout moment de l’arracher à la falaise. Elle franchit encore une cinquantaine de centimètres et attend que les deux derniers concurrents soient récupérés eux aussi avant de lâcher l’un de ses piolets. L’instrument retombe le long de son bras, suspendu à son poignet par une dragonne. La jeune fille étire la main par-dessus son épaule pour appuyer sur le bouton soudé à son dossard métallique.
« Meike Dorp : abandon à quarante-quatre mètres de hauteur ! Applaudissez chaleureusement notre championne du jour ! » déclare aussitôt le commentateur avec enthousiasme.
Elle reprend son piolet et le plante dans la paroi, trop fatiguée pour saluer la foule. Ses genoux tremblent. Le piano dans ses écouteurs est soudain couvert par le grondement des rotors se rapprochant au-dessus de sa tête. Elle empoigne l’échelle qu’on déploie jusqu’à elle. Avec un geste sec, elle détache son pied droit de la paroi pour le poser sur un barreau, puis fait de même avec le gauche. L’hélicoptère l’entraîne loin de la cascade gelée, et Meike peut contempler la foule. Elle croit apercevoir Miklaus qui se faufile parmi les spectateurs en s’appuyant sur sa canne, et son cœur se serre.
Lorsqu’elle arrive enfin sur la plateforme circulaire, il claudique vers elle et lui saute au cou, devançant les infirmiers chargés de procéder à l’examen médical qui conclut chaque épreuve.
— Ça va, Meike ? demande Miklaus en reculant pour mieux l’observer.
De ses mains agitées de tressaillements, la jeune fille retire son casque et extirpe les écouteurs de ses oreilles. Elle fait taire les notes de musique en pressant un bouton sur le lecteur, puis range l’appareil dans la poche de son anorak.
— Oui, répond-elle.
— Tu es montée tellement haut, j’ai eu peur !
— C’est fini, Miklaus. Je suis là, maintenant.
Les infirmiers repoussent le garçon sans ménagement malgré son handicap évident, comme s’il s’agissait d’une bestiole sale qui risquait de contaminer leur championne. Ils retirent à celle-ci son dossard, ses piolets, ses gants et son manteau. Le souffle glacé du vent s’infiltre entre les mailles du chandail de tricot de Meike, rafraîchissant son corps en sueur. Le premier soigneur enfonce une seringue dans son bras gauche, un autre enveloppe le droit dans un bracelet gonflable muni d’un cadran. Le troisième teste ses articulations en pliant un à un ses membres.
— Hé ! Meike ! s’exclame une voix sur sa gauche.
C’est Ewan Chestia, le concurrent qui a offert la deuxième meilleure performance du jour, lui aussi occupé à se faire examiner sous toutes ses coutures.
— Tu viens prendre un verre au bar à côté, après qu’on t’aura remis ton enveloppe ? lui lance-t-il joyeusement.
Ewan est du genre féroce comme adversaire. Il se montre rude et distant avec les autres grimpeurs. Pourtant, avec elle, il agit de façon plutôt charmante. Ce n’est pas la première fois qu’il l’invite à la fin d’une épreuve. Meike se demande parfois s’il n’essaie pas de l’amadouer seulement pour qu’ils se mettent ensemble et qu’il puisse ensuite profiter de son argent si durement gagné.
Elle tourne la tête à demi dans sa direction, lui offrant le spectacle de son profil amoché.
— Avec toi ?
— Non, avec le roi d’Hinterland… Bien oui, avec moi !
— Désolée, Ewan… je suis fatiguée. La prochaine fois, peut-être.
La déception se peint sur le visage du jeune homme. Il passe la main dans ses cheveux bruns d’un geste qui se veut désinvolte et dit :
— Pas grave, Meike. Soigne bien ton œil.
La jeune fille acquiesce.
Les infirmiers ont vite terminé de la rhabiller, puisqu’elle est attendue pour la remise de son prix. Elle descend de la plateforme et se dirige vers l’estrade des vainqueurs sous les acclamations de la foule. Kaspar Volker, le fondateur et commanditaire de la compétition, se tient déjà au centre de la scène pour l’accueillir. À titre de président de Volker Elektronik, il est l’homme d’affaires le plus puissant d’Endestad. Pourtant, toute l’influence du monde ne soustrait pas le corps humain à la maladie… Son fils, Loghan, est atteint du même mal que Miklaus. Un mal qui exacerbe chacune des fibres du système nerveux, qui transforme le moindre geste, la moindre respiration en un supplice. Le syndrome de Falken. Pire, Loghan compte parmi les cinq pour cent des gens touchés pour qui la maladie est incurable. Même le nouveau traitement sur lequel Meike mise tellement pour Miklaus n’a pas réussi à l’en débarrasser.
On dit que c’est parce qu’il souhaite voir souffrir d’autres autant que lui que Loghan a incité son père à organiser ces compétitions extrêmes. Contempler la chute de ces jeunes gens ayant perdu prise sur la glace, se délecter de leur corps écrasé sur le sol… ça le soulagerait d’une certaine façon. Meike comprend mal comment un spectacle aussi cruel peut faire quelque bien que ce soit à Loghan, pour qui elle éprouve surtout une grande pitié. Elle imagine ce que serait sa propre réaction si le traitement coûteux pour lequel elle économise ne réussissait pas à guérir Miklaus… Oui, sûrement qu’elle serait amère, elle aussi, si ça arrivait.
— Mademoiselle Dorp ! s’écrie Kaspar Volker dans le micro que lui a remis le commentateur de la compétition.
Il enveloppe les épaules de la jeune fille de son long bras.
— Vous nous avez encore une fois éblouis avec vos exploits ! Qui peut prétendre ne pas avoir ressenti de réels frissons en vous voyant grimper si haut ? Personne, je vous le garantis !
Des exclamations ravies retentissent chez les spectateurs. Meike déteste ce moment devant eux où elle se sent vulnérable, à leur merci. Comme si elle leur appartenait.
« Je veux juste mon argent, qu’on en finisse », songe-t-elle en plaquant un sourire sur son visage.
— Seize glaciéristes ont risqué leur vie aujourd’hui pour la joie de la population d’Endestad, continue l’homme en serrant toujours Meike contre lui. Le montant mis en jeu par Volker Elektronik a été divisé en proportion des résultats des différents concurrents. Meike Dorp repart avec la rondelette somme de quatre cent vingt-cinq krones ! Toutes mes félicitations, Mademoiselle Dorp !
Un employé saute sur l’estrade et tend une enveloppe à Kaspar Volker, qui la donne à son tour cérémonieusement à Meike. Celle-ci la presse contre sa poitrine, avant de se pencher en une courte révérence devant l’homme d’affaires. Les brefs remerciements de la jeune fille se perdent dans un tonnerre d’applaudissements.
Elle s’empresse de placer ses gains de la journée en sûreté dans la poche intérieure de son manteau. Un technicien patiente au pied de l’estrade, l’équipement d’escalade de la championne du jour entre les mains. Elle prend le sac rebondi qu’il gardait pour elle et le jette sur son épaule. On appelle Ewan sur la scène pour lui remettre le deuxième prix.
En s’éloignant, Meike passe non loin de Loghan Volker. Le jeune homme est écrasé dans son fauteuil roulant. On ne voit de lui, sous les couvertures de fourrure, qu’un visage gris au regard perçant, et le bout de ses bottes cirées. La jeune fille a l’impression de pouvoir lire des reproches dans son air mauvais, comme s’il lui en voulait d’être toujours vivante après être montée si haut. Elle accélère le pas pour s’arracher à son aura malsaine.
Miklaus l’attend un peu plus loin, blême et chancelant, retenu par les gardiens de sécurité. Elle le rejoint rapidement et l’attrape par le bras pour l’entraîner vers le secteur est de la ville.
— Nous avons assez d’argent pour ce traitement maintenant, hein ? demande le garçon d’une voix suppliante. Allez, s’il te plaît, dis-moi que c’était la dernière fois que tu risquais ta vie là-haut…
Meike sait bien que la somme amassée ne suffit pas, même avec ce qu’elle a gagné aujourd’hui.
— Sûrement, Miklaus, on verra, répond-elle en s’efforçant de paraître optimiste.
Mais elle se prépare déjà mentalement pour la compétition du mois suivant.


Chapitre 2
— Voici ton thé, Finnley.
— Merci, Meike.
— Je t’apporte ton bol de ragoût dans deux minutes.
— Ça va, j’ai tout mon temps.
Finn lui adresse un sourire bienveillant, mais la jeune fille s’est déjà détournée pour regagner la cuisine du salon de thé. Il peut bientôt la voir s’activer à travers le passe-plat qui découpe la cloison tachée de graisse, brassant quelque mijoté dans un chaudron. La vapeur qui s’en échappe monte jusqu’au visage de la jeune fille et lui rougit les pommettes. Sa paupière gauche est toujours un peu enflée et se teinte d’un violet diffus. Sur son tablier noir, en plein centre du thorax, est épinglé un écusson représentant une cible de tir avec ses anneaux rouges et blancs : le symbole des martyrs.
Finn baisse la tête en soupirant, et quelques mèches de ses cheveux blond cendré lui tombent devant les yeux. Il attrape l’anse de sa tasse entre son index et son pouce pour porter celle-ci à ses lèvres. Le liquide a juste assez refroidi pour ne pas lui brûler la bouche.
Soudain, alors qu’il repose la tasse dans sa soucoupe, un bruit assourdissant le fait sursauter. Un peu de thé lui éclabousse les doigts. Sourcils froncés, Finn relève les yeux vers l’ouverture qui donne sur la cuisine, puis la grosse voix du patron de l’établissement résonne depuis le bureau attenant.
— Merde, Meike ! Tu as renversé le ragoût ?
Il peut bien râler, lui. C’est Meike qui s’occupe de tout dans ce fichu resto. Pendant qu’elle court comme une folle, le vieux grincheux passe la journée devant son téléviseur, à sauter compulsivement d’une chaîne à l’autre.
— Non, non, lui répond-elle, fâchée. C’est juste un couvercle qui est tombé par terre.
De fait, elle se redresse avec un bouclier d’acier inoxydable à la main. Finn la voit le poser sur le comptoir et donner un nouveau coup de louche dans le bouillon. Installés près de l’entrée, les deux seuls autres clients s’esclaffent. Finn se retient d’aller leur servir une leçon de politesse, tentant de se convaincre qu’ils ne rient que d’une blague idiote, et pas de Meike.
Il la revoit en esprit, suspendue si haut à la falaise qu’il en a eu mal au cœur, lui, tout en bas. Six mois déjà qu’il assiste à toutes les compétitions d’escalade et qu’il mange au salon de thé aussi souvent que le lui permet son maigre salaire. S’il connaît Meike, c’est grâce à Miklaus, l’un des gamins sous-payés de la chaîne de montage de l’usine de Volker Elektronik, où il est lui-même employé. Un bon garçon, très intelligent. Finn n’a pu s’empêcher de le prendre sous son aile dès qu’il a appris qu’il souffrait du syndrome de Falken, comme Lorelei. Il se souvient de la première fois qu’il a raccompagné Miklaus, harassé après une journée pire que les autres, jusque chez lui. C’est Meike qui leur a ouvert la porte. Lorsque les yeux dorés de Finn ont croisé ceux de la jeune fille, il a tout de suite vu en elle ce qu’il a lui-même vécu pendant des années : le désarroi devant la souffrance endurée par quelqu’un d’aimé. Il se rappelle s’être dit que, sans même s’être vraiment parlé, tous les deux, ils se comprenaient.
Puis il y a eu ce match de hockey amical avec les gars de Volker Elektronik, celui qui serait suivi par tant d’autres. Ayant appris que Finn ne se débrouillait pas trop mal comme gardien de but, ses collègues lui ont offert le poste laissé vacant par le départ d’un type de l’entrepôt. Une fois accroupi devant le filet, occupé à étirer ses muscles avant que la rondelle soit posée sur la glace, il a aperçu Meike sur la patinoire voisine. Seule au monde, elle filait sur la surface gelée, l’entaillant de longs traits, pirouettant dans les airs comme si la gravité n’existait plus. Ses fins cheveux blonds, coupés aux épaules, se déployaient autour de sa tête lorsqu’elle tournait, lui faisant une auréole, un halo presque blanc. Finn n’a pas été capable de détacher ses yeux d’elle de toute la soirée, jusqu’à ce qu’un couple de gêneurs vienne la rejoindre et qu’elle interrompe ses virevoltes. Elle a alors délacé ses patins, les a jetés sur son épaule et s’en est allée.
Sa performance a valu à Finn bien des moqueries de la part de ses coéquipiers, avec ses onze buts accordés. Il a bafouillé qu’il devait être rouillé et s’est repris la fois suivante avec un blanchissage.
Depuis ce soir-là, il croise la jeune fille presque tous les jeudis à la patinoire du secteur est. Là, il lui adresse un « Bonsoir, Meike… », juste pour le plaisir de prononcer son prénom devant elle. Ce à quoi elle répond invariablement : « Salut, Finnley. Bon match. » Et parfois, lorsque, par hasard, leurs regards se rencontrent ensuite d’une patinoire à l’autre, il risque un signe de tête à son intention.
S’il n’est pas parvenu à approfondir sa relation avec Meike, Finn s’est rapproché de Miklaus, avec qui il aime discuter à la pause de midi. Le garçon se plaint souvent que sa sœur en fait trop, avec cette idée fixe qu’elle a d’amasser assez d’argent pour lui offrir ce traitement trop coûteux pour leurs moyens. C’est pour cela qu’elle a réclamé le statut de martyr au salon de thé – ajoutant ainsi quelques krones à son salaire hebdomadaire – et que, depuis le début de la saison, elle n’a pas raté une seule compétition d’escalade. Elle ne se rend sans doute pas compte que, si elle devait basculer dans le vide lors de l’une de ces épreuves, Miklaus ne s’en remettrait pas.
Et Finn non plus, probablement… de la même façon qu’il ne s’est jamais remis de la mort de Lorelei.
Encore aujourd’hui, il est incapable de songer à elle avec sérénité. Le souvenir de la jeune fille, assise dans son lit parmi les oreillers immaculés, aussi blanche qu’eux, des aiguilles à tricoter et du fil entre les mains pour se rendre utile, reste douloureux, teinté de regrets. Lorelei a laissé en lui une blessure qui ne guérira sans doute jamais complètement. Il s’était pourtant juré de ne plus tomber amoureux de qui que ce soit. Sauf qu’on n’a pas de prise sur ces choses-là. Et d’une certaine façon, il se dit que Meike et Miklaus représentent sa chance de rattraper son échec auprès de Lorelei, de sauver avec eux ce qui n’a pu l’être avec elle.
Finn avale une nouvelle gorgée de thé, qui réchauffe un peu son organisme. Il fait froid dans le resto, comme partout ailleurs sur les terres d’Hinterland… sauf peut-être entre les murs de l’usine de Volker Elektronik, réchauffée par la puissante machinerie fonctionnant à plein régime vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cet aspect réussit même parfois à réconcilier Finn avec les conditions épouvantables auxquelles sont soumis les travailleurs… mais pas avec la manière dont l’entreprise gère le système de primes aux martyrs.
Finn a déjà participé à ce volet du programme national Katharsis, ailleurs, du temps où Lorelei était encore vivante. La mère de celle-ci ne gagnait qu’un salaire de misère. C’était sa façon à lui de les aider à payer les médicaments capables d’adoucir la souffrance engendrée par le syndrome de Falken. Il a réussi à récolter quelques krones, en plus des ecchymoses et des lèvres fendues qui venaient avec ce statut. Mais chez Volker Elektronik, les pauvres employés qui se résignent à demander une prime à Kaspar Volker ne sont assurément pas ceux qui, au final, en profitent le plus.
Le tintement éraillé du carillon de l’entrée retentit, et un souffle glacial s’engouffre dans le local en même temps que deux hommes d’une quarantaine d’années. Finn frissonne malgré son écharpe rouge qu’il a gardée enroulée autour de son cou. Meike quitte ses fourneaux pour venir les accueillir, des menus en carton écorné dans les mains.
— Bonsoir, Messieurs…, commence-t-elle.
Mais tout de suite, le plus petit des deux l’interrompt en envoyant un coup de coude à son compagnon.
— Regarde, elle a une cible sur le cœur ! Je t’avais bien dit qu’ils employaient une martyre ici !
— Elle n’est pas mal, en plus ! s’écrie l’autre d’une voix frémissante d’excitation en empoignant Meike par le menton pour l’examiner à son aise. J’adore taper sur les jolies filles !
Celle-ci se laisse faire, mais détourne les yeux. Quant à Finn, il se crispe, poings serrés sur la table de chaque côté de sa tasse.
— Je sens qu’on va passer une bonne soirée, reprend le grand type. Pas vrai, toi ?
Il lâche la mâchoire de Meike et lui agrippe subitement les cheveux, renversant sa tête vers l’arrière d’un geste sec. Finn se lève d’un bond, du feu plein les veines. Le raclement de sa chaise est couvert par le bruit du carillon, qui annonce l’entrée d’un client supplémentaire.
— Hé ! espèce de minable ! crache celui-ci. Enlève tes sales pattes de sur elle !
Sa main droite se referme sur la gorge du plus grand, qui repousse Meike avec un mouvement de mécontentement mêlé de frayeur. La jeune fille va percuter la table des deux qui rigolaient plus tôt, et les menus volent de ses mains. Un courant d’air gelé rejoint Finn au fond de la salle.
— C’est comme ça que tu traites les demoiselles ? ajoute le nouveau venu d’une voix cinglante.
Finn reconnaît la tête couverte d’épis bruns, la carrure puissante : c’est Ewan Chestia, l’un des adversaires de Meike sur la falaise.
— J’ai le droit de lui faire ce que je veux, se défend l’autre, c’est une martyre !
— Et toi, t’es un vrai tas de merde !
Il n’attend pas que son vis-à-vis poursuive ses doléances : d’un coup de pied, il rouvre la porte du salon de thé et catapulte l’homme à l’extérieur. Par la vitre embuée, Finn le voit atterrir sur le trottoir en soulevant une volée de neige fraîche. Le plus petit se précipite pour aider son compagnon à se relever en abreuvant Ewan d’insultes.
Finn se rassoit, les entrailles encore brûlantes.
— Meike ! C’est quoi, tout ce tapage ? vocifère le patron du fond de son bureau sans prendre la peine d’en sortir.
— Rien du tout, maugrée la jeune fille en replaçant ses cheveux ébouriffés.
Elle va se planter devant Ewan, les poings sur les hanches.
— Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Je n’allais tout de même pas laisser ce type te manquer de respect, lui répond celui-ci sur le même ton de défi.
— Hé ! tu n’as pas remarqué ce badge très voyant sur mon tablier ?
Elle désigne d’un index rageur l’insigne rouge et blanc des martyrs, bien en évidence au milieu de sa poitrine. Ewan se renfrogne.
— Tu veux que mon patron me retire ma prime ? continue Meike. J’en ai besoin ! J’étais parfaitement au courant que j’allais me faire brasser un peu quand j’ai demandé ce statut !
— Un peu ? répète Ewan en appuyant bien sur chaque syllabe. Merde, Meike, tu as un arc-en-ciel imprimé dans le visage ! Oublie cette fichue prime ! Tu as déjà la compétition !
— La compétition, ce n’est pas suffisant, rétorque la jeune fille d’un air sombre. Alors laisse-moi gérer les choses à ma façon.
— Comment penses-tu que Miklaus se sent quand il te voit rentrer couverte de contusions ?
— Miklaus souffre mille fois plus que moi, grince-t-elle. Je peux bien me prendre un œil au beurre noir ou deux pour lui !
Ewan lève les yeux au plafond.
— Allez, donne-moi un thé à la vanille pour emporter, commande-t-il, à court d’arguments.
— Je te prépare ça tout de suite.
Elle se penche pour ramasser les menus par terre et se rend de l’autre côté de la cloison. Finn la voit remplir d’eau une bouilloire et la déposer sur la cuisinière. Des flammes se mettent à danser autour du contenant de métal.
Les deux autres clients demandent à payer. Une fois la transaction conclue, Meike passe à côté d’Ewan en l’ignorant, puis retourne à la cuisine. Lorsqu’il croise le regard de Finn, le glaciériste lui adresse un clin d’œil. Sa tasse entre les mains, le jeune homme ne sait pas trop comment réagir et lui répond avec un demi-sourire hésitant. Meike revient deux minutes plus tard avec un gobelet muni d’un couvercle.
— Tiens, prononce-t-elle en le tendant à Ewan. Ça va te faire un krone cinquante.
Le jeune homme sort un billet de deux krones de sa poche et l’échange contre le verre de carton.
— Tu peux garder la monnaie. Et, pour vrai, réfléchis sérieusement à tout ça.
— C’est déjà tout réfléchi.
Ewan secoue la tête de découragement avant de quitter l’établissement. Un nouveau frisson traverse Finn alors que la porte se referme.
Meike se tourne vers lui.
— Je m’excuse, Finnley. Je t’apporte ton ragoût tout de suite.
— Pas de problème. Je t’ai dit que je n’étais pas pressé.
La jeune fille repasse derrière la cloison découpée. Finn soulève sa tasse et avale la dernière gorgée qui traîne au fond ; le liquide, désormais froid, ne parvient plus à le réchauffer. Il resserre son écharpe autour de son cou en attendant que Meike arrive avec son plat fumant.


Chapitre 3
Finn attrape la boîte de puces électroniques que le bras mécanique vient de pousser sur le quai de transit et la hisse sur son épaule. Une seule de ces puces que Volker Elektronik fabrique a beau ne faire que quelques milligrammes, une boîte pleine à craquer de celles-ci finit par peser au moins vingt-cinq kilos. Et des boîtes de vingt-cinq kilos, Finn en transporte d’un bout à l’autre de l’entrepôt à longueur de journée.
Il dépose la caisse sur la fourche de son chariot, retourne sur ses pas et agrippe un nouveau carton, qu’il va installer sur le premier. Lorsque cinq boîtes sont empilées, Finn grimpe sur son siège et actionne le moteur : un cliquetis résonne dans le ventre de l’appareil, suivi d’un ronronnement. Finn tourne le volant et enfonce doucement la pédale d’accélération. Direction : l’allée V-34.
Gregor Cedermann, un employé vétéran avec qui il joue au hockey les jeudis, l’accueille d’un geste de la main. Finn immobilise l’appareil devant les rayons métalliques qui attendent d’être remplis.
— Je vais t’aider, Kristoffel, dit l’homme en détachant le lien qui retenait les caisses les unes sur les autres.
— Merci, lui répond Finn avec un sourire. Je commence à manquer d’énergie.
Il saute en bas du véhicule et attrape le premier carton. Son estomac émet un gargouillis venant appuyer ses paroles. Il y a maintenant près de six heures que Finn charrie des boîtes et parcourt l’entrepôt dans tous les sens sans avoir eu une seconde pour souffler.
— Courage, c’est bientôt la pause ! lui lance Gregor en s’occupant de la deuxième boîte.
Une fois qu’elles ont toutes été transférées sur l’étagère, Finn se remet en selle avec un petit salut pour son collègue. Il repart vers le quai de transit, là où l’attendent de nouveaux cartons en provenance de la chaîne de montage.
Le carillonnement des cloches préenregistré retentit alors entre les hauts murs de béton, répété en écho dans toute l’usine. Finn prend tout juste le temps d’éteindre le moteur de son chariot. Il bondit en bas du véhicule avant que celui-ci se soit complètement arrêté.
Il traverse la vastitude de l’entrepôt d’un pas rapide, emporté par la masse des employés qui se dirigent vers la salle des casiers pour récupérer leur lunch. Mais quand Finn passe non loin de la section F, des plaintes attirent son attention. Il tourne la tête sur sa gauche ; les bruits viennent de l’allée F-18. Finn s’immobilise, hésitant, se doutant bien de quoi il s’agit. Un nouveau grognement, accompagné de cris de jubilation, le décide à jeter un œil malgré tout.
Il s’engage dans l’allée et aperçoit un groupe de commis massés à l’autre extrémité. Le plus maigre d’entre eux est vautré sur le sol, le dos appuyé contre la bordure de l’étagère inférieure. Du sang lui coule sur le menton. Trois collègues le toisent de toute leur hauteur, pommettes empourprées et yeux brillants. Finn reconnaît le grand Weiler, qui sautille sur place comme le font les glaciéristes avant d’attaquer la montée de la falaise. L’homme avance vers son vis-à-vis et, un sourire carnassier aux lèvres, lui décoche un coup de pied en plein visage. Le crâne du pauvre type vole vers l’arrière et va percuter une boîte de carton.
Sur le devant de l’uniforme de travail du bouc émissaire, des anneaux rouges et blancs concentriques clignotent, indiquant que le sujet est en service, disponible pour quiconque a besoin de purger son agressivité.
Un drone muni d’une caméra plane juste au-dessus, verrouillé sur la cible lumineuse pour ne rien manquer des expressions douloureuses de son porteur. Les chaînes télévisées paient le gros prix aux entreprises pour obtenir les images de martyrs dans l’exercice de leurs fonctions. En cet instant même, le visage ensanglanté du misérable doit faire exulter une foule d’auditeurs avides de souffrance, branchés en direct sur la scène par l’intermédiaire de leur téléviseur.
La voix de Meike résonne dans l’esprit de Finn, tandis qu’il se rappelle les paroles balancées à la tête d’Ewan la semaine précédente au sujet de cette prime : « J’en ai besoin ! » Oui, ceux qui la réclament le font en toute connaissance de cause. Ils savent qu’ils seront agonis d’injures obscènes ou roués de coups jusqu’à ce que la fureur de leur bourreau s’évanouisse.
Finn le sait aussi, lui qui a déjà touché une prime de martyr. Pourtant…
Weiler tend de nouveau sa jambe derrière lui pour prendre son élan. L’homme par terre place une main devant ses yeux.
— Arrête ! crie Finn en les rejoignant.
Weiler se fige. Ses traits extatiques se contractent. Puis il ramène son regard vers sa victime et lui envoie un violent coup de pied dans l’estomac. Un gémissement sourd retentit dans l’allée.
— Lâche-le ! proteste encore Finn en se plantant avec sévérité devant la brute. C’est bon, il a eu son compte !
— Qu’est-ce que tu veux, Kristoffel ? crache l’un des deux acolytes de Weiler. Fous-nous la paix !
— Il doit avoir besoin de se défouler, lui aussi, suggère le troisième. Attends ton tour, le jeune. On n’a pas fini.
— Ouais, dégage, ajoute Weiler en l’écartant d’une poussée de la main.
Finn sent monter en lui l’envie de lui écraser son poing sur le nez. Il revient se dresser devant le martyr.
— J’ai dit qu’il en avait eu ass…
— Qu’est-ce qui se passe ici ? lance soudain une voix sur sa droite.
Finn tourne la tête vers l’embouchure de l’allée. Gregor se dirige vers eux, les mains enfoncées dans les poches de son uniforme.
— Hé ! Cedermann ! grogne Weiler en pivotant vers lui. Sois gentil et débarrasse-nous de Kristoffel, tu veux ?
— Qu’est-ce qu’il a fait, Kristoffel ? demande Gregor en jetant un œil inquiet à celui-ci.
— Il a décidé de nous servir son discours de Protektar… Alors, petit con, tu fais partie de ce groupe de merdeux ?
Weiler approche son visage à quelques centimètres de celui de Finn et lui enfonce son index dans le sternum.
— On n’aime pas les Protektars ici. Si tu préfères éviter les problèmes, va donc voir ailleurs.

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