Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays du Maghreb, du monde arabo-islamique et de la Méditerranée / Tunisian identity, the geographical characteristics of a country belonging simultaneously to the Maghreb, the Arabo-lslamic world and the Mediterranean - article ; n°607 ; vol.108, pg 255-276

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Annales de Géographie - Année 1999 - Volume 108 - Numéro 607 - Pages 255-276
Proximité sociétale, proximité internationale, proximité sociale, associés à une construction étatique centralisée forte, structurent une Tunisie qui affirme sa personnalité tout en capacité de négociation et de dialogue.
La proximité sociétale, sur une terre exiguë, s'est tissée le long du littoral oriental très tôt urbanisé. Cette interface, qui ne s'adosse pas à de puissants bastions intérieurs, a su jouer, au fil des millénaires, un rôle de complexe absorbant et a assuré, par une nouaison progressive, un contrôle différencié entre les éléments constitutifs d'un territoire.
Le complexe moderniste qui témoigne d'une proximité internationale s'est lui aussi progressivement développé. Point fort, au XIXe siècle, la nahdha, le renouveau arabe — en particulier par le réformisme politique et social — a durablement contribué à ancrer la Tunisie dans un processus endogène de modernité qui s'épanouit dans l'a priori moderniste des élites de l'Indépendance (1956). La transition féminine est le plus beau fleuron de cette évolution et fait aujourd'hui de la Tunisie le pays de loin le plus avancé du monde arabe. Les nouveaux enjeux auxquels est confronté le pays depuis peu sont autant de défis. Grace à des performances économiques certaines et à de gros efforts en matière sociale, l'épine dorsale du pays, l'axe urbanisé du littoral oriental, a réalisé des avancées spectaculaires, qui témoignent d'une proximité sociale et d'une bonne capacité de régulation et de gouvernance. Le traitement différencié des composantes de l'entité Tunisie trouve cependant ses limites face aux inerties socio-spatiales et aux mutations internationales. L'environnement économique, culturel et géopolitique menaçant ne peut être abordé sereinement que par un renforcement des composantes d'une personnalité qui cultive des valeurs de tolérance et d'ouverture et qui ressortit à l'arabité, à l'islamité, à la méditerranéité et à la modernité. Ce sont ces registres internes et externes qui soudent, sur une voie médiane, la açabiyya tunisienne. La très forte machine identitaire à l'œuvre à l'Est du Maghreb a à gérer, désormais, dans une perspective de mondialisation encore plus affirmée et de concurrence internationale encore plus vive, l'enjeu du développement et de la cohésion sociale. Des seuils minima de proximités sociétale, internationale et sociale dépendent la cohésion interne de l'entité et sa connection externe à une économie monde. Le maintien de la vigilance sur les triples proximités précédemment identifiées, est seule à même d'assurer, comme par le passé, la pérennité de l'identité tunisienne et de l'existence et de l'accomplissement de la Nation Tunisie.
Tunisian identity, the geographical characteristics of a country belonging simultaneously to the Maghreb, the Arabo-lslamic world and the Mediterranean.
Societal proximity, international proximity, social proximity combined with a strong centralised state superstructure, give substance to a specifically Tunisian personality which is made up of a high capacity for négociation and dialogue. The societal proximity on such a small territory was woven along the Eastern sea-board which had been urbanised in an early period. This contact zone, although not buttressed by important inland centres of power, has managed to play, along the millenia, a highly complex role of absorption of outsides influences at the same time as it imposed, through a progressive tying of the knots, a differentiated control of the constitutive elements of the territory.
The modernist complexus which bears witness to Tunisia's international proximity has also developed gradually. In the 19th century, the nahdha or Arab renewal — especially through its political and social reformism — has definitely contributed to anchoring Tunisia to an endogenic process of modernisation which blossomed in the modernist a priori of the elites of the Independence period (1956). The transition in gender matters is the most praiseworthy item of this evolution as it makes Tunisia today by far the most advanced country in the Arab world in this respect.
The new problems to which the country has been confronted lately are real challenges. Thanks to unmistakable economic achievements and great efforts in its social policy, the backbone of the country — the urbanised axis of the eastern seaboard — has achieved spectacular advances which testify to a high social proximity and a great capacity of regulation and governance. The differentiated treatments of the various components of the Tunisian entity meets its limits when confronted to the socio-spatial inertia in some parts of the country and international changes abroad. The economic, cultural and geopolitical environment can only be met on equal terms through a strengthening of the components of a society that upholds the values of tolerance and open-mindedness and remains faithful to its Arabic, Muslim and Mediterranean heritage as well as to modernity. These are the internal and external references which shape, along a middle of the road compromise, the Tunisian açabiyya.
The highly powerful identity machinery at work in the East of the Maghreb has to respond, in the even more acute context of globalisation and aggressive international competition, to the challenges of development and social cohesion. The internal cohesion of the whole and its external connexion to the world economy depends on the minimal thresholds of the societal, international and social proximities. A high level of awareness as to the three types of proximity mentioned can ensure, as it has in the past, the periennal existence of the Tunisian identity and of Tunisia as a nation.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Jean-Marie Miossec
Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays
du Maghreb, du monde arabo-islamique et de la Méditerranée /
Tunisian identity, the geographical characteristics of a country
belonging simultaneously to the Maghreb, the Arabo-lslamic
world and the Mediterranean
In: Annales de Géographie. 1999, t. 108, n°607. pp. 255-276.
Citer ce document / Cite this document :
Miossec Jean-Marie. Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays du Maghreb, du monde arabo-islamique et
de la Méditerranée / Tunisian identity, the geographical characteristics of a country belonging simultaneously to the Maghreb,
the Arabo-lslamic world and the Mediterranean . In: Annales de Géographie. 1999, t. 108, n°607. pp. 255-276.
doi : 10.3406/geo.1999.21557
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1999_num_108_607_21557Résumé
Proximité sociétale, proximité internationale, proximité sociale, associés à une construction étatique
centralisée forte, structurent une Tunisie qui affirme sa personnalité tout en capacité de négociation et
de dialogue.
La proximité sociétale, sur une terre exiguë, s'est tissée le long du littoral oriental très tôt urbanisé.
Cette interface, qui ne s'adosse pas à de puissants bastions intérieurs, a su jouer, au fil des millénaires,
un rôle de complexe absorbant et a assuré, par une nouaison progressive, un contrôle différencié entre
les éléments constitutifs d'un territoire.
Le complexe moderniste qui témoigne d'une proximité internationale s'est lui aussi progressivement
développé. Point fort, au XIXe siècle, la nahdha, le renouveau arabe — en particulier par le réformisme
politique et social — a durablement contribué à ancrer la Tunisie dans un processus endogène de
modernité qui s'épanouit dans l'a priori moderniste des élites de l'Indépendance (1956). La transition
féminine est le plus beau fleuron de cette évolution et fait aujourd'hui de la Tunisie le pays de loin le
plus avancé du monde arabe. Les nouveaux enjeux auxquels est confronté le pays depuis peu sont
autant de défis. Grace à des performances économiques certaines et à de gros efforts en matière
sociale, l'épine dorsale du pays, l'axe urbanisé du littoral oriental, a réalisé des avancées
spectaculaires, qui témoignent d'une proximité sociale et d'une bonne capacité de régulation et de
gouvernance. Le traitement différencié des composantes de l'entité Tunisie trouve cependant ses
limites face aux inerties socio-spatiales et aux mutations internationales. L'environnement économique,
culturel et géopolitique menaçant ne peut être abordé sereinement que par un renforcement des
composantes d'une personnalité qui cultive des valeurs de tolérance et d'ouverture et qui ressortit à
l'arabité, à l'islamité, à la méditerranéité et à la modernité. Ce sont ces registres internes et externes qui
soudent, sur une voie médiane, la açabiyya tunisienne. La très forte machine identitaire à l'œuvre à l'Est
du Maghreb a à gérer, désormais, dans une perspective de mondialisation encore plus affirmée et de
concurrence internationale encore plus vive, l'enjeu du développement et de la cohésion sociale. Des
seuils minima de proximités sociétale, internationale et sociale dépendent la cohésion interne de l'entité
et sa connection externe à une économie monde. Le maintien de la vigilance sur les triples proximités
précédemment identifiées, est seule à même d'assurer, comme par le passé, la pérennité de l'identité
tunisienne et de l'existence et de l'accomplissement de la Nation Tunisie.
Abstract
Tunisian identity, the geographical characteristics of a country belonging simultaneously to the
Maghreb, the Arabo-lslamic world and the Mediterranean.
Societal proximity, international proximity, social proximity combined with a strong centralised state
superstructure, give substance to a specifically Tunisian personality which is made up of a high capacity
for négociation and dialogue. The societal proximity on such a small territory was woven along the
Eastern sea-board which had been urbanised in an early period. This contact zone, although not
buttressed by important inland centres of power, has managed to play, along the millenia, a highly
complex role of absorption of outsides influences at the same time as it imposed, through a progressive
tying of the knots, a differentiated control of the constitutive elements of the territory.
The modernist complexus which bears witness to Tunisia's international proximity has also developed
gradually. In the 19th century, the nahdha or Arab renewal — especially through its political and social
reformism — has definitely contributed to anchoring Tunisia to an endogenic process of modernisation
which blossomed in the modernist a priori of the elites of the Independence period (1956). The transition
in gender matters is the most praiseworthy item of this evolution as it makes Tunisia today by far the
most advanced country in the Arab world in this respect.
The new problems to which the country has been confronted lately are real challenges. Thanks to
unmistakable economic achievements and great efforts in its social policy, the backbone of the country
— the urbanised axis of the eastern seaboard — has achieved spectacular advances which testify to a
high social proximity and a great capacity of regulation and governance. The differentiated treatments of
the various components of the Tunisian entity meets its limits when confronted to the socio-spatial
inertia in some parts of the country and international changes abroad. The economic, cultural and
geopolitical environment can only be met on equal terms through a strengthening of the components ofa society that upholds the values of tolerance and open-mindedness and remains faithful to its Arabic,
Muslim and Mediterranean heritage as well as to modernity. These are the internal and external
references which shape, along a middle of the road compromise, the Tunisian açabiyya.
The highly powerful identity machinery at work in the East of the Maghreb has to respond, in the even
more acute context of globalisation and aggressive international competition, to the challenges of
development and social cohesion. The internal cohesion of the whole and its external connexion to the
world economy depends on the minimal thresholds of the societal, international and social proximities. A
high level of awareness as to the three types of proximity mentioned can ensure, as it has in the past,
the periennal existence of the Tunisian identity and of Tunisia as a nation.Identité tunisienne :
de la personnalité géographique
d'un pays du Maghreb, du monde
Arabo-lslamique et de la Méditerranée*
Tunisian identity, the geographical characteristics of
a country belonging simultaneously to the Maghreb,
the Arabo-lslamic world and the Mediterranean
Jean-Marie Miossec
Université Paul Valéry, Montpellier
Résumé Proximité sociétale, proximité internationale, proximité sociale, associés à une
construction étatique centralisée forte, structurent une Tunisie qui affirme sa
personnalité tout en capacité de négociation et de dialogue.
La proximité sociétale, sur une terre exiguë, s'est tissée le long du littoral
oriental très tôt urbanisé. Cette interface, qui ne s'adosse pas à de puissants
bastions intérieurs, a su jouer, au fil des millénaires, un rôle de complexe
absorbant et a assuré, par une nouaison progressive, un contrôle différencié
entre les éléments constitutifs d'un territoire.
Le complexe moderniste qui témoigne d'une proximité internationale s'est lui
aussi progressivement développé. Point fort, au xixe siècle, la nahdha, le renou
veau arabe — en particulier par le réformisme politique et social — a dura
blement contribué à ancrer la Tunisie dans un processus endogène de modern
ité qui s'épanouit dans l'a priori moderniste des élites de l'Indépendance
(1956). La transition féminine est le plus beau fleuron de cette évolution et
fait aujourd'hui de la Tunisie le pays de loin le plus avancé du monde arabe.
Les nouveaux enjeux auxquels est confronté le pays depuis peu sont autant
de défis. Grace à des performances économiques certaines et à de gros efforts
en matière sociale, l'épine dorsale du pays, l'axe urbanisé du littoral oriental,
a réalisé des avancées spectaculaires, qui témoignent d'une proximité sociale
et d'une bonne capacité de régulation et de gouvernance. Le traitement dif
férencié des composantes de l'entité Tunisie trouve cependant ses limites face
aux inerties socio-spatiales et aux mutations internationales. L'environnement
économique, culturel et géopolitique menaçant ne peut être abordé sereine-
ment que par un renforcement des composantes d'une personnalité qui cul
tive des valeurs de tolérance et d'ouverture et qui ressortit à l'arabité, à l'is-
lamité, à la méditerranéité et à la modernité. Ce sont ces registres internes et
externes qui soudent, sur une voie médiane, la açabiyya tunisienne.
La très forte machine identitaire à l'œuvre à l'Est du Maghreb a à gérer, désor
mais, dans une perspective de mondialisation encore plus affirmée et de
Cet article résume le texte d'une conférence prononcée le 2 avril 1997 devant les auditeurs de
la promotion « Président Nelson Mandela » du Centre des Hautes Études sur l'Afrique et l'Asie
Modernes (C.H.E.A.M.). Afin de se conformer au calibrage des articles des A.G., le texte a été
réduit environ de moitié et l'appareil critique des notes infrapaginales a été presque supprimé,
ce qui altère fortement les nuances que nous avions apportées à notre propos initial.
Ann. Géo., n° 607, 1999, pages 255-276, © Armand Colin • jean-Marie Miossec Annales de Géographie, n° 607 • 1999 256
concurrence internationale encore plus vive, l'enjeu du développement et de
la cohésion sociale. Des seuils minima de proximités sociétale, internationale
et sociale dépendent la cohésion interne de l'entité et sa connection externe
à une économie monde. Le maintien de la vigilance sur les triples proximit
és précédemment identifiées, est seule à même d'assurer, comme par le
passé, la pérennité de l'identité tunisienne et de l'existence et de l'accom
plissement de la Nation Tunisie.
Abstract Societal proximity, international proximity, social proximity combined with a
strong centralised state superstructure, give substance to a specifically Tunisian
personality which is made up of a high capacity for négociation and dialogue.
The societal proximity on such a small territory was woven along the Eas
tern sea-board which had been urbanised in an early period. This contact
zone, although not buttressed by important inland centres of power, has
managed to play, along the millenia, a highly complex role of absorption of
outsides influences at the same time as it imposed, through a progressive
tying of the knots, a differentiated control of the constitutive elements of the
territory.
The modernist complexus which bears witness to Tunisia's international
proximity has also developed gradually. In the 19th century, the nahdha or
Arab renewal — especially through its political and social reformism — has
definitely contributed to anchoring Tunisia to an endogenic process of modern
isation which blossomed in the modernist a priori of the elites of the
Independence period (1956). The transition in gender matters is the most
praiseworthy item of this evolution as it makes Tunisia today by far the
advanced country in the Arab world in this respect.
The new problems to which the country has been confronted lately are real
challenges. Thanks to unmistakable economic achievements and great efforts
in its social policy, the backbone of the country — the urbanised axis of the
eastern seaboard — has achieved spectacular advances which testify to a
high social proximity and a great capacity of regulation and governance.
The differentiated treatments of the various components of the Tunisian entity
meets its limits when confronted to the socio-spatial inertia in some parts of
the country and international changes abroad. The economic, cultural and
geopolitical environment can only be met on equal terms through a streng
thening of the components of a society that upholds the values of tolerance
and open-mindedness and remains faithful to its Arabic, Muslim and
Mediterranean heritage as well as to modernity. These are the internal and
external references which shape, along a middle of the road compromise,
the Tunisian açabiyya.
The highly powerful identity machinery at work in the East of the Maghreb
has to respond, in the even more acute context of globalisation and aggres
sive international competition, to the challenges of development and social
cohesion. The internal cohesion of the whole and its external connexion to
the world economy depends on the minimal thresholds of the societal, inter
national and social proximities. A high level of awareness as to the three
types of proximity mentioned can ensure, as it has in the past, the perien-
nal existence of the Tunisian identity and of Tunisia as a nation.
Mots clés Tunisie, Maghreb, monde arabo-islamique, Méditerranée, identité, personnali
té, mondialisation, géopolitique, proximités sociétale, sociale et internationale.
Key words Tunisia, Maghreb, Arabo-lslamic world, Mediterranean, identity, personality,
globalization, geopolitics, societal, social and international proximities. Articles Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays du Maghreb • 257
Les entités socio-spatiales pertinentes et légitimes qui servent de cadre de vie
et de référence sont continuellement bousculées par l'évolution des rapports
de force dans le monde et les mutations des sociétés. Chaque pays présente
cependant des traits originaux, structuraux, qui persistent peu ou prou, face
aux assauts, parfois contradictoires et désordonnés, des trajectoires politiques,
sociales et économiques. Malaxée par le changement, la personnalité de base
de chaque pays, de chaque peuple, se modifie plus ou moins, s'exaspère ou
se dilue ou au contraire offre par sa cristallisation et sa souplesse des possi
bilités de « changement dans la continuité », d'adaptation à de nouvelles
donnes sans perdre son âme, ses fondements identitaires essentiels.
Du Maroc à la Turquie, voire aux Balkans, en Italie(s) et dans les régions
espagnoles et... françaises, que de changements récents, que de remises en
question, que d'interrogations pour le futur ! Des points d'ancrage demeur
ent, cependant, avec bonheur : ils permettent, à un moment où l'histoire
semble s'emballer — mais peut-être n'est-ce qu'une impression d'accéléra
tion ? — de se recentrer sur des valeurs attestées, de s'accrocher à des repères
pérennes.
Sur la rive méridionale de la Méditerranée, l'effacement de l'empire otto
man, la colonisation, la décolonisation, les nouveaux rapports Nord/Sud, la
réactivation des segmentarités, les constructions nationales, les effervescences
islamistes et radicales, la « modernisation » et la mondialisation, tout autant
que le jaillissement démographique et les rentes pétrolières, touristiques et
migratoires ont bouleversé bien des équilibres patiemment construits.
Au cœur de la Méditerranée, la Tunisie forge son identité de son appar
tenance à plusieurs aires géographiques et culturelles. Le pays le plus ancien
nement urbanisé du Maghreb est une terre de nuances plus que de constrastes.
A l'Est de l'Occident du monde arabe, des permanences territoriales depuis
Carthage individualisent une entité politique et sociale affirmée mais de petite
taille. Méditerranéité, arabité, islamité, subtilement dosées de modernité, fon
dent la personnalité de la Tunisie. Souvent moins bien dotés que certains
grands pays de la région, la Tunisie et les Tunisiens ont su user de leurs
atouts pour édifier une spécificité suffisamment forte pour ne pas être lami
nés et suffisamment souple et projetée dans l'avenir pour s'adapter à un
contexte turbulent. La marge de manœuvre est cependant étroite et une per
pétuelle remise à niveau est nécessaire.
1 Le pays de l'articulation mesurée
Située au centre de la Méditerranée, la Tunisie surveille, avec Malte et la
Sicile, les deux bassins de la mer intérieure. Cet espace est à l'articulation de
champs géographiques, là où l'Afrique et l'Europe tendent à se joindre, et il
est largement ouvert sur la mer : ressources côtières et maritimes ont créé,
de longue date, un front d'interrelations fructueuses. L'Africa des Romains, • Jean-Marie Miossec Annales de Géographie, n° 607 • 1999 258
PIfrikiya des Arabes, territoire éponyme du continent, est une porte d'entrée.
C'est le Sud du Nord, et aussi une portion du Nord du Sud, le long des
routes méridiennes, mais également, en suivant les voies latitudinales, l'Est
de l'Ouest, l'aile orientale du Maghreb, de l'Occident arabe, et, encore, le
plus oriental — dans les deux acceptions du terme — des pays de cet Occident
de culture arabo-islamique.
De cette interface aux multiples facettes est née une terre féconde en inter
actions, mais suffisamment vaste et puissante, pour ne pas être fortement
dépendante de ses arrière et avant pays terrestre et maritime.
1.1 En l'absence de bastions intérieurs
A la différence du Maroc, adossé aux puissants massifs de l'Atlas et du Rif,
et de l'Algérie, compartimentée en djebel et hauts plateaux,- la terminaison
orientale des Atlas tellien et saharien ne laisse place, avant de s'effondrer dans
le pont géologique siculo-tunisien, qu'à un paysage aéré de collines et de
plaines ponctué de quelques alignements de grands jbels cependant péné-
trables, même dans la dorsale tunisienne. Seuls les jbels de Kroumirie et des
Mogods, au Nord- Ouest du Haut Tell, offrent, avec leur dense couvert forest
ier, un abord plus rude. Mais il n'y a lieu, nulle part, pour l'épanouissement,
au sein de vastes bastions montagneux, de puissants et compacts môles de
résistance, capables de générer et d'accueillir des groupes humains nombreux
susceptibles de contrebalancer efficacement les pouvoirs implantés sur le li
ttoral. Point de refuge berbère, ici, qui forment, au Maghreb extrême, les
racines du pays, point de Kabylie, d'Ouarsenis, de Titteri ni d'Aurès, comme
en Algérie. Point de prolongement saharien non plus, à tout le moins de ceux
d'une envergure comparable aux routes de l'or reliant Sijilmasa, le Haouz de
Marrakech et le Sahara occidental au « Ghana » via Aoudaghost.
La Kâhina et Abu Yazid, qui déferleront à la tête de leurs troupes sur
l'Ifrikiya, sont issus des môles berbères des Aurès et Némencha ; fondateurs
de la première grande dynastie marocaine, les Sanhâja, originaires du lointain
Sahara occidental sont l'archétype de ces tribus nomades, puisées par le désert,
que le Tunisois Ibn Khaldoun considérait comme mus par ce besoin de
conquêtes et de domination des sédentaires et générant des empires éphé
mères. Après eux, ce sont des régions troglodytiques d'Igilliz, dans l'Anti
Atlas, de Tinmel, fief des Masmouda du Haut Atlas et des steppes de Nédroma,
dans le Maghreb central, que proviennent les Almohades qu'Abd el-Moumen
mènera à la conquête, fragile et temporaire, de l'Ifrikiya.
1.2 Les villes du littoral commandent
Face à ces pouvoirs issus du monde rural, nomade ou sédentaire, l'Ifrikiya
oppose un front uni de pouvoirs urbains. Son « orientalisation », depuis Oqba
ibn Nâfi, fondateur de Kairouan en 670, jusqu'aux dynasties machreqiennes
(Aghlabites et Fatimides) est à l'origine du renouveau urbain : Kairouan, ville- Articles Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays du Maghreb • 259
camp de la steppe, Tunis, Sousse, Mahdia, Sfax vont alors s'épanouir. La puis
sance de ces pouvoirs implantés à l'Est du Maghreb leur permettra, tempor
airement, de commander des territoires qui dépassaient largement les fron
tières de l'actuelle Tunisie : Constantinois, Tripolitaine, Sicile et Malte furent,
un temps des « marches » des Aghlabites, des Fatimides et des Hafçides.
L'histoire de la Tunisie est jalonnée par le contrôle différentiel de son ter
ritoire et de ses populations à partir des villes du littoral. Le mouvement d'en
semble qui soude les éléments dans une construction souveraine, n'a pas été,
certes, exempt d'aléas, de réfractions, en particulier chaque fois que le pouv
oir central s'est affaissé : la révolte de Massinissa contre les Carthaginois, la
guérilla de Jugurtha contre les Romains, la résistance « berbère » déjà évo
quée, l'invasion hilalienne, les raids des Béni Ghania, la révolte de Ali Ben
Ghedahem en témoignent. Mais la tendance lourde est à la lente émergence
d'un Etat centralisé s'appuyant sur un réseau de villages et de villes maillant
surtout les régions côtières et polarisé par Tunis et puisant dans les forces
vives de l'arrière pays, en évitant systématiquement que celles-ci ne bouscul
ent les pouvoirs installés à Carthage puis à Tunis.
Ce ruban continu de présence sédentaire a manifesté, sur la très longue
durée, une consistance suffisante pour constituer un « monde plein » : ici
aussi, sur les rivages des Syrtes, comme bien ailleurs dans le monde, s'est épa
nouie une civilisation villageoise et urbaine générée par des densités fortes,
riches en hommes. L'ubiquité du peuplement (Lassère, 1977) est attestée, le
long de ces côtes depuis la plus haute antiquité. Elle s'y est renforcée, en une
« poussée démographique raisonnable mais continue » {ibid.) pendant l'o
ccupation romaine et jusqu'à nos jours, en s'accompagnant d'une dynamique
agricole et d'un développement des activités non agricoles.
1.3 Ouvertures au grand large
Ce chapelet de villes, principalement littorales, a également été baigné des
influences venues de l'avant pays marin. Des Phéniciens aux Français, les
contacts venus par la côte sont multiples : enracinés ensuite dans
les comptoirs de la thalassocratie punique, foyer de la civilisation carthagi
noise, Byzantins, Vandales, Normands, Andalous, Espagnols, Turcs et popul
ations issues de l'empire ottoman (dont les janissaires et les mamelouks), rené
gats d'origines variées, Juifs de Livourne, Italiens, Maltais, Français, et bien
sûr, en plusieurs séquences, Arabes, cheminant par la route côtière et par voie
maritime. De ces nombreux emprunts, dont plusieurs ont fait souche, est
né un métissage de populations et surtout un brassage d'idées qui a été, à
plusieurs reprises, un des canaux actifs du renouvellement de la pensée, de
l'innovation technologique et de l'adaptation à des situations en rapide
évolution.
Mais, malgré ce flot, assez exceptionnel sur la longue durée, de contacts
avec l'extérieur, les groupes humains côtiers particulièrement prédisposés à
ces influences, n'ont pas, pour autant perdu leur spécificité et leur identité. • Jean-Marie Miossec Annales de Géographie, n° 607 • 1999 260
Celles-ci se sont enrichies de ces apports qui ont ajouté strates sur strates à
une personnalité déjà riche et complexe, mais sans la dénaturer. La société
des villes et villages du littoral oriental a été suffisamment puissante et ast
ucieusement flexible pour assimiler, pour domestiquer les flots successifs d'en
vahisseurs. Au « Tunis, vieux foyer de civilisation qui remonte à Carthage, a
toujours absorbé et naturalisé ses maîtres » d'Emile Félix Gautier, répond en
écho, la « déturquisation » graduelle de la société tunisienne et la tunisifica-
tion progressive de l'Etat pendant les xvir, xvme et XIXe siècles. Le littoral
oriental a ainsi fonctionné comme un complexe absorbant, remodelé mais
non dénaturé après chaque apport.
1.4 Nouai sons progressives
Sur la très longue durée, la Tunisie a bâti son identité sur un enchaînement
de greffes réussies. Les strates, nombreuses, se sont accumulées. Les placages
successifs ne masquent pas, ou n'ont pas masqué longtemps, les apports des
périodes précédentes. La construction identitaire s'est ainsi faite en petites
touches juxtaposées, superposées, enchevêtrées, mais sans rupture radicale de
l'une à l'autre. De la longue et heurtée histoire de ce pays, c'est l'impression
de continuum qui prédomine. Dans la conscience tunisienne contemporaine,
le socle identitaire arabo-islamique, aujourd'hui prédominant, n'oblitère pas
pour autant les racines carthaginoises, ni même les fondements numides et
libyco-berbères, quoique ceux-ci soient fortement atténués et seulement vivaces
dans quelques régions (Nord-Ouest, Dahar, Jerba), pas plus que les emprunts
allochtones, romains, byzantins, espagnols, turcs1, italiens et français.
Sur cette portion de terre africaine une identité est née. Elle est le pro
duit de greffes réussies à chaque rencontre entre un substrat et une société
alors dominante. Ces contacs se sont noués, de façon privilégiée, le long du
littoral oriental. Il ne s'agit pas de magnifier les réussites de ces rencontres,
qui connurent aussi échecs et ratés, mais de rappeler qu'est à l'œuvre, sur la
longue durée, en cette portion de terre maghrébine, un processus de fusion
sans rupture2, complexifiant peu à peu la personnalité de base d'une entité
originale et affirmée. Les éclats des enchaînements successifs, réussite punique,
non seulement à Carthage et pour sa thalassocratie mais aussi en ses pagi afri
cains, ubiquité romaine, épanouissement arabo-islamique, modernisation des
XIXe et XXe siècles s'expriment non seulement le long des bourrelets qui our
lent les rivages de la Tunisie orientale, mais surtout dans la capacité d'assu
rer un contrôle différencié entre les éléments constitutifs d'un territoire où
l'autorité s'exerce, ici, sur des espaces, là sur des hommes ; en ce sens le « sys-
Dans cette succession d'« occupants », les Turcs de l'Empire ottoman, musulmans, ont évidem
ment une place à part dans la mesure où leur arrivée en Ifrikiya signifie le renforcement de l'i
ntégration de celle-ci à dar al-islam.
Il y a eu, bien sûr des ruptures, des coupures. Mais, peut-être de façon plus sensible qu'ailleurs,
les ruptures ont « fonctionné » à deux temps, avec une coupure brève, sécante, de prime abord,
suivie d'une « coexistence » entre les vaincus et les maîtres successifs. Identité tunisienne : de la personnalité géographique d'un pays du Maghreb • 261 Articles
tème beylik » a autorisé une certaine proximité tribale, sociétale, que le « sy
stème deylik » interdisait, et s'inscrit dans ce courant de commandement et
d'incitation à l'œuvre, non sans flux et reflux, au fil des siècles. Cette nouai-
son progressive est le fait du contexte intégrateur favorable dont sont dépos
itaires, depuis quelque trois mil ans, les espaces et les sociétés du littoral
oriental.
2 Un complexe moderniste
2.1 Citadins et villageois de la Tunisie maritime
« L'originalité sociale de la Tunisie tient à la grande ancienneté et à l'impor
tance de la vie urbaine en même temps qu'à l'activité des villageois de ses plaines
orientales. Ce sont là deux faits qui distinguent, d'une Tunisie intérieure assez
semblable à l'Algérie, une Tunisie maritime qui n'a d'équivalent nulle part
ailleurs dans l'Afrique du Nord » (Despois, 1950). Cette densité citadine et vi
llageoise a eu pour conséquence, d'une part, une diversification économique
générant un large éventail de catégories sociales et l'émergence d'une « classe »
moyenne étoffée et, d'autre part, une ouverture vers le progrès : l'aisance, même
modeste, de larges tranches des catégories sociales, a permis, très tôt, la scola
risation. Vers 1840, chaque village et chaque quartier dans les villes disposait
d'un kouttnb qui dispensait la formation de base des jeunes enfants, des centres
d'enseignement religieux, implantés au siège des confréries (zaouia) assuraient
un enseignement de second niveau, tandis que l'université zeitounienne de la
grande mosquée de Tunis jouissait d'un grand prestige dans l'ensemble du
monde musulman. Le niveau d'éducation était tel que la proportion des illet
trés dans la population tunisienne ne dépassait pas celle de la plupart des pays
européens à la même époque. Tunis et sa région, le Sahel, Sfax, Jerba et le
Jérid, toutes littorales sauf le dernier, formaient l'ossature de ces régions où
l'éducation apparaissait, de longue date, comme un réflexe culturel indéraci
nable. Région de sédentaires, le littoral oriental est aussi une zone où s'est
développée l'appropriation foncière privée. Renforcée au Nord par les innovat
ions techniques et agricoles andalouses, l'intensification agricole a permis de
répondre à une croissance démographique peu vigoureuse mais qui semble attes
tée ; le littoral oriental, secteur clé de l'architecture tunisienne, n'a pas plié sous
les flots de migrants venus d'autres régions et c'est ce qui peut expliquer la
pérennité du « complexe absorbant », suffisamment sollicité pour être renouv
elé mais assez résistant pour demeurer stable.
Clé de voûte du dispositf, à l'articulation du réseau de cellules pôles du
littoral oriental, des voies menant vers l'intérieur et des flux étrangers, Tunis
représente, avec là encore une assez remarquable stabilité du xvne au xxc
siècle, entre le sixième et le cinquième de la population totale estimée. C'est
une part importante, qui témoigne du rôle de la capitale dans l'ensemble du
territoire.