L entrée en expertise - article ; n°36 ; vol.9, pg 33-50
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Politix - Année 1996 - Volume 9 - Numéro 36 - Pages 33-50
Becoming an expert
Jacques Chevallier [33-50].
Based on two personal experiments in steering commitees, the paper describes the logics involved in the construction and practices of being an expert. As an expert, the researcher copes with a range of contradictions linked to the overlapping of different principles of legitimacy (scientific acquired legitimacy versus social and political given legitimacy). He tries to make them consistent and to articulate them.
L'entrée en expertise.
Jacques Chevallier [33-50].
En partant de deux expériences personnelles de participation à des commissions de réflexion, l'auteur s'attache à mettre en évidence les logiques qui président à la construction puis à l'exercice du rôle d'expert. Devenu expert, le chercheur se trouve confronté à un ensemble de contradictions, liées à la superposition de plusieurs principes de légitimité (légitimité scientifique conquise/légitimité sociale et politique octroyée), qu'il s'efforce de rendre compatibles et d'articuler.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Langue Français
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Exrait

Jacques Chevallier
L'entrée en expertise
In: Politix. Vol. 9, N°36. Quatrième trimestre 1996. pp. 33-50.
Abstract
Becoming an expert
Jacques Chevallier [33-50].
Based on two personal experiments in steering commitees, the paper describes the logics involved in the construction and
practices of being an expert. As an expert, the researcher copes with a range of contradictions linked to the overlapping of
different principles of legitimacy (scientific acquired legitimacy versus social and political given legitimacy). He tries to make them
consistent and to articulate them.
Résumé
L'entrée en expertise.
Jacques Chevallier [33-50].
En partant de deux expériences personnelles de participation à des commissions de réflexion, l'auteur s'attache à mettre en
évidence les logiques qui président à la construction puis à l'exercice du rôle d'expert. Devenu expert, le chercheur se trouve
confronté à un ensemble de contradictions, liées à la superposition de plusieurs principes de légitimité (légitimité scientifique
conquise/légitimité sociale et politique octroyée), qu'il s'efforce de rendre compatibles et d'articuler.
Citer ce document / Cite this document :
Chevallier Jacques. L'entrée en expertise. In: Politix. Vol. 9, N°36. Quatrième trimestre 1996. pp. 33-50.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1996_num_9_36_1978en expertise L'entrée
Jacques Chevallier
Université Paris II
LES RELATIONS entre les sciences sociales et le politique sont des relations
complexes, équivoques, ambivalentes, à base d'attraction/répulsion
réciproques. À première vue, la distinction est pourtant nette et la ligne
de démarcation tranchée. En tant que sciences, les sciences sociales se
situent dans un rapport d'extériorité principielle au politique : relevant de
l'ordre de la connaissance, le travail scientifique implique une prise de
distance vis-à-vis des impératifs de l'action ; par essence critique, il est exclusif
de toute dimension pragmatique1 et ne peut s'accomplir qu'à l'abri des
engagements militants et de la pression des pouvoirs de toute nature. Comme
le souligne Norbert Elias2, les «tendances à l'engagement» qu'on trouve chez
les scientifiques, comme chez les autres hommes, sont combattues par des
procédures de contrôle institutionnalisées, prémunissant contre l'intrusion de
jugements de valeurs hétéronomes et visant à faire prévaloir cette
«distanciation» qui est la marque de la démarche scientifique. La constitution
d'un champ scientifique présuppose ainsi l'existence d'une coupure avec le
champ politique, dont les valeurs et les règles de fonctionnement sont
radicalement différentes : l'autorité scientifique est fonction de
l'indépendance présumée du chercheur par rapport aux déterminations
politiques ; et toute interférence ne pourrait que saper les fondements de cette
autorité.
Néanmoins, cette première approche reste trop simple. Travaillant sur la
réalité sociale, les sciences sociales sont partie prenante à cette réalité : non
seulement les chercheurs sont eux-mêmes «inscrits dans les configurations
qu'ils cherchent à comprendre»3 — ce qui explique les difficultés d'une
distanciation qui est souvent plus apparente que réelle, l'utilisation de
méthodes empruntées aux sciences physiques ne donnant que «le vernis d'un
haut degré de distanciation ou d'objectivité qui manque en réalité» — , mais
encore les sciences sociales exercent un effet en retour sur le réel, en
contribuant à modifier la connaissance que le société a d'elle-même et à
produire le savoir indispensable à l'action ; du fait de cette double dimension
reflexive4 et instrumentale, elles constituent un enjeu social et politique, que
1. Chevallier (J.), Science administrative, Paris, PUF, 1994, p. 62-63-
2. Elias (N.), Engagement et distanciation, Fayard, 1993.
3. Ibid.
4. Pour R. Fraisse («Les sciences sociales : utilisation, dépendance, autonomie«, Sociologie du
travail, 4, 1981, p. 370), il y aurait un véritable -contrat- entre les sciences sociales et la société :
•Aux sciences sociales, la société demande : "Dites-moi ce que je suis, maintenant"».
Politix, n°36, 1996, pages 33 à 50 33 Chevallier Jacques
nul pouvoir, et les chercheurs eux-mêmes1, ne sauraient prétendre ignorer. Le
recours massif aux sciences sociales est ainsi devenu dans les sociétés
contemporaines un moyen de rationalisation de l'évolution sociale et un
dispositif de pilotage des politiques publiques : les chercheurs sont dès lors
conduits à entretenir inéluctablement des relations d'échange avec les
autorités politiques, au risque de compromettre leur autorité scientifique. Cette
proximité nouvelle se traduit par le déploiement de politiques de recherche,
par lesquelles les gouvernants cherchent à obtenir la production des
connaissances nécessaires à l'action publique2, par le développement d'un
véritable marché de l'expertise et du conseil visant à améliorer l'efficacité de
la gestion publique3, mais aussi, et surtout, par l'appel plus direct aux
chercheurs dans le cadre de procédures d'expertise destinées à éclairer les
choix. Ce phénomène de «scientifisation de la politique» relèverait, selon J.
Habermas4, moins d'un «modèle décisionniste», dans lequel le pouvoir
technique est mis au service de la domination politique, ou d'un «modèle
technocratique», dans lequel le pouvoir de décision réel aurait été transféré à
une intelligentsia scientifique, que d'un «modèle pragmatique», fondé sur un
dialogue permanent entre experts scientifiques et instances politiques, sous le
regard de l'opinion publique, modèle qui tend à se profiler au moins en
filigrane. Dans tous les cas, rendant plus floues les frontières entre activité
scientifique et activité politique, le développement de ces pratiques impose
aux chercheurs de s'interroger sur la nature du rôle qu'ils jouent lorsqu'ils sont
ainsi appelés par les gouvernants en tant qu'«experts»5.
Cet appel aux chercheurs en sciences sociales s'effectue de manière privilégiée
à travers l'invitation à participer à des «commissions», mises en place par le
pouvoir politique pour éclairer les choix publics par l'élaboration d'un
«rapport». La formule est sans doute ancienne dans l'univers administratif, au
point qu'on pouvait parler dès les années trente de «polysynodie
administrative» : cependant, à côté des commissions «de procédure», visant à
recueillir l'avis des personnes directement intéressées par une décision, et des
commissions «de concertation», destinées à obtenir le point de vue des divers
partenaires sociaux, sont apparues plus récemment des commissions nouvelles
«de réflexion»6, chargées, sur des questions délicates, ou «sensibles», de
concevoir et d'énoncer des solutions praticables7, en recherchant les voies
d'un consensus entre les différents acteurs en présence ; alors que les
chercheurs n'avaient pas place dans les commissions traditionnelles, ici ils
sont appelés à siéger, le plus souvent à côté d'autres intervenants de
1. D'où les interrogations dans la communauté scientifique sur «la responsabilité sociale- des
chercheurs.
2. Fraisse (R.), «Les sciences sociales : utilisation, dépendance, autonomie«, art. cité.
3. Henry (O.), «Entre savoir et pouvoir : les professionnels de l'expertise et du conseil», Actes de la
recherche en sciences sociales, 95, 1992, p. 37 et s.). Les logiques qui structurent cet espace
pourraient être retracées à partir de deux axes : logique intellectuelle/économique, d'une part ;
prestations générales/techniques, d'autre part.
4. Habermas (J.), La technique et la science comme idéologie, Paris, Gallimard, 1973, p. 97 et s.
5. Comme le souligne L. Tanguy («Le sociologue et l'expert. Une analyse de cas«, Sociologie du
travail, 3, 1995, p. 459), «les pratiques accomplies dans l'activité d'expertise et les conditions qui
les régissent sont autant d'opérations qui doivent être soumises à la critique, si l'on veut éviter que
les positions partisanes que le scientifique est amené à prendre dans toute expertise
n'apparaissent pas comme un pur effet de savoir».
6. On emprunte cette classification à M. Long («Du bon usage des commissions», Revue
internationale des sciences administratives, 3, 1994, p. 600).
7. Chevallier (J.), «La rationalisation de la production juridique«, L'État propulsif, Paris, Publisud,
1991, p. 41.
34 L'entrée en expertise
provenance diverse. L'importance du rôle qu'ils sont amenés par là à jouer est
éminemment variable, selon la fonction assignée aux commissions1 ; leur
présence n'en soulève pas moins un ensemble de questions qu'on s'attachera
à mettre en évidence ici à partir de deux exemples personnels : d'une part, la
présidence, confiée le 15 décembre 1983 par le ministre des Postes et
Télécommunications, d'une commission chargée de mener «une réflexion
prospective sur la Poste», afin «d'éclairer ce que devraient et pourraient être
les choix fondamentaux d'une charte de gestion» (document l)2 ; d'autre part,
la participation à une commission, mise en place le 23 mai 1993 par le
ministre de la Communication, afin de réfléchir à l'avenir de la télévision
publique (document 2)3. La mise en évidence successivement des logiques qui
ont présidé à la construction puis à l'exercice du rôle dans ces deux
commissions permettra de dégager les variantes importantes qui existent dans
les conditions d'utilisation par le pouvoir politique d'experts en sciences
sociales.
La construction du rôle
«Rencontre d'une conjoncture problématique et d'un savoir spécialisé»4, la
situation d'expertise est construite à l'initiative du pouvoir politique : ce sont
en effet les autorités politiques qui vont décider de l'opportunité de passer une
commande ; et ce sont elles encore qui choisissent de faire appel
au chercheur-universitaire, en lui assignant le rôle précis, et très différent selon
les cas, qu'il sera invité à jouer au sein de la commission mise en place.
La commande politique
Le besoin d'expertise naît toujours de l'existence d'une situation
problématique, qui ne peut être traitée selon les procédures politiques
habituelles : crise ouverte, traduite par une forte conflictualité sociale et
politique qu'on cherche à résoudre par la mise en place d'un dispositif de
«sortie de crise»5 ; développement de controverses risquant d'être coûteuses
politiquement et qu'il s'agit de désamorcer par un processus, au moins
provisoire, de «dépolitisation»^ ; problèmes délicats, qu'il paraît préférable de
tenir à l'écart du débat politique, en sollicitant l'intervention d'experts7 ;
oppositions entre segments administratifs, que les mécanismes d'arbitrage
1. A. Walliser («Les limites stratégiques d'un rapport administratif : le rapport de J. Lesourne
Éducation et société, Politiques et management public, 1, 1995, p. 129) distingue ainsi trois
grandes catégories de rapports : le rapport «scientifique-, qui doit mettre en lumière des faits
nouveaux sur la base d'études économiques ou sociologiques spécifiques ; le rapport «de
proposition», qui énumère des mesures souhaitables de portée plus ou moins générale ; le rapport
■de réflexion», catégorie intermédiaire qui cherche à organiser l'information disponible et à
dégager un ensemble de questions et éventuellement de suggestions pour l'avenir.
2. L'avenir de la Poste. Rapport de mission au ministre des Postes et Télécommunications et de la
Télédiffusion, Paris, La Documentation française, 1984.
3.de la télévision publique. Rapport au ministre de la Communication, Paris, La
Documentation française, 1994.
4. CRESAL, Situations d'expertise et socialisation des savoirs, Saint Etienne, 14-15 mars 1985-
5. Par exemple, à la suite du mouvement contre le contrat d'insertion professionnel (CIP) en 1993,
la création d'un comité chargé de piloter un processus de consultation des jeunes (Mauger (G.),
•La consultation», communication au congrès de l'AFSP, Aix-en-Provence 23-26 avril 1996).
6. Bachir (M.), «Faire de sagesse vertu : la réforme du code de la nationalité», Politix, 16, 1991, p-
33.
7. Memmi (D.), «Savants et maîtres à penser : la fabrication d'une morale de la procréation
artificielle», Actes de la recherche en sciences sociales, 76-77, 1989, p 82 et s.
35 Jacques Chevallier
classiques qui existent au sein de l'appareil d'État se révèlent impuissants à
résorber1. Dans tous les cas, l'initiative du déclenchement du processus
d'expertise incombe à l'Exécutif, qui dispose d'un véritable monopole, au
moins en France, en ce domaine2 : la création d'une commission formée
d'experts incontestés est de nature à conforter sa légitimité, en témoignant de
son sens du compromis, de sa capacité d'écoute, de son souci du consensus et
de son aptitude à s'assurer le concours de personnalités de qualité ;
l'effacement derrière des experts est dès lors moins un signe d'abdication ou
un aveu de démission3 que l'expression d'une nécessité de consolider les
ressources de légitimation politique. Les deux missions analysées s'inscrivent
parfaitement dans cette perspective.
Le contexte
La Poste en 1983 et la télévision publique en 1993 se trouvaient l'une et l'autre
placées dans une situation délicate : une clarification de leurs missions et la
définition d'un projet de développement s'avéraient dans les deux cas
indispensable. Le recours à l'expertise va apparaître dans les deux cas comme
le moyen le plus approprié pour débloquer la situation.
La Poste se trouvait en 1983 confrontée à un double blocage, interne et
externe. D'une part, elle sortait à peine d'un conflit social qui avait affecté
pendant près de cinq semaines les centres de tri, entraînant l'interruption du
courrier et de très vives réactions des usagers professionnels qui avaient
réclamé une réglementation plus stricte du droit de grève. Consécutif au plan
Daucet, présenté aux syndicats pendant l'été, qui avait entendu revoir
l'organisation du service d'acheminement du courrier et réaménager en
conséquence le régime du travail dans les centres de tri, ce mouvement avait
témoigné des carences du dialogue social au sein de la Poste4. D'autre part, les
travaux, lancés dès août 1981, qui devaient conduire à l'adoption d'une «charte
de gestion» (équivalent d'un contrat d'entreprise) de la Poste, se trouvaient
dans une impasse totale, compte tenu du désaccord entre les ministères des
PTT et des Finances sur un certain nombre de points essentiels, comme la
rémunération des CCP et le sort des services financiers de la Poste. Toutes les
ressources classiques ayant été épuisées pour sortir du blocage, des voies
nouvelles devaient être empruntées.
Concernant la télévision publique, le changement de majorité consécutif aux
élections législatives des 21-28 mars 1993 et la formation du gouvernement
Balladur avaient à nouveau, suivant un processus récurrent, posé le problème
de la réforme du statut de l'audiovisuel. Dans ce contexte, la télévision
publique se trouvait placée sur le devant de la scène : les critiques s'étaient
multipliées concernant une politique des programmes jugée trop peu
différente de celle menée par les chaînes privées, au point que la question de
1. La mission sur l'évolution de l'enseignement professionnel décrite par L. Tanguy est créée dans
un tel contexte (cf. -Le sociologue et l'expert», art. cité).
2. Restier-Melleray (C), «Experts et expertise scientifique. Le cas de la France«, Revue française de
science politique, 4, 1990, p. 562. L'auteur oppose modèles français et américain.
3. «Sorte d'oraison funèbre du volontarisme politique« selon M. Bachir («Sagesse moderne et
renouvellement des formes du public et du politique», communication au Congrès de l'AFSP, Aix-
en-Provence, 23-26 avril 1996).
4. Le titre du journal Le Monde du 12 octobre 1983, -La grève des centres de tri : le gouvernement
paie le prix d'une négociation mal engagée», est significatif.
36 L'entrée en expertise
l'opportunité de maintenir un secteur public avait été posée ; le système de la
présidence commune France 2- France 3, institué en 1989, était dénoncé,
notamment par le détenteur de ces fonctions, comme générateur d'inefficacité
et de dilution des responsabilités ; enfin, la question lancinante d'un
financement faisant une place de plus en plus grande aux ressources
publicitaires, compte tenu du plafonnement de la redevance, continuait à être
agitée. Une fois encore, la télévision publique semblait être à la croisée des
chemins et son avenir lourd d'incertitudes.
Le besoin d'expertise
La décision de mettre en place une commission sera prise dans des
conditions similaires : le ministre concerné — le ministre des PTT le 16
novembre 1983 devant l'Assemblée nationale, le ministre de la
Communication le 12 mai 1993 devant la commission des affaires culturelles,
familiales et sociales de nationale — annonce dans l'enceinte
parlementaire son intention de créer une chargée de procéder à
une «réflexion prospective» sur l'avenir des deux services concernés, mais
aussi de formuler des propositions pour l'élaboration d'une «charte» destinée
à encadrer leur développement ; l'initiative a pour effet politique immédiat
d'apaiser la grogne parlementaire et de couper court à toute discussion, en
donnant au ministre un temps de répit. La mission est formulée en termes
pratiquement identiques : procéder à une analyse «objective» d'une situation
complexe ; engager une réflexion sur les perspectives d'évolution ; esquisser
un projet de développement que le gouvernement aura ensuite à traduire dans
les faits.
Par-delà ces missions communes se profilent cependant d'autres objectifs —
véritable hidden agenda... — , qui n'apparaissent qu'en filigrane dans les lettres
de mission et sont sensiblement différents dans les deux cas. En mettant sur
pied une commission d'experts indépendants, le ministre des PTT cherche
avant tout à conforter les positions qu'il défend face aux Finances ; il s'agit
également de créer les conditions propices au rétablissement du dialogue
social ; quant au projet de développement, il vise à restaurer l'image de la
Poste aux yeux du public et à renforcer l'identification des agents au service
public. La commission est appelée ainsi à pallier un déficit d'arbitrage
gouvernemental et certaines carences du management interne : on transfère
sur elle un ensemble de problèmes non résolus par les procédures
administratives normales1 ; d'où l'accueil ambigu que lui réservent les services,
oscillant entre confiance et scepticisme. La commission Poste est donc une
commission à usage administratif, qui n'intéresse les médias que dans la
mesure où ses travaux sont susceptibles de déboucher sur une nouvelle
réglementation du droit de grève — enjeu politique par excellence2. Pour la
télévision publique, l'agenda caché est tout différent. La commission est
instituée dans un secteur traditionnellement sensible en France, placé sous le
regard vigilant des médias : les enjeux débordent le cadre du service public
1. Dans le discours qu'il prononce le 15 décembre 1983 à l'occasion de l'installation de la
commission, le ministre des PTT invite son président à s'atteler «en quelque sorte, à un exercice
d'exorcisme«...
2. C'est le point essentiel, alors qu'il est tout à fait mineur dans le texte, que retient Le Monde dans
le compte-rendu du rapport qu'il publie le 9 juin 1984 (-Le rapport de M. Jacques Chevallier sur
l'avenir de la poste»).
37 Chevallier Jacques
pour concerner la société tout entière ; il s'agit donc d'une commission à
usage politique. Sur ce plan, son institution poursuit une série d'objectifs : elle
permet d'occuper le terrain, en attendant que les arbitrages politiques aient
été rendus (sur la réforme de la loi de 1986, sur la présidence commune, sur la
réforme du CSA) et que l'accord ait été obtenu sur la désignation des
nouveaux responsables de l'audiovisuel public — la présence au sein de la
commission, en qualité de vice-présidents, des principaux prétendants à ces
fonctions est significative ; elle permet aussi au nouveau ministre de la
Communication de conforter une image d'homme politique ouvert et proche
des milieux intellectuels et artistiques. Les fonctions différentes qui sont
assignées aux commissions expliquent le recours à des logiques de
recrutement contrastées.
La logique de recrutement
Si l'expert présente un certain nombre de traits bien identifiables1 et de
propriétés sociales communes2, plusieurs profils sont néanmoins concevables,
en fonction du type de compétences souhaitées. Deux grandes figures peuvent
être distinguées : celle de V expert spécialiste, détenteur d'un savoir technique
et recruté en fonction de sa compétence professionnelle ; celle de l'expert
généraliste, capable de sortir des limites de sa spécialité et de produire un
savoir pratique sur la société. Le recours à l'une ou à l'autre de ces figures, qui
peuvent être associées dans la composition des commissions, est évidemment
lié au type de problèmes posés : c'est ainsi que la compétence donnée aux
membres des comités d'éthique de participer à l'élaboration d'une «morale
collective» exigera une aptitude à prendre ses distances par rapport à l'objet
et par rapport à ses propres intérêts, qui est la condition d'une «montée en
généralité réussie»3 ; aussi l'expert, même recruté sur la base d'un savoir, est-il
invité dans ce cas à le dépasser, à prendre «de la hauteur», pour accomplir la
«performance normative» attendue de lui. On passe alors de l'«expert» au
«sage», dont l'autorité est fondée, moins sur un savoir, que sur «l'expérience»4,
la «notoriété sociale»5, la capacité d'«élévation». On trouve la même
ambivalence concernant le chercheur-universitaire qui sera appelé, tantôt en
tant que détenteur d'un corps de connaissances spécialisées, tantôt en tant que
généraliste, apte lui aussi à «monter en généralité». Les commissions ici
évoquées illustrent ces deux cas de figure.
caractéristiques 1. C. Restier-Melleray : un individu («Experts ou un et groupe expertise d'individus scientifique», ; qui art. ne tient cité, pas p. de 550) lui-même le définit sa légitimité par cinq
(celle-ci lui étant conférée par une instance d'autorité qui le mandate) ; choisi en fonction de la
compétence qui lui est reconnue (détention d'un savoir et d'un savoir-faire) ; dont le rôle est
d'apporter à son mandataire des éléments permettant la formulation d'un jugement ou d'une
décision ; extérieur à l'instance commanditaire et indépendant de celle-ci.
2. Toutes les enquêtes sociologiques sur les membres des commissions attestent de la «très grande
proximité des capitaux qu'ils détiennent, des positions qu'ils occupent, des trajectoires qui y
mènent» (G. Mauger, «La consultation», art. cité) : voir pour une analyse systématique Bachir (M.),
Sagesse et politique. L'impact des comités de sages sur les modes d'action et de légitimation
politiques, thèse pour le doctorat de science politique, Université d'Amiens, 1995-
3. Comme le dit D. Memmi («La compétence morale», Politix, 17, 1992, p. 124), -la compétence
morale se construit à la faveur de distanciations multiples, destinées à masquer la force des
investissements individuels et collectifs qui la soutiennent».
4. Bachir (M.), «Le Comité consultatif national d'éthique dans l'espace public», Quademi, 29, 1996,
p. 94.
5. Par-delà ses fonctions de professeur au CNAM, c'est sa notoriété internationale qui explique le
recrutement de J. Lesourne pour la mission sur l'éducation (A. Walliser,«Les limites stratégiques
d'un rapport administratif...», art. cité, p. 110).
38 L'expert généraliste
Commission à usage administratif, la commission Poste est formée
exclusivement d'experts administratifs. La distance et la hauteur de vues
nécessaires sont cependant garanties par la présence de quatre membres de
grands corps de l'État (Conseil d'État, Cour des Comptes, Inspection des
Finances1, corps des Mines), choisis, non pas intuitu personnae, mais par les
corps eux-mêmes, et ne disposant d'aucune compétence particulière
concernant la Poste : ils ne sont pas présents en tant qu'experts du secteur,
mais en tant que «généralistes» de l'administration. La présence des grands
corps renoue avec la tradition des commissions administratives du passé et ne
peut que satisfaire une haute fonction publique de plus en plus concurrencée
par l'appel à des experts extérieurs. Parallèlement, sont appelés à siéger dans
la commission deux «postiers» qui, bien qu'experts des questions postales,
sont placés en dehors des services actifs, l'un en tant que détaché comme
chargé de mission au Commissariat général au plan, l'autre en tant que
membre de l'Inspection générale des PTT, ce qui leur assure une distance
suffisante.
Cet équilibre délicat, arrêté par le cabinet du ministre, imposait la présence à
la tête de la commission d'une personnalité à la fois extérieure à la Poste et
dégagée des liens d'allégeance corporative : le choix d'un universitaire, dont
les fonctions de Doyen d'une Faculté de droit garantissaient à la fois une
certaine notoriété universitaire2 et l'aptitude à diriger les travaux d'instances
collégiales, spécialiste de l'administration publique et du service public, mais
non de la Poste ce qui créait la bonne distance par rapport au problème, et
enfin dont l'image «de gauche», bien qu'exclusive de tout engagement
politique, n'était pas sans importance, compte tenu du contexte politique et
syndical, répondait à cette exigence. Le contact sera noué par l'intermédiaire
de réseaux universitaires personnels. L'universitaire concerné ne pouvait voir
dans cette nomination, en dehors d'un surplus de notoriété, qu'une occasion
d'entrer en contact direct avec le milieu administratif et d'obtenir des moyens
d'investigation privilégiés3 sur une administration, en surmontant les obstacles
auxquels se heurtent habituellement les chercheurs. Il convient cependant de
noter que les principes de constitution de la commission avaient été fixés
avant que son président ait été désigné, celui-ci n'ayant eu la maîtrise, ni de sa
configuration, ni du choix des membres appelés à la composer.
L'expert spécialiste
Commission à usage politique, fortement exposée au regard des médias, la
commission pour la télévision publique, dite «commission Campet» du nom
de son président, procède d'une logique de composition radicalement
différente : d'après les propos du ministre, il s'agissait de désigner une
commission «composée d'autorités incontestables de l'audiovisuel». Les trente
personnalités qui forment cette commission pléthorique ont en effet toutes
été, de près ou de loin, en rapport avec la télévision publique, qu'il s'agisse de
professionnels de l'audiovisuel, de parlementaires ayant eu à connaître des
1. Dont la présence est particulièrement nécessaire, compte tenu du conflit entre PTT et Finances.
2. Le titre est explicitement indiqué dans la lettre de mission et sera constamment rappelé tout au
long de la mission.
3. L. Tanguy («Le sociologue et l'expert-, art. cité, p. 463) souligne justement cet aspect.
39 Chevallier Jacques
problèmes du secteur, d'intellectuels habitués aux plateaux de télévision ou
encore de spécialistes des problèmes de communication : la volonté que tous
les points de vue soient représentés a conduit à augmenter progressivement le
nombre des membres, qui devaient être, à l'origine, seulement une vingtaine,
les derniers appelés ayant été nommés après l'installation officielle... Ces liens
avec l'audiovisuel rendent la distanciation fortement aléatoire, un certain
nombre de participants apparaissant comme les représentants ou les porte-
parole plus ou moins avoués d'intérêts, ce que les médias ne se feront pas
faute de mettre en évidence1. On se trouve ainsi dans un cas de figure
beaucoup plus proche du modèle américain, dans lequel l'expert est mandaté
et rémunéré pour défendre les intérêts de ses clients2 : la commission apparaît
d'emblée comme un vaste forum, où des intérêts puissants vont s'affronter et
essayer de négocier des compromis. Un certain nombre de membres ont
d'ailleurs un intérêt personnel plus direct à cette participation, comme le
prouveront les nominations à des postes-clés de l'audiovisuel public qui
interviendront après, voire pendant, le déroulement des travaux. Par ailleurs,
la commission rassemble, à côté de spécialistes des branches d'activité ou de
problèmes, une pléiade de personnalités en vue, qui attirent l'attention des
médias mais donnent aussi aux travaux une dimension très théâtrale : le fait
que la présidence ait été confiée à un membre d'un grand corps administratif,
un conseiller-maître à la Cour des comptes, ayant eu à connaître des finances
de l'audiovisuel, ne donne qu'une apparence de technicité à des problèmes
qui sont d'emblée très politisés.
Dans cette commission, les universitaires et les chercheurs sont peu
nombreux : le premier, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la
communication politique, est lui-même fortement présent sur la scène
médiatique ; le second, universitaire spécialiste des médias, oscille entre des
activités universitaires et des postes de responsabilité au sein de
l'administration de l'Éducation nationale ; le troisième enfin a été sollicité
exclusivement en fonction de sa compétence technique de juriste, ayant
commenté depuis de longues années les diverses modifications statutaires
dont l'audiovisuel a été l'objet : c'est donc en tant que spécialiste, et non pas
généraliste, chargé d'examiner la pertinence des montages juridiques auxquels
allait devoir réfléchir la commission, que le choix a été fait, les réseaux
universitaires personnels ayant là encore servi de filière de recrutement.
L'acceptation d'un tel mandat était beaucoup moins évidente que dans le cas
précédent, compte tenu du rôle limité assigné à l'universitaire, du poids
relativement faible qu'il devait selon toute probabilité avoir, ainsi que de
l'orientation prévisible des travaux, au vu d'une composition penchant assez
nettement vers la droite : la participation ne pouvait dès lors manquer d'être
conçue comme une participatipn distanciée et critique, dans laquelle
l'implication allait être réduite.
La commande politique est donc l'occasion d'un véritable contrat tacite entre
le commanditaire et l'expert, contrat auquel l'un et l'autre trouvent intérêt : le capitalise à son profit l'aura de compétence et
d'indépendance de l'expert ; et celui-ci double sa légitimité scientifique d'une
1. Libération (4 juin 1983) note la présence d'«éminents représentants des chaînes privées»
concurrentes des chaînes publiques.
2. Restier-Melleray (C), «Experts et expertise scientifique», art. cité, p. 560.
40 L'entrée en expertise
légitimité sociale et politique1, traduite par une reconnaissance publique et
une intervention dans le processus décisionnel. Reste à savoir comment le
rôle sera exercé.
L'exercice du rôle
La prise du rôle d'expert n'a rien d'évident. D'une part, parce que l'expert
nouvellement intronisé ne dispose d'aucune expérience en la matière et
d'aucun point de référence : il est contraint de ré-inventer le rôle, en fonction
d'une série de paramètres, individuels et sociaux ; ce faisant, il se trouve
nécessairement confronté à un ensemble de contradictions, liées à la
superposition de plusieurs sources de légitimité, qu'il doit s'efforcer de rendre
compatibles et d'articuler. D'autre part, parce que la codification des
fonctions d'expertise est relative : le rôle se construit dans et par la pratique,
au fil des interactions dans lesquelles l'expert se trouve placé. Toute expertise
comporte dès lors une part de subjectivité et d'incertitude, qui crée une marge
de jeu.
Le dispositif d'interaction
L'expertise est une activité finalisée, qui se déploie dans un site donné et
pendant un temps délimité. Son déroulement dépend d'abord des relations
d'échange qui se nouent au sein du groupe que constitue la commission ; mais
l'expertise ne se déroule pas en vase clos : elle implique un processus de
confrontation permanente à la réalité qu'elle cherche à analyser,
qui alimente le groupe en ressources, informations, énergie.
La construction du groupe
Les variantes dans le type d'expertise sollicitée et les logiques de recrutement
des experts expliquent les modalités très différenciées de fonctionnement des
deux commissions, au point que celles-ci peuvent être considérées comme
idéal-typiques.
Les travaux de la commission Poste se dérouleront en site fermé. Réunie
régulièrement, en moyenne une fois par semaine, au ministère des PTT, pour
des réunions de travail et des auditions, la commission est mise à l'abri de
toute influence extérieure : les travaux se déroulent dans une stricte
confidentialité, observée tout naturellement par des hauts fonctionnaires
habitués par leur statut à la discrétion ; aucun écho ne paraîtra dans la presse
jusqu'à la remise officielle du rapport. Le nombre restreint des membres
(sept) et l'appartenance à l'administration assurent d'emblée une bonne
cohésion, favorisée par l'utilisation du même langage, l'invocation de
références communes, le recours au même bagage conceptuel, fortement
marqué par l'empreinte du droit public. Les clivages entre les représentants
des grands corps et les «postiers» s'estomperont, sans pour autant disparaître,
par un phénomène de brassage, les «postiers» fournissant les grilles
d'explication permettant de s'orienter dans l'univers postal et les grands corps
les mécanismes de compréhension des stratégies au sommet de l'État. Si
1. Tanguy (L), «Le sociologue et l'expert«, art. cité, p. 461 ; Walliser (A.), «Les limites stratégiques
d'un rapport administratif...», art. cité, p. 130.
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