L Ecole nationale d administration municipale. Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux - article ; n°53 ; vol.14, pg 145-171
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L'Ecole nationale d'administration municipale. Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux - article ; n°53 ; vol.14, pg 145-171

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Politix - Année 2001 - Volume 14 - Numéro 53 - Pages 145-171
The National School of Municipal Administration. A process of professionalisation of the French city managers Emmanuel Bellanger After the WWI, the need for re-organizing communes became a matter of growing concern. In cities under constant urban development and demographic growth, management of municipal affairs in a reasonably prudent manner began to decline. Time was ripe to promote ambitious municipal interventionism. In 1922, a newly created program was intended to train local government staff under the title, renamed as National School of Municipal Administration in 1929, was the resuit of such a political shift. Supported and structured by regulatory authority, municipalities delegated professional and practical training of their managers to this school as they searched for qualified employees. Three generations of town clerks were educated, resulting in self-promoted, long life and uniformed knowledge and professional practices.
L'Ecole nationale d'administration municipale. Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux Emmanuel Bellanger Au lendemain de la Grande Guerre, les besoins de réorganisation des communes se font de plus en plus pressants. Dans les villes au développement urbain et à l'accroissement démographique soutenus, la gestion des affaires municipales « en bon père de famille » est désormais déclinante. L'heure est à la promotion d'un interventionnisme municipal ambitieux. En 1922, la création d'une « section de perfectionnement » destinée à la formation des employés de mairie, rebaptisée en 1929 Ecole nationale d'administration municipale, vise à fournir le personnel d'encadrement capables d'accompagner cette nouvelle orientation. Soutenu et encadré par l'autorité de tutelle, le pouvoir mayoral, à la recherche de collaborateurs compétents, délègue à cette école « l'éducation professionnelle et utilitaire » la formation de ses cadres. Trois générations de secrétaires généraux suivront son enseignement, gage de promotion, de longévité et d'uniformisation des savoir-faire et des pratiques professionnelles.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Langue Français
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Exrait

Emmanuel Bellanger
L'Ecole nationale d'administration municipale. Des « sans-grade
» devenus secrétaires généraux
In: Politix. Vol. 14, N°53. Premier trimestre 2001. pp. 145-171.
Abstract
The National School of Municipal Administration. A process of professionalisation of the French city managers
Emmanuel Bellanger
After the WWI, the need for re-organizing communes became a matter of growing concern. In cities under constant urban
development and demographic growth, management of municipal affairs in a reasonably prudent manner began to decline. Time
was ripe to promote ambitious municipal interventionism. In 1922, a newly created program was intended to train local
government staff under the title, renamed as "National School of Municipal Administration" in 1929, was the resuit of such a
political shift. Supported and structured by regulatory authority, municipalities delegated professional and practical training of their
managers to this school as they searched for qualified employees. Three generations of town clerks were educated, resulting in
self-promoted, long life and uniformed knowledge and professional practices.
Résumé
L'Ecole nationale d'administration municipale. Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux
Emmanuel Bellanger
Au lendemain de la Grande Guerre, les besoins de réorganisation des communes se font de plus en plus pressants. Dans les
villes au développement urbain et à l'accroissement démographique soutenus, la gestion des affaires municipales « en bon père
de famille » est désormais déclinante. L'heure est à la promotion d'un interventionnisme municipal ambitieux. En 1922, la
création d'une « section de perfectionnement » destinée à la formation des employés de mairie, rebaptisée en 1929 Ecole
nationale d'administration municipale, vise à fournir le personnel d'encadrement capables d'accompagner cette nouvelle
orientation. Soutenu et encadré par l'autorité de tutelle, le pouvoir mayoral, à la recherche de collaborateurs compétents, délègue
à cette école « l'éducation professionnelle et utilitaire » la formation de ses cadres. Trois générations de secrétaires généraux
suivront son enseignement, gage de promotion, de longévité et d'uniformisation des savoir-faire et des pratiques
professionnelles.
Citer ce document / Cite this document :
Bellanger Emmanuel. L'Ecole nationale d'administration municipale. Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux. In:
Politix. Vol. 14, N°53. Premier trimestre 2001. pp. 145-171.
doi : 10.3406/polix.2001.1141
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2001_num_14_53_1141L'Ecole nationale d'administration municipale
Des « sans-grade » devenus secrétaires généraux
Emmanuel BELLANGER
Situé au carrefour de plusieurs histoires - sociale, politique,
institutionnelle et urbaine - le personnel communal est intimement lié
à la croissance des villes, aux mutations de leur tissu économique, aux
orientations politiques de ses assemblées municipales, à l'emprise de
l'encadrement édilitaire sur la société locale, à sa composition sociologique
et aux besoins des citadins davantage fragilisés en temps de guerre ou de
récession économique. Contrairement aux élus et au personnel à statut des
ministères, des préfectures ou des entreprises concessionnaires de
monopoles publics, les agents communaux sont pourtant restés longtemps
en marge des champs de recherches ouverts en histoire contemporaine1. La
représentation de ce groupe social a longtemps été celle d'une catégorie
sociale hybride aux frontières floues, partagée entre deux lieux
d'identification, entre deux mondes : celui de l'ouvrier ou de l'employé de
l'industrie et celui du fonctionnaire d'Etat. Face à l'image « noble » du
métallurgiste ou du mineur, le personnel communal, au caractère public
contesté, s'apparente à une communauté professionnelle « déclassée » et
tenue à distance des figures emblématiques et identitaires du mouvement
ouvrier français2. Ainsi dans ses représentations de la classe ouvrière, le
1. Dans ce paysage en friches, il convient de souligner l'ouvrage pionnier de Dumons (B.), Pollet
(G.), Saunier (P. -Y.), Les élites municipales sous la IIIe République, Paris, CNRS Editions, 1997.
2. Cf. Lazar (M.), « Damné de la terre et Homme de marbre. L'ouvrier dans l'imaginaire du PCF
du milieu des années 30 à la fin des années 50 », Annales ESC, 5, 1990.
Politix. Volume 14 - n° 53/2001, pages 145 à 171 Politix n° 53 146
parti communiste ignore l'ouvrier ou l'employé municipal, à l'instar
d'Auguste Gillot, maire communiste de Saint-Denis (1945-1971), pour qui le
personnel communal, « sans patron », « sans conscience prolétarienne », est
un groupe « privilégié3 » à l'abri des « bagnes industriels4 ».
Ces considérations politiques ne suffisent cependant pas à expliquer la
marginalité ou le flou identitaire qui entoure ce groupe social.
L'hétérogénéité de ses missions n'a pas été un facteur de cohésion et de
valorisation sociale. Travailler à la ville recouvre en effet de multiples
réalités professionnelles. Les « gabelous » de l'octroi, les « croque-morts » du
cimetière, les femmes de service des écoles, les ouvriers du garage ou des
ateliers sont autant d'agents municipaux aux intérêts catégoriels particuliers
et cloisonnés sur différents lieux de travail. Du point de vue statutaire, si
l'arrêt Cadot du Conseil d'Etat en décembre 1889 reconnaît le caractère
public du personnel des communes, ces agents ne deviennent pas pour
autant des fonctionnaires à part entière. De fait, une multitude de règles de
recrutement se juxtaposent. La nomination du personnel de l'octroi, des
musées, des bibliothèques, du receveur municipal, des gardes-champêtres
échappe ainsi en partie aux prérogatives du maire. L'élaboration tardive et
restrictive d'un statut pour le personnel communal a également contribué à
maintenir ces morcellements et, aux regards des acquis sociaux des agents
de l'Etat et des préfectures, à les inférioriser. La première loi de portée
statutaire, celle du 23 octobre 1919, n'intervient ainsi qu'au début des années
20 et n'est imposée qu'aux seules communes de plus de 5 000 habitants, les
autres, employant un personnel permanent, devront attendre l'adoption de
la loi du 12 mars 1930 dont le règlement type n'interviendra qu'en 19385.
En dépit de ces tâtonnements, les lois municipales du 18 juillet 1837 et
surtout du 5 avril 1884, attribuent aux maires une prérogative essentielle :
3. Dans le cadre de nos recherches doctorales, nous avons constitué un corpus de sources orales
composé d'une soixantaine d'entretiens d'employés de mairie et de maires dont celui d'A. Gillot
élu à Saint-Denis depuis 1934.
4. Ce désintérêt apparent pour le personnel communal peut certainement aussi être interprété
comme la volonté de nombreux élus communistes de gommer leur propre passage par l'emploi
municipal, emploi refuge après une défaite électorale ou emploi de transition vers un mandat
politique. Ace titre notons que dans ses mémoires (Un forgeron dans la cité des rois, Editions des
Halles de Paris, 1986), A. Gillot reste discret sur son emploi d'ouvrier communal à la mairie
d'Ivry dans les années 20. Plus proche de nous dans la notice qu'il a rédigé pour le Who'sWho, J.
Ralite, ancien ministre communiste et sénateur-maire d'Aubervilliers, entré à la mairie de Stains
au début des années 50 et ayant fait carrière comme rédacteur communal, préfère mettre en
avant son statut de journaliste.
5. Finalement, ce n'est que le 28 avril 1952 qu'un statut général de la fonction communale est
votée fixant ainsi des règles de recrutement, d'avancement et de discipline communes à
l'ensemble des agents communaux. Cf. Burdeau (E), Histoire de l'administration française, Paris,
Montchrestien, 1989 ; Marillia (G.-D.), Les agents territoriaux, Paris, Berger-Levrault, 1992 ; Pinet
(M.), dir., Histoire de la fonction publique en France, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1993 ;
Thomas (Y), de l'administration, Paris, La Découverte, 1995. L'Ecole nationale d'administration municipale 147
celle d'employeur. En banlieue parisienne6, sur plus d'un siècle, quelles que
soient leurs attaches partisanes, les choix des maires apparaissent guidés par
cinq critères de recrutement qui ont pu s'enchevêtrer : l'enracinement local,
les considérations de bienfaisance, le poids des parentés, les réseaux
« affinitaires » et les références méritocratiques7. Pour le postulant a un
emploi communal, habiter la ville ou mieux encore y être né, a toujours
constitué un atout majeur. Les fiches de candidature des nouvelles recrues
sont à ce titre révélatrices de l'intérêt que les maires ont porté à l'ancienneté
des candidats dans leur commune. Les municipalités ont également voulu
insérer dans leur organigramme des personnes fragilisées socialement ou
écartées de leur milieu professionnel d'origine. Le reclassement dans leur
administration de militaires réformés, mais aussi d'hommes âgés, de veuves
ou de mères de familles nombreuses illustre ce type d'intégration. Au même
titre que le recrutement local et social, le recrutement familial, par le biais de
recommandations, est longtemps apparu au pouvoir municipal comme un
critère de sélection légitime. La constitution et le maintien de dynasties a
ainsi contribué à fidéliser un personnel susceptible d'opter pour une carrière
plus lucrative dans le secteur privé, tout en renforçant un « esprit de
clocher », un sentiment d'entre soi. Le recrutement affinitaire s'est quant à
lui fondé sur différentes configurations de parrainage. Il a pu être associé à
des formes de nomination liées aux solidarités de pays, aux réseaux
professionnels, aux engagements mutualistes, associatifs, syndicaux,
politiques et maçonniques. Enfin les nominations méritocratiques sur titre
ou concours apparues dès la fin du XIXe siècle se sont développées au
lendemain de l'adoption de la première loi statutaire de 1919 obtenue sous la
pression du premier grand mouvement de grève du personnel communal de
la banlieue parisienne8. L'application d'un statut conforme au règlement
type établi par la jurisprudence du Conseil d'Etat a ainsi permis à
l'administration communale, en instituant des examens locaux, de se
6. Le champ géographique de cette contribution se cantonne principalement à la banlieue
parisienne. Les secrétaires de mairie des communes suburbaines du département de la Seine
partagent cependant des caractéristiques professionnelles semblables à celles de leurs
homologues provinciaux. Leur formation à l'Ecole nationale d'administration municipale en est
la principale.
7. D'après le témoignage des secrétaires généraux de province interrogés, cette typologie des
recrutements est également valable pour les communes dans lesquelles ils ont exercé des années
20 aux années 70.
8. Lorsqu'en septembre 1919, M. Verrier, secrétaire de mairie de Pavillons-sous-Bois, à l'origine
de la création en 1917 de la fédération syndicale des travailleurs municipaux de la Seine,
organise avec succès la première grande grève du personnel communal de la Seine banlieue, il
parvient pour la première fois à fédérer le plus grand nombre d'agents communaux et à
imposer le syndicalisme. Cette démonstration de force, qui paralyse selon la presse locale
l'activité municipale de la banlieue parisienne, permet non seulement le vote de la loi du
23 octobre 1919, mais surtout elle accule les autorités municipales à reconnaître la représentation
syndicale et à accepter l'établissement du paritarisme légitimé par l'élection des représentants
du personnel dans les conseils de discipline et les commissions mixtes du travail. Politix n° 53 148
démarquer en partie d'un système verrouillé laissant peu de place à la
qualification, la technicité et la mobilité.
Au début des années 20, la création d'une « section de perfectionnement
administratif », plus connue sous l'appellation d'Ecole nationale
d'administration municipale (EN AM), s'inscrit dans ce contexte de
normalisation des rapports entre les municipalités et leur personnel
« stabilisé ». En écho à la contractualisation de ces relations sociales,
l'institution de cette école de formation professionnelle est la conséquence
directe de l'explosion du nombre d'employés de mairie aux missions de plus
en plus étendues. Dans la Seine banlieue9, leur effectif est ainsi passé de
quelques centaines au milieu des années 1850 à plus de 3 500 au début des
années 1900 et à plus de 15 000 au milieu des années 30. L'enjeu d'une telle
école est important. Pour le socialiste Henri Sellier, « père » de cette
institution, il s'agit d'affranchir les membres du personnel communal,
« embauchés au hasard des influences politiques plus ou moins domestiques
des coteries et comités électoraux », des représentations vexatoires, mais non
démenties, qui les stigmatisent comme rétifs à tout effort « d'éducation
professionnelle ». « Etre employé ou ouvrier communal, c'était créer contre
soi une présomption de fainéantise ou d'invalidité10 », présomption
renforcée au lendemain des hostilités par l'obligation faite aux communes
d'intégrer dans des « emplois réservés » des mutilés ou victimes de guerre.
Né le 22 décembre 1883 à Bourges (Cher), Henri Sellier est la figure
emblématique du socialisme municipal de l'entre-deux-guerres. Licencié en
droit, rédacteur, puis sous-chef de bureau au ministère du Travail, il consacre
l'essentiel de son engagement militant aux questions d'organisation
communale et départementale. Conseiller municipal socialiste de Puteaux de
1912 à 1919, il est à l'origine, durant la Grande Guerre, de la création de
services communaux d'assistance dont les performances sont saluées par
l'autorité supérieure. Membre du conseil général de la Seine dès 1910, il
acquiert une forte autorité qui le conduit à de hautes responsabilités :
rapporteur général du budget de 1917 à 1920, président du conseil général de
1927 à 1928, administrateur délégué de l'office départemental d'habitations à
bon marché et secrétaire général des offices départementaux de placement et
d'hygiène sociale. Personnalité incontournable du département de la Seine,
H. Sellier est désigné par ses collègues secrétaire général de l'Union amicale
des maires de la banlieue parisienne. Elu sénateur en 1935, il est nommé
l'année suivante ministre de la Santé publique du Front populaire et s'entoure
alors des compétences de son conseiller technique, l'hygiéniste de renom
Henri Hazemann. Durant toutes ces années, H. Sellier devient le promoteur le
9. Entre 1860 et 1964 le nombre de communes de la Seine banlieue oscille entre 69 et 80
communes. Depuis la création des départements en 1790, ce territoire suburbain constitue avec
la capitale le département de la Seine. La réforme administrative de 1964, découpant la banlieue
parisienne en six nouvelles entités départementales, a mis fin à cette organisation concentrique.
10. Sellier (H.), « Les municipalités et le personnel communal, leurs droits et leurs devoirs »,
La vie communale, 3, 1921. L'Ecole nationale d'administration municipale 149
plus en vue de l'interventionnisme municipal français. En France, à l'Institut
d'urbanisme de l'Université de Paris qu'il a contribué à créer, il professe à
partir de 1923 un cours réputé sur les services publics du département de la
Seine et, à l'étranger, il assoit son autorité en tant que vice-président de
l'Union internationale des villes et de la Fédération internationale de
l'habitation et de l'urbanisme. Parmi toutes ses responsabilités, son rôle de
maire de Suresnes (1919-1941) est sans conteste la fonction qu'il affectionne le
plus. Au pire moment de son histoire, en juin 1940, à quelques mois de sa
révocation, c'est dans cette ville qu'il s'ingénie en l'absence de gouvernement
régulier à constituer une « administration municipale de guerre » qui doit
s'apparenter selon ses mots à « une totale dictature » (délibération du conseil
municipal de Suresnes). Meurtri par sa mise au ban, H. Sellier décède le 26
novembre 1943 à Suresnes à l'âge de 60 ans11.
Devant la montée de l'interventionnisme municipal, des convergences se
créent entre la tutelle préfectorale et les représentants des municipalités
conservatrices, radicales-socialistes, socialistes et bientôt communistes autour
de la nécessité d'assainir et de rationaliser la gestion communale. Cette école
« utilitaire », fondation du département de la Seine, a pour charge durant près
d'un demi-siècle d'assumer la mission consensuelle qui lui est impartie :
former un corps d'administrateurs communaux « légaliste » et loyal dont la
devise « mieux s'instruire pour mieux servir » traduit l'état d'esprit.
Aussi, si la création de cette école n'efface pas les tensions qui ponctuent les
relations du personnel communal avec son employeur direct (le maire), elle
permet cependant de rendre plus autonomes les administrateurs qu'elle
forme. Sa compétence le préservant davantage des logiques partisanes ou
clientélaire, le diplômé de l'ENAM voit ainsi son degré de dépendance à
l'égard des magistrats municipaux successifs s'estomper. Du reste, cette
autonomisation ne contrarie pas les intérêts des maires car en se prévalant
de ses savoir-faire, l'ancien élève devenu secrétaire général contribue à
renforcer la libre administration des affaires communales et par la même
occasion la légitimité politique du pouvoir municipal. Dès lors ce dernier, en
particulier en banlieue parisienne où est concentrée une part essentielle des
richesses du pays12, a permis par la promotion de son personnel de direction
formé à l'ENAM de « standardiser » les pratiques professionnelles.
11. Cette notice biographique pourra être complétée par celle de C. Pennetier publiée dans le
dictionnaire du mouvement ouvrier français.
12. Encerclant Paris, ce territoire suburbain se singularise par son organisation administrative et
ses réseaux intercommunaux. En quatre décennies, du début des années 1900 à la veille du
deuxième conflit mondial, il devient le lieu d'émergence de politiques publiques innovantes,
caractérisées par la constitution de grands services publics, par l'importance des effectifs
communaux, par des recettes budgétaires largement subventionnées par l'Etat et le Conseil
général et par la création d'écoles de formation aux connaissances administratives et aux
pratiques gestionnaires uniques. Structurels plus que politiques, ces éléments distinctifs forgent
l'originalité et les solidarités de ce territoire « capitale ». Politix n° 53 150
Sans opposant et sans concurrent, cette école, ses professeurs, ses réseaux
d'influence ont produit un corps de métier, en prise avec ses solidarités et
ses conservatismes, dont les membres les plus méritants ont été désignés
durant trois générations à la tête du secrétariat général de centaines de
communes. Des années 30 aux années 70, ils ont ainsi pu marquer leur
domination sur le sommet de la hiérarchie administrative des communes de
la banlieue parisienne et de certaines villes moyennes ou grandes de
province telles que Saint-Quentin, Mulhouse, Pau, Aurillac, Nice, Brest,
Roanne, Saint-Quentin ou Saint-Nazaire.
L'origine d'une institution consensuelle
Au tournant des XIXe et XXe siècles, le mouvement de rationalisation des
services municipaux est déjà bien amorcé dans les villes françaises. Les
transformations de l'administration communale ont accompagné les
mutations de l'espace urbain. La révolution des transports,
l'industrialisation, l'extension des activités de service ont nourri la
croissance des villes et démultiplié ses fonctions. Dans la grande ville, lieu
d'innovation mais aussi, pour certains, « lieu du désordre physique, social,
moral et biologique13 », s'active une pléiade de techniciens, d'hygiénistes,
d'architectes, d'ingénieurs et d'entrepreneurs de travaux publics qui
s'emploient, sous le contrôle des pouvoirs publics, à assainir, viabiliser et
équiper les quartiers centraux des agglomérations.
En banlieue parisienne, la disparition progressive des secrétaires de mairie-
instituteurs (SM-I) s'inscrit également dans ce contexte de mutation. En 1906,
en l'espace d'un demi-siècle, ces greffiers instituteurs ne sont plus présents
que dans sept communes à dominante rurale, dont la population ne dépasse
pas 900 habitants14. Bien qu'organisés en un groupement amicaliste influent,
sans formation administrative spécifique et surtout sans appui de la
préfecture, les SM-I sont dépossédés de leur fonction administrative par les
maires au profit de secrétaires « professionnels » à temps complet capables
d'appliquer les circulaires et de collaborer en permanence. Cette première
professionnalisation est indissociable de l'action municipale des maires
radicaux et radicaux-socialistes de la Belle époque, pères de la bienfaisance
laïcisée, précurseurs des coopérations intercommunales et bâtisseurs du
premier domaine communal à vocation éducative, hygiénique et festive.
Sous leur mandature, l'activité municipale se déploie dans des hôtels de ville
13. Roncayolo (M.), Paquot (T.), dir., Villes et civilisation urbaine XVIIIe-XXe siècle, Paris, Larousse,
1992.
14. Ce déclin des SM-I en proche banlieue contraste avec leur implantation nationale. En 1911,
ils sont encore selon A. Bianconi plus de 24 000, représentant 61 % des secrétaires de mairie de
France, Cf. Bianconi (A.), « Le Syndicat des secrétaires de mairie instituteurs », Revue française de
science politique, 23 (3), 1973. L'Ecole nationale d'administration municipale 151
« triomphants » et investit les centres anciens et leurs quartiers
périphériques en mutation15.
La Grande Guerre et ses lendemains accélèrent la transformation de
l'appareil municipal. La nomenclature des services administratifs suit
l'augmentation des prérogatives municipales notamment en matière
d'assistance avec la création en 1914 du fonds municipal de chômage. Des
services dits « extérieurs » prennent place dans l'espace communal. Le
rationnement se développe, des ouvroirs sont créés et la municipalisation de
certains commerces de première nécessité (boulangeries, boucheries, etc.) se
multiplie. Au sortir de la guerre, ce mouvement s'étend à l'ouverture de
services « industriels » comme les garages et les ateliers municipaux, qui,
contrairement à une idée reçue, ne sont pas l'apanage des municipalités
socialistes et communistes. Après-guerre, les besoins de réorganisation et de
hiérarchisation de l'administration communale, accentués par une perte
considérable d'employés de mairie morts sur les champs de bataille, se font
de plus en plus pressants. Dans les villes françaises au développement
urbain et à l'accroissement démographique soutenus, la gestion des affaires
municipales « en bon père de famille » est désormais déclinante. Si le souci
de contenir les dépenses publiques guide encore un bon nombre d'élus,
l'heure est à la promotion par un personnel politique renouvelé et acculturé
aux théories du socialisme municipal d'un interventionnisme ambitieux.
En Seine banlieue, au soir des élections municipales de décembre 1919, 24
conseils municipaux sur 78 sont dirigés par un maire socialiste SFIO. Ces
conquêtes, quelques jours après la victoire législative des droites du Bloc
national, confortent l'émergence d'une conception technicienne du
« gouvernement local », associée à la personnalité d'un homme, H. Sellier
théoricien et praticien de l'action publique dans le département de la Seine16
et à celle de ses complices André Morizet maire de Boulogne-Billancourt
(1919-1942) et Charles Auray maire de Pantin (1919-1938). Coutumiers des
assemblées délibératives d'avant-guerre (conseils municipaux et conseils
généraux et d'arrondissements) et conscients des tâtonnements de la
première génération d'élus socialistes, leur pratique politique s'érige en une
technique éprouvée de la gestion des affaires communales, se diffusant alors
par l'intermédiaire de lieux de ressources tels que la société d'étude et de
documentation communale dirigée par Antonin Poggioli maire du Bourget
(1925-1944) et l'union des municipalités socialistes de la Seine.
Né à Reims le 23 janvier 1876, André Morizet est un proche d'H. Sellier.
Comme lui, il a suivi une formation juridique - il est docteur en droit - et a
15. Entre 1876 et 1904, 26 hôtels de villes, signes d'un développement inédit de l'activité
municipale, sont ainsi inaugurés.
16. Lefebvre (R.), « Le socialisme saisi par l'institution municipale, jalons pour une histoire
délaissée », Recherche socialiste, 6, 1999. Politix n° 53 152
passé un concours de rédacteur dans un ministère. Son parcours politique est
sensiblement identique à celui du maire de Suresnes. Militant tour à tour
socialiste, communiste, socialiste-communiste et socialiste SFIO, il est comme
H. Sellier un proche d'Albert Thomas, homme d'Etat socialiste maire de
Champigny (Seine) de 1912 à 1925. En 1919, tous deux sont élus maires de la
banlieue parisienne. A. Morizet marque son ancrage à Boulogne-Billancourt
dont il devient le conseiller général en 1925, puis le sénateur en 1927. A.
Morizet se révèle lui aussi passionné par l'action municipale. Au Palais du
Luxembourg, de 1927 à 1942 il participe ainsi sans interruption aux travaux
de la commission d'administration générale, départementale et communale et
devient un des principaux acteurs de l'aménagement de la région parisienne.
Il meurt le 30 mars 1942 à Paris quelques mois seulement avant H. Sellier17.
L'adoption de loi Cornudet le 14 mars 1919 relative aux projets
d'aménagement, d'embellissement et d'extension des villes (PAEE18) illustre
l'immersion des élus socialistes dans le système de décision politico-
administratif du département capitale. Sous-tendu par les destructions et les
besoins de réorganisation engendrés par la Grande Guerre, ce texte est saisi
par H. Sellier, conseiller général depuis 1910 et administrateur délégué de
l'office départemental d'habitations à bon marché, comme une occasion de
coordonner les initiatives des décideurs publics locaux (maires, élus du
département, hauts fonctionnaires préfectoraux, etc.) et de susciter ainsi un
mouvement de formation professionnelle au service des orientations
municipales et départementales en matière d'urbanisme. Sous son
impulsion, H. Sellier, rapporteur de la commission des habitations ouvrières
et du plan d'extension de Paris, fait adopter par le conseil général de la Seine
le 9 juillet 1919 la création d'une école départementale des hautes études
urbaines et de l'administration municipale (EHEU19). Si cette proposition
émane de sept élus de Paris et de la banlieue, tous membres de la SFIO20,
minoritaires au sein de l'assemblée départementale, une large majorité de
conseillers généraux adhère à ce projet qui concilie tout à la fois les intérêts
particuliers des élus de la Seine banlieue, attachés au principe d'autonomie
17. Ses éléments biographiques sont extraits du DBMOF. Notons l'existence de la thèse en cours
de P. Guillot (Université Paris XIII) consacrée à l'itinéraire d'A. Morizet.
18. Cette loi fondamentale en matière d'urbanisme imposait aux villes de 5 000 à 10 000 habitants
en développement rapide, à celle de plus de 10 000 habitants, aux communes du département de
Seine, aux stations touristiques et aux villes sinistrées, l'élaboration d'un PAEE. Sur cette question,
cf. Claude (V), Saunier (P. -Y), « L'urbanisme au début du siècle, de la réforme urbaine à la
compétence technique », Vingtième siècle, revue d'histoire, octobre-décembre 1999.
19. Baudouï (R.), La naissance de l'Ecole des hautes études urbaines et le premier enseignement de
l'urbanisme en France des années 1910 aux années 1920, Ecole d'architecture Paris-Villemin,
Association pour la recherche et le développement de l'urbanisme (ARDU), Paris VIII, 1988 et
Chevalier (G.), « L'entrée de l'urbanisme à l'université : la création de l'Institut d'urbanisme
(1921-1924) », Genèses, 39, 2000.
20. F. Brunet, L. Sellier et P. Dormoy représentent Paris ; s'y ajoutent J. Martin du canton d'Ivry
B. Mayeras du canton de Charenton et V. Vendrin du canton de Levallois-Perret. Cf. notices
biographiques du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. L'Ecole nationale d'administration municipale 153
municipale, avec celui supra-communal d'une organisation méthodique de
l'agglomération parisienne.
En 1920, la composition de son comité de perfectionnement, organe directeur
de cette école, témoigne du large consensus politique qui se dessine autour de
cette fondation départementale. Aux côtés du préfet, son président de droit, et
de quinze hauts fonctionnaires préfectoraux, siègent six conseillers généraux
aux cultures politiques bien différentes : deux représentants de la banlieue, le
secrétaire général de l'école, H. Sellier, et le radical-socialiste Manuel-Paul
Marquez, ainsi que quatre élus de Paris, Leopold Bellan et Louis Dausset de
l'Alliance démocratique, Alphonse Deville républicain libéral et Louis Sellier
commis des postes devenu un spécialiste des finances locales, chef de file de la
fraction communiste à l'Hôtel de Ville de Paris21. Cette dernière présence
confirme l'existence de passerelles entre le parti communiste, soucieux de
préserver et de valoriser son ancrage municipal22, et ce centre d'études
urbaines, foyer d'une élite réformatrice23.
Dès la création de cette école, le ralliement des maires de la banlieue
parisienne à la création de cette institution départementale paraît prévisible.
De fait, il ne peut y avoir de réalisations et de prestations municipales
adaptées à la demande sociale sans une « collaboration éclairée24 » de
professionnels compétents, au premier rang desquels figurent le secrétaire
général, l'architecte communal et l' ingénieur- voy er. Or, dans les années 20, le
niveau d'évaluation des connaissances des employés de mairie ne dépasse
qu'à titre exceptionnel le certificat d'étude complémentaire ou le brevet
élémentaire25. Cette situation inquiète non seulement l'autorité supérieure en
quête d'interlocuteurs au fait de leurs circulaires, mais aussi des cadres
21. Le Conseil municipal, nos édiles, annuaire illustré, municipal et administratif de la Ville de
Paris et du département de la Seine, Paris, La Nouvelle Revue française, puis Brunei et Cie, puis
La Cité, 1895, 1900-1904, 1904-1908, 1908-1912, 1913, 1914, 1921, 1922, 1923, 1924, 1925, 1926,
1933, 1935-1941.
22. Au lendemain du congrès de Tours en décembre 1920, 16 municipalités de la Seine sur les 24
conquises en 1919 adhèrent au parti communiste, section française de l'internationale
communiste (SFIC). Cependant cette assise ne résiste pas aux dissidences des socialistes-
communistes appelés à réintégrer la vieille maison socialiste. Cf. Dreyfus (M.), « Implantation
municipale et dissidences communistes dans la banlieue parisienne (1920-1940) », in Burlen (K.),
dir., La banlieue oasis, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1987.
23. Cet attrait pour les questions urbaines s'inscrit dans un contexte d'émulation intellectuelle
autour de l'interventionnisme municipal auquel le parti communiste est sensible et qu'il relaie
dès les années 20 dans ses écoles de formation des cadres.
24. Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris et du département de la Seine, juillet 1919.
25. Ainsi à Pantin (37 000 habitants) dans les années 20 et 30, un seul employé sur plus de deux
cents, le secrétaire général adjoint, est diplômé au titre de titulaire de la première partie du
baccalauréat. La ville d'Aubervilliers (55 000 habitants) recrute son premier et unique bachelier
en 1932 aidé en cela par la récession économique qui rend plus attractive l'administration
communale. Sources : dossiers et états du personnel communal, archives municipales
d'Aubervilliers et de Pantin. Cf. Bellanger (E.), Pantin, mémoire de ville, mémoires de communaux,
direction des archives municipales de la ville de 2001.

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