Invention et intervention statistiques. Une conférence exemplaire de Karl Pearson (1912) - article ; n°25 ; vol.7, pg 21-45
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Politix - Année 1994 - Volume 7 - Numéro 25 - Pages 21-45
Statistical Invention and intervention. An exemplary lecture by Karl Pearson (1912).
Michel Armatte. [21-45].
This article is concerned with the interfaces between statistics and social and health policies in Britain between 1880 and 1914. First, two paradigms (hygienist and eugenist) are presented: they are the references for such policies at that time. Then, in order to exemplify the controversy between these two ways of translating a conception of the social cement into a policy, the author analyzes an isolated political act by a specific actor of this controversy : a lecture delivered by Karl Pearson in 1912 to social services physicians. The intention is to identify all the links between a political and scientific form (eugenist) of specification of the social cement, a role game for the different social actors of the field, and a set of statistical methods and tools (correlation). The aim is also to show the relevance in this area of an analysis of the controversies with the concept of translation, if one wants to take into account all the stakes, arguments and the effects of an intervention in this field, without splitting what the actors continously associate in their reconstruction task : the cognitive and social elements that are parts of the same rhetoric. Two levels - macro and micro - of articulation between statistics and politics are thus presented.
Invention et intervention statistiques. Une conférence exemplaire de Karl Pearson (1912).
Michel Armatte. [21-45].
Cet article porte sur les interfaces entre la statistique et les politiques sanitaires et sociales en Angleterre entre 1880 et 1914. Sont d'abord présentés les deux paradigmes (hygiéniste et eugéniste) qui servent de référence à de telles politiques pour cette période. Puis, pour concrétiser et exemplifier la controverse entre ces deux façons de traduire une conception du lien social en une politique, est analysé en détail un acte politique isolé d'un acteur particulier de cette controverse, une conférence de Karl Pearson faite en 1912 auprès de médecins des services sociaux. Il s'agit, d'une part, de repérer tous les liens entre une forme politique et scientifique (eugéniste) de spécification du lien social, un jeu de rôles pour les différents acteurs sociaux du champ, et un ensemble de méthodes et d'outils statistiques (la corrélation). Il s'agit, d'autre part, de montrer la pertinence dans ce domaine d'une analyse des controverses en terme de -traduction-, si l'on veut saisir dans un même mouvement tous les enjeux, les arguments, et les effets d'une intervention dans ce champ, avec pour règle principale de ne pas séparer ce que les acteurs associent à tout moment dans leur travail de reconstruction, à savoir les éléments cognitifs et sociaux qu'ils mêlent dans une même rhétorique. Sont ainsi présentés et illustrés deux niveaux — macro et micro — de l'articulation entre statistique et politique.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
Nombre de lectures 17
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Michel Armatte
Invention et intervention statistiques. Une conférence
exemplaire de Karl Pearson (1912)
In: Politix. Vol. 7, N°25. Premier trimestre 1994. pp. 21-45.
Citer ce document / Cite this document :
Armatte Michel. Invention et intervention statistiques. Une conférence exemplaire de Karl Pearson (1912). In: Politix. Vol. 7,
N°25. Premier trimestre 1994. pp. 21-45.
doi : 10.3406/polix.1994.1823
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1994_num_7_25_1823Abstract
Statistical Invention and intervention. An exemplary lecture by Karl Pearson (1912).
Michel Armatte. [21-45].
This article is concerned with the interfaces between statistics and social and health policies in Britain
between 1880 and 1914. First, two paradigms (hygienist and eugenist) are presented: they are the
references for such policies at that time. Then, in order to exemplify the controversy between these two
ways of translating a conception of the social cement into a policy, the author analyzes an isolated
political act by a specific actor of this controversy : a lecture delivered by Karl Pearson in 1912 to social
services physicians. The intention is to identify all the links between a political and scientific form
(eugenist) of specification of the social cement, a role game for the different social actors of the field,
and a set of statistical methods and tools (correlation). The aim is also to show the relevance in this
area of an analysis of the controversies with the concept of translation, if one wants to take into account
all the stakes, arguments and the effects of an intervention in this field, without splitting what the actors
continously associate in their reconstruction task : the cognitive and social elements that are parts of the
same rhetoric. Two levels - macro and micro - of articulation between statistics and politics are thus
presented.
Résumé
Invention et intervention statistiques. Une conférence exemplaire de Karl Pearson (1912).
Michel Armatte. [21-45].
Cet article porte sur les interfaces entre la statistique et les politiques sanitaires et sociales en
Angleterre entre 1880 et 1914. Sont d'abord présentés les deux paradigmes (hygiéniste et eugéniste)
qui servent de référence à de telles politiques pour cette période. Puis, pour concrétiser et exemplifier la
controverse entre ces deux façons de traduire une conception du lien social en une politique, est
analysé en détail un acte politique isolé d'un acteur particulier de cette controverse, une conférence de
Karl Pearson faite en 1912 auprès de médecins des services sociaux. Il s'agit, d'une part, de repérer
tous les liens entre une forme politique et scientifique (eugéniste) de spécification du lien social, un jeu
de rôles pour les différents acteurs sociaux du champ, et un ensemble de méthodes et d'outils
statistiques (la corrélation). Il s'agit, d'autre part, de montrer la pertinence dans ce domaine d'une
analyse des controverses en terme de -traduction-, si l'on veut saisir dans un même mouvement tous
les enjeux, les arguments, et les effets d'une intervention dans ce champ, avec pour règle principale de
ne pas séparer ce que les acteurs associent à tout moment dans leur travail de reconstruction, à savoir
les éléments cognitifs et sociaux qu'ils mêlent dans une même rhétorique. Sont ainsi présentés et
illustrés deux niveaux — macro et micro — de l'articulation entre statistique et politique..
Invention et intervention statistiques
Une conférence exemplaire de Karl Pearson (1912)
Michel Armatte
Université Paris EX Dauphine
QUELLE ILLUSTRATION HISTORIQUE proposer des liens multiples entre le
champ du politique et celui de la statistique ? Le choix est d'autant plus
difficile que ces deux champs ont toujours eu une intersection très
importante. La préhistoire de la statistique comme discipline se
confond d'ailleurs pour partie avec la tradition universitaire allemande des
sciences camérales qui étudient «les choses remarquables d'un Etat» et
qu'illustrent les travaux de Conring et Achenwall, et pour une autre partie avec
la tradition de l'arithmétique politique anglaise de Petty et Graunt1. Quelles
que soient les différences de ces deux origines, le lien avec les choses de l'Etat
est manifeste, et se poursuivra jusqu'à nos jours, comme le montre la fresque
tracée par Alain Desrosières dans son récent ouvrage sur l'histoire de la
statistique2. On pourrait penser toutefois que la statistique s'intéressant à
d'autres objets comme ceux des sciences biologiques ou physiques, et se
spécifiant au cours du XIXe siècle davantage comme méthode de production
et de traitement des données nombreuses, à des fins d'inférence dans tous les
champs de la connaissance, que comme science d'un seul objet — l'Etat ou de
plus en plus, la société — , le lien entre statistique et politique se défasse au
cours de la même période. Or il n'en est rien, d'une part parce que le
domaine d'élection de la méthode statistique reste celui de la décision
politique pour lequel cette et le système d'information
qu'elle mobilise forment la principale ressource de justification et de
validation, d'autre part parce que même dans les sciences de la nature, la
statistique ne joue pas seulement un rôle dans la modélisation même des
connaissances (physique statistique, biométrie et génétique des population)
mais apparaît de manière analogue comme un outil de preuve et d'aide à
l'induction. La statistique est dans les deux cas un instrument de légitimation
d'une certaine vision du monde.
Les deux grands domaines directement politiques dans lesquels la méthode
statistique a joué et joue encore un rôle essentiel sont celui des politiques
économiques et celui des politiques sanitaires et sociales, entre lesquelles se
sont toujours partagé les intérêts des statisticiens : le rattachement des bureaux
de la statistique aux ministères du Commerce, ou du Travail, ou de l'Intérieur,
la répartition des thèmes des Congrès internationaux (1853-1876), de l'Institut
international de la statistique (après 1885), ou des Sociétés de statistique et de
leurs organes (le JSSP à Paris, le JRSS à Londres) témoignent d'un partage
1. Cf. Lecuyer (B.-P.), "Préhistoire des sciences sociales-, Encyclopédie Universalis , Paris, 1980.
2. Desrosières (A.), La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La
Découverte, 1993.
Potitix, n°25, 1994, pages 21 à 45 21 Michel Armatte
essentiel mais variable entre ces deux champs. Alors que la démographie
forme le domaine d'exercice privilégié de la statistique dans la première
moitié du XIXe siècle, la percée de la statistique économique est patente à la
fin de ce siècle, bien que des fluctuations conjoncturelles brouillent cette
tendance. Aujourd'hui encore, malgré une forte hégémonie du champ
économique, l'importance des statistiques sanitaires et sociales subsiste, et
elles auraient même tendance à revenir au devant de la scène avec les fléaux
modernes du chômage, de la faim, de la drogue et du SIDA.
Nous avons choisi de nous centrer ici sur les interfaces entre la statistique et
les politiques sanitaires et sociales en Angleterre entre 1880 et 1914. Nous
présenterons d'abord rapidement, dans leurs caractéristiques principales,
conceptuelles et institutionnelles, les deux paradigmes — nommons-les
provisoirement hygiéniste et eugéniste — ensemble de problématiques et
d'outils, qui peuvent servir de référence à de telles politiques pour cette
période. Puis, pour concrétiser et exemplifier la controverse entre ces deux
façons de traduire une conception du lien social en une politique, nous avons
choisi de décortiquer un acte politique isolé d'un acteur particulier de cette
controverse, acte qui prend ici la forme d'une conférence de Karl Pearson
faite en 1912 auprès de médecins des services sociaux, à travers laquelle
s'exprime de la façon la plus directe une tentative de capture et d'enrôlement
de ceux-ci dans une politique sanitaire d'inspiration eugéniste. Suivant au plus
près le discours de l'orateur, nous pourrons obtenir un double produit de cet
exercice. L'un sera de repérer un à un tous les liens entre une forme politique
et scientifique (eugéniste) de spécification du lien social, un jeu de rôles pour
les différents acteurs sociaux du champ, et un ensemble de méthodes et
d'outils statistiques (la corrélation). L'autre bénéfice sera de montrer la
pertinence dans ce domaine d'une analyse des controverses en terme de
«traduction» — au sens de la sociologie des sciences développée par Michel
Callon et Bruno Latour à l'Ecole des Mines — si l'on veut saisir dans un même
mouvement tous les enjeux, les arguments, et les effets d'une intervention dans
ce champ, avec pour règle principale de ne pas séparer ce que les acteurs —
comme K. Pearson — associent à tout moment dans leur travail de
reconstruction, à savoir les éléments cognitifs et sociaux qu'ils mêlent dans
une même rhétorique. Ainsi seront présentés et illustrés deux niveaux —
macro et micro — de l'articulation entre statistique et politique.
Politiques sanitaires et sociales et système statistique
en Angleterre (XIXe siècle)
Comme l'a montré Karl Metz1, le mouvement statistique en Angleterre est
fortement lié d'une part avec les caractéristiques de la révolution industrielle
— libéralisme, paupérisme — et d'autre part avec la caractéristique principale
du régime politique : réformisme et parlementarisme. «La croissance de la
population et l'urbanisation furent les deux forces principales derrière
l'émergence d'un monde caractérisé par les phénomènes de masse, et
l'industrialisation fournit le lien entre les deux. La statistique offrit quelques-
uns des concepts qui rendirent possible une adaptation à ces changements
1. Metz (K. H.), -Paupers and Numbers : The Statistical Argument for Social Reform in Britain
during the Period of Industrialization«, in Krüger et alii, dir., The Probabilistic Revolution, vol. 1,
Cambridge, MIT Press, 1989-
22 Invention et intervention statistiques
rapides». Paradoxalement, le libéralisme, en voyant les lois économiques et
sociales comme le résultat du libre choix d'agents équivalents et
interchangeables, accueillait mieux une certaine statistique que l'historicisme
et le romantisme allemands attachés à l'unicité des hommes et des lieux. La
statistique, prolongeant l'arithmétique des plaisirs de Bentham, était «une
science sociale pour des hommes pratiques» engagés dans des réformes
d'ajustement du développement capitaliste qui nécessitaient des outils
d'évaluation. Les indicateurs statistiques de la pauvreté étaient les plus
importants de ceux-là, fournissant les clignotants et les leviers pour leurs
politiques hygiénistes préventives et correctives, et un relais aux opinions
instables.
Le système statistique anglais du XIXe siècle1 — par système statistique, nous
entendons l'ensemble de pratiques, de méthodes et d'institutions qui
concourent à la production et à l'exploitation d'informations sur un champ de
l'activité sociale — est dans ses grandes lignes constitué dans les années 1830.
Il est caractérisé par une dichotomie très forte entre statistiques économiques
et statistiques sociales. Les premières relèvent depuis 1832 du Bureau de
statistique du Board of Trade, et sont donc centralisées et rattachées au
Commerce. C'est ce modèle que suivra la France avec la création d'un Bureau
de statistique qui deviendra la Statistique générale de la France. Les statistiques
démographiques, sanitaires et sociales sont par contre produites de manière
décentralisée par les Poor Law Unions qui existent au niveau de chaque comté.
Ces unions résultent d'une volonté parlementaire, que traduit la législation sur
le paupérisme. La loi sur les pauvres CPoor Law) de 1834 a créé un réseau de
workhouses où sont rassemblés tous les nécessiteux, et par lequel passe toute
aide matérielle et financière. Trois ans plus tard, cette structure sert de support
à une gestion laïque de l'état civil par le General Register qui se substitue aux
enregistrements des naissances, mariages et décès par l'Eglise anglicane. Le
General Registrer Office (GRO), dirigé par William Farr de 1837 à 1880, est
associé au mouvement hygiéniste anglais — le Public Health Movement — et
ne se contente pas des tâches liées à l'état civil au sens strict. En liaison avec
les médecins et les autorités locales, les officiers de l'état civil s'intéressent aux
données qui caractérisent l'état sanitaire et économique des populations du
comté. Les indicateurs de morbidité accompagnent et prolongent
l'enregistrement des taux de mortalité, servent à repérer et à caractériser les
facteurs de paupérisme ou d'insanité liés à l'environnement, et «deviennent
des indicateurs pertinents de la politique menée par une municipalité». Cet
ensemble de statistiques démographiques et sanitaires que les anglais
appellent vital statistics débouche donc sur un véritable tableau de bord à
maillage fin de l'état sanitaire du pays, et sur des possibilités immédiates
d'actions curatives et préventives, soit locales, soit nationales grâce au relais
parlementaire : la loi sur la santé publique de 1848, par exemple, oblige les
localités dont le taux de mortalité est supérieur à 23 pour mille à dresser des
tableaux de santé et entreprendre des réformes sanitaires. «La ligne du GRO
est tout à la fois épidémiologique et anticontagionniste sur le plan médical,
environnementaliste et réformiste sur le plan social» résume A. Desrosières. Et
le rôle de William Farr dans l'affirmation de cette ligne est considérable, y
1. Pour une analyse plus détaillée du système anglais et sa comparaison avec les systèmes français
et allemand, nous renvoyons à Desrosières (A.), La politique des grands nombres, op. cit., chap. 5-
Voir aussi Koren (J-), dir., The History of Statistics. Their Development and Progress in Many
Country, New York, Macmillan.
23 Michel Armatte
compris au plan international, où les Congrès de statistique permettent une
jonction entre hygiénistes européens, et la construction irréversible de
nomenclatures (causes de décès), de méthodes d'investigations (enquêtes,
recensement) et de méthodes d'analyse (la méthode des moyennes en
particulier).
Après 1880, cette ligne entre en conflit avec deux autres problématisations
scientifiques de la santé publique. Les progrès de la microbiologie et du
pasteurisme, en identifiant quelques uns des principaux germes de maladies
épidemiques, coupent en partie l'herbe sous le pied de ceux qui voyaient dans
les miasmes les vecteurs de ces maladies ; le combat contre l'insalubrité
devient tout à coup un combat aveugle aux moyens disproportionnés alors
que des techniques précises de pasteurisation peuvent suffire à tuer les
microbes. En second lieu, les interprétations eugénistes du darwinisme qui
sont développées d'abord par Francis Galton, puis par YEugenic Society,
mettent en avant le double mécanisme de la variation et de la sélection
naturelle pour justifier toute hiérarchie sociale par une hiérarchie naturelle.
L' eugénisme est d'abord un mouvement politique cherchant à faire aboutir un
programme — l'amélioration de l'espèce humaine — , et son credo est que
cette promotion de l'espèce ne peut se faire qu'en laissant jouer la sélection
naturelle, voire même en l'accompagnant par des mesures d'eugénique
positive qui favorisent la reproduction des élites (au sens méritocratique et
non pas ploutocratique) et des mesures d'eugénique négative qui limitent la
reproduction des inadaptés {unfits). V eugénique quant à elle se veut la science
des mécanismes héréditaires qui doit guider la politique de l'eugénisme, en lui
indiquant les instruments les plus efficaces compte tenu des lois de ces
mécanismes. On voit combien la problématique eugéniste se positionne aux
antipodes de celle des hygiénistes en désignant la nature — l'héritabilité des
caractères — comme facteur prépondérant, et la «nurture», c'est-à-dire les
facteurs environnementaux — nourriture, habitat, soins, culture, éducation — ,
comme facteur secondaire voire insignifiant. Mais les deux paradigmes se
distinguent aussi dans leurs méthodes et leur système de preuve. S. Szreter
remarque que tandis que les découpages géographiques fins sont significatifs
pour le GRO, ils ne le sont pas pour les fondateurs de la biométrie qui
préfèrent un repérage professionnel des individus, pris comme indicateur de
leurs aptitudes1. Ajoutons que là où les premiers voient en la moyenne de tel
ou tel indicateur une caractérisation suffisante d'une sous-population,
permettant de la comparer à d'autres sous-populations, les seconds ne voient
que caractérisation d'un type, pour lequel la question est, d'abord, de savoir
comment les individus se dispersent et se rangent de part et d'autre de ce
type, et ensuite de savoir comment ce type et la variabilité autour de lui se
reproduisent d'une génération à l'autre. Des instruments statistiques nouveaux
ou renouvelés, la loi de Laplace Gauss, rebaptisée «normale» par F. Galton et
K. Pearson, l'écart-type substitué à l'écart probable, la régression linéaire et le
coefficient de corrélation sont «inventés» ou adaptés à cette nouvelle
problématique. La fracture entre les deux lignes a d'ailleurs dès les premiers
affrontements institutionnels un double caractère idéologique et
méthodologique. En 1877, F. Galton dénonce assez violemment dans un
rapport officiel au Conseil le caractère non scientifique des publications et des
1. Szreter (S.), -The Genesis of the Registrar General's Social Classification of Occupations», British
Journal of Sociology, 35 (4), 1984.
24 Invention et intervention statistiques
discussions de la section F de la British Association, mais au delà de ce procès
technique, c'est toute la méthode statistique, trop exclusivement descriptive,
des réformateurs Farr et Chadwick qui est attaquée, et c'est le paradigme
hygiéniste qui est visé. On saura vite ce que veut F. Galton. Dès qu'il prendra la
présidence du Comité anthropométrique de l'Association en 1880, les
nombreux tableaux d'observation et les comparaisons de moyennes laisseront
place à des articles méthodologiques sur la distribution «normale» et les
mesures de dispersion1.
La tension entre les deux paradigmes et les deux groupes sociaux va s'accroître
entre 1880 et 1914 pour plusieurs raisons. D'abord, le succès du programme
scientifique de l'école biométrique, l'intégration des outils statistiques mis au
point par F. Galton au sein d'une nouvelle discipline, la statistique
mathématique, illustrée par la série des Mathematical Contributions to the
Theory of Evolution de K. Pearson entre 1895 et 1906, donne du poids aux
arguments du darwinisme social, et plus spécifiquement à l'eugénisme qui s'est
doté entre temps des institutions nécessaires à son développement. Le
Biometrie Laboratory de K. Pearson se double en 1906 d'un Eugenic
Laboratory hérité de F. Galton qui prend sa retraite. Aux publications de ces
deux laboratoires — Studies in National Deterioration, Eugenics Laboratory
Memoirs et Biometrika — se joignent les publications propres de sociétés
savantes (l'Eugénie Education Society, l'Evolution Committee de la Royal
Society). La chaire de F. Galton à London College complète le dispositif.
L'intégration entre eugénique et biométrie n'a pas disparu et s'est même
renforcée. Après 1900 par contre, l'émergence du courant mendélien, autour
de Bateson, stimule les arguments des biométriciens, en même temps qu'elle
les concurrence directement sur leur projet d'un fondement biologique des
politiques sociales, comme nous le verrons un peu plus loin.
A la même époque (1882-1896) l'Angleterre plonge dans une des plus graves
crises économiques du siècle — the Great Depression — qui va marquer la fin
de son hégémonie sur le plan international et le retour du chômage et du
paupérisme comme thèmes de préoccupation nationaux. Historiens,
économistes, et sociologues anglais s'accordent à considérer cette période
comme une sorte de «ligne de partage des eaux» de l'histoire sociale anglaise,
et même si E. P. Hennock, qui utilise cette expression dans ses études récentes
sur la pauvreté, pense que les périodes de crise sociale et économique (les
années 1880) ne coïncident pas tout à fait avec les périodes d'innovation dans
la théorie sociale (les années I860 et 1890)2, nous pouvons reprendre
l'ancienne proposition de Helen Lynd (1945) qu'il cite lui-même : «De la
même façon que certaines périodes historiques montrent des changements
rapides dans l'innovation et l'avance technologique, ce sont pour d'autres
périodes les changements dans les modes de pensée et les comportements
sociaux qui deviennent les plus visibles. La décade des années quatre-vingt en
Angleterre fut une période de ce type ; entre son début et sa fin, une idéologie
vieille d'un demi siècle céda la place à une expression nouvelle des
problèmes sociaux et un effort pour trouver de nouveaux chemins vers leur
solution».
1. Lecuyer (B.-P.), -Probability in Vital Statistics : Quetelet, Farr and the Bertillons-, in The
Probabilistic Revolution, op. cit.
2. Hennock (E. P.), «Poverty and Social Theory in England -. the Experience of the Eighteen -
Eighties-, Social History, I, 1976.
25 Michel Armatte
Cette dépression s'accompagne alors d'un renouveau d'intérêt pour la
condition sociale des travailleurs, dont on trouve de nombreuses traces
institutionnelles. La société Fabienne fondée en 1883 développe une forme
originale de socialisme, en liaison avec les trade-unions, qui sera à l'origine du
parti travailliste (Labour party) institué en 1906. K. Pearson y milite aux côtés
de Bernard Shaw et de Sydney et Béatrice Webb, articulant — non sans
difficulté pour nous aujourd'hui — une version historiquement avancée du
socialisme et du féminisme, avec un nationalisme prolongé par des ardeurs
impérialistes sans nuances, et avec son programme eugéniste proclamé haut et
fort. Cet amalgame se comprend mieux si l'on voit que le darwinisme social
est compatible avec presque toutes les idéologies politiques, selon le front
principal de la lutte pour la vie que l'on privilégie : homme contre homme,
classe contre classe, nation contre nation, race contre race, genre humain
contre d'autres genres sont autant de fractures possibles mises en avant pour
construire le lien social. Dans les années 1890 qui sont les années de jeunesse
de K. Pearson, c'est le cadre nationaliste qui est privilégié pour l'amélioration
de l'espèce humaine, mais ce progrès national ne peut résulter aux yeux des
eugénistes que d'une politique en faveur des individus capables et méritants et
non pas en faveur des inadaptés, puisque leur inadaptation sociale résulte dans
leur théorie de leur inadaptation biologique.
Cette conception n'est d'ailleurs pas propre aux eugénistes, puisque cette
époque est aussi celle des fameuses enquêtes de l'industriel Charles Booth1 sur
la pauvreté dans la ville de Londres, commencées en 1886. L'étude, faite à
partir d'une comptabilisation des impressions de visiteurs médicaux et
scolaire dans les quartiers Est de Londres puis d'ans le reste de la ville,
construit un système de catégories qui oppose, parmi les 30 à 35% de ceux qui
sont «dans le besoin», deux sortes de pauvres : les très pauvres, situés en
dessous d'un certain seuil (non réductible à une mesure de revenus ou de
dépenses), qui sont victimes de leurs tares physiques et morales — «Les
chômeurs en tant que classe sont une sélection des inadaptés, et dans
l'ensemble, ceux qui sont le plus dans le besoin sont les plus inadaptés» — et
sont de ce fait à la fois inaptes au travail et à la vie sociale, et nuisibles à
l'autre groupe, celui des pauvres conjoncturels produits par la crise, ayant des
revenus intermittents ou insuffisants. Puisque les premiers pervertissent les
valeurs et les conditions de vie matérielle des seconds, il faut protéger les
victimes de la crise en expulsant de la ville de Londres les victimes de leurs
propres tares : «La pauvreté des pauvres est principalement le résultat de la
compétition des très pauvres. L'expulsion complète de cette classe des très
pauvres de la scène quotidienne de la lutte pour l'existence est je crois la seule
solution du problème». E. P. Hennock cite d'autres exemples, dont le cas de
l'économiste Alfred Marshall, de cette conception où s'opposent pour finir
deux causes de paupérisme, bas salaires contre mauvais usage du salaire,
causes économiques contre causes biologiques et morales, et dont un des
objectifs est bien de porter un coup fatal à l'idée socialiste d'une unité de la
condition prolétarienne.
La création du Labour Department au Board of Trade en 1886 est une des
réponses institutionnelles à la crise. Le débat politique sur le paupérisme et
1. Booth (CO, Labour and Life of the People of London, Londres, vol.1, 1889, vol.2, 1891 (2e éd.
Life and Labour of the People of London, Londres, 1892).
26 Invention et intervention statistiques
son traitement à domicile ou dans les workhouses se prolonge et
s'instrumentalise au travers de sa forme scientifique. Le statisticien Yule, formé
par K. Pearson mais à l'écart du mouvement eugéniste, s'illustre par le
traitement statistique de cette controverse1 en 1895-1899. C'est à l'occasion de
ce premier usage économique des outils développés par F. Galton qu'il établit
pour la première fois un lien entre régression et méthode des moindres
carrés, et qu'il introduit la notion de corrélation partielle pour évaluer les
effets «purs» de chacun des facteurs. Il conclut que la baisse apparente du
paupérisme selon les statistiques des personnes assistées reflète en grande
partie (3/5) la baisse de l'aide à domicile, c'est-à-dire un changement de
politique plutôt qu'un changement de la pauvreté objective ou de la structure
de la population assistée. Voilà bien, au demeurant, un thème de débat
récurrent des statistiques sanitaires, que cette difficulté à les interpréter en
terme de changement d'état d'une population ou de changement du dispositif
administratif à travers lequel on observe ces états successifs, à séparer l'objet
«paupérisme» de son enregistrement.
Les enquêtes de l'industriel Rowntree, faites à partir de 1899 et portant sur
d'autres villes — en particulier York — , remettent en cause aussi bien la
méthodologie de Booth (en utilisant des mesures de revenu) que son point de
vue local et ses conclusions : si la pauvreté est la même dans les autres villes il
faut d'autres politiques que des politiques locales et des expulsions qui ne sont
pas généralisables. Il faut revenir à un traitement des effets permanents et
transitoires de la crise industrielle au niveau des politiques gouvernementales.
«Vers 1904, nous dit E. P. Hennock, l'anxiété à propos de l'état de la nation est
devenu suffisamment générale pour fournir la référence à des enquêtes du
Comité interdépartemental sur la détérioration physique»2. L'initiative se
prolonge par la série des enquêtes du Board of Trade sur les budgets des
familles et le coût de la vie, menées d'abord dans une centaine de villes
anglaises (1905), puis rapidement étendues à toutes les villes d'Europe.
L'objectif de ces enquêtes, qui sont dotées de moyens colossaux que n'avaient
ni Booth ni Rowntree, est d'abord de fournir, par une étude comparative, des
arguments aux partisans du libéralisme contre le risque d'un retour à des
mesures protectionnistes, lesquelles sont en débat à propos de la réforme des
tarifs douaniers. De ce fait, l'observation des conditions de vie des classes
laborieuses n'a plus vraiment de motifs sociaux, mais des motifs économiques.
Il s'agit de juger des effets d'une politique économique et, dans ce cadre, la
pauvreté n'est plus un état général sanitaire pathologique intéressante par elle-
même mais le signe d'une incapacité à maintenir intacte sa force de travail,
donc le signe d'un dysfonctionnement économique. En témoigne les variables
principales : loyers, prix de détail et salaires, qui sont mesurées par des indices
et non pas en niveau, ce qui favorise les comparaisons mais nuit à toute
tentation de description réaliste des conditions de vie. La politique des
revenus devient une clé du problème.
En France, les travaux de Maurice Halbwachs et de Dugé de Bernonville
s'inspirent de ces enquêtes pour fonder, l'un une sociologie des classes
ouvrières et de leurs genres de vie, l'autre un système d'observation des
consommations pouvant servir à pondérer l'indice des prix. En Angleterre,
1. Cf. Desrosières (A.), La politique des grands nombres, op. cit., p.171-177.
2. Voir Hennock (E. P.), «The Measurement of Poverty : from the Metropolis to the Nation, 1880-
1920», The Economic History Review, 2d series, 40 (2), 1987.
27 Michel Armatte
Arthur Bowley, professeur à la London School of Economies depuis 1895 et à
l'University College de Reading depuis 1900, systématise les entreprises de
Rowntree et du Board of Trade dans la direction méthodologique — il est l'un
des premiers théoriciens de la théorie des sondages et développe l'usage des
index numbers — , et dans la direction économique, en réalisant lui même une
série d'enquêtes par sondage entre 1912 et 1915 sur les ménages ouvriers des
villes de Reading puis Northampton, Warrington et Stanley. La pauvreté définie
comme une «conséquence d'un revenu insuffisant au maintien de la santé
physique» et rapportée à la composition des ménages, est devenue une
question de pouvoir d'achat et de propension à consommer. A. Bowley met
cette connaissance au service des administrations et de leur politique salariale,
en constituant les questions de salaire et de pouvoir d'achat des travailleurs en
domaine d'expertise. Il eut l'occasion d'ailleurs d'essuyer quelques quolibets et
critiques assez cinglantes de la part des milieux trade-unionistes en 1919 pour
avoir accepté d'intervenir sur ce registre de l'expertise scientifique
désintéressée dans un conflit salarié entre les dockers et leur employeur,
affirmant imprudemment que l'on pouvait vivre avec 40' livres par semaine : le
responsable national des dockers avait tenté de ridiculiser cette norme par
une exposition culinaire montrant l'assiette quotidienne d'un individu (de la
«nouvelle cuisine» avant l'heure!) selon cette norme.
De nouvelle lois — comme la Poor Law de 1908, mais aussi la création des
Bureaux de placement en 1909, et le développement des Assurances sociales
s'inscrivent au début du siècle dans une politique du Welfare State qui traduit
la nouvelle dimension, nationale et économique, de la pauvreté. Or cette
politique n'est pas du goût des eugénistes, qui s'inquiètent de voir ces
législations et ces institutions entraver le libre fonctionnement des
mécanismes de la sélection naturelle, les seuls capables selon eux de
promouvoir l'humanité.
C'est dans ce cadre que s'inscrit l'intervention de K. Pearson, dont nous
extrayons plus particulièrement la conférence de 1912, passant en même
temps à un niveau d'analyse plus fin. Le tableau général qui vient d'être brossé
à grands traits donne le champ de forces sociales et idéologiques, constitué
mais non figé, dont l'acteur que nous allons suivre souhaite modifier
l'équilibre. Mais quelques mots d'abord sont nécessaires pour situer le
personnage1.
Cari, né en 1857 à Londres, étudiant en mathématique à King's College, avocat
comme son père en 1881, devient Karl, à la suite d'un voyage en Allemagne
qui le met en contact avec le socialisme de Marx et Lassalle, la philosophie de
Spinoza, la nouvelle physique de Mach et le darwinisme de Du Bois-Raymond.
Revenu à Londres, il se partage entre des cours de mécanique, des conférence
de mathématique, et la fréquentation des clubs féministes ou des réunions de
la Fabian Society, et publie des ouvrages aussi différents que l'Histoire de la
théorie de l'élasticité, une œuvre inachevée de Todhunter, et La Grammaire de
la Science, un ouvrage de philosophie des sciences «machien» très original,
dans lequel se dessine déjà nettement sa conception positiviste et idéaliste
d'une science chargée d'établir des «résumés sténographiques des
1. On pourra consulter les notices biographiques de Ch. Eisenhart dans le Dictionary of scientific
biography, de H. Walker dans X International Encyclopaedia of the Social Sciences, et de J.B. S.
Haldane dans Biometrika, n°50, 1957.
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