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Brazzaville dans la guerre : crise urbaine et violences politiques//Brazzaville in the war : urban crisis and political violence - article ; n°611 ; vol.109, pg 3-20

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Annales de Géographie - Année 2000 - Volume 109 - Numéro 611 - Pages 3-20
L'article analyse les raisons qui ont fait de Brazzaville le théâtre d'affrontements politiques ayant dégénéré en deux guerres meurtrières en 1993-1994 puis en 1997. La fragmentation du territoire urbain en quartiers à forte homogénéité ethnique prédisposait aux violences, d'autant que chaque conflit renforcé l'ethnicisation de l'espace brazzavillois. Les miliciens, recrutés parmi une jeunesse désoeuvrée, ont joué un rôle décisif dans les combats. En 1997, ceux-ci donnèrent lieu à des pillages systématiques du centre ville. Parce que les enjeux de territoire et les dysfonctionnements de l'urbanisation sont au coeur du conflit, la géographie est directement concernée par les guerres de Brazzaville. Celles-ci plongent leurs racines dans une société urbaine déstabilisée par une crise économique aiguë consécutive à l'effondrement de la rente pétrolière et à l'échec d'un modèle d'urbanisation sans développement. Elles invitent à réfléchir sur la nature du phénomène urbain au Congo dans la perspective de la reconstruction de sa capitale
This article focuses on the reasons that have led Brazzaville to be at the heart of political clashes that degenerated into two murderous wars in 1993-1994 and 1997. The fragmentation of the urban area into ethnically homogeneous neighbourhoods was bound to lead to violence, each conflict entailing a more definite reorganisation of space according to tribal lines. Militias recruiting among unemployed youth played a decisive role in the fighting. In 1997, these led to systematic looting in the town centre. Since territory and urbanisation are at stake in this conflict, geography has its word to say about the war in Brazzaville. Its roots dig deep into a destabilised urban society and into an unprecedented economic depression linked to the fall of the revenue provided by the sale of oil and the failure of a type of urbanisation without development. These call for a reflection upon the nature of the urban phenomenon in Congo in view of the rebuilding of its capital city.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2000
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Langue Français
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M. Roland Pourtier
Brazzaville dans la guerre : crise urbaine et violences
politiques//Brazzaville in the war : urban crisis and political
violence
In: Annales de Géographie. 2000, t. 109, n°611. pp. 3-20.
Résumé
L'article analyse les raisons qui ont fait de Brazzaville le théâtre d'affrontements politiques ayant dégénéré en deux guerres
meurtrières en 1993-1994 puis en 1997. La fragmentation du territoire urbain en quartiers à forte homogénéité ethnique
prédisposait aux violences, d'autant que chaque conflit renforcé l'ethnicisation de l'espace brazzavillois. Les miliciens, recrutés
parmi une jeunesse désoeuvrée, ont joué un rôle décisif dans les combats. En 1997, ceux-ci donnèrent lieu à des pillages
systématiques du centre ville. Parce que les enjeux de territoire et les dysfonctionnements de l'urbanisation sont au coeur du
conflit, la géographie est directement concernée par les guerres de Brazzaville. Celles-ci plongent leurs racines dans une société
urbaine déstabilisée par une crise économique aiguë consécutive à l'effondrement de la rente pétrolière et à l'échec d'un modèle
d'urbanisation sans développement. Elles invitent à réfléchir sur la nature du phénomène urbain au Congo dans la perspective
de la reconstruction de sa capitale
Abstract
This article focuses on the reasons that have led Brazzaville to be at the heart of political clashes that degenerated into two
murderous wars in 1993-1994 and 1997. The fragmentation of the urban area into ethnically homogeneous neighbourhoods was
bound to lead to violence, each conflict entailing a more definite reorganisation of space according to tribal lines. Militias
recruiting among unemployed youth played a decisive role in the fighting. In 1997, these led to systematic looting in the town
centre. Since territory and urbanisation are at stake in this conflict, geography has its word to say about the war in Brazzaville. Its
roots dig deep into a destabilised urban society and into an unprecedented economic depression linked to the fall of the revenue
provided by the sale of oil and the failure of a type of urbanisation without development. These call for a reflection upon the
nature of the urban phenomenon in Congo in view of the rebuilding of its capital city.
Citer ce document / Cite this document :
Pourtier Roland. Brazzaville dans la guerre : crise urbaine et violences politiques//Brazzaville in the war : urban crisis and
political violence. In: Annales de Géographie. 2000, t. 109, n°611. pp. 3-20.
doi : 10.3406/geo.2000.1901
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_2000_num_109_611_1901Brazzaville dans la guerre
crise urbaine et violences politiques
urban Brazzaville crisis in and the political war violence
Roland Pourtier
Université de Paris
PRODIG-CNRS
Résumé article analyse les raisons qui ont fait de Brazzaville le théâtre affronte
ments politiques ayant dégénéré en deux guerres meurtrières en 1993-1994
puis en 1997 La fragmentation du territoire urbain en quartiers forte homo
généité ethnique prédisposait aux violences autant que chaque conflit
renforcé ethnicisation de espace brazzavillois Les miliciens recrutés parmi
une jeunesse désoeuvrée ont joué un rôle décisif dans les combats En 1997
ceux-ci donnèrent lieu des pillages systématiques du centre ville Parce
que les enjeux de territoire et les dysfonctionnements de urbanisation sont
au ur du conflit la géographie est directement concernée par les guerres
de Brazzaville Celles-ci plongent leurs racines dans une société urbaine
déstabilisée par une crise économique aiguë consécutive effondrement
de la rente pétrolière et échec un modèle urbanisation sans déve
loppement Elles invitent réfléchir sur la nature du phénomène urbain au
Congo dans la perspective de la reconstruction de sa capitale
Absract This article focuses on the reasons that have led Brazzaville to be at the heart
of political clashes that degenerated into two murderous wars in 1993-1994
and 1997 The fragmentation of the urban area into ethnically homogeneous
neighbourhoods was bound to lead to violence each conflict entailing more
definite reorganisation of space according to tribal lines Militias recruiting
among unemployed youth played decisive role in the fighting In 1997
these led to systematic looting in the town centre Since territory and urba
nisation are at stake in this conflict geography has its word to say about the
war in Brazzaville Its roots dig deep into destabilised urban society and
into an unprecedented economic depression linked to the fall of the revenue
provided by the sale of oil and the failure of type of urbanisation without
development These call for reflection upon the nature of the urban phe
nomenon in Congo in view of the rebuilding of its capital city
Mots clés Brazzaville Congo guerre crise urbaine territoire ethnique milice rente
pétrolière
Key words Brazzaville Congo war urban crisis ethnie territory militia oil revenue
La question de la reconstruction de Brazzaville est toujours actualité plus
de deux ans après la guerre meurtrière qui déroula de juin octobre
1997 Exactions et pillages en dépit de quelques périodes accalmie entre
tiennent un climat insécurité et de peur ne favorisant ni la normalisation
Ann Gèo no 611 2000 pages 3-20 Armand Colin Roland Pourtier ANNAIES DE GEOGRAPHIE 611 2000
de la vie citadine ni exécution des grands travaux que nécessiterait la réha
bilitation du cadre bâti Fleuron de ancienne AEF ville emblématique que
le discours du Général de Gaulle en 1944 fit connaître au monde la capi
tale du Congo ne parvient pas sortir un cycle de violences répétition
Depuis 1993 Brazza la verte en finit pas de auto-détruire
Il est toujours difficile analyser chaud quand le bouillon tumultueux
de actualité pas encore eu le temps de décanter incertitude des témoi
gnages et les biais passionnels brouillent le décryptage des événements Les
médias sont ailleurs plutôt avares informations sur ce qui se passe au
Congo En juin 1997 extraction des Européens pris dans la nasse braz-
zavilloise avait largement occupé la une Le parfait succès de opération
Pélican semble avoir dispensé par la suite de appesantir sur les milliers de
morts de la deuxième guerre de Brazzaville Les victimes une troisième
guerre qui ne dit pas son nom mais qui depuis automne 1998 affecte
nouveau la capitale congolaise passent la trappe de indifférence ou de la
lassitude
Le manque de précisions sur les événements récents interdit pas de in
terroger sur les causes des violences dont Brazzaville une fois encore est le
théâtre Leur récurrence même ne donne-t-elle pas des clés pour en appré
hender le sens Au-delà des rivalités entre les principaux protagonistes
entrepreneurs politiques devenus chefs de guerre une question de fond
se pose désormais celle de la viabilité une capitale trop longtemps gou
vernée par utopie rentière
Car si la dramaturgie brazzavilloise prend forme autour des figures de
Sassou Nguesso Pascal Lissouba et Bernard Kolelas elle ne se résume pas
un banal conflit de pouvoir Elle proclame dans le vacarme des fusils as
saut et des pièces artillerie échec un modèle urbanisation un modèle
de société un modèle de développement Si Brazzaville se défait ce est
pas par un malheureux concours de circonstances mais bien la conséquence
de tensions structurelles dont la gravité invite interroger sur la nature et
la signification du fait urbain
Pendant que la rage de destruction anime les miliciens de tout bord
génération perdue de gar ons sans futur bureaux études et organisations
internationales échafaudent des plans de reconstruction du centre ville la
ville Pendant que les responsables politiques négocient auprès des bailleurs
de fonds les conditions attribution des milliards de francs nécessaires aux
travaux les miliciens continuent piller et tuer Chacun joue sa partition dans
une cacophonie où se brouillent volontés de reconstruction et pulsions de
destruction En dépit une situation aussi chaotique projets urbains et plans
de financement restent dans le droit fil des épures classiques Ils font im-
Sur la période récente voir en particulier Pourtier dir.) Congo-Brazzaville entre guerre et
paix Afrique contemporaine 186 1998 et Dorier-Apprill Kouvouama Ch Apprill
Vivre Brazzaville Modernité et crise au quotidien Karthala 1998
Un programme de reconstruction présenté aux bailleurs de fonds Washington été approuvé
par le FMI en juillet 1998 La reprise des combats déjà rendu caduc ARTICLES Brazzaville dans la guerre
passe sur la question préalable que nul ose poser publiquement mais dont
un jour il faudra bien débattre faut-il reconstruire Brazzaville
La question aussi abruptement formulée peut paraître provocatrice Il
agit pourtant un débat fondamental qui dépasse vrai dire le seul cas de
la capitale congolaise ou de ces autres capitales de la douleur que sont
Freetown ou Mogadiscio exemplarité de Brazzaville invite une mise en
examen des modalités de urbanisation en Afrique subsaharienne Partout
en effet les grandes villes africaines sont confrontées une crise générale et
multiforme politique économique sociale morale Elle se traduit depuis
une décennie par un ralentissement inégal mais très sensible de leur crois
sance Le Congo ne représente que expression exacerbée de cette crise dont
les manifestations varient beaucoup au demeurant une ville autre est
ainsi que Pointe Noire est restée épargnée par la guerre alors que Brazzaville
ne parvient pas se dégager des violences mortelles qui ponctuent son his
toire récente Son statut de capitale politique est pas pour rien il
est origine de la concentration de toutes les forces partisanes qui se dis
putent le pouvoir Les options idéologiques qui ont dominé le Congo pen
dant les décennies du régime militaro-marxiste ont en outre renforcé une
accumulation démographique très tôt déconnectée de économie réelle
entrée dans ère du pétrole fait accentuer le travers des années
durant la croissance de Brazzaville est nourrie de la rente pétrolière Celle-
ci durant longtemps masqué les faiblesses du secteur productif effon
drement des cours en 1986 en brutalement révélé la béance
Brazzaville consomme elle ne produit pas La bourgeoisie issue pour es
sentiel de la fonction publique très peu investi dans entreprise domaine
pour une large part réservé Etat Elle converti son capital en rente fon
cière urbaine les revenus locatifs constituant le principal support de sa repro
duction sociale La rente foncière agricole est restée en revanche négli
geable Brazzaville ne vit pas de prélèvements sur le produit de agriculture
Quant au secteur productif il révèle un bilan désastreux les entreprises Etat
sont toutes en faillite industrie est sinistrée Les troubles politiques ont
compromis une amorce de privatisation économie urbaine se trouve ainsi
réduite au recyclage une rente publique que les contre-chocs pétroliers
ont laminée
interdépendance entre ville et Etat rarement été aussi étroite une
part la vie des citadins dépend des ressources que Etat peut injecter dans
les circuits de consommation via la solde des fonctionnaires et les chemine
ments obscurs de économie souterraine autre part la conquête du pou
voir politique passe par le contrôle de espace urbain exemplarité de
Brazzaville tient en effet irruption violente de la territorialité dans le champ
politique Etat le pouvoir la ville se trouvant imbriqués dans un système
aux éléments indissociables est pourquoi interrogation concernant la
Du moins présent car depuis le début de année 1999 les nuages amoncellent autour
de la capitale économique dernier bastion de richesse qui suscite bien des convoitises Roland Pourtier ANNALES DE OGRAPHIE 611 2000
reconstruction de Brazzaville glisse nécessairement de ordre technique de
urbanisme ordre politique du territoire
La ville et la guerre
de usage politique du territoire urbain
1.1 La fragmentation de espace urbain
La structuration spatiale dérive en droite ligne du modèle ségrégationniste
colonial qui sépara la ville initialement réservée aux Blancs des villages
ou quartiers indigènes qui formèrent ces Brazzavilles noires selon le
judicieux pluriel de Georges Balandier4 Située en position centrale la ville
compose le triangle des pouvoirs Symboliquement parce elle concentre
les trois pouvoirs politique militaire religieux Physiquement parce que
espace ils occupent dessine grossièrement un triangle dont la pointe se
situe non loin de aéroport de Maya Maya et la base le long du fleuve
depuis le Beach au nord-est la Case De Gaulle au sud-ouest
Entre les vastes emprises foncières de la mission catholique de armée de
la Présidence et les immeubles administratifs du centre ville les espaces inter
stitiels lotis en grandes concessions sont dévolus la résidence de la popu
lation la plus aisée Blancs et Noirs hui confondus Ambassades et
hôtels internationaux commerces modernes établissements scolaires uni
versité complètent un tableau représentatif de toute une génération de villes
ayant conservé un solide héritage de la période coloniale
Cet espace bien délimité est par la voie ferrée au nord par ce qui
subsiste de la réserve forestière de la Patte Oie ouest par de grandes
infrastructures sportives éducatives et militaires et par le Ravin de la Glacière
vit au rythme des heures ouverture des bureaux des écoles des commerces
La nuit déserté et silencieux le centre ville est traversé que par de rares
véhicules animation nocturne discrète en comparaison de la bruyante
Kinshasa se limite quelques bars et dancings La ville occupe ainsi une
position très particulière dans espace vécu des Brazzavillois Ville du jour
non de la nuit elle est surtout le lieu acquisition de argent de tat de
argent des Blancs le lieu acquisition des manières de Blanc et de toutes
ces fa ons être et de paraître per ues comme les insignes de la modernité
La plus grande ambivalence régit les rapports des gens des quartiers avec la
ville objet un désir appropriation dont les extravagances vestimen
taires de la SAPE constituent une des manifestations visibles son extra-
néité originelle suscite dans le même temps des attitudes plus ou moins
franches de rejet Cible des pillages pour évidentes raisons économiques
la ville aussi été le théâtre de destructions visant implicitement sa nature
Balandier Sociologie des Brazzavilles noires Presses de la Fondation nationale des Sciences
politiques 1955
SAPE Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes ARTICIES Brazzaville dans la guerre
étrangère Comme si les habitants des Brazzavilles noires avaient encore des
comptes régler avec un espace qui jamais été leur en attaquant un
patrimoine urbain confusément ressenti comme le symbole de leur exclusion
Dans un article de 1948 consacré aux villes congolaises Jean Dresch
soulignait le fait que la ville création de Blancs se peuple de Noirs
Brazzaville leur nombre était alors estimé 50000 répartis entre les deux
villages de Bacongo et de Poto-Poto respectivement créés en 1909 et
1911 La structure de base de Brazzaville date de cette époque urbanisme
colonial avait soigneusement séparé les espaces des Blancs de ceux des Noirs
Le Ravin de la Glacière formait une frontière naturelle idéale au-delà de
laquelle fût implanté le lotissement de Bacongo avec son plan en damier
plus tard prolongé entre les cours eau de Makélékélé qui donna son nom
un nouveau quartier et du Djoué Dresch note que Bacongo rassemble
20000 Baiali race des environs qui restent groupés et vivent en famille
Le quartier fut en effet peuplé par des originaires de la proche région du
Pool par simple glissement de contiguïté la plupart de ses habitants sont
des Lari sous-groupe de ensemble Kongo qui domine le Congo méridio
nal La forte identité ethnique de Brazzaville-sud Bacongo-Makélékélé
constitue un élément clé de la géopolitique congolaise
Quant au lotissement de Poto-Poto établi dans la plaine mal drainée entre
les deux petits cours eau dénommés Mfoa et Ouenzé il rempli une fonc
tion accueil pour les migrants du Congo central et septentrional mais aussi
pour les étrangers africains attirés Brazzaville par les perspectives emploi
dans le commerce et artisanat Poto-Poto comptait 30000 habitants en
1948 partir de ce noyau initial urbanisation cessé de étendre vers
le nord donnant naissance aux quartiers de Moungali et de Ouenzé avant
de franchir la Tsiémé et de partir assaut des plateaux Batéké De même
que Brazzaville-sud servi de réceptacle aux migrants du Pool Brazzaville-
nord est peuplé originaires des provinces septentrionales qui affluèrent
massivement lorsque les nordistes de Marien Ngouabi Sassou Nguesso
ont été la tête de Etat
expansion urbaine partir des deux villages initiaux projette dans la
configuration de la capitale congolaise la structure binaire du territoire natio
nal tendu entre provinces du sud et du nord Mais le développement de
Brazzaville dont la population était estimée entre 700000 et 800000 habi
tants la veille du déclenchement de la guerre de 1993 entraîna occupa
tion de nouveaux espaces et fit éclater initiale dichotomie nord/sud Les
extensions ouest quartiers Diata Mfilou et plus récemment Ngamaba et
Moutabala ont accueilli une population relativement mélangée quant sa
composition ethnique bien que très majoritairement originaire du Congo
méridional Les Lari côtoyaient les originaires des plaines du Niari et du
Massif du Chaillu Ces derniers plus tardivement touchés par exode rural
Jean Dresch Villes congolaises tude de géographie urbaine et sociale Revue de géographie
humaine et ethnologie juillet-septembre 1948 3-24 Pourtier ANNALES DE OGRAPHIE 611 2000 Roland
que les gens du Pool installèrent tout naturellement dans ces quartiers
ouest au débouché des routes qui les amenaient de leurs villages
Les explosions de violence qui ont ébranlé Brazzaville se sont donc mou
lées sur un espace marqué par une double fragmentation Entre la ville et
les quartiers car indépendance avait en aucune fa on résorbé la frac
ture urbaine originelle le centre ville inverse une agora pas favo
risé le rapprochement entre les gens qui croisaient Entre les quartiers
eux-mêmes car la composition de la population était image des grands
ensembles géo-ethniques du Congo Cette géographie est fondamentale pour
comprendre la succession des guerres de Brazzaville
7.2 Territoires urbains et ethnogenèse
Les violences ont cessé de renforcer ethnicisation des territoires urbains
chaque crise accentuant prises de conscience ethnique replis identitaires peur
de autre rendant chaque fois plus improbable le fonctionnement harmo
nieux du creuset urbain Les affrontements de 1959 en dressant les unes
contre les autres les populations de Bacongo et celles de Poto-Poto rem
plissent cet égard la fonction événement fondateur Ils ont inscrit dans
imaginaire brazzavillois un schéma de conflit dans lequel la capitale sub
sume toutes les tensions nationales Apparues occasion de la première véri
table compétition électorale dans la toute jeune République les violences
urbaines ont ressurgi de fa on symétrique dès que la nouvelle constellation
politique issue de la Conférence Nationale ouvert la voie une redistri
bution des postes de responsabilité Avec une différence notoire cependant
un schéma triangulaire donc particulièrement propice instabilité
est substitué au modèle binaire qui avait dominé les représentations et les
pratiques politiques depuis indépendance
partir de 1990 trois principaux acteurs se disputent en effet le leader
ship politique Denis Sassou Nguesso Président de la République de 1969
abolition du régime de République populaire décidée par la
Conférence Nationale février-juin 1991) est resté la tête du Parti Congolais
du Travail PCT) ancien parti unique Sa résidence est double Oyo parmi
les Mbochis de la région de la Cuvette Brazzaville dans sa concession de
Mpila en territoire nordiste Bernard Kolélas chef charismatique des Lari
et opposant de toujours au régime marxiste règne sur Bacongo où se trouve
sa maison de ville application du schéma binaire aurait dû le faire bénéfi
cier de alternance après effacement de Sassou Nguesso Il en rien été
car un troisième acteur réapparu sur la scène congolaise en 1990 fait écla
ter la composition structurelle nord-sud Pascal Lissouba cheval de retour
après un long exil en France auréolé de ses compétences scientifiques et
une probité due son éloignement des lieux de pouvoir su jouer de
image de homme nouveau et providentiel bien il ait été un des pre-
Florence Bernault Démocraties ambiguës en Afrique centrale Congo-Brazzaville Gabon 1940-
1965 Karthala 1996 ARTICLES Brazzaville dans la guerre
miers idéologues du régime marxiste et ait occupé le poste de Premier Ministre
de 1964 1966
élection présidentielle août 1992 se solda au deuxième tour par la
nette victoire de Lissouba sur Kolélas grâce apport des voix du PCT
analyse du vote montre que sa base électorale fût de tous les candidats la
mieux répartie sur le territoire national sa région du sud-ouest lui don
nant cependant le meilleur score Sassou Nguesso faisait le plein de ses voix
surtout au nord et Kolélas en pays lari En revanche aux élections locales
de mai 1992 le parti présidentiel UPADS avait pu mordre sur les bas
tions politico -ethniques solidement ancrés Brazzaville Le MCDDI de Kolélas
enlevait la plupart des sièges dans les quartiers lari Bacongo Makélékélé) le
PCT imposait dans les quartiers nord Ouenze Talangai UPADS obte
nait ses meilleurs résultats dans les quartiers ouest Mf lou) sans pour autant
atteindre la majorité Il est tout fait plausible que ce score électoral mitigé
ait encouragé Lissouba se construire un fief dans la capitale le contrôle
un territoire urbain authentifiant une certaine manière la légitimité du
pouvoir Ce fut en tout cas enjeu de la première guerre de Brazzaville
Celle-ci découle de instabilité de la configuration triangulaire de
Assemblée nationale issue des élections législatives de juin 1993 peine
constitué le premier gouvernement de Lissouba était renversé par une alliance
contre nature entre partisans de Kolélas et de Sassou Nguesso Le Président
choisit alors de dissoudre assemblèe Dès lors le Congo se trouva engagé
dans impasse électorale sur fond agitation sociale alimentée par les diffi
cultés économiques La spirale de la violence installait empruntant aussi
tôt les canaux du tribalisme Les rivalités entre Kolélas et Lissouba la cris
tallisèrent Le contrôle de Bacongo qui échappait de facto au regard de Etat
devint un objectif majeur pour le parti présidentiel Début novembre 1993
Lissouba fit donner la troupe bombardant le siège du MCDDI et la mai
son de Kolélas était sans compter avec la réaction des milices qui étaient
en passe de devenir un élément essentiel des stratégies politiques congolaises
et de la guerrilla urbaine
Bacongo avait montré exemple en constituant des groupes auto-défense
lors des phases agitées de la transition qui précéda la mise en place des nou
velles institutions De mieux en mieux organisés ces miliciens ils étaient
donnés le nom de Ninja se fixèrent pour mission la protection et le
contrôle des quartiers lari Les deux autres compétiteurs politiques se dotè
rent leur tour de leurs propres milices il était pas difficile de trouver
des volontaires parmi la jeunesse dés uvrée de Brazzaville Les Cobras
au service de Sassou Nguesso firent leur apparition dans les quartiers nord
dominante mbochi Dans le camp de Lissouba outre la milice officielle
dite réserve présidentielle des Aubevillois du nom de leur lieu de for-
Fabrice Weissman lection présidentielle de 1992 au Congo Entreprise politique et mobilisa
tion électorale Centre tude Afrique Noire Bordeaux 1993
UPADS Union panafricaine pour la démocratie sociale MCDDI Mouvement congolais pour
la démocratie et le développement intégral 10 Roland Pourtier ANNALES DE OGRAPHIE 611 2000
mation) la milice partisane des Zoulous auxquels adjoignirent plus
tard les Cocoyes et les Mambas eut pour mission de faire face aux
Ninjas les jeunes miliciens étaient recrutés principalement au sein du
groupe Bembé région de la Bouenza Ils montaient au front après une
rapide formation donnée au camp de Loudima par des instructeurs israéliens
instrumentalisation des fondements ethniques de la société devait don
ner naissance des représentations et des identifications pour le moins inat
tendues est ainsi que les originaires des régions qui avaient massivement
voté pour Lissouba se sont trouvés indistinctement regroupés dans le néo
logisme de Nibolec acronyme construit partir du nom des trois régions
du Niari de la Bouenza de la Lekoumou le Niboland Dans la géo
graphie brazzavilloise de identification/exclusion dont chaque période de
tension accusait les traits Nibolec prit rapidement valeur ethnonyme
Fig La territorial isation politico-ethnique 1994
The making of ethnie territories 1994) ARTICLES Brazzaville dans la guerre 11
Les miliciens furent les principaux exécuteurs des violences qui sévirent
de été 1993 fin janvier 1994 10 instar de la Bosnie Brazzajevo
subit une épuration ethnique orchestrée par les Ninjas et les Zoulous Il
en suivit un dramatique chasse-croisé entre ceux des Nibolecs et des Laris
qui avaient la malchance de résider dans le territoire devenu ennemi Cette
première guerre de Brazzaville 11 fit au bas mot 2000 morts Elle se solda
en outre par de nombreuses destructions habitations et par le déplacement
au moins 100000 personnes de part et autre de ce qui devint une véri
table frontière intra-urbaine jalonnée par la route de Auberge de Gascogne
Au sud les quartiers laris forment maintenant un bloc plus homogène que
jamais Au nord Mfilou Diata ont fini par constituer cette base territoriale
nibolec qui manquait aux partisans de Lissouba
La transposition de la tripolarité politique dans espace urbain donc
abouti une dislocation en trois composantes territoriales en lieu et place des
deux Brazzavilles noires du temps de Dresch La fragmentation urbaine sur
trame ethnique et la généralisation des pratiques exclusion ont préparé le
terrain la deuxième guerre de Brazzaville Les replis identitaires sur des terri
toires exclusifs la territorialisation milicienne de espace urbain ont formé
le terreau une géographie de la peur dans une ville qui est pas seulement un
enjeu des rivalités politiques mais aussi un acteur part entière de histoire
La deuxième guerre de Brazzaville de juin octobre 1997 franchi un
degré dans ampleur des moyens de destruction mis en uvre de 5000
10000 morts selon les estimations les plus courantes et un patrimoine urbain
gravement endommagé La ville épargnée en 1993-1994 été cette fois
au centre des combats menés un côté par les forces présidentielles appuyées
par les miliciens Zoulous Cocoyes et autres Mambas de autre par les par
tisans de Sassou Nguesso miliciens Cobras 12 mais aussi une partie des cadres
militaires ralliés ancien Président par fidélité de corps et solidarité eth
nique La guerre ressembla très vite une guerre de position La zone de
front coupait la ville entre aéroport et le fleuve Elle ne connut que des
mouvements accordéon les offensives se limitaient des incursions de
courte durée dans espace de la ville le temps un pillage avant un rapide
repli derrière les lignes de sécurité Les forces présidentielles soumirent Poto-
Poto et les quartiers nord intenses bombardements mais infanterie ne
prolongeait pas action de artillerie offensive décisive octobre
1997 les adversaires campèrent sur leurs positions Avant que Kolélas res
soude le bloc sudiste contre les nordistes en se ralliant Lissouba dans les
derniers jours du conflit les quartiers laris restèrent épargnés par les com-
10 Bazenguissa-Ganga Milices politiques et bandes armées Brazzaville Les études du CERI
no 13 FNSP 1996
11 Voir notamment Dorier-Apprill Guerres des milices et fragmentation urbaine Brazzaville
Hérodote 86/87 1997 182-221 et Brazzaville des quartiers pour territoire in
Bonnemaison Cambrezy Quinty-Bourgeois dir. La nation et le territoire Harmattan
1999 37-49
12 Ossebi De la galère la guerre jeunes et Cobras dans les quartiers Nord de Brazzaville
Politique africaine 72 Les deux Congos dans la guerre dec 1998 17-33