L homme politique en campagne. L élection municipale de Dunkerque en mars 1989 - article ; n°28 ; vol.7, pg 127-139
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L'homme politique en campagne. L'élection municipale de Dunkerque en mars 1989 - article ; n°28 ; vol.7, pg 127-139

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Politix - Année 1994 - Volume 7 - Numéro 28 - Pages 127-139
The campaigning politician. The March 1989 municipal election in Dunkirk.
Frédéric Sawicki [127-139].
The observation of the March 1989 municipal election in Dunkirk shows that the trade of a campaigning politician not only amounts to his aptitude to use standardised mobilisation and communication techniques. The techniques used by the candidates and the symbolic register they employ depend largely upon the type of political resources they possess, the properties of the group which support them, the characteristics of the local political sphere, and on the specific effects of the electoral campaign as an interaction. The political craft, in these conditions, is the capacity to handle at best these constraints : elected representatives or candidates manage less their image than the communication phenomena that substantiate it.
L'homme politique en campagne. L'élection municipale de Dunkerque de mars 1989.
Frédéric Sawicki [127-139].
L'observation de l'élection municipale de Dunkerque de mars 1989 tend à montrer que le métier de l'homme politique en campagne ne se résume pas à son aptitude à mettre en œuvre des techniques standardisées de mobilisation et de communication. Les techniques qu'utilisent les candidats ainsi que les registres symboliques sur lesquels ils jouent dépendent en grande partie du type de ressources politiques qu'ils possèdent, des propriétés des groupes qui les soutiennent, des caractéristiques de l'espace politique local et des effets propres de l'interaction que constitue une campagne électorale. Le métier politique, dans ces conditions, est la capacité à gérer au mieux ces contraintes : les élus ou les candidats gèrent donc moins leur image que les phénomènes de communication qui l'accréditent.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
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Langue Français
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Exrait

Frédéric Sawicki
L'homme politique en campagne. L'élection municipale de
Dunkerque en mars 1989
In: Politix. Vol. 7, N°28. Quatrième trimestre 1994. pp. 127-139.
Abstract
The campaigning politician. The March 1989 municipal election in Dunkirk.
Frédéric Sawicki [127-139].
The observation of the March 1989 municipal election in Dunkirk shows that the trade of a campaigning politician not only
amounts to his aptitude to use standardised mobilisation and communication techniques. The techniques used by the candidates
and the symbolic register they employ depend largely upon the type of political resources they possess, the properties of the
group which support them, the characteristics of the local political sphere, and on the specific effects of the electoral campaign as
an interaction. The political craft, in these conditions, is the capacity to handle at best these constraints : elected representatives
or candidates manage less their image than the communication phenomena that substantiate it.
Résumé
L'homme politique en campagne. L'élection municipale de Dunkerque de mars 1989.
Frédéric Sawicki [127-139].
L'observation de l'élection municipale de Dunkerque de mars 1989 tend à montrer que le métier de l'homme politique en
campagne ne se résume pas à son aptitude à mettre en œuvre des techniques standardisées de mobilisation et de
communication. Les techniques qu'utilisent les candidats ainsi que les registres symboliques sur lesquels ils jouent dépendent en
grande partie du type de ressources politiques qu'ils possèdent, des propriétés des groupes qui les soutiennent, des
caractéristiques de l'espace politique local et des effets propres de l'interaction que constitue une campagne électorale. Le métier
politique, dans ces conditions, est la capacité à gérer au mieux ces contraintes : les élus ou les candidats gèrent donc moins leur
image que les phénomènes de communication qui l'accréditent.
Citer ce document / Cite this document :
Sawicki Frédéric. L'homme politique en campagne. L'élection municipale de Dunkerque en mars 1989. In: Politix. Vol. 7, N°28.
Quatrième trimestre 1994. pp. 127-139.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1994_num_7_28_1887politique en campagne L'homme
L'exemple de l'élection municipale de Dunkerque
en mars 1989
Frédéric Sawlcki
Centre de recherches administratives, politiques et sociales
Université Lille II
«II faut se créer des amis de différentes sortes : pour l'apparence, des
hommes illustres par leurs charges et par leur nom, qui, même s'ils ne
font rien pour te recommander, apportent cependant au candidat un
supplément de considération ; pour avoir la protection de la loi, des
magistrats, parmi lesquels, au premier rang, les consuls, et après eux,
les tribuns de la plèbe ; pour obtenir le vote des centuries, des
hommes jouissant d'une influence particulière. Ceux qui ont ou
espèrent avoir grâce à toi les suffrages d'une tribu, ou d'une centurie,
ou quelque avantage, voilà les gens qu'il faut particulièrement
t'efforcer de gagner et de t'assurer».
Quintus Cicéron, Petit manuel de campagne électorale.
LA LECTURE du Petit manuel de campagne électorale1 que rédige, en 65
avant J.-C, Quintus Cicéron à destination de son frère Marcus, candidat
au Consulat, rappelle à bon escient que les méthodes de manipulation
électorale sont aussi vieilles que les élections et qu'on a finalement peu
innové en ce domaine. Pour autant, le phénomène de professionnalisation
croissante des campagnes électorales auquel on assiste depuis ces trente
dernières années, et qui se traduit, dans les grandes villes et dans de
nombreuses agglomérations de taille moyenne, par un recours massif à des
entreprises privées de communication (instituts de sondages, agences de
publicité, de communication ou de marketing, etc.), tend à banaliser plus que
jamais une vision «stratégiste« et «entrepreneuriale» de la compétition
politique. L'exercice du métier politique se rationaliserait en quelque sorte et,
une fois surmontée la question des moyens matériels2, les «stratégies»
différeraient peu d'un candidat à l'autre, d'un contexte local à l'autre. En un
mot, l'expertise serait en passe de triompher non seulement dans le domaine
de l'exercice du mandat, mais aussi dans celui de sa conquête, contribuant par
là-même à une standardisation du métier d'élu local. Ce processus de
standardisation des pratiques est lié, pour certains chercheurs, à un
phénomène de des stratégies argumentatives et symboliques
mises en œuvre par les élus ou les candidats au principe d'une nationalisation
de la compétition politique3 : nombreux sont en effet les politistes qui
1. Ce manuel est fort bien analysé en annexe de l'ouvrage de N. Rouland : Rome, démocratie
impossible P Les acteurs du pouvoir dans la cité romaine, Arles, Actes Sud, 1994, p. 469-478.
2. Voir Sawicki (F.), »La marge de manoeuvre des candidats par rapport aux partis dans les
campagnes électorales», Pouvoirs, 63, 1992.
3. Gaxie (D.), Lehingue (P.), Enjeux municipaux. La constitution des enjeux politiques dans une
élection municipale, Paris, PUF, CURAPP, 1984.
Politix, n°28, 1994, pages 127 à 139 1 27 Frédéric Sawicki
considèrent que ce sont les débats politiques agitant le «microcosme» parisien
et que donnent à voir et à entendre les médias de diffusion nationale, qui
définissent les thèmes de campagne. Y compris quand dominent des
thématiques plus locales, comme lors des élections municipales de 19891, ce
sont les logiques de dépolitisation à l'œuvre dans le champ politique central
qui sont invoquées2.
Si cette représentation de l'évolution du champ politique a le mérite de mettre
l'accent sur des tendances générales allant dans le sens du vaste mouvement
de professionnalisation et de différenciation des sphères d'activité sociale
diagnostiqué par tous les maîtres de la sociologie classique, ainsi que sur les
processus de construction des représentations dominantes de l'activité
politique, elle n'en conduit pas moins, semble-t-il, à minimiser les logiques
propres aux compétitions politiques locales3 et notamment les effets des
configurations sociales qui, pour une partie non négligeable, les déterminent.
S'intéresser au travail de l'homme politique en campagne électorale au niveau
local, c'est donc non seulement porter attention aux techniques de
mobilisation et aux thématiques mises en avant, mais c'est aussi — et surtout
— observer la façon dont celles-ci sont plus ou moins en adéquation avec les
groupes mobilisés, avec les propriétés sociales et politiques des candidats en
présence, propriétés sur lesquelles ceux-ci jouent dans certaines limites. Les
traits de la ville retenue pour notre enquête — sorte de ville «sans qualité»
considérée il n'y a pas si longtemps comme emblématique des contradictions
de la formation sociale française4 — , ainsi que la nature de l'élection choisie
— caractérisée par une forte polarisation des médias nationaux sur la
«performance« d'un des ministres les plus en vue du gouvernement de
l'époque — , ne doivent pas faire illusion : les rôles que sont obligés
d'endosser et les partitions que sont contraints de jouer les acteurs politiques
au cours de l'élection dunkerquoise de 1989 se définissent avant tout par
rapport à la configuration sociale et politique locale.
Deux manières d'exercer et de mettre en scène
le métier politique
À première vue, l'élection municipale de Dunkerque de 1989-* voit s'affronter
deux hommes qui font appel à des manières similaires de faire campagne. Les principaux candidats en lice, Claude Prouvoyeur, longtemps non inscrit
avant d'adhérer au CNI en 1983, maire depuis 1966, sénateur depuis 1983, et
Michel Delebarre, membre du PS, ministre de l'Équipement et vice-président
du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais ont en apparence recours à des
techniques identiques : sondages pour élaborer les thèmes de campagne et
1. Pour une présentation de la construction journalistique de ces élections, cf. Collovald (A.),
Heurtin (J-Ph-X Sawicki (F.), «À propos des élections municipales. La définition d'"une" élection«,
Politix, !■%, 1989-
2. Parodi (J.-L.), «Dans la logique des élections intermédiaires», Revue politique et parlementaire,
903, 1983.
3. Voir dans ce même numéro l'article de Ph. Garraud.
4. On pense bien entendu à la fameuse étude de Castells (M.), Godard (F.), Monopolville, l'État,
l'urbain, Paris-La Haye, Mouton, 1974.
5- Le scrutin de 1989 ayant été invalidé par le Conseil d'État, la seconde élection de mars 1990
n'est pas analysée ici. Précisons que Dunkerque, ville de 75 000 habitants, a été choisie en fonction
du contexte fortement concurrentiel de l'élection qui permettait de mieux percevoir les
phénomènes de mobilisation politique et sociale qui spécifient toute campagne électorale.
128 L'homme politique en campagne
tester la notoriété d'éventuels colistiers, affichage publicitaire intensif,
intervention de spécialistes de la communication, envoi de mailings ciblés
vers les mêmes publics, homogénéité des principaux thèmes de campagne
(développement économique, ouverture sur l'Europe, solidarité, vie
associative, politique culturelle...).
L'observation plus fine amène cependant à relativiser cette similitude et, par-
delà, l'importance des moyens «modernes» de communication et la maîtrise
pratique de la campagne par les candidats et leur équipe. Elle fait en effet
apparaître deux manières contrastées de faire de la politique au point que l'on
peut interpréter l'élection municipale dunkerquoise comme une lutte entre
deux façons d'occuper le poste de maire : une gestion de proximité,
d'«écoute», de «présence sur le terrain» assimilable au maire animateur,
privilégiée par le maire sortant C. Prouvoyeur, face à une gestion «efficace»,
«moderne», «dynamique» se rapprochant du type maire réalisateur ou
entrepreneur mise en avant par M. Delebarre. Mais chacun de ces rôles et des
registres de justification qui l'accompagne est plutôt endossé que choisi par
les deux candidats, au point de devenir une contrainte majeure de leur action,
comme l'atteste la stigmatisation systématique des tentatives d'aller sur le
terrain de l'adversaire. Le style de campagne respectif de C. Prouvoyeur et M.
Delebarre, c'est-à-dire leur stratégie de présentation de soi et les coups joués,
dépend en fait étroitement de leurs ressources politiques initiales et des
réseaux sociaux qu'ils sont en mesure de mobiliser.
Deux trajectoires politiques opposées
La trajectoire politique de C. Prouvoyeur est étroitement liée à l'histoire de
Dunkerque, bien qu'il soit originaire de la région de Cambrai. Arrivé dans la
ville portuaire à la fin des années cinquante comme intendant de lycée, c'est
en tant que président de l'Association pour le grand Dunkerque de 1961 à 1965
qu'il se fait connaître. Cette association, qui prône le regroupement
administratif des communes de l'agglomération dunkerquoise, est soutenue
par la chambre de commerce et d'industrie (CCI) et par des représentants de
toutes les forces politiques locales, hormis le PCF. Elle a pu non sans raison
être présentée comme une tentative de la bourgeoisie locale d'éviter
l'hégémonie du «pouvoir monopoliste» sur la ville après la constitution du
port de Dunkerque en port autonome et l'arrivée d'Usinor1. Elle va de fait
servir de tremplin politique à C. Prouvoyeur qui, après avoir rompu avec le
parti socialiste, devient en 1965 adjoint aux finances du maire indépendant de
l'époque, Paul Asseman, avant d'accéder au poste mayoral après la mort de
celui-ci en 1966. C'est le début d'un long règne marqué par un «apolitisme»2
de façade. Après avoir été candidat «UD-Ve» aux législatives de 1967, C.
Prouvoyeur se présentera toujours sans étiquette par la suite, jusqu'en 1983, où
pour pouvoir obtenir un poste de sénateur sur le contingent RPR, il adhère au
CM.
1. Cf. notamment Castells (M.), Godard (F.), Monopolville, l'État, l'urbain, op. cit.
2. En 1971, des tractations ont été engagées entre C. Prouvoyeur et le parti socialiste pour
constituer une nouvelle alliance municipale. Celle-ci n'échoue en définitive que pour des raisons
de distribution des responsabilités au sein de la future municipalité. En 1977, la liste de C.
Prouvoyeur prétend rassembler tout ceux qui s'opposent à l'alliance avec le parti communiste. Cf.
Oddone (P.), Batailles autour des beffrois, Dunkerque, Westhoek Éditions, 1979, p- 230 et s.
129 Sawicki Frédéric
La carrière de C. Prouvoyeur est donc essentiellement locale et repose sur le
soutien continu de 1965 à 1983 de la CCI et de la bourgeoisie locale de vieille
souche bien représentée au conseil municipal. Cet «homme du peuple», tel
qu'il aime à se présenter non sans raison (ses parents sont de petits
fonctionnaires), possède également les dispositions nécessaires pour s'adapter
à un électorat majoritairement d'origine ouvrière. La mise en place d'un vaste
réseau de bureaux d'aide sociale, en partie grâce aux savoir-faire acquis à la
tête de la délégation départementale de l'Union nationale des Bureaux d'aide
sociale, d'une politique sportive très ambitieuse ainsi qu'une forte présence
dans le très dense tissu associatif de la ville, caractérisent sa gestion autant que
sa manière de faire de la politique. Ainsi lors de ses vœux aux associations, le
10 janvier 1989, devant les représentants de près de six cent il
peut légitimement rappeler : «Depuis 1965, j'ai passé plus de cent samedis et
cent dimanches aux assemblées générales et congrès organisés par les
associations de la ville» avec lesquelles «j'ai toujours entretenu des relations
privilégiées. [...] Notre politique générale est de vous soutenir : 12% de notre
budget est consacré aux associations»1.
Homme de terrain, de contact facile, peu sollicité par d'autres mandats (il ne
siège ni au Conseil général ni au Conseil régional, laissant cette tâche à ses
principaux adjoints), pas ou peu identifié à un parti politique — le CNI est un
sigle faiblement connu qui a l'avantage de permettre au maire de se
proclamer «indépendant» en jouant sur l'ambiguïté du terme — , C.
Prouvoyeur apparaît comme la figure emblématique du maire protecteur ou
intermédiaire au sens le plus large du terme, d'autant que l'existence d'une
communauté urbaine et d'un accord tacite de division du travail avec le
puissant président de cette dernière, le maire socialiste de Gravelines Albert
Denvers, a pendant longtemps déchargé la municipalité de Dunkerque des
actions d'ordre économique et, plus généralement, des fonctions de
représentation extérieure de l'agglomération.
La trajectoire de M. Delebarre est quasiment le négatif de celle de C.
Prouvoyeur. Homme de cabinet de Pierre Mauroy (au Conseil régional, à la
mairie de Lille puis à Matignon) et ministre avant d'être élu député pour la
première fois en 1986 au scrutin proportionnel, M. Delebarre a une image
essentiellement nationale, voire régionale, comme «président bis» (Premier
vice-président) du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais depuis 1986, ainsi
que d'«administrateur», d'«homme de dossiers». Ses passages fréquents à la
télévision, y compris dans la très «sélect» Heure de Vérité ou à la radio, sa
position au sein du parti socialiste (numéro deux de P. Mauroy) en font un
homme politique influent disposant de réseaux relationnels bien plus étendus
que ceux de C. Prouvoyeur. Son arrivée à Dunkerque est récente puisqu'il n'y
est élu député qu'en juin 1988 dans une circonscription assez favorable.
Cependant M. Delebarre n'est pas dénué d'atouts «locaux». Il dispose d'abord
du soutien d'A. Denvers, président de la Communauté urbaine de Dunkerque
et inamovible député-maire de Gravelines depuis 1946, qui voit en lui un digne
successeur. Grâce aux ressources qu'il contrôle, celui-ci possède les moyens de
dissuader d'éventuels concurrents. Tout aussi importantes, et comme on le
verra déterminantes, sont les bonnes relations de M. Delebarre avec les
milieux économiques locaux, en partie antérieures à son élection
1. La Voix du Nord, édition de Dunkerque, 12 janvier 1989-
130 L'homme politique en campagne
dunkerquoise, car établies par l'intermédiaire du Conseil régional puis du
ministère de l'Équipement et des Transports qui lui confère la tutelle sur le
port autonome. Fort de cette double légitimité, M. Delebarre peut donc se
présenter comme le «sauveur«, de la gauche d'abord — dont le score aux
élections municipales ne cesse de baisser depuis la première élection de C.
Prouvoyeur — et de l'économie locale ensuite.
La mobilisation des soutiens
Si M. Delebarre peut choisir ce registre et endosser le rôle de maire-
entrepreneur, ce n'est pas seulement du fait de ses qualités personnelles, mais
c'est en vertu d'une double reconnaissance que lui confèrent certains soutiens
et certains groupes1, dont l'un — la fraction la plus «dynamique- du patronat
local — mérite une attention particulière, tant il ne peut se comprendre sans
référence à la configuration sociale dunkerquoise.
Le milieu portuaire qui regroupe les responsables du port, ainsi que de
nombreux chefs d'entreprise de transports et de fret joue en effet un rôle de
premier plan dans la lutte qui oppose M. Delebarre à C. Prouvoyeur, moins
par le poids électoral qu'il représente que par la caution d'homme efficace et
économiquement compétent qu'il apporte à M. Delebarre. Depuis 1985, date
de la fermeture des chantiers navals (Normed), de plus en plus de chefs
d'entreprise reprochent à C. Prouvoyeur son incapacité à avoir su prévenir
puis gérer la crise économique qui s'en est suivie et qui s'est traduite par la
perte de près de trois mille emplois. L'incapacité réelle ou perçue de la mairie
d'opérer un nécessaire changement d'orientation et d'image après ce choc
économique est une antienne des discours patronaux, malgré la mise en place
d'une zone d'entreprises par le gouvernement de Jacques Chirac qui connaît
certains succès. L'existence d'une seule personne chargée du développement
économique à la mairie de Dunkerque confirme aux yeux d'une partie du
patronat local l'incapacité de l'équipe municipale à avoir bien su négocier un
virage économique pour lequel elle n'était pas préparée. Cet état
d'impréparation s'explique en partie par la relative prospérité industrielle de
la région liée à la présence d'Usinor et de la centrale nucléaire de Gravelines.
C'est donc dans ce contexte de grave crise économique et de
mécontentement des alliés traditionnels du maire sortant que se déroule
l'élection municipale de mars 1989. Cette situation conduit C. Prouvoyeur à
s'appuyer essentiellement sur sa notoriété locale2 et ses réseaux d'influence
relativement informels dans le monde associatif, fruit d'une politique de
présence sur le «terrain» de vingt-cinq ans, en particulier auprès des fractions
les plus âgées des classes populaires, tandis que M. Delebarre met en scène sa
reconnaissance par les milieux économiques, notamment en désignant le
patron local de Danzas à la présidence de son comité de soutien où figurent
également en bonne place le bâtonnier des avocats et l'un des plus gros
commerçants de la ville. À cela, il convient bien entendu d'ajouter le soutien
du parti socialiste — et formellement du parti communiste — comptant
1. Ce mécanisme de reconnaissance mutuelle a bien été mis en lumière par J. Lagroye dans
Société et politique : Chaban-Delmas à Bordeaux, Paris, Pedone, 1973-
2. Son responsable en communication se fait un plaisir de rappeler, sondages à l'appui, que 99%
des Dunkerquois connaissent le nom de leur maire.
131 Frédéric Sawicki
environ deux cents adhérents qui donne un fondement partisan à l'entreprise
de M. Delebarre qu'a beaucoup moins celle de C. Prouvoyeur.
Même si le ralliement de telle ou telle «figure» de la société locale est une
forme d'appropriation symbolique des groupes composant celle-ci et s'il est
objectivement difficile de mesurer la «réalité» et l'intensité des ralliements,
ces techniques de «débauchage» ou d'«enrôlement» sont d'une efficacité
certaine puisqu'elles alimentent les rumeurs et contribuent à façonner les
représentations au point que plus personne ne conteste, y compris les
adversaires, par exemple, le soutien des milieux économiques à M. Delebarre
ou, inversement, le soutien des personnes âgées ou d'une partie du milieu
associatif à C. Prouvoyeur. Les identités politiques et sociales des candidats et
corrélativement les soutiens qu'ils peuvent revendiquer et auxquels, par un
effet partiel de prophétie auto-créatrice ils apparaissent liés, vont contraindre
fortement les répertoires de mobilisation électorale des deux candidats.
La définition des répertoires de mobilisation
On l'a dit, un certain nombre de techniques et de thèmes utilisés sont les
mêmes. Il faut cependant relativiser : les techniques ni d'un côté ni de l'autre
ne sont neutres. Elles révèlent d'abord les luttes internes aux équipes. Le
pilotage de la campagne de C. Prouvoyeur par une cellule restreinte formée du
jeune responsable du service communication de la municipalité, du directeur
de cabinet du maire récemment recruté et de l'adjoint aux Affaires sociales,
conseiller général, leader du RPR local et avocat, Emmanuel Dewees, n'a guère
été apprécié par le reste des conseillers municipaux et par le secrétaire
général de la mairie qui l'ont perçu comme une mise à l'écart. L'arrivée de M.
Delebarre a par conséquent créé une menace dont ont bénéficié ces agents
innovateurs, favorables à l'introduction de nouvelles techniques de
communication et au renouvellement d'une équipe municipale jugée trop
«archaïque». De la même façon, du côté de l'équipe de M. Delebarre, la prise
en charge de la campagne par des membres de ses cabinets parisiens et lillois,
ainsi que le recours à l'aide de publicitaires et de sondeurs ont engendré des
réticences au sein de la section locale du parti socialiste, réticences qu'a
renforcées la mise en avant de personnalités de la bourgeoisie locale au sein
des comités de soutien. Contentons-nous de citer ce conseiller dunkerquois de
M. Delebarre, choisi en fonction de son appartenance au PS et de sa
connaissance de la géographie électorale locale : «La campagne de 1983 était
une campagne socialiste avec un noyau de dix personnes. En 1989, c'est près
de cent personnes. On réagit forcément dans un autre contexte»1. L'autorité
personnelle de M. Delebarre2, son aptitude à mettre en scène la concertation,
les perspectives de victoire, mais aussi les concessions faites quant à la
répartition finale des responsabilités dans la future municipalité ont empêché
que ces tensions n'éclatent au grand jour.
L'arrivée de M. Delebarre a bel et bien entraîné une certaine forme de
standardisation des pratiques politiques dans la mesure où elle a bénéficié à
certains membres de la municipalité sortante qui ont su à cette occasion faire
1. Entretien du 9 février 1989-
2. M. Delebarre est en effet perçu comme le seul candidat capable de gagner la mairie, C.
Prouvoyeur ayant été élu avec plus de 60% des suffrages en 1983.
132 L'homme politique en campagne
valoir leur compétence propre. Ainsi le responsable du service
communication de la mairie a pu intégrer la nouvelle liste de C. Prouvoyeur
en position d'adjoint potentiel, tandis que le leader du RPR local, par ailleurs
président des centres d'aide sociale de la ville, a pu en profiter pour éclipser
un peu plus son rival, Louis Dewerdt, premier adjoint et conseiller régional,
issu d'une vieille famille de la bourgeoisie dunkerquoise, homme de dossiers
sans relais partisan et peu présent dans la vie associative et, de façon générale,
contraindre à un renouvellement de la liste municipale. De la même manière,
le noyau de la section socialiste de Dunkerque, très lié au milieu laïque, s'est
trouvé quelque peu marginalisé grâce à la mise en avant de militants
associatifs issus des quartiers périphériques et populaires souvent plus proches
des milieux chrétiens.
On retrouve sensiblement le même phénomène au niveau des thèmes de
campagne. Habitué à mettre en avant l'action sociale et associative, C.
Prouvoyeur, confronté à la concurrence de M. Delebarre et à son image de
compétence, a dû affirmer le rôle économique du maire. L'exploitation de la
création par le gouvernement de J. Chirac d'une zone d'entreprises, à l'origine
de plus de mille huit cent emplois depuis 1987, n'était cependant pas un
argument suffisant. D'une part parce que celle-ci ne peut pas être imputée
directement au maire et, d'autre part, parce que les soutiens dont dispose M.
Delebarre dans les milieux économiques et son statut de ministre et de vice-
président du Conseil régional l'autorisent à inaugurer des entreprises créées
sur cette zone dont il a pourtant condamné la création à l'époque. Il s'agissait
donc, dans l'esprit des conseillers de C. Prouvoyeur, de donner à celui-ci
l'image d'un homme capable de prendre des décisions en la matière. Les
initiatives prises dans ce registre vont en fait trahir les difficultés d'accoler au
maire sortant cette nouvelle image d'«entrepreneur». L'annonce, à grand
renfort de publicité, grâce à la venue d'un journaliste connu d'Europe 1 et de
Maurice Schumann, d'un concours destiné à «la création ou au
développement d'entreprises européennes»1 apparaît vite comme un simple
projet encore en étude et «mal ficelé»2 dont la mise en place est renvoyée à
après les élections faute de soutiens auprès du patronat local et des milieux
politiques régionaux et nationaux. De la même façon, la référence à un vaste
projet tertiaire et touristique, baptisé pompeusement «Neptune», improvisé
d'urgence et annoncé au début de la campagne n'est finalement pas reprise
dans la présentation générale du bilan et des propositions du maire, faute du
moindre début de garantie financière et politique. C. Prouvoyeur se retrouve
devant les mêmes difficultés pour assurer un véritable renouvellement de sa
liste électorale : il apparaît, là aussi, prisonnier de ses soutiens traditionnels et
victime de la défection de la bourgeoisie la plus «dynamique» de la ville, c'est-
à-dire le patronat industriel, les professions libérales, ainsi que les professions
liées au secteur culturel et une partie du milieu catholique que M. Delebarre
tente de rallier grâce à l'affichage de sa pratique religieuse3.
1. La Voix du Nord, édition de Dunkerque, 7 février 1989-
2. L'annonce prématurée du soutien de la Fondation de France au projet provoquera un démenti
de celle-ci diffusé par le comité de soutien de M. Delebarre.
3. Il va de soi que ces groupes aux contours flous ne sont pas exclusifs les uns des autres et ont
autant une existence subjective (notamment pour les hommes politiques) qu'objective, si tant est
que cette distinction soit pertinente...
133 Frédéric Sawicki
Inversement, les tentatives de M. Delebarre d'aller sur le terrain de son
adversaire se soldent souvent par des jugements très négatifs. Ainsi au moment
du carnaval, centre de la vie sociale durant tout le mois de février — soit au
cours du mois précédant l'élection proprement dite — , chaque quartier ayant
son bal, sa bande et ses chahuts, la participation de M. Delebarre à un chahut
sans être déguisé ou sa présence à un balcon de la grand-place pour jeter des
kippers (harengs en flamand) à la foule, alors que cette pratique est
généralement réservée au maire de la ville, sont stigmatisées par ses
adversaires, par les animateurs des sociétés carnavalesques et par la presse
locale comme des manœuvres électoralistes en rupture avec la tradition.
Quelle que soit la perception qu'en a eue la majorité de la population, il n'en
reste pas moins que l'expérience ne sera pas renouvelée par M. Delebarre et
son contact «direct» avec les Dunkerquois passera désormais par la
multiplication de réunions chez les sympathisants, dites réunions «tuperware»,
et par une intense pratique du porte-à-porte ciblée dans les quartiers HLM de
la périphérie. Les registres pratiques et symboliques utilisés par les candidats
apparaissent donc bel et bien contraints et la seule voie à suivre est d'utiliser à
fond un registre donné. On ne saurait pour autant ramener ce phénomène à
un effet d'image comme se plaisent à le souligner les spécialistes de la
communication, une image qu'on pourrait éventuellement briser ; il s'agit bien
là au contraire de contraintes liées aux ressources politiques et sociales et aux
soutiens des candidats en lice.
Deux styles de campagne
On l'a déjà signalé, la stratégie de M. Delebarre est entièrement tournée vers
l'affirmation du «plus» qu'il peut apporter à Dunkerque et à sa région : sa
jeunesse, son esprit de dialogue et de tolérance incarné par sa capacité à avoir
su rassembler sur sa liste des communistes orthodoxes et des rénovateurs, des
écologistes, des socialistes, des centristes et des personnalités «a-politiques»,
ses compétences et surtout son influence forment la base de son message
politique. À cet égard le choix de Laurent Fabius pour ouvrir sa campagne
n'est pas anodin et les paroles que prononce ce dernier à propos de M.
Delebarre résument le message qu'il s'agira ensuite de faire passer et de
mettre en scène : «Symbole du futur de l'agglomération dunkerquoise, M. est un homme ouvert, tolérant, efficace, tourné vers l'avenir»1.
Première technique utilisée pour y parvenir, la venue massive de membres du
gouvernement judicieusement choisis en fonction de leurs compétences
adaptées aux caractéristiques de la ville : le ministre délégué à la Mer, Jacques
Mellick, viendra deux fois à Dunkerque notamment pour co-présider avec M.
Delebarre la première réunion décentralisée du Conseil supérieur de la
Marine nationale et pour promettre la construction d'une nouvelle criée de
pêche ; les très populaires secrétaires d'État aux Handicapés et à la
Francophonie, Michel Gilibert et Alain Decaux feront chacun un passage très
remarqué par la presse locale, tandis que le secrétaire d'État aux Personnes
âgées, Théo Braun, viendra visiter des maisons de retraite et annoncer une
série de mesures en faveur des aides ménagères. Entre les deux tours, Bernard
Kouchner, Catherine Tasca, Michel Durafour, Georgina Dufoix et Michel
Rocard viendront à Dunkerque. Événements dépassant le cadre local, selon le
jugement du directeur de la rédaction dunkerquoise de La Voix du Nord, ils
1. La Voix du Nord, édition de Dunkerque, 7 janvier 1989.
134 L'homme politique en campagne
assurent à M. Delebarre une couverture médiatique importante tout en mettant
en évidence l'étendue de son réseau relationnel sans trop souligner
l'affiliation socialiste de celui-ci.
Mais ses propres attributions de ministre de l'Équipement et des Transports
puis du Logement (à partir de février 1989), ainsi que celles de vice-président
du Conseil régional sont aussi abondamment mises à contribution. On ne
compte plus les réunions de travail spécialisées : avec le délégué
interministériel à la ville au sujet de la réhabilitation des HLM, avec le
directeur régional de la SNCF pour l'aménagement de la gare de Dunkerque
pour accueillir le TGV, avec les cadres de la Région pour présenter les mesures
concernant l'agglomération prévues par le contrat de Plan ; les inaugurations
auxquelles il participe à l'un ou à l'autre titre : celles du pôle universitaire et du
centre directionnel du port-ouest au nom du Conseil régional, celles d'une
voie rapide ou de la gare en sa qualité de ministre, etc. L'énumération serait
trop longue. Comme nous le confie l'un des responsables dunkerquois de son
équipe : «Avec Michel, c'est au moins un événement par jour. On a parfois
vraiment beaucoup de mal à suivre».
Face à cela, C. Prouvoyeur met en avant sa proximité avec ses concitoyens
dans une stratégie qui ne fait qu'intensifier son activité routinière. Celle-ci se
fonde pour l'essentiel sur la mobilisation des soutiens associatifs et du
personnel municipal. Après le nouvel an, deux grandes cérémonies de vœux
sont ainsi organisées à destination de ces «cibles», et au cours desquelles
des mesures sont annoncées dont la plus spectaculaire sera le doublement de
la prime de vacance du personnel municipal. Elles seront suivies par la
présence systématique à toutes les réunions associatives de la ville dont la liste
serait trop longue à énumérer. La rédaction de La Voix du Nord, pourtant
généralement jugée plutôt favorable au maire sortant, face à la multiplication
de ces visites et assemblées générales renoncera même à couvrir l'ensemble
de ces «événements créés pour la circonstance»1 pour ne s'en tenir qu'aux
réunions où «sont présentes des personnalités non dunkerquoises». La
participation aux multiples noces d'or et l'attention particulière accordée aux
personnes âgées, la multiplication des commémorations militaires (la
promesse d'un musée des deux guerres mondiales est d'ailleurs inscrite au
programme de C. Prouvoyeur), les nombreuses visites aux commerçants
révèlent en outre quels sont les plus fidèles soutiens du maire.
Cherchant à renforcer son image d'homme de contact et de proximité, C.
Prouvoyeur s'inscrit par là même dans une démarche d'apolitisme. Le recours
à des leaders nationaux devient dès lors délicat. La venue de Charles Pasqua,
le 23 janvier, afin de séduire les électeurs du Front national est, par exemple,
immédiatement utilisée par ses adversaires pour le «démasquer». Par la suite,
son staff s'emploie à rectifier le tir et à démontrer, au contraire, que le CDS
local, qui vient de se scinder, le soutient, en faisant venir Ambroise Guellec,
membre du CDS, et ancien secrétaire d'État à la Mer. La dénonciation des
compromissions politiques de son adversaire n'est en outre possible qu'à
1. -On rend compte de ce qui se passe. Mais on est piégé par les organisations de réunions qui se
multiplient. On essaie donc de limiter un peu. On est obligé d'y aller, mais on ne donne quand
même pas dans le panneau trop loin« et de citer en exemple les réceptions des vœux du maire
par tranches d'âge ou l'inauguration d'un go!f par M. Delebarre. Entretien avec S. Blanckaert,
rédacteur en cher de la rédaction de La Voix du Aforrf-Dunkerque, le 9 février 1989-
135

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