Commentaire de l'article « profils institutionnels » - article ; n°1 ; vol.19, pg 197-226

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Revue française d'économie - Année 2004 - Volume 19 - Numéro 1 - Pages 197-226
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Langue Français
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Ekkehard Ernst
Commentaire de l'article « profils institutionnels »
In: Revue française d'économie. Volume 19 N°1, 2004. pp. 197-226.
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Ernst Ekkehard. Commentaire de l'article « profils institutionnels ». In: Revue française d'économie. Volume 19 N°1, 2004. pp.
197-226.
doi : 10.3406/rfeco.2004.1544
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfeco_0769-0479_2004_num_19_1_1544Ekkehard
ERNST
Commentaire de l'article
de P. Berthelier,
A. Desdoigts et
J. Ould Aoudia
'analyse économique du développe
ment et de la croissance porte depuis un certain temps sur l'év
aluation du cadre institutionnel des pays, visant à fournir des
éléments clés concernant le manque d'investissement et de
dynamique économique qui caractérise nombre de pays sous-
développés. Ce regain d'intérêt intervient alors que de nouveaux
outils théoriques et empiriques sont apparus pendant ces vingt
dernières années.
Revue française d'économie, n° 1/vol XK 198 Ekkehard Ernst
Tout d'abord, avec le développement des modèles de
croissance dits endogène, la théorie économique s'est de nouveau
intéressée à des questions de facteurs et de source de croissance
en y apportant une réponse résolument différente des modèles
antérieurs, mettant notamment l'accent sur l'accumulation endo
gène des compétences scientifiques et technologiques, l'impor
tance du capital humain et de l'infrastructure publique.
En partie sous l'influence de ce nouvel intérêt pour la théor
ie de la croissance, s'est développée une réflexion autour du
rôle des institutions dans l'analyse économique, couronnée en
1993 par un prix Nobel (R. Fogel et D. North). Une des inter
rogations fondamentales de cette recherche était notamment de
comprendre le rôle économique que peuvent jouer certaines
déviations de l'idéal de marché que l'on peut observer dans la réa
lité socio-économique des pays contemporains et historiques.
L'avancement important par rapport aux considérations anté
rieures était d'ailleurs d'observer la dynamique propre à ce cadre
institutionnel qui pourrait expliquer certains blocages et l'émer
gence de situations sous-optimales.
Dans l'interconnexion des deux approches théoriques
apparaissent ainsi des interrogations plus empiriques visant à
comprendre et à qualifier plus concrètement l'environnement in
stitutionnel dans lequel se déroulent les échanges économiques.
Cet axe d'analyse se base sur une revue importante de textes et
dispositifs légaux et de pratiques institutionnelles et juridiques
dans des études comparatives.
C'est dans cette optique empirique que se place l'analyse
des profils institutionnels de Berthelier, Desdoigts et Ould Aou-
dia (BDO [2004]). En particulier, les auteurs se sont intéressés
à la question de savoir quelles sont les dimensions socio-écono
miques et institutionnelles qui permettent de mettre en avant les
conditions du développement économique. Dans un deuxième
temps, ils analysent plus en détail les indicateurs les plus perti
nents pour expliquer les différences de développement permett
ant ainsi de regrouper les pays selon leurs caractéristiques éc
onomiques et sociales, les « profils institutionnels ».
Revue française d'économie, n° l/vol XDC Ekkehard Ernst 199
Nous proposons ici une discussion de ce travail. Nous
commencerons par une récapitulation rapide de ses enseignements
les plus importants pour ensuite nous poser trois questions prin
cipales : ces indicateurs sont-ils à même de refléter correctement
la réalité des systèmes sociaux des pays en voie de développement ?
Comment peut-on alors interpréter les résultats obtenus par
BDO ? Ces indicateurs forment-ils un ensemble complet ?
La discussion sur ces trois questions soulèvera des inter
rogations qui seront à la base de la troisième partie. On se donne
alors comme objectif une évaluation plus générale des conditions
d'une analyse du développement économique. Cette discussion
finale nous permettra de souligner quelques clés fondamentales
à la compréhension du processus de la croissance économique,
aux obstacles des politiques de développement et au rôle que peut
jouer une base de données destinée à une analyse des systèmes
sociaux dans l'évaluation de ces politiques.
Etant données la complexité de la matière et l'impor
tance qu'il faut attribuer à ce travail et à ses conclusions, il nous
a paru opportun d'étendre ce texte, au-delà de la simple discus
sion critique, à ces éléments qui nous paraissent fondamentaux
pour une analyse élargie du développement et des questions qu'il
soulève. Cette dimension supplémentaire d'analyse rejoint,
d'ailleurs, l'intérêt que soulèvent les auteurs quant à l'application
et l'utilisation de leurs indicateurs. Dans une telle optique, seule
une recherche basée sur une vision socio-économique globale
permet - à nos yeux - la bonne utilisation des indicateurs pro
posés par BDO et une analyse adéquate des questions relatives
au sous-développement.
Résumé des arguments principaux
du document
Avant un rappel d'entreprendre rapide de ses la grands discussion axes et de de l'article, ses enseignements nous proposons prin-
Revue française d'économie, n° 1/vol XIX 200 Ekkehard Ernst
cipaux. En particulier, nous discuterons la construction des indi
cateurs de la base de données plus généralement, et les leçons clés
retenues par les auteurs.
La base de données
La base de données a été construite à partir d'enquêtes réalisées
auprès des services économiques des ambassades de France de
5 1 pays développés ou en voie de développement, couvrant ainsi
un large spectre de pays de différents niveaux de développement
(80 % du PIB et de la population mondiale). Notons néan
moins que certains pays importants n'ont pas été inclus, notam
ment quelques pays industrialisés tels la Grande-Bretagne, la
Suède et le Canada ou encore un grand nombre de pays d'Asie
centrale. Ces pays semblent pourtant nécessaires à la compré
hension des variétés de mode de développement et de transition
des dernières décennies.
Le questionnaire servant à construire ces indicateurs a été
conçu sur la base d'une grille structurant le champ institution
nel. Les auteurs ont donné deux dimensions importantes à cette
grille : une structuration fonctionnelle qui classe les institutions
selon leur rôle dans la société, et une structuration par champ
d'interaction sociale (marché des produits, marché financier,
marché du travail, société civile). Au total, 115 indicateurs sont
alors développés (certaines cases étant représentées par plusieurs
indicateurs, d'autres pas du tout) sur la base de 330 questions
élémentaires ; 85 indicateurs représentant l'environnement ins
titutionnel « en stock », 30 les réformes en cours.
Le questionnaire a été transformé par la suite, sur la base
de cette grille, en indicateurs quantitatifs visant à représenter
soit l'évaluation (quantitative) d'un phénomène (telle la cor
ruption), soit l'existence et la qualité de mise en œuvre d'un dis
positif (légal, de gouvernance, etc.). Notons à ce titre que cette
méthode - bien que généralement appropriée à l'évaluation agré
gée de la gouvernance publique et l'environnement institution
nel - se montre difficilement applicable aux analyses sectorielles :
Revue française d'économie, n° 1/vol XIX Ekkehard Ernst 201
la réglementation dans certains secteurs correspondant à des
défauts de marché peut être mise en œuvre de plusieurs manières
différentes sans que la théorie économique indique clairement la
mise en œuvre optimale1.
Notons, par ailleurs, que certains indicateurs risquent
d'être fortement liés entre eux, comme c'est le cas, par exemple,
d'un grand nombre d'indicateurs du segment 9 (« cohésion
sociale ») avec d'autres indicateurs caractérisant le fonctionnement
du marché du travail et du marché financier. Cela s'explique en
partie par l'assimilation d'indicateurs institutionnels proprement
dits à ceux de performances intermédiaires2 (comme une partie
des indicateurs du segment 9). Bien que ces corrélations entre existent également dans d'autres bases institutionnelles
(voir par exemple Nicoletti et al, [1999]) elles risquent d'intro
duire un certain nombre de problèmes statistiques dans l'appli
cation des indicateurs à un travail analytique.
Leçons clés
Sur la base de ces indicateurs - un ensemble agrégé de 58 indi
cateurs institutionnels a été utilisé pour cette étude - les auteurs
conduisent un certain nombre d'analyses empiriques pour obte
nir deux résultats intéressants : d'une part, BDO procèdent à l'él
aboration d'un noyau institutionnel « dur » indispensable au
développement économique ; d'autre part, ils procèdent à un cla
ssement de pays en fonction de leurs grandes caractéristiques ins
titutionnelles pour les relier au niveau du développement de
chaque groupe.
Avant d'entreprendre cette analyse, les auteurs propos
ent une comparaison de leurs indicateurs avec des bases inst
itutionnelles existantes, là où cela est possible. Cette comparai
son leur permet d'obtenir une première évaluation sur la qualité
des indicateurs développés et leur offre la possibilité de corriger
certaines erreurs. Les auteurs montrent alors qu'une telle correction
n'est que très rarement nécessaire, puisque dans la plupart des
cas une forte convergence avec des indicateurs existants peut
Revue française d'économie, n° l/vol XDÍ 202 Ekkehard Ernst
être constatée, signe réconfortant quant à la qualité des indica
teurs développés.
Deux axes sont ensuite pris : d'une part, l'analyse des indi
cateurs institutionnels et de leur corrélation à l'aide de l'analyse
factorielle, d'autre part la relation entre indicateurs et performance
socio-économique.
L'analyse factorielle des indicateurs institutionnels révèle
alors une forte corrélation dans un sous-ensemble que les auteurs
prennent comme signe d'une grande complémentarité - plutôt
de compatibilité dynamique des institutions - entre gouver
nance, sécurité des transactions (et dans une moindre mesure régu
lation et gouvernance des entreprises) et innovation et technol
ogie (BDO, p. 157). En revanche, les autres parmi les neufs
thèmes se regroupent plus librement autour de ce noyau inst
itutionnel, premier signe d'une certaine variété des modèles éc
onomiques à laquelle on pouvait s'attendre.
L'analyse de la relation entre ces indicateurs institution
nels et la performance socio-économique des pays représentés
prend alors deux formes : l'analyse économétrique sur un des deux
indicateurs de développement - le niveau du PIB par habitant
et le taux de mortalité infantile avant cinq ans — et l'analyse fac
torielle développant ainsi le thème des profils institutionnels
représentant à la fois noyau institutionnel et performance éc
onomique pour des sous-groupes de pays.
L'étude économétrique de l'importance des indicateurs ins
titutionnels dans l'explication du niveau de développement se fait
à l'aide des estimations réduites entre le niveau du PIB par tête
et les indicateurs représentant les neuf différents thèmes. Ce tra
vail, dont les résultats (indicateur par indicateur) ont été comp
létés par des tests et contrôles d'endogénéité, permet une pre
mière évaluation quantitative de l'importance relative des aspects
institutionnels dans l'explication du développement. En parti
culier, BDO confirment le rôle important du noyau institu
tionnel constitué par la gouvernance, l'innovation et la sécurité
des transactions.
Enfin, l'analyse des profils institutionnels a été poursui
vie sur la base d'une analyse en composantes principales (ACP)
Revue française d'économie, n° 1/vol XIX Ekkehard Ernst 203
appliquée d'une part au champ des indicateurs institutionnels,
d'autre part au champ des performances socio-économiques,
pour ensuite - à partir d'une fusion des deux ensembles de
variables — dégager huit classes de familles. Cette classification
- qui au vu de la variance totale présente dans la base ne per
met pas de distinguer nettement les pays développés et les oppose
en bloc aux pays en voie de développement — révèle la relation
entre types de solidarité et formes de liberté d'une part et formes
de développement et de transition économique d'autre part.
Ainsi, ont pu être établis huit groupes de pays dont la particul
arité relève d'une interaction entre caractéristiques institution
nelles et profils socio-économiques.
Analyse critique du travail
La construction des indicateurs institutionnels et son analyse
présentée dans la deuxième partie du texte de BDO constituent
une avancée majeure par rapport au débat actuel dans la littéra
ture sur le développement économique. Néanmoins, elles susci
tent un certain nombre d'interrogations, en partie dues à la
démarche analytique du travail, mais qui concernent également
d'autres études de méthodologie similaire. En particulier, l'a
pproche de l'analyse du développement à partir de quelques indi
cateurs de l'environnement socio-institutionnel est nécessairement
réductrice, ce qui doit être inscrit dans la démarche d'ensemble.
Nous proposons alors par la suite certaines interrogations en
montrant leur importance dans la construction des indicateurs
et dans l'obtention des résultats analytiques. Dans un deuxième
temps nous nous interrogerons plus en détail sur les dimensions
institutionnelles d'un modèle de développement dont les méca
nismes de transmission de croissance peuvent être analysés à
l'aide des indicateurs développés par BDO.
Revue française d'économie, n° l/vol XDC 204 Ekkehard Ernst
Les institutions : leur conception et ses limites
Notre première remarque porte sur la conception des indica
teurs présentés et sur la méthodologie de leur construction. L'a
pproche choisie par les auteurs — mesurer la position relative des
pays dans un schéma d'espace institutionnel prédéfini — montre
quelques ressemblances avec l'analyse proposée par la Banque
mondiale et d'autres organisations internationales qui, suite aux
consensus de Washington, développèrent méthode et grille d'ana
lyse afin d'évaluer la distance entre les pays et une valeur cible3.
Une telle approche est d'autant plus remarquable que les
auteurs qualifient leur propre approche comme non-normative
(BDO, p. 126). Or, dans la mesure où les indicateurs reflètent
pour large partie le degré de sécurité des transactions sur diffé
rents marchés, une norme implicite, celle de l'importance de la
transaction économique a été mise en avant4. En revanche, les
différences dans les approches productives entre pays — qui varient
également d'une manière importante entre les pays industriali
sés — ne peuvent être représentées avec suffisamment de détails
— ou alors seulement indirectement — par les indicateurs déve
loppés par BDO. La variation des modèles de production à tra
vers le monde, largement documentée, est d'ailleurs un signe
fort d'une multitude de chemins de développement possibles, dif
ficilement prise en compte par une concentration conceptuelle
sur la seule sécurité des transactions économiques.
Outre la normativité d'une telle approche, qui n'invalide
pas pour autant la conception des indicateurs appropriés, elle
semble être affectée également par des problèmes méthodologiques
qui concernent non seulement le travail de BDO mais plus géné
ralement la construction des indicateurs développés dans ce
domaine.
Endogénéitê des indicateurs et problème de causalité
Un certain nombre d'indicateurs institutionnels considérés par
BDO sont susceptibles d'être eux-mêmes affectés par le niveau
de développement du pays en question, par exemple la qualité
Revue française d'économie, n° 1/vol XIX Ekkehard Ernst 205
du système judiciaire. Dans ce cas, observer une corrélation posi
tive peut induire à tort la conclusion d'une causalité qui, de fait,
n'existe pas.
Le problème d'endogénéité a d'ailleurs également été
noté par Aron ([2000], p. 114) discutant d'autres approches en
économie de développement sur la base d'indicateurs institu
tionnels, mais BDO pour des raisons pratiques ne peuvent pas
proposer une solution facile à ce problème : la solution standard
de considérer uniquement le niveau institutionnel au début de
la période est ici à exclure puisque l'information sur les indica
teurs institutionnels concerne la fin des années 1990.
Plus encore, la valeur des indicateurs identifiée dans la
période contemporaine avec un niveau de développement import
ant dans les pays industrialisés, peut ne pas être liée à l'origine
et aux sources du développement initial, mais être tout simple
ment le produit d'une co-dynamique sans relation de causalité.
Or, par principe, l'analyse de causalité est exclue dans une étude
empirique en coupe telle qu'elle est présentée par BDO.
La solution proposée par BDO pour arriver néanmoins
à un examen de la causalité est basée sur l'instrumentalisation des
indicateurs institutionnels. Cette instrumentalisation n'a de
valeur que dans la mesure où elle repose sur des variables exo
gènes liées simultanément aux indicateurs de développement et
à ceux représentant les institutions. Parmi les indicateurs retenus
par BDO (voir tableau n° 8, p. 163) le taux d'alphabétisation en
1970 et le nombre d'années d'indépendance peuvent avoir une
certaine validité dans l'explication de la croissance ; en revanche,
leur relation avec les indicateurs institutionnels n'est pas évi
dente et n'a pas été discutée plus en détail.
Il nous semble alors y avoir deux issues au problème
relevé de l'endogénéité : premièrement, on peut tenter de pro
longer les indicateurs institutionnels pour leur ajouter une dimens
ion temporelle ; c'est ici une tâche intéressante à entreprendre
mais qui par sa nature se limite à quelques indicateurs seulement.
Deuxièmement, on peut essayer de trouver d'autres instruments
ayant une plus grande relation avec les institution
nels de BDO ; ici, on pense notamment aux origines légales de
Revue française d'économie, n° 1/vol XIX