Éthiques, sciences et sociétés: pour de nouvelles figures de dialogue - article ; n°1 ; vol.271, pg 49-61

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Économie rurale - Année 2002 - Volume 271 - Numéro 1 - Pages 49-61
Part I analysis the difficulties of dialog in the most pluridisciplinary context which might exist - i.e. bioethico-taking into account the claim for pluralism and the specific expectations of scientists and philosophers. Part II explains the author's prints of view (agnosticism, anthropocentrism and methodological materialism, wild operture of space and time framework). Part III explores the substitution of the complex paradigm of the ethics committee to the old simply modern concept of scientific community as a model for the whole society.
La première partie analyse les difficultés du dialogue dans le contexte le plus pluridisciplinaire qui soit - la bioéthique -, compte tenu de l'exigence de pluralisme et des attentes propres aux scientifiques et aux philosophes. La deuxième partie explicite les présupposés de l'auteur (agnosticisme, anthropocentrisme et matérialisme méthodologiques, ouverture immense du cadre temporel et spatial). La troisième partie explore la substitution du paradigme complexe du «comité d'éthique» à l'ancien idéal simplement moderne de la «communauté scientifique» comme modèle de la société globale.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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M. Gilbert Hottois
Éthiques, sciences et sociétés: pour de nouvelles figures de
dialogue
In: Économie rurale. N°271, 2002. pp. 49-61.
Abstract
Part I analysis the difficulties of dialog in the most pluridisciplinary context which might exist - i.e. bioethico-taking into account the
claim for pluralism and the specific expectations of scientists and philosophers. Part II explains the author's prints of view
(agnosticism, anthropocentrism and methodological materialism, wild operture of space and time framework). Part III explores the
substitution of the complex paradigm of the "ethics committee" to the old simply modern concept of "scientific community" as a
model for the whole society.
Résumé
La première partie analyse les difficultés du dialogue dans le contexte le plus pluridisciplinaire qui soit - la bioéthique -, compte
tenu de l'exigence de pluralisme et des attentes propres aux scientifiques et aux philosophes. La deuxième partie explicite les
présupposés de l'auteur (agnosticisme, anthropocentrisme et matérialisme méthodologiques, ouverture immense du cadre
temporel et spatial). La troisième partie explore la substitution du paradigme complexe du «comité d'éthique» à l'ancien idéal
simplement moderne de la «communauté scientifique» comme modèle de la société globale.
Citer ce document / Cite this document :
Hottois Gilbert. Éthiques, sciences et sociétés: pour de nouvelles figures de dialogue. In: Économie rurale. N°271, 2002. pp. 49-
61.
doi : 10.3406/ecoru.2002.5341
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_2002_num_271_1_5341sciences et sociétés: thiques,
pour de nouvelles figures de dialogue
Gilbert HOTTOIS • Faculté de Philosophie et Lettres, Université libre, Bruxelles
langage que les philosophes ou les théoloDifficultés
giens) et une question stratégique. du dialogue interdisciplinaire
La question de fond est très vaste: elle
Les discussions et les exposés interdiscipli concerne le rôle et l'importance du langage
naires ou multidisciplinaires sont à la fois naturel au sein de la condition humaine. Par
stimulants et périlleux, particulièrement langage naturel, j'entends la langue qui s'est
lorsqu'ils mettent en présence - et c'est bien développée historiquement et traditionnelle
le cas dans le domaine «bioéthique» - des ment, dite «langue maternelle» par rapport
aux personnes qui y trouvent leur milieu spécialistes des sciences de la nature et des
d'acculturation fondamental. Cette langue-là professionnels de domaines de la culture
confère l'identité symbolique première de dont il est contestable qu'ils constituent des
chacun. L'anglais semble jouer ainsi un dousciences (encore moins des technosciences),
ble rôle: celui de langue maternelle pour les telles la philosophie, la théologie, l'éthique.
anglophones et celui de moyen de communicCette difficulté est multiple. De langage et
ation universel, spécialement d'instrument de style, bien entendu: ainsi les scientifiques
de communication pour les acteurs mondne font plus guère d'exposé sans projection,
iaux de la rdts, Recherche et développealors que quatre-vingt-dix pour cent des ph
ment technoscientifiques. Cet anglais-là ilosophes se contentent du discours. Les
semble être au moins autant un opérateur de scientifiques ont leur vocabulaire internatio
désymbolisation et de désontologisation que nal, qui s'exprime le plus directement dans
l'argent et la technoscience, alors que les
un anglais minimal universel, alors que les langues maternelles ou historiques sont des
philosophes continuent, pour la grande maj opérateurs essentiels de symbolisation. Pour
orité, à habiter leur langue maternelle où paraphraser Heidegger, on pourrait dire que
seule leur pensée semble pouvoir vivre. dans un cas il s'agit de penser et de parler et
Mais comme l'anglais s'impose, non seul dans l'autre il principalement de faire1.
ement en science mais encore en bioéthique, Une autre difficulté des discussions de
les philosophes et éthicistes (c'est un angl type bioéthique est celle des attentes et des
icisme) anglo-saxons sont privilégiés et a présuppositions. Quelle est l'attente des
rgumentent avec une aisance supérieure en scientifiques en demande d'éthique (et quelle
faveur des approches utilitaristes, écono est celle du philosophe s' adressant à des
mistes et pragmatistes qui sont consubstan- scientifiques)? Aujourd'hui encore, la très
tielles à leur demeure langagière et histori large majorité des philosophes sont techno-
que. Cette question du langage est à la fois
une question de fond (les acteurs des tec 1. Heidegger M. Langue de tradition et langue
technique. Lebeer-Hossmann, Bruxelles, 1990. hnosciences n'ont pas le même rapport au
Économie Rurale 271/Septembre-octobre 2002 indifférents ou technophobes. Au sujet de la maniste traditionnelle étaient dus au caractère
technophobie, le philosophe Pierre Ducassé anachronique, voire obsolète, de cette culture
(1958), qui fut directeur de l'Institut d'Histoi intégrant un état des techniques et des scien1
s ces (de l'expérience humaine) tout à fait dére des Techniques, estimait même, naguère,
passé, et donc désaccordé par rapport à la qu'elle était largement consubstantielle à la 8
réalité contemporaine des sciences et des philosophie rattachée à «une très vieille tra1 S techniques. Une conséquence de cette sorte dition de méfiance pour l'artifice, et de con
de schizophrénie civilisationnelle est encore, fiance vitale - vitaliste - en V ordre naturel»2,
estimait-il, que les techniques ou les technostout en soulignant que le risque pour la philo
ciences, n'étant plus inscrites par la culture sophie venait surtout de l'attitude d'indiffé
(par des normes et un ordre symboliques) rence, car, écrivait-il, «une pensée qui croit
paraissent se développer et proliférer d'une annuler l'obstacle en l'ignorant, avant d'en
manière insensée, anomique; ce qu'elles font avoir apprécié, puis assimilé la résistance, re
en effet, quoique cet insensé corresponde le fuse son propre avenir» (oc, p. 13). Ainsi, «le
plus souvent à du sens ainsi qu'aux objectifs chercheur de sens» risque-t-il d'être
et intérêts professionnels, économiques, poli«silencieusement dépassé» et «enveloppé
tiques ou idéologiques de certains. par ce qui est incapable de sens» (oc, p. 24).
Voilà pour les philosophes. Comment, en Au cours du XXe siècle, et spécialement du
face, les scientifiques rêvent-ils l'éthique rant sa seconde moitié, la plupart des philoso
dont ils viennent s'enquérir auprès des phes ont été technoscientifiquement incultes,
philosophes? Et comment aussi le philosopostulant d'ailleurs qu'il n'y a pas quelque
phe peut-il être honnête et résister à la tentachose comme «une culture scientifique, ou
tion de l'autorité qui dit la morale, le devoir technique ou technoscientifique»: de la
et le sens de la bonne vie, lui qui sait bien «barbarie» suivant M. Henry3, une «monst
qu'il existe sur la question des bibliothèques ruosité conceptuelle» suivant J. Ellul4. On
entières de livres divers et contradictoires connaît le problème, thématisé d'abord par
très argumentes. J'ai plusieurs fois fait l'exPeter Snow5 au cours des années 1960, des
périence du scientifique (eminent) déçu, «deux cultures» (la «littéraire» et la
frustré, parce que le philosophe semble «scientifique») qui ne communiquent pas avoir si peu à dire sur une question. La réali
du tout et dont la première traditionnellement
té est qu'il aurait beaucoup à dire, qu'il a estime qu'elle est la seule culture possible. même à dire à l'infini, mais ce dire dialect
Gilbert Simondon6, le philosophe français de ique n'apporterait pas la réponse fondant la
la technique le plus original et constructif du décision (la solution) demandée. Le rôle du
XXe siècle, considérait que les résistances, r philosophe est-il donc exclusivement celui
épulsions et malentendus, si courants à l'égard de l'explicitation: l'inventaire des argu
des techniques, entretenus par la culture hu- ments en présence et, surtout, la mise au jour
des présuppositions?
2. Ducassé P. Les techniques et le philosophe. PUF, Depuis les débuts de la science moderne, Paris, 1958, p. 89
la stratégie philosophique déployée à 3. Henry M. La barbarie. Grasset, Paris, 1987.
l'égard des sciences - ces rejetons de la phi4. Ellul J. Le bluff technologique. Hachette, Paris,
1988. losophie - s'émancipant dans l'oubli, voire
5. Snow P. The Two Cultures and a Second Look. le mépris, de leur origine, a été de dire que
Cambridge Univ. Press, 1969. les sciences sont totalement ignorantes de 6. Simondon G. Du mode d'existence des objets tech
leurs fondements, inconscientes de leurs niques. Aubier, 1969; voir aussi Simondon et la phi
présuppositions, et donc bâties sur du sable losophie de la «culture technique», De Boeck
Université, Belin, Paris, 1993. ou victimes d'une cécité essentielle qui les
50 Économie Rurale 271/Septembre-octobre 2002 produire le contraire même de ce qu'el ne parlent pas», ils n'ont pas ce rapport au fait
les prétendent et croient apporter. Telle est langage qui permet l'articulation infinie du
la dialectique de la raison, dénoncée par sens, l'entretien infini. Or, depuis la nuit des
Horkheimer et Adomo: se voulant émanci- temps théologiques et philosophiques, le
patrice, la science moderne est, en fait, as- langage passe pour l'essence de l'homme, le et la représentation, pas l'opération, servissante. Visant la domination sur la na
ture, elle aurait en même temps entraîné la pas le faire.
domination sur les hommes. On pourrait ce Ce qui interpelle de plus en plus les philo
pendant faire remarquer que seule la capacit sophes et la conscience humaine en général,
é de faire travailler au profit des hommes c'est cette puissance opératoire de la science
les forces et structures physiques de la natu contemporaine, qui ne paraît plus reconnaît
re permet d'éviter la mise au travail des re de limites que le discours pourrait définir
hommes et leur asservissement par quel a priori et énoncer d'une manière définitive.
ques-uns d'entre eux. Déjà, Descartes ac Dès lors, l'ordre symbolique - c'est-à-dire la
cordait à la philosophie l'insigne privilège culture, la morale, le droit - qui, suivant la
de donner à la science ces fondements dont tradition dominante, donne à l'homme (cet
elle semblait n'avoir cure et dont l'absence animal symbolique) son identité d'homme,
ou l' ignorance la condamnait à n'être établie est radicalement perturbé. Cela va très loin et
que sur du sable. Cette ambition fondatrice ainsi s'explique l'émotion manifestée spé
de la philosophie s'est maintenue, avec cialement à propos de tout ce qui ressemble
Kant, Hegel, de plus en plus subtilement à de V anthropotechnique, au péril de l'an
avec Husserl et le vaste mouvement phéno thropologie. Un débat récent, qui a fait du
ménologique, relayé par l'herméneutique, à bruit en Allemagne et en France à la veille de
travers Heidegger, Gadamer. . . Et encore le l'an 2000, mais qui s'est rapidement mué en
structuralisme et le post-structuralisme des scandale, a illustré cette situation en oppos
penseurs de la différence et de la postmodern ant deux philosophes allemands: Sloterdijk
ité, creusant eux aussi sous les sciences (voulant, au moins, s'ouvrir à une discussion
mais non plus avec l'espoir et la volonté de sur l'eugénisme et l'intervention génétique
dégager des fondements; mais dans l'inten sur l'espèce humaine) et Habermas le pro
tion, au contraire, de saper les constructions moteur de l'éthique humaniste discursive. Y
technoscientifiques effectivement dominant a-t-il donc, pour les tenants mêmes de cette
es dans le champ socio-culturel. La destruc éthique de la discussion, des choses dont on
tion heideggérienne, la dissolution wittgens- ne peut pas discuter? Et pourquoi? Cela au
teinienne, la déconstruction derridienne moins, il faudrait pouvoir le dire. Dans la
participent aussi de cette guerre subtile me réponse figureraient sans doute les illustra
née par les philosophes contre les discours tions historiques récentes de ce que l'idéolo
scientifiques et techniques. L'important gie eugéniste (identifiée au racisme) a pro
pour le philosophe (mais aussi pour le théo duit, particulièrement en Allemagne, ainsi
logien et le moraliste), c'est d'avoir le der qu'un argument plus général relatif à la
nier mot, qui est aussi le premier. Au début «pente glissante» et à la faiblesse de la vo
était le Verbe, pas l'Acte ou l'Opération. La lonté humaine. Mais, plus profondément, on
retrouverait aussi cette croyance philoso- quête des fondements, l'explicitation des
présupposés, sont des stratégies discursives phico-théologique essentielle selon laquelle
de maîtrise de la conscience technoscientifi la perfectibilité de l'humanité passe par le
que philosophiquement silencieuse ou bal langage, et pas, ou seulement très marginale
butiante. Écrivant «la science ne pense ment, par la technique. Car le bouleverse
pas», Heidegger entendait «les scientifiques ment apporté à l'ordre symbolique par les
Économie Rurale 271 /Septembre-octobre 2002 n'est pas seulement une sub trisme méthodologique énonce que tout distechnosciences
version des contenus (au sens où les morales cours, toute vérité, toute norme renvoie
traditionnelles ou le droit existant ne dispo toujours à un ou des individus, une commun
sent pas de normes établies permettant d'emauté, à une tradition d'hommes. L'affirma
blée de traiter de la PMA, Procréation médi tion qu'une vérité ou un dogme sont absolus
calement assistée, ou de la transgenèse est toujours encore celle d'hommes qui di
animale et végétale, par exemple). Ce boule sent qu'ils tiennent cette vérité d'une ré
versement concerne le rôle, l'importance, vélation ou d'une intuition surhumaines,
l'autorité, du symbolique au sein d'une civi transcendante ou transcendantale. Ainsi
lisation technoscientifique et multiculturelle, sont relativisés et contextualisés tous les
caractérisée par le rôle moteur des processus fondamentalismes et absolutismes. Cela
de R&D, Recherche & Développement, et vaut aussi pour des formes récentes, tels
par la diversité et l'inégalité des réactions l'écologie profonde ou le biocentrisme: ce
symboliques à l'égard de ces processus. sont toujours des individus qui affirment le
biocentrisme ou le zoocentrisme, c'est-à-
dire la valeur en soi, inhérente, intrinsèque Importance de l'explicitation
de la nature et des vivants. Conscients de la des présupposés des intervenants
contradiction qui consiste à affirmer quel
Lorsque l'on intervient dans des débats inque chose comme si c'était un autre supér
terdisciplinaires à dimension éthique, il me ieur, l'Autre transcendant, qui l'affirmait,
paraît important de décliner, en quelque sor certains se contentent de penser que le fon
te, son identité disciplinaire et idéologique damentalisme dogmatique est justifié au t
au moins. Car on parle toujours à partir itre de rhétorique nécessaire. Mais il est con
d'une situation, d'une éducation, d'une his testable de penser que seule une position
toire, et il n'est absolument pas indifférent bio- ou zoo-centriste, par exemple, est apte à
de savoir que l'interlocuteur est un biologis protéger efficacement le vivant. Les hom
te engagé dans la bio-industrie ou un juriste mes peuvent parfaitement décider de proté
dont la fonction est de produire du droit ou ger la nature à partir d'une position anthro
un philosophe, nostalgique ou non d'épo pocentriste parce que, tout simplement, ils
ques plus métaphysiques et théologiques. Il s'accordent, pour diverses raisons, sur une
n'est pas indifférent non plus de savoir telle volonté de sauvegarde et de protection
qu'on a affaire à un catholique, un protes et qu'ils savent qu'elle est leur responsabilit
tant, ou un agnostique, ce qui est mon cas. é. Ils auront d'ailleurs d'autant plus cons
Cela aide à comprendre l'autre et indique au cience de leur responsabilité dans la sauve
moins quelques-uns de ses présupposés. garde des vivants qu'ils sauront que cette
sauvegarde n'est pas garantie par quelque
1. Un anthropocentrisme méthodologique ordre essentiel et fondamental, mais qu'elle
est précaire, précaire du fait de la nature Parmi les miens7, il y a certainement ce que
(l'Évolution n'a jamais pris soin des espèj'appelle «un anthropocentrisme et un maté
ces) et précaire du fait des hommes. rialisme méthodologiques». L'anthropocen-
D'une manière générale, les positions
fondamentalistes qui prétendent énoncer des 7. Le lecteur trouvera de plus amples déve
loppements sur ce qui suit dans nos plus récents normes, des valeurs et des vérités absolues
ouvrages: Entre symboles et technosciences, Ed. relèvent d'une stratégie politique tradition
Champ Vallon, Seyssel, 1996. Essais de philoso
nelle qui s'efforce de préserver les structuphie bioéthique et biopolitique, Vrin, 1999. Tech
res d'une société en cherchant à les placer noscience et sagesse? Ed. Pleins Feux, Nantes,
2002. hors débat, hors d'atteinte des membres de
52 Économie Rurale 271 /Septembre-octobre 2002 cette société: étant surhumaines, ces structu entre eux de manière non conflictuelle et
res ne peuvent pas être mises en question. minimalement communicante, s'il en existe.
Personnellement, je pense que non seul Relativisme, dira-t-on. Oui et non. Telle que
ement cette attitude est contestable d'un point je la conçois et telle que j'ai pu l'expériment
de vue logique ainsi que signalé, mais qu'en er aussi dans des comités d'éthique pluri
outre elle est inadéquate comme stratégie de disciplinaires et pluralistes, la discussion
gestion d'une civilisation multiculturelle et égalitaire entre des individus ou des groupes
évolutive. Les fondamentalismes ne peu ayant des convictions morales, philosophi
vent que s'affronter ou s'ignorer; ce qu'ils ques, religieuses fortes différentes, mais ca
firent d'ailleurs tout au long de l'histoire de pables de s'exprimer d'une manière argu-
l'humanité, via les guerres, spécialement les mentée, ainsi que d'écouter l'autre, ne
guerres de religion. Au sein d'une humanité conduit pas à la conclusion que tout se vaut
de plus en plus globalement interactive, et que tout est indifférent. Ce genre d'échan
alors que l'ignorance mutuelle n'est plus ge offre, au contraire, la chance de dégager
possible (si ce n'est dans quelques poches soit la meilleure attitude commune lor
locales), seuls l'affrontement ou l'éclat squ'un consensus est possible, soit de laisser
ement sont encore prévisibles dans la pers ouvertes plusieurs réponses et pistes, deve
pective d'idéologies absolutistes. nues plus conscientes de leur légitimité et de
leurs limites rationnelles. Je reviendrai aussi Défendre un anthropocentrisme mé
sur ce point. thodologique signifie qu'on n'a pas la pré
tention d'affirmer comme vraie et définitive
une anthropologie déterminée, une concept 2. Un matérialisme méthodologique
ion de l'homme exclusive de toute autre. et la temporalité du futur
L'anthropocentrisme méthodologique com
Mon autre présupposé est un matérialisme prend donc deux choses: d'une part, que
méthodologique. Cela signifie tout simpletoute assertion renvoie à des hommes qui
ment que je n'ai aucune expérience d'esprits l' affirment et, d'autre part, que la question
ou d'entités ou de substances spirituelles qui « Qu 'est-ce que l 'homme ?» demeure ouvert
seraient indépendants de cerveaux humains e et que les hommes peuvent y répondre en
en interaction. Cela signifie, par conséquent, des sens très divers. Mais j'aimerais, imméd
qu'il n'est pas absurde de penser que l'exteniatement, apporter une précision concer
sion et l'évolution de l'esprit (de la consciencnant cette ouverture de la question de l'hom
e, de la raison, et d'autres vertus spirituelme. Elle reste ouverte - et doit rester
les) sont aussi dépendantes de l'extension, ouverte, selon moi - non seulement au sens
de la transformation physique, de ces condioù l'on pourra continuer d'en discuter,
tions matérielles de possibilité dont les techavançant de nouvelles théories, réinventant
nosciences se saisissent de plus en plus prél'humanité symboliquement; mais aussi au
cisément. Ce matérialisme n'entend pas dire sens où l'humanité pourrait encore évoluer
ce qu'est la matière, ni d'ailleurs l'esprit. Il - être réinventée - biologiquement, phys
croit seulement en la légitimité et en la proiquement. Le futur de l'humanité reste
bable nécessité de l'opération de la matière ouvert symboliquement et technophysique-
(sous ses diverses formes) en vue de l'évolument. Je reviendrai sur ce point à propos du
tion de l'esprit. matérialisme méthodologique. L'anthropo
centrisme méthodologique est compatible L'idée d'une telle évolution à la fois matér
donc avec une diversité de conceptions de ielle et spirituelle doit être conçue en fonc
l'homme. Il est même compatible avec des tion d'un cadre temporel à sa mesure. Cette
fondamentalismes capables de s'accepter évolution relève d'une échelle de durée dont
Économie Rurale 271 /Septembre-octobre 2002 l'ordre de grandeur pourrait être le million, Car seule la R&D technoscientifique peut
voire le milliard d'années. Ce sont les tech accroître indéfiniment les capacités de l'e
nosciences elles-mêmes - de l'astrophysique spèce humaine à résister aux aléas cosmiques
à la géologie ou à la biologie - qui nous ont en la rendant apte à survivre à un nombre
sensibilisés à de telles échelles de temps, qui toujours croissant de situations et d'événe
sont fort loin encore, cependant, d'inspirer la ments destructeurs. Je ne dis pas que les
conscience et l'inconscient des individus et risques sont seulement externes. C'est pour
des collectivités. Si les hommes parvenaient cela que j'ai souligné l'importance de la pri
à assimiler le fait que l'avenir est à ce point se de conscience et de l'assimilation collec
béant, peut-être abandonneraient-ils la fréné tive de la précarité cosmique et historique de
sie utopique qui s'alimente à une conscience l'homme, du caractère dérisoire de la fréné
pré-technoscientifique du temps. Celle-ci sie utopiste qui annonce pour demain le pa
présente comme prochaine ou en tout cas radis terrestre (si on travaille assez fort
pas très éloignée, la Fin des temps ou de aujourd'hui), l'importance aussi de l'exten
l'Histoire. La tradition chrétienne, mais auss sion de la tolérance pluraliste qui suppose
i la tradition du progrès venue des Lumièr une égalité suffisante entre les individus et
es ou les marxismes ont, tout au long du les collectivités.
siècle dernier encore alimenté cette perspect
ive temporelle myope. Que la Fin attendue
3. De la discussion locale
soit le paradis socio-économique terrestre à la mondiale
ou l'anéantissement physique de l'espèce
Ces remarques d'une portée philosophique humaine associé au Jugement dernier n'in
générale me conduisent à évoquer une autre troduit aucune différence en ce qui concerne
difficulté qui surgit lorsque l'on parle d'éthil'incapacité à projeter un futur incommen-
que en relation avec les sciences et les techsurablement ouvert. La société sans classes
niques. Il s'agit du niveau de généralité ou de et la cité de dieu sont deux formes de l'apo
calypse qui bouclent l'avenir suivant une particularité auquel on pose les questions.
histoire - un récit - qui a un début, des S'agit-il d'interroger les relations entre des
chapitres et une fin. personnes, par exemple le rapport entre le
médecin et son patient? S'agit-il de résoudre Maintenant que nous avons passé le cap
des problèmes tels qu'ils peuvent être formulde l'an 2000, que la fin des temps n'a pas eu
és du sein d'une communauté, par exemple lieu (la menace ou l'espoir ayant d'ailleurs
comment la communauté catholique entend- été réduits à la crainte dérisoire d'un bug
elle réguler le diagnostic préimplantatoire ou informatique), maintenant qu'un océan tem
prénatal? S'agit-il d'affronter les questions porel s'ouvre devant nous - qu'en sera-t-il
au plan d'une société globale, c'est-à-dire en 2100, 2345, 2780, 3000...? - mainte
compte tenu de la diversité des communautnant, peut-être, peu à peu, l'humanité com-
és et des associations d'intérêts qui la compmencera-t-elle à penser le futur comme rad
osent, par exemple faut-il ou non dépénaliicalement ouvert, inanticipable et dépendant
ser l'euthanasie, permettre l'expérimentation d'elle à l'infini, sans préjudice d'un aléa
sur l'embryon? Plus généralement encore, cosmique ou historique qui la rayerait de la
s'agit-il de se placer au niveau de la société carte du temps. Cette prise de conscience
internationale - l'Europe, le Monde? Et dans collective implique le sens de la précarité et
de la responsabilité, de la prudence aussi. cette perspective qui est celle de l'humanité,
va-t-on plus ou moins se focaliser sur le préDe la prudence, mais pas de l'heuristique de
la peur d'un Jonas ou d'un principe de pré sent, ou tenir compte des générations
caution technophobe invitant à ne plus agir. futures? Certes, ces questions ne sont pas
54 Économie Rurale 271/Septembre-octobre 2002 et, dans bien des cas, les extrêmes Conseil de l'Europe. Veut-on interdire la étanches
communiquent: ainsi, un médecin catholi production d'embryons pour la recherche,
que confronté à une demande d'avortement on se heurte à la nécessité de certaines expé
ou d'euthanasie ou, encore, d'iAD, Insémi riences concernant des affections génét
nation artificielle avec donneur, de la part iques. Admet-on seulement l'exception de
d'un couple de lesbiennes devrait-il s'inte certaines recherches susceptibles de dé
rroger sur le sens qu'a pour lui une société boucher sur une action thérapeutique utile
multi-traditionnelle composée d'individus aux embryons, on se trouve confronté à
qui sont entre eux à des degrés divers, des l'éventualité du «clonage thérapeutique»
étrangers moraux. Et lorsque l'on doit rendre qui poursuit un autre objectif. Interdit-on le
un avis sur la question du choix du sexe ou clonage, on rencontre encore la même évent
du prélèvement d'organes ou des aliments ualité. Dans un tout autre domaine, celui
génétiquement modifiés, il est nécessaire de des «novel foods» ou «aliments dans la pro
réfléchir en tenant compte à la fois des indi duction desquels le génie génétique
vidus et des conditions économiques, polit intervient», on est rapidement confronté à
iques, sociales des pays dont les individus une multiplicité de cas différents que le pu
sont les citoyens. Il n'empêche qu'une chose blic, voire les décideurs, ne perçoit pas du
est de pratiquer l'éthique au sein d'un comité tout ou fort indistinctement.
clinique qui se penche sur telle situation Si, comme je le pense, notre civilisation
particulière propre à une personne, une autre en voie de mondialisation a, pour moteur et
de discuter au sein du cdbi8 ou du CIB9. Per centre, la R&D technoscientifique et pour
sonnellement, je suis beaucoup plus familier espace de déploiement la multiplicité des
des espèces nationales et internationales de cultures et des traditions très inégalement et
comités de bioéthique que des espèces loca diversement rapportées à la RDTS, alors
les, ce qui explique, en partie, ma manière deux aspects éducationnels devraient être, à
d'aborder les questions. mon sens, universellement promus10: la cul
Toutefois, ce n'est pas parce qu'on se pla ture technoscientifique et la culture du mul
ce à un niveau plus ou moins global qu'on ticulturalisme, c'est-à-dire une sorte de
échappe à la casuistique. Dès qu'on aborde méta-culture permettant de vivre d'une man
une question de bioéthique d'une manière ière pacifique et coopérative dans un uni
informée et même si l'on se trouve au sein vers pluri-traditionnel. En acquérant cette
d'un processus de discussion et de décision culture du multiculturalisme, chacun devrait
qui a pour objectif la formulation de normes apprendre à penser, en quelque sorte, à deux
générales, nationales ou internationales, on niveaux: celui de son identité propre, de ses
est conduit à particulariser et à contextuali- croyances personnelles, et celui de la tolé
ser. D'où les réactions réservées suscitées rance, de l'ouverture à des formes culturel
par certains textes juridiques très généraux, les plus ou moins éloignées de la sienne
telle la Convention européenne sur les propre.
Droits de l'Homme et la Biomédecine du
10. C'est dans ce sens que nous avons conçu la
8. Comité directeur pour la bioéthique du Conseil Nouvelle encyclopédie de bioéthique (Médecine-
de l'Europe. environnement-biotechnologie). De Boeck Univers
9. Comité international de bioéthique de l'Unesco. ité, Belin, Bruxelles, Paris, 2001.
Économie Rurale 271/Septembre-octobre 2002 thématique, garante de vérité et d'objectivitDe la communauté scientifique
I é. La science apparaît, dans cette perspectiau comité d'éthique
ve, comme désintéressée, non dépendante comme paradigme social
d'intérêts particuliers.
5. La conception dominante de la science 1. Le modèle moderne de la communauté
I reste théorique ou cognitive: elle est un sascientifique
voir vrai; la technique, la pratique, l'action
L'accentuation du multiculturalisme, l'éclat lui demeurent extérieures: elles sont de l'or
ement de la temporalité historique, la méfiance dre de l'application, des moyens qui, eux,
à l'égard de toute anthropologie définitive qui bien entendu, peuvent aussi être mal utilisés.
voudrait s'imposer universellement comme 6. L'espoir cristallisé autour de la commun
telle, la portée seulement méthodologique du auté scientifique comme modèle est que sa
matérialisme, enfin, la reconnaissance de la méthodologie pacifique et universelle de ré
science contemporaine comme technoscienc solution des conflits associée à une applica
e, tout cela suggère que nous ne sommes plus tion rationnelle des techniques permettra de
simplement à l'intérieur de la Modernité. résoudre peu à peu tous les problèmes de
Aussi le type de structure ou d'institution l'humanité.
susceptible de fonctionner comme un modèl Comme on s'en rend compte, vues de cet
e idéal pour la société globale est-il en te manière, la science et la recherche scienti
cours de transformation. Depuis ce vaste fique ne soulèvent pas, par elles-mêmes, de
mouvement paneuropéen que furent les Lu problèmes éthiques: elles les résolvent, en
mières, le rôle de nouveau modèle ou de principe tous. paradigme pour la société globale a été assu
ré par la communauté scientifique. Il s'est
2. Critique maintenu jusqu'à la moitié du XXe siècle.
de la conception moderne de la science Voici ses principales caractéristiques:
1. Il valorise globalement la science modern Cette idéale de la science moder
e, lui confère une fonction normative puis ne a été vivement critiquée au cours de ces
qu'elle est un modèle, un idéal pour la socié dernières décennies. Ces critiques ne sont pas
té en général. simplement externes et relatives au mauvais
2. Il tend à placer la science «hors culture», usage de la technique et au détournement
«hors tradition» et, d'une certaine manièr abusif du savoir et de ses applications par des
e, «hors société» dans la mesure où les intérêts particuliers, égoïstes ou guerriers. El
sociétés sont des produits historiques pré les concernent la nature même de la science
scientifiques. moderne. Les développements contempor
ains de la science manifestent qu'elle est 3. En même temps, ce modèle présente la
d'emblée et intrinsèquement technicienne, science comme une nouvelle culture ou en
core comme une «super-culture» faite d'un que le savoir qu'elle apporte est pouvoir,
pouvoir de faire, qu'elle est donc active, savoir et d'un savoir-faire universels que
qu'elle produit ses objets et ne les découvre l'éducation doit étendre à l'ensemble de
pas simplement (songeons à la chimie, à la l'humanité afin de l'unifier, de la pacifier et
physique, enfin aux biotechnologies). La d'assurer son mieux-être.
science sécrète une société, un univers tech4. La grande vertu de la communauté scien
nique au sein duquel elle se développe et qui tifique est d'avoir mis au point une mé
interfère massivement avec la nature. thodologie pacifique et universellement va
lable de résolution des problèmes et des Cette dimension active et interactive de la
science contemporaine, de plus en plus sou- conflits: la méthode expérimentale et
56 Économie Rurale 271 /Septembre-octobre 2002 vent appelée «technoscience», concerne la toute universalité et affirment que les dis
recherche scientifique autant que ses appli cours scientifiques sont de la rhétorique, que
cations. La technoscience ne laisse pas les les discussions technoscientifiques ne sont
choses telles qu'elles sont. Au contraire, - pas différentes des débats politiques et que
l'objectivité est une affaire d' intersubjectivdes nouvelles particules aux nouveaux mat
ité, d'accords et de conventions. ériaux, des synthèses chimiques à I'adn r
ecombinant, de l'Intelligence artificielle aux Il y a bien une validité transculturelle ou
nouveaux moyens de communication et aculturelle de l'opérativité technoscientifi
d'information - sa puissance d'action et de que qui permet de distinguer les lois scienti
production ne cesse de se développer et de fiques et les procédures techniques d'une
faire apparaître tout le donné - la matière, le part, des lois et judiciaires ou
vivant, l'homme - comme transformable. morales, par exemple, d'autre part. Ces der
Alors que la conception traditionnelle, pr nières dépendent intégralement de l'adhé
sion - de la croyance et de l'observance - émoderne et encore moderne, de la science la
limitait à la représentation d'un donné natu des hommes. Par contre, le fonctionnement
rel fondamentalement immuable, passible d'un moteur, la solidité d'un édifice, une
seulement de quelques adaptations techni réaction chimique, n'en dépendent pas, ou
ques allégeant les servitudes matérielles de alors dans un sens différent (il faut évidem
ment des hommes pour construire, faire la condition humaine, les technosciences
contemporaines ne cessent d'étendre l'évent fonctionner, utiliser, réparer, le moteur,
etc.). Il y a une opérativité technophysique ail des possibles. Voilà pourquoi elles sou
autonome qui fait que cela marche ou pas et lèvent nécessairement des questions de
plus ou moins efficacement. Les instrchoix, de décision et de responsabilité. Voi
uments objectivement efficaces sont utilisalà pourquoi la science est devenue, dès le
bles diversement, suivant des finalités, des projet de recherche, une affaire aussi écono
intérêts, des contextes culturels multiples. Il mique, sociale et politique. La Recherche et
n'est pas inutile de rappeler ces évidences, le développement technoscientifiques
car la discussion épistémologique est quel(R&D) ne sont plus supra ou extra sociaux:
quefois rendue confuse par des considératla R&D est dans la société, dépendante des
ions de sociologie, de psychologie, d'anthrocomposantes particulières de la société et
pologie et d'histoire des sciences, laissant des intérêts de ces composantes telles que
entendre abusivement que tout dans les les industries, les partis politiques, les com
sciences est seulement subjectif ou intersubjmunautés scientifiques, les associations de
ectif, et que les techniques sont indiscernaconsommateurs, les banques, les églises, les
bles des institutions classiques qui reposent associations de patients, etc.
principalement sur des conventions. Une
explication de ces abus réside très probable
3. La Recherche et le Développement ment dans la «guerre» larvée entre les
dans la société et ses excès
sciences dites «humaines» et les autres,
D ne faut cependant pas, comme c'est sou considérées par les premières comme exces
vent le cas, exagérer cette immanence et sivement dominantes et politiquement
cette dépendance de la science par rapport à privilégiées (notamment en terme de bud
la société et aux multiples intérêts particul gets octroyés). Là, réside aussi un vrai dé
iers qui la traversent ni concevoir cette dé bat, politique, éthique et philosophique, qui
pendance dans un sens unilatéral. Il y a des engage des questions aussi essentielles que
excès dans les conceptions postmodernistes la conception que l'on se donne de l'human
qui refusent à la science toute objectivité et ité et de son avenir.
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