Espace, mémoire et identité à la Martinique. La belle histoire de «Providence» // Space, memory and identity in Martinique. The beautiful story of Providence - article ; n°638 ; vol.113, pg 400-424

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Annales de Géographie - Année 2004 - Volume 113 - Numéro 638 - Pages 400-424
This article focuses on the land property conflict in Martinique. The case study
is Providence, a large property that has been occupied for twenty years by a group of farmers who claim their rights to the land. In hee we can see how space is of crucial importance in providing the collective memory with words loaded with significations and contributing to the construction of identity. The memory of the old masters-slave conflict is embodied in space through an ever efficient social and racial codification. Space is also a tool to transmit a set of practises of resistance to this physical order and, in this way, becomes a fundamental resource to construct the collective identity of the group of small farmers
Cet article s'intéresse au conflit foncier à la Martinique. Il propose l'étude d'une
grande propriété - « Providence » - ayant fait l'objet d'une occupation des terres de plus de vingt ans par des agriculteurs voulant ainsi faire valoir leurs droits à la terre. À travers ce conflit, on voit se préciser l'importance de l'espace en tant que porteur d'un langage capable de véhiculer la mémoire collective et de donner forme à l'identité. L'espace prolonge les termes du conflit originel entre maîtres et esclaves au travers d'une codification cadastrée toujours dotée d'efficacité, comme il sert de transmetteur de pratiques d'opposition et de résistance à un tel ordre incarné, devenant ainsi Tune des ressources fondamentales de la continuité identitaire du groupe des petits agriculteurs.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Christine Chivallon
Espace, mémoire et identité à la Martinique. La belle histoire de
«Providence» // Space, memory and identity in Martinique. The
beautiful story of "Providence"
In: Annales de Géographie. 2004, t. 113, n°638-639. pp. 400-424.
Abstract
This article focuses on the land property conflict in Martinique. The case study
is "Providence", a large property that has been occupied for twenty years by a group of farmers who claim their rights to the land.
In hee we can see how space is of crucial importance in providing the collective memory with words loaded with significations
and contributing to the construction of identity. The memory of the old masters-slave conflict is embodied in space through an
ever efficient social and racial codification. Space is also a tool to transmit a set of practises of resistance to this physical order
and, in this way, becomes a fundamental resource to construct the collective identity of the group of small farmers
Résumé
Cet article s'intéresse au conflit foncier à la Martinique. Il propose l'étude d'une
grande propriété - « Providence » - ayant fait l'objet d'une occupation des terres de plus de vingt ans par des agriculteurs voulant
ainsi faire valoir leurs droits à la terre. À travers ce conflit, on voit se préciser l'importance de l'espace en tant que porteur d'un
langage capable de véhiculer la mémoire collective et de donner forme à l'identité. L'espace prolonge les termes du conflit
originel entre maîtres et esclaves au travers d'une codification cadastrée toujours dotée d'efficacité, comme il sert de
transmetteur de pratiques d'opposition et de résistance à un tel ordre incarné, devenant ainsi Tune des ressources
fondamentales de la continuité identitaire du groupe des petits agriculteurs.
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Chivallon Christine. Espace, mémoire et identité à la Martinique. La belle histoire de «Providence» // Space, memory and
identity in Martinique. The beautiful story of "Providence" . In: Annales de Géographie. 2004, t. 113, n°638-639. pp. 400-424.
doi : 10.3406/geo.2004.21631
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_2004_num_113_638_21631mémoire et identité à la Martinique. Espace,
La belle histoire de «Providence»
Space, memory and identity in Martinique.
The beautiful story of "Providence"
Christine Chivallon
Chargée de recherche, CEAN-CNRS
Résumé Cet article s'intéresse au conflit foncier à la Martinique. Il propose l'étude d'une
grande propriété « Providence » ayant fait l'objet d'une occupation des terres
de plus de vingt ans par des agriculteurs voulant ainsi faire valoir leurs droits à
la terre. À travers ce conflit, on voit se préciser l'importance de l'espace en tant
que porteur d'un langage capable de véhiculer la mémoire collective et de donner
forme à l'identité. L'espace prolonge les termes du conflit originel entre maîtres
et esclaves au travers d'une codification cadastrée toujours dotée d'efficacité,
comme il sert de transmetteur de pratiques d'opposition et de résistance à un tel
ordre incarné, devenant ainsi Tune des ressources fondamentales de la continuité
identitaire du groupe des petits agriculteurs.
Abstract This article focuses on the land property conflict in Martinique. The case study
is "Providence", a large property that has been occupied for twenty years by
a group of farmers who claim their rights to the land. In hee we can see how
space is of crucial importance in providing the collective memory with words
loaded with significations and contributing to the construction of identity. The
memory of the old masters-slave conflict is embodied in space through an ever
efficient social and racial codification. Space is also a tool to transmit a set
of practises of resistance to this physical order and, in this way, becomes a
fundamental resource to construct the collective identity of the group of small
farmers
Mots-clés Espace, Martinique, mémoire collective, identité, conflit foncier, esclavage
Key-words Space, collective memory, identity, land-property conflict, slavery.
«Providence» est le nom d'une grande propriété située au Morne-
Rouge, l'une de ces rares communes martiniquaises qui n'ont aucun accès
à la mer. Nous sommes ici au cur de la Martinique rurale, dans les hau
teurs montagneuses caractéristiques du nord de l'île, structurées autour de
la présence du massif volcanique de la Pelée. La plupart des Martiniquais
ont entendu parler de cette propriété. Elle a régulièrement été présente
dans les journaux locaux, focalisant sur elle les feux d'une actualité parfois
brûlante sur la question du foncier agricole. «Providence» est en effet la
plus longue occupation des terres que la Martinique a connu à ce jour.
Ann. Geo., n° 638-639, 2004, pages 400-424, © Armand Colin Espace et mémoire à la Martinique 401 Articles
Le mouvement d'occupation des terres a débuté à la fin de Tannée
1982, quand un groupe de jeunes agriculteurs a planté sa première bander
ole sur la propriété des «békés» 1 pour signifier que la terre devait être «à
ceux qui la travaillent». Nous étions en septembre, sur le site de Fougain-
ville, à Rivière -Pilote, cette commune du Sud vue comme le haut-lieu de
la résistance anti -coloniale. Les jeunes occupants entendaient alors dénoncer
la dilapidation de l'outil foncier et sa sous-utilisation, voire son abandon,
alors que la Martinique est soumise aux dispositions de la loi d'orientation
agricole de 1961, portant notamment sur l'obligation des propriétaires au
regard de la mise en valeur des «terres incultes, des terres laissées à l'abandon
ou des terres insuffisamment exploitées» (Roche, 1984, p. 15). Sitôt après
cette première action spectaculaire, c'est un quasi déferlement d'actions
identiques qui se produit. Depuis 1982, douze grandes propriétés ont ainsi
fait l'objet de ce type d'intervention, la majorité dans les mois qui ont suivi
l'épisode de Fougainville. Ce nombre est à considérer à l'échelle du terri
toire martiniquais puisqu'il toucherait environ 5 % des grandes exploita
tions 2, ce qui est loin d'être anodin. Par-delà les variantes, le schéma est à
peu près partout le même: des jeunes agriculteurs noirs s'installent sur les
terres des propriétaires blancs. Partout... sauf à «Providence» où l'occupa
tion concerne un propriétaire noir, ce qui rendra la lisibilité de l'événement
plus difficile, même si celui-ci répercute ce qui est au fondement de toutes
les autres occupations de terre, à savoir l'existence d'un conflit profond et
ancien, stigmatisé par la question de la terre et qui n'en finit pas d'être
réactualisé, malgré la couche de cette hyper-modernité mondialisée qui
recouvre la société martiniquaise d'aujourd'hui.
Cet article se concentre sur l'histoire de «Providence». Il se destine à
montrer comment l'espace, celui éminemment tangible de la terre et de la
connaissance sensible, se présente pour les groupes qui le pratiquent
comme Ténonciation d'un ensemble de représentations dont la trace est à
peine contenue dans les récits ou discours communautaires. En d'autres
mots, l'espace rural de l'expérience martiniquaise offre la stabilité d'un sens
dont ne rend compte, avec autant de force, aucun autre dispositif narratif.
C'est comme si le discours verbal ne faisait qu'accompagner de façon
secondaire ce dispositif matériel suffisamment puissant en lui-même pour se
passer des mots. Le trajet que nous permet d'emprunter «Providence» est
celui relatif à la mémoire répercutée dans deux directions : celle du conflit
originel entre maîtres et esclaves, redevable d'une configuration lourde, et
celle de la transmission d'usages sociaux propres au groupe des petits
exploitants agricoles actuels, descendants des esclaves dont ils sont séparés
par 7 à 8 générations. Ce double trajet va nous encourager à comprendre
cette force d'énonciation de l'espace mais surtout à l'envisager en rapport
avec la question de la mémoire et de l'identité collective qui figure l'un des
1 Le terme «béké» désigne le groupe des Blancs Créoles descendants des colons martiniquais.
2 La catégorie «grande propriété» à la Martinique fait référence aux biens-fonds de plus de 50 hec
tares, valeur qui reste à appréhender à l'échelle du territoire insulaire. Christine Chivallon Annales de Géographie, n° 638-639 2004 402
thèmes majeurs de la recherche en sciences sociales sur les sociétés antillaises.
Paradoxalement pourtant, si la mémoire collective sous une forme ou
sous une autre concentre l'intérêt intellectuel, ce n'est souvent que sur
la base du constat d'une mémoire fragile voire inexistante, cette fragilité
répercutant elle-même la difficulté de l'élaboration identitaire. C'est là que
l'enseignement de «Providence» est particulièrement intéressant. Il montre
que d'autres alternatives sont possibles en dehors du recours au récit com
munautaire par lequel les générations successives viendraient référencer leur
appartenance collective. Au travers de cette occupation des terres, on voit
se confirmer l'idée avancée par ailleurs (Chivallon, 1998, p. 143) d'une
mémoire transmise par les codes de l'agir, bien que plus que dans le
«dire», une mémoire qui serait de Tordre de l'expérience et des habitudes
relatives au rapport institué à l'environnement. Stabilisée au travers de
l'espace et des gestes accomplis sur lui, cette mémoire collective, délestée
de la force prescriptive des discours, correspond bien à ces constructions
identitaires antillaises, là où celles-ci s'évertuent de ne pas enfermer leurs
membres dans trop de contraintes.
1 La localisation de la mémoire collective
à la Martinique et aux Antilles
On doit à Marie- José Jolivet (1987) un article où sont clairement établis
les enjeux que recouvre la qualification de la mémoire collective à la Mart
inique. Loin de pouvoir être l'objet d'une approche dégagée d'intentions,
celle-ci nous est offerte avec tout l'effort de reconstruction que suppose le
rapport au passé, ici celui soumis à la chronologie coloniale et à la violence
de l'ordre esclavagiste. Dissociant la «mémoire collective» en tant que réa
lité vivante, de la «mémoire historique» en tant qu'exercice intellectuel
destiné à expliciter le passé, l'anthropologue en vient à constater que les
voies de cette mémoire historique ont bel et bien été tentées de déserter
celles d'une qui se vivrait au présent. C'est plutôt du côté d'un
passé déconnecté des pratiques quotidiennes celui pré -colonial de la
négritude d'Aimé Césaire ou celui parallèle du marronnage d'Edouard Glis
sant que s'oriente une appréhension restauratrice de la trajectoire du
peuple antillais. Du même coup, la mémoire collective en tant que telle est
ignorée jusqu'à pouvoir être conçue comme «un vide». À travers le filtre
d'une «mémoire historique glorieuse» engagée dans la dénonciation des
errements coloniaux, cette mémoire de Timmédiateté des pratiques pourrait
être réduite à n'être qu'une «mémoire collective honteuse» ne correspon
dant pas à «ce qu'on voudrait qu'elle soit» (Jolivet, 1987, p. 306).
On ne peut mieux condenser les termes de l'approche de la mémoire
collective à la Martinique et plus généralement aux Antilles. Discerner les
contours de cette mémoire ne peut en effet se faire sans comprendre les
enjeux que recouvre l'interprétation produite sur elle. Ces enjeux sont les
mêmes qui traversent de part en part le champ des sciences sociales sur le Espace et mémoire à la Martinique 403 Articles
monde afro- américain. Dès la constitution de ce champ, une question lan
cinante n'a cessé de configurer le projet de connaissance : quelles mémoires
de leur terre ancestrale ont conservé les Africains transbordés aux Amériques ?
L'anthropologue jamaïcain David Scott (1997, p. 21) a ainsi pu dire de
l'anthropologie de la Caraïbe qu'elle se structure encore selon une épisté-
mologie de la «vérification» destinée à savoir si «la culture antillaise est
authentiquement africaine» ou si «les peuples antillais ont retenu une mémoire
authentique de leur passé».
Cette approche anthropologique submergée par la question de l'origine
(africaine ou pas?) implique bien, même si ce n'est pas toujours de manière
explicite, de reconnaître des registres de mémoire bien différenciés. Quand
la continuité est postulée, on a affaire à la profondeur de temps sociaux
dont serait en mesure de rendre compte n'importe lequel des traits cultur
els observables chez les Afro -Américains. Ce sont ces fameuses «structures
profondes» dont parle le socio-linguiste Mervyn Alleyne (1996) dans
l'ouvrage qu'il a consacré à la Jamaïque et qui traduisent une matrice de
sens héritée depuis le vieux continent. La grande rivale de cette interprétation
relative à une continuité africaine la thèse de la créolisation envisage
les cultures afro-américaines comme des entités entièrement neuves et
recomposées. Le registre mémoriel qui les accompagne n'est pas figé. Au
contraire, il faut envisager ces cultures en continuelle transformation, rede
vables de principes «d'hétérogénéité culturelle»; «d'ouverture aux usages
des autres traditions culturelles» (Mintz et Price, 1992, p. 51). Cette vision
d'un ensemble culturel faiblement régulé par la transmission a atteint son
caractère le plus systématique dans des écrits plus récents, désormais bien
connus, associés au tournant postmoderne et à son inclination pour «le
tout est fluctuant» comme ceux de Stuart Hall (1994) et de Paul Gilroy
(1993). Pour ce dernier, il ne peut être question de repérer ce qui pourrait
être de Tordre de la conservation d'un héritage. Point de mémoire et de
traditions dans ce vaste ensemble des Amériques noires! Tout au plus
existe-t-il ce que le sociologue désigne par ce procédé rhétorique si cher
aux postmodernes quand ils «performent» le dépassement du code binaire
une «tradition non traditionnelle», c'est-à-dire un ensemble «anonyme,
évasif, minimal, de qualités» qui rendent encore possible un lien de recon
naissance entre les individus (Gilroy, 1993, p. 199).
Aux Antilles françaises, la recherche en sciences sociales a certainement
moins cultivé cette quête quasi obsessionnelle de l'origine. Dégagée de
l'influence de l'anthropologie culturelle nord- américaine, elle s'est plutôt
attachée à comprendre les manifestations immédiates du corps social
antillais, sans forcément tenter de savoir si oui ou non cette configuration
pouvait être dite héritée de l'Afrique, ou en rupture. Jusqu'à la fin des
années 1980, l'interprétation qu'elle a fournie a de toute évidence été com
plètement associée au paradigme de l'aliénation. Sur la table rase du passé,
l'entreprise esclavagiste n'a permis aucune reconstruction, aucune de ces
créations nouvelles que la thèse de la créolisation est si prompte à mettre Christine Chivallon Annales de Géographie, n° 638-639 2004 404
en valeur. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'analyse conduite
par Marie-José Jolivet (1987). La mémoire historique à la Martinique ne
peut pas rencontrer la mémoire collective parce que celle-ci est supposée
ne pas être. C'est Edouard Glissant (1981) qui a porté ce raisonnement à
son terme le plus accompli. On lui doit cette conception où se donne à
saisir la mémoire collective pour ce qu'elle pourrait être d'un point de vue
théorique, à savoir un ensemble de références qui «cimentent» le corps
social et lui attribuent son identité ; un corpus de pratiques et de représen
tations qui délimitent les contours de l'appartenance dans sa dimension
horizontale/spatiale le groupe d'aujourd'hui et verticale/temporelle
le groupe d'hier. Pourtant, Edouard Glissant ne voyait justement aucune
trace de cette «mémoire collective» dans l'univers martiniquais, y compris
même auprès du groupe des petits paysans, descendants des esclaves, qu'il
associait néanmoins à Tune des rares formes de résistance au système de
plantation. On connaît ses célèbres formules relatives à «la non-histoire»,
à la «mémoire raturée» pour indiquer l'absence de toute historicité propre
au peuple martiniquais. Il ne peut y avoir de mémoire stabilisée, car ce peuple
n'a jamais eu les moyens d'accéder à la maîtrise des constituants de son
identité. Là où elles peuvent bénéficier d'une relative marge de manuvre,
comme au sein de l'univers paysan, les pratiques sociales restent de Tordre
de la dispersion, privées de leur capacité à faire émerger la «solennité» du
collectif. Dans ce monde régi par l'économie de survie, «les pratiques dérivées
des croyances ne cimentent pas la communauté. Ni les techniques, ni les
superstitions qui les accompagnent sont de nature à permettre cette accu
mulation, ce transfert d'une génération à l'autre qui structurent peu à peu
une communauté» (Glissant, 1981, p. 69).
Masquée ou transfigurée par le sens des interprétations faites sur
elle, une quelconque mémoire collective antillaise est-elle en mesure d'être
dévoilée ? Héritage/continuité ; créolisation/nouveauté ; aliénation/
absence... autant dire que toutes les possibilités sont envisageables depuis
un espace d'énonciation que Ton ne peut éviter de situer. Les enjeux de
connaissance sont ici propulsés dans une dimension où c'est le rapport
même à la violence constitutive des sociétés du Nouveau Monde qui doit
être pensé. La conception d'une mémoire «continue» ne résonne pas dans
des termes identiques à ceux de la «mémoire aliénée». Dans un cas, elle
déclare l'esclave vainqueur et place celui-ci dans un univers de résistance
quasi héroïque au risque de minimiser l'ampleur de l'oppression coloniale.
Dans l'autre, elle déclare ce même esclave vaincu par tant de contraintes
dont elle ne veut surtout pas alléger le caractère dévastateur quitte à risquer
de perdre de vue les preuves de la ténacité des peuples...
Prétendre dégager une «mémoire collective» des multiples filtres intel
lectuels qui viennent d'être évoqués n'est certainement pas l'entreprise à
laquelle est destiné cet article. Bien au contraire, il s'agit même de consi
dérer ces multiples strates de discours comme constitutives de «mémoire».
La dissociation opérée par Marie-José Jolivet entre «mémoire historique» Articles Espace et mémoire à la Martinique 405
et «mémoire collective» renvoie aux différents lieux de localisation de la
mémoire antillaise, là où elle s'articule à différents registres eux-mêmes
dépendants des ressources et de l'expérience des acteurs qui les produisent.
Quant à la démarche scientifique, elle ne peut se prévaloir de n'apposer
aucun filtre interprétatif sur une «mémoire» qu'elle parviendrait ainsi à
décrire de manière pure. Tout au plus a-t-elle la possibilité fragile et
même sans doute, plus que tout autre discours, la responsabilité de porter
à la conscience l'existence de ces filtres, et des siens en particulier. En
d'autres mots, la «mémoire collective» dont il va être question dans les
développements qui suivent, une fois passée au filtre du discours scientifique,
n'est pas plus «vraie» qu'une autre. Elle correspond avant tout à l'exposé
d'une interprétation formulée avec des outils théoriques dont il est attendu
qu'ils conduisent à un discernement critique que rien ne garantit pour
autant.
Ceci étant posé, il reste à préfigurer le cadre au travers duquel on
entend aborder cette fameuse «mémoire collective». De ce point de vue,
la thèse de l'aliénation a le mérite de nous amener sur un versant théorique
qui nous éloigne des prémisses auxquelles semblent se raccorder les autres
interprétations. Elle investit en effet le champ de la construction sociale,
même si c'est pour réfuter l'établissement d'une formation sociale stabilisée.
La mémoire collective n'est donc plus envisagée par rapport à la présence
d'éléments reconduits à travers le temps, et dont on pourrait localiser l'ori
gine, mais par rapport à la manière dont elle intervient dans l'actualité des
relations sociales. On s'écarte ici définitivement d'une conception soucieuse
de généalogie. Comme l'avait signifié Sidney Mintz (cité par Mulot, 2000,
p. 558), «le contenu des cultures afro-américaines dans cet hémisphère
prend toute sa signification dans l'usage que les Afro -Américains en ont
fait, et non dans le fait que ses origines soient évidemment ou non
Africaines». On pourrait en définitive transposer à la mémoire collective,
les remarques que Georges Lenclud (1987, p. 118) formulait à propos de
la tradition, à savoir que celle-ci n'est pas la reconduction du passé dans le
présent, mais la récupération des éléments du passé pour servir au présent.
Nous verrons cependant qu'il faudra associer cette proposition à d'autres
contenus qui tiennent compte des transmissions possibles non pas depuis
un passé reconduit à l'identique mais dans celui lié à une expérience qui
se révèle transposable au présent.
Mais qu'entend-on alors par mémoire collective? Pour se limiter à un
contenu basique emprunté assez librement à Joël Candau (1998, p. 31), on
fera référence par cette notion à un ensemble de représentations que
l'anthropologue, en se basant sur les travaux de Dan Sperber (1996) dit
être «publiques». Elles se constituent en un stock commun assimilable à
des représentations collectives dès lors que celles-ci n'appartiennent plus au
seul domaine mental de l'individualité, mais qu'elles transitent par des dis
positifs qui les matérialisent et les font être le support de Tintersubjectivité
ou de la relation sociale. La transmission de ces représentations garantit la Christine Chivallon Annales de Géographie, n° 638-639 2004 406
construction stable de l'identité. «Sans cette mobilisation de la mémoire
qu'est toute transmission, il n'y a plus ni socialisation, ni éducation et du
même coup, toute identité culturelle devient impossible» (Candau, 1998,
p. 98). Si l'on se réfère à d'autres travaux, notamment ceux inspirés par
Paul Ricur (1985, p. 443-446) et son «identité narrative», il est possible
d'envisager ces «représentations publiques» comme celles où s'effectuent,
entre autres, une mise en récit de la trajectoire collective. Elles traduisent
alors l'intervention d'un discours identitaire portant sur le temps et chargé
de fabriquer une cohérence entre les éléments passés, présents et à venir
(Poirier, 2000).
Ainsi, la mémoire collective ne semble pouvoir être dissociée de la pré
sence d'un «récit». Et c'est sur ce point précisément que convergent les
doutes sur la mémoire collective antillaise. Car l'identification d'un tel récit
ne semble pas aller de soi. Les analyses récentes nourries à la faveur du fo
rmidable déclenchement d'actions commémoratives relatives à l'esclavage et
aux abolitions ont en commun d'avoir pointé comme un déficit de
mémoire, ce que traduit le recours fréquent aux notions «d'oubli» et de
«silence» (Cottias, 1997; Chivallon, 2002; Price, 2001), même si c'est
pour envisager cet oubli comme un refus maîtrisé du souvenir du passé
esclavagiste (Giraud, 2001). Mais cet oubli qui fait écho au manquement
du «Grand Récit» ne concerne-t-il pas que les sphères politiques officielles
qui régissent la manière d'envisager le passé? Au cours de recherches pré
cédentes portant sur la mémoire de l'esclavage à la Guadeloupe, il a semblé
possible d'avancer sur ce même terrain de l'absence d'un méta-récit collect
if, tout en proposant d'envisager cette absence, non pas comme un vide
en écho à la thèse de l'aliénation, mais comme une présence démultipliée
de plusieurs «petits récits» (Chivallon, 2002b). Avec l'histoire de «Provi
dence», c'est une autre perspective qui nous est offerte, celle de la présence
d'une mémoire qui s'appuie peu sur le discours et a fortiori sur le
«méta-récit» et beaucoup sur l'espace. Nous venons de le voir, la
mémoire pour être collective suppose l'extériorisation d'un contenu. Pour
ceux familiers d'une approche de sciences sociales centrée sur l'espace et
sur la capacité de celui-ci à faire advenir à réalité les construits sociaux, il
n'est pas surprenant de postuler que l'espace est le transmetteur privilégié
des codes requis par la mémoire collective. Instrument puissant de la fonc
tion symbolique, autant que le langage, l'espace sémiotisé par l'expérience
humaine est certainement en mesure de se substituer aux discours verbaux
pour traduire, via le non-verbal, la teneur de tout projet collectif.
2 L'histoire de Providence
ou la chronologie d'une occupation des terres
C'est dans un contexte marqué par la désillusion vis-à-vis d'une réforme
foncière visiblement ratée qu'intervient le mouvement d'occupation des terres
conduit par ceux que la presse désigne comme une «nouvelle race Articles Espace et mémoire à la Martinique 407
d'agriculteurs » 3 à savoir les jeunes agriculteurs, affiliés ou sympathisants du
CDJA4. L'occupation de «Providence» démarre en juin 1983, le «18 juin»
insistent avec quelque malice les témoins et acteurs d'aujourd'hui. L'év
énement a été préparé au sein d'un petit groupe constitué au cours d'une
formation pour l'obtention du Brevet Professionnel Agricole (BPA). Le
centre de formation, situé au Carbet, est alors vu comme un «lieu de
convergence», selon les propos de mes interlocuteurs 5. C'est là que les
«jeunes» dont certains ont déjà autour de trente ans, acquièrent une
meilleure connaissance de la question foncière du pays. Ils apprennent sur
tout l'existence de la loi sur les «terres en friche». Le BPA en poche, rien
ne garantit de pouvoir trouver des terres pour s'installer. En revanche,
l'état de certaines propriétés ne tarde pas à être connu, lesquelles sont à
peine pâturées par quelques bufs qui laissent croire à une exploitation
décidément bien extensive, ou laissées carrément à la friche ou encore pro
mises à des lotissements lucratifs. Une telle propriété est repérée au Morne -
Rouge dont sont originaires certains des jeunes en formation au centre du
Carbet.
La période est à l'heure d'une grande effervescence avec des occupations
de terre se déroulant dans plusieurs communes. Le CDJA se montre très
actif pour alerter l'opinion sur le problème foncier. Des actions d'éclats ont
lieu comme l'assaut à la tribune des très officiels «états généraux de
l'agriculture» en janvier 1983, et quelques semaines après, la séquestration
du directeur de la SAFER6 et d'un propriétaire béké dans le but d'obtenir
une entrevue avec Henri Emmanuelli, alors Secrétaire d'État aux DOM-
TOM, en visite dans l'île. La presse locale se fait l'écho amplifié du carac
tère inédit de ces actions. Jusqu'à la fin de Tannée 1983, elle regorge
d'articles consacrés à ce qui est considéré comme une «nouvelle forme de
lutte sociale» dont l'origine située à Rivière -Pilote finit par être associée à
la «tradition révolutionnaire» de cette commune 7. Aucun des journaux de
gauche (Justice, Le Naïf, Antilla, Le Progressiste), qu'ils soient indépendant
istes ou non, n'omet de rapporter sur les événements qui reçoivent un sou
tien unanime, à l'exception peut-être de Asé Pléré An Nou Lité 8 qui y voit
déjà ce que d'autres dénonceront plus tard, à savoir la revendication pour
créer des exploitations agricoles en bonne et due forme qui sont plus
«capitalistes» que «patriotiques». France-Antilles, le quotidien local du
groupe Hersant, emblématique d'une presse «assimilée» et « tropicalisée »
3 Anf/7/a, 1983, n° 44, p. 29; Le Naïf, 1983, n° 413, p. 37.
4 CDJA: Centre Départemental des Jeunes Agriculteurs.
5 II s'agit de deux occupants de la première heure, avec qui ont été conduits les entretiens. Concrè
tement, l'étude de cette occupation précise a consisté en entretiens (avec les occupants (4), les
membres du comité de soutien (2), une avocate chargée de l'affaire, un responsable de la SAFER),
et en la constitution d'un dossier documentaire (articles de presse; documents internes au
groupe; tracts...).
6 SAFER: Société d'Aménagement Foncier et d'Établissement rural, ayant pour mission de faciliter
l'installation et le maintien des agriculteurs sur les exploitations agricoles.
7 Le Naïf, 1 982, n° 403, p. 41 -42.
8 Asé Pléré An Nou Lité, n° 24, décembre 1 982, p. 11-12. Christine Chivallon Annales de Géographie, n° 638-639 2004 408
reste à l'écart, ne consacrant, en 1982, aucune ligne à ces événements. Inut
ile de dire qu'il convient d'y voir là combien le conflit foncier atteint l'édi
fice symbolique sur lequel repose toute la structuration du champ politique
martiniquais.
L'occupation de «Providence» est décidée par un groupe de 15 personnes,
avec parmi eux, ceux qui deviendront les piliers de ce projet, un couple
d'agriculteurs se montrant au cours des vingt années écoulées d'une fidélité
sans faille à l'idéal auquel ils continuent de croire. Le matin du 18 juin,
une banderole est posée sur le terrain: « Feren okypé. Nou le te pou travay» 9.
Les jeunes se mettent à travailler dès les premiers jours. Quand l'occupation
a été décidée, «Providence» était en friche depuis plus de trois ans. Les bana
neraies qui la couvraient jusqu'alors avaient été dévastées par les cyclones
David et Allen en 1979 et 1980. La propriété appartient à Luc Pingray qui
en a retracé l'histoire à travers la presse 10. Constituée de 84 hectares, «le
tout mécanisable», elle a été acquise par lui en 1948, puis louée à un gros
planteur appartenant au groupe des békés. La relation entre le propriétaire
(noir) et son locataire (blanc), qui semble à première vue inverser les termes
d'un rapport de force ancestral, se finit devant les tribunaux. Luc Pingray
perd la procédure de justice où il accusait son locataire de ne pas avoir res
pecté les termes du bail de location. Cette situation qui se déroule simu
ltanément à l'occupation sème le trouble dans les esprits. Elle empêche les
autorités compétentes, en premier lieu la Préfecture, de mettre en uvre la
procédure sur les terres en friches, puisque le responsable de l'exploitation
n'est pas clairement identifié au cours de cette période de démêlés juridiques.
Elle entraîne la presse de gauche dans un imbroglio où le propriétaire est
d'abord présenté comme la victime d'un complot fomenté par les békés
eux-mêmes n, mais la confusion finit par être traitée au travers des repré
sentations de Tordre social martiniquais, telles qu'elles se formulent autant
dans les milieux intellectuels que populaires. Le propriétaire est définit
ivement vu comme de l'autre bord, celui des «gros propriétaires». À la Mart
inique, on peut être «noir» et avoir adopté les stratégies et comportements
des békés. On est alors un «nègre aux mains blanches» selon la catégorie
qu'utilise l'historien Edouard de Lépine dans l'article qu'il consacre à con
figurer les «enjeux d'un vieux combat» avec d'un côté des agriculteurs
démunis et de l'autre des «grands propriétaires fonciers et quelques autres
moins grands, moins blancs» 12.
L'oralité enracine l'histoire de «Providence» au-delà de l'acquisition
faite par Pingray en 1948. Un petit cultivateur du Morne-Rouge, le père
de Tune des agricultrices occupantes, a raconté à sa fille que cette transaction
«assez rare à l'époque, entre les noirs et les blancs» était le résultat de la
mise au ban d'un béké de son groupe social. Il avait:
9 «Terrain occupé. Nous voulons la terre pour travailler.»
10 Notamment dans Le Naïf, 1983, n° 435 et dans France-Antilles, 3 novembre 1995.
11 Le Naïf, 1993, n° 435, p. 43-44. Voir la réponse de Justice, 1983, n° 28, p. 5.
1 2 Le Progressiste, 24-1 1 -82, p. 1 0 et 8-1 2-82, p. 5.