L'immigration algérienne en Moselle - article ; n°351 ; vol.65, pg 341-361

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Annales de Géographie - Année 1956 - Volume 65 - Numéro 351 - Pages 341-361
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1956
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Langue Français

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Andrée Michel
L'immigration algérienne en Moselle
In: Annales de Géographie. 1956, t. 65, n°351. pp. 341-361.
Citer ce document / Cite this document :
Michel Andrée. L'immigration algérienne en Moselle. In: Annales de Géographie. 1956, t. 65, n°351. pp. 341-361.
doi : 10.3406/geo.1956.14149
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1956_num_65_351_14149341
L'IMMIGRATION ALGÉRIENNE EN MOSELLE
Depuis la dernière guerre, la Moselle connaît un développement intense
dû en partie à la concentration industrielle qui affecte ce département avec
la Meurthe-et-Moselle. Les productions de la fonte et de l'acier y ont aug
menté respectivement de 5 p. 100 et de 25 p. 100 par rapport à 1929, année
faste précédant la crise mondiale. En 1954, la Moselle produit près de 40 p. 100
du minerai de fer français, plus de 37 p. 100 de la fonte française et environ
32 p. 100 de l'acier coulé en France.
Un effort de modernisation important a été fait dans l'industrie sidérur
gique, particulièrement au laminage. La productivité a été poussée à fond,
mais la mise en route de nouveaux hauts-fourneaux, de laminoirs, le fonc
tionnement depuis 1950 d'une usine sidérurgique entièrement nouvelle
employant plus de 5 000 personnes (la S.O.L.L.A.C. à Sérémange et à Ëbange)
ont exigé un appel de main-d'œuvre. Parallèlement, des cités nouvelles ont
été édifiées, étalées sur des dizaines de kilomètres, afin de loger le personnel ;
des travaux de voiries sont devenus indispensables par suite de l'extension
dès cités et de la nécessité d'assurer le transport des produits sidérurgiques.
Tous ces aménagements ont aussi provoqué un besoin de main-d'œuvre que
ne pouvait satisfaire la population locale. Il a donc fallu faire appel soit à la
main-d'œuvre départementale (autre que celle de la Moselle), soit à la main-
d'œuvre étrangère (italienne, sarroise, etc.), soit enfin à l'immigration algé
rienne. En Moselle, il est courant d'entendre dire que cette région est « de
plein emploi », le marché du travail révélant une nette supériorité de l'offre
d'emploi par rapport à la demande. Au 1er septembre 1955, il y avait à
Thionville 600 offres d'emploi non satisfaites au bureau de la Main-d'Œuvre,
mais ces offres s'adressaient aux ouvriers qualifiés et non pas aux Algériens,
lesquels sont en grande majorité manœuvres.
En 1935, l'immigration des Algériens était quasi inconnue dans l'Est
où l'on signalait seulement la présence d'une centaine d'Algériens employés
dans « les établissements minéralogiques de Metz et de Nancy »x. A la fin de
l'année 1936, le patronat lorrain décida d'introduire de la main-d'œuvre
algérienne. Des contacts furent pris avec la Fédération Nationale des Nord-
africains en France, qui se mit en liaison directe avec le maire d'Alger pour
attirer des travailleurs mulsumans dans l'Est. Une propagande fut organisée
à cet effet auprès des Algériens, dont on nota la présence soudain massive
dès la fin de 1937. 10 000 d'entre eux furent recensés dans les deux départe
ments de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle, dont 2 000 dans les mines,
6 000 dans la sidérurgie et 1 500 chômeurs2. Mais « la discipline trop grande,
quasi militaire »3, imposée à ces immigrés, encadrés d'officiers des Affaires
Indigènes dès le départ et pendant tout le séjour en France, aboutit à un
1. Rapport Laroque et Ollive, Le problème de l'émigration des travailleurs Nord-africains
en France, mars 1938, Conseil de l'Union Française.
2. Laroque et Ollive, rapport cité.
3.et
2 3 * ANNALES DE GÉOGRAPHIE 342
échec qui se solda par le retour au pays d'origine. Au lendemain de la
deuxième guerre mondiale, le marché favorable de l'emploi en Moselle attirait
une main-d'œuvre algérienne qui ne trouvait pas à s'embaucher ailleurs.
Mais, ainsi que nous le noterons dans la suite, le patronat n'a pas renoncé à
encadrer rigoureusement la vie quotidienne de ces travailleurs, ce qui accuse,
en Moselle plus que dans la région parisienne, la structure coloniale de l'immi
gration algérienne.
I. — Données statistiques sur l'immigration algérienne
DANS L'INDUSTRIE MOSELLANE
Son importance. — Le département de la Moselle groupe, dans le bassin
lorrain, le plus fort effectif de travailleurs algériens. D'après le C.I.E.D.E. H. L.1,
le bassin lorrain grouperait environ 28 000 travailleurs algériens, répartis
entre les quatre départements de la Moselle, de la Meurthe-et-Moselle, dé la
Meuse et des Vosges. Les régions de concentration sont :
Metz-Thionville 12 000 Nord-africains.
Forbach-Merlebach 4 000 —
Briey-Longwy 6 000 —
Nancy - Pont-à-Mousson 2 500 à 3 000 —
3 500 autres seraient répartis un peu partout dans ces quatre départements.
La Moselle groupe donc 60 p. 100 de l'effectif total des immigrés algériens
dans le bassin, soit 17 000 sur 28 000.
Cet effectif de 17 000 Algériens est sans doute supérieur au chiffre de
15 461 donné à la date du 1er septembre par le bulletin du Ministère du
Travail, U Emploi, la statistique de ce ministère ne tenant compte que des
entreprises d'une certaine importance. Aussi les petites entreprises, qui sont
encore nombreuses malgré la concentration industrielle, ne sont pas recen
sées2.
Ces chiffres ne concernent que la population algérienne masculine salariée.
Ne sont pas inclus les commerçants et camelots algériens, les centaines de
chômeurs non secourus, les femmes et les enfants. On peut estimer à 20 000,
sans exagération, la totalité de la population algérienne active et résident
ielle en Moselle.
1. Le C.I.E.D.E.H.L. ou Centre d'Informations et d'Études d'Économie humaine en Lorraine
est un organisme privé attaché à la Préfecture de la Moselle.
2. Un exemple, pris dans l'industrie sidérurgique, montre cette sous-estimation du Ministère
du Travail. Le C.I.E.D.E.H.L. a demandé l'effectif des Algériens à toutes les entreprises sidérur
giques de la Moselle. A la date du 15 septembre 1955, il en recensait déjà 6 650, alors que toutes
les entreprises n'avaient pas encore répondu. Le Ministère du Travail, à la même date, n'en décla
rait que 5 363. Un second exemple est donné par la comparaison des chiffres fournis par le
Ministère du Travail avec les recensements effectués par les caisses de Sécurité Sociale. Le pre
mier déclarait 12 01,1 salariés Nord-africains en Moselle en janvier 1954, alors que les caisses
comptaient 14 967 assurés sociaux Nord-africains. Or ce chiffre plus élevé, résultat d'ane diff
érence comptable entre les entrées et les sorties d'assurés dans les Caisses, doit être considéré
comme exact (Les travailleurs et la Sécurité Sociale, étudo faite en 1954 par le
Ministère du Travail). ALGÉRIENNE EN MOSELLE 343 L'IMMIGRATION
Ce département vient donc en tête, immédiatement après le départe
ment de la Seine, pour l'effectif des Algériens. Il ne dépasse le département
du Nord que de peu et depuis un an seulement. En effet, L'Emploi donne les
chiffres suivants :
NORD MOSELLE
Juin 1954 15 489 Nord-africains 13 262 Nord-africains
Septembre 1955 15 231 — 15 461 —
En juin 1954, la proportion des Algériens dans la main-d'œuvre mascul
ine active non agricole n'était que de 3 p. 100 le Nord et dans la Seine,
alors qu'elle atteignait 8,5 p. 100 en Moselle (par rapport à la main-d'œuvre
active masculine recensée en 19461). D'autre part, en choisissant comme
base 100 le mois de juin 1948, l'indice d'accroissement de l'emploi, des Algé
riens était, au mois de juin 1954, de 200 dans la Seine, de 185 dans le Nord,
de 221 en Moselle et de 224 en Meurthe-et-Moselle. Ces deux départements
réalisent donc une progression très récente2.
Répartition géographique. — L'immigration algérienne obéit à une forte
concentration dans la région industrielle du Nord de la Moselle, seule suscept
ible de lui offrir les débouchés qu'elle recherche : ce sont les arrondissements
de Thionville, Metz et Forbach qui offrent les plus fortes concentrations.
Les quatre autres arrondissements du département ne groupent chacun qu'un
petit nombre d'Algériens (fig. 1). On note la répartition suivante, d'après
le C.I.E.D.E.H.L. :
ARRONDISSEMENTS EFFECTIFS
Forbach (mines et bâtiment) 4 000 Nord-africains
Thionville (vallée de la Fentsch) 7 500 —
Metz :
Hagondange (vallée de l'Orne) 2 000 —
Metz- Ville 2 000 —
Boulay (Faulquemont : mines) 600 —
Sarreguemines 400 —
Sarrebourg 300 —
Château-Salins 75 —
Total 16 875 —
La région Forbach-Merlebach constitue un centre minier très import
ant. La population de Forbach, qui, en 1945, n'atteignait pas 10 000 hab.,
s'élève aujourd'hui à 25 000. Des cités ouvrières s'allongent maintenant en
direction de Stiring-Wendel et de Petite- Rosselle, formant avec ces deux
villes une agglomération urbaine de plus de 50 000 hab. Des dizaines d'entre-'
prises de travaux publics, ayant souvent un personnel uniquement algérien,
traitent des marchés soit avec les houillères du Bassin de Lorraine (manut
ention, pose de rails, etc.), soit avec les collectivités publiques et la S.N.C.F.
1. Les Algériens en France, étude démographique et sociale (Cahier de la Collection de travaux
*L Documents de VI.N.E.D., juin 1955, p. 72).
2. Ibid., p. 73 344 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
pour la voirie et les voies ferrées. Au total, plus de 1 500 Algériens sont
employés dans les houillères, et plus de 2 000 dans les entreprises de travaux
publics. Les deux villes de Thionville et d'Hagondange précèdent l'entrée
de deux vallées, celle de la Fentsch et celle de l'Orne, où s'est concentrée
l'industrie sidérurgique mosellane. Les 7 000 sidérurgistes algériens sont
répartis en quasi-totalité dans ces deux villes et dans ces deux vallées. Là
encore, plusieurs entreprises de travaux publics, adjudicatrices de travaux
/ _ Sarreguemines Nv
^old} f
:....Fol8chyilleb*'"'
Cháteau-Sali.ns.-: . ...
Fig. 1. — Répartition de l'immigration algérienne en Moselle. — Échelle, 1 : 1 500^000.
Nombre d'Algériens : 1, de 50 à 100 ; 2, de 101 à 250 ; 3, de 251 à 500 ; 4, de 501 à 1000;
5, de 1001 à 2000 ; 6, de 2 001 à 3 000. — Répartition dans l'industrie : 7, mines ; 8, bâtiment ;
9, sidérurgie ; 10, divers. — Population concentrée dans les villes et les vallées où se sont loca
lisées les industries houillère et sidérurgique.
ď agrandissement des usines, de constructions de cités ouvrières, de dévelop
pement de voirie, emploient un nombre relativement élevé de travailleurs
algériens, environ 2 500.
Metz est une ville résidentielle qui admet cependant une poussière de
petites entreprises dans les vieux quartiers du Nord-Est, bordant la Moselle.
Là réside une population algérienne très dense dans certaines vieilles rues.
Elle travaille soit dans les petites entreprises de la ville, soit à la Manufact
ure de tabac, soit dans les localités environnantes (Maiziěres-les-Metz, Ars-
sur-Moselle, etc.). 2 000 ouvriers musulmans environ sont recensés dans cet
arrondissement. .
L'IMMIGRATION ALGÉRIENNE EN MOSELLE 345
Répartition par groupes d'activités. — Au premier septembre 1955, la revue
U Emploi donne la répartition suivante :
Mines de houille et de lignite 1 433 Nord-africains
Autres mines et carrières 672 —
Production des métaux 5 363 —
Chantiers et travaux publics 7 020 —
Verres, céramiques 372 — ••
Divers 601 —
Total 15 461 —
Une comparaison s'impose avec l'emploi des Algériens dans le départe
ment de la Seine. Un Algérien sur 3 travaille dans la grosse métallurgie en
Moselle, alors que plus d'un sur 2 dans les industries des métaux
dans la Seine. Au contraire, 1 Algérien sur 2 travaille dans le bâtiment en
Moselle, alors que cette proportion se réduit à 1 sur 6 la Seine. Cette
différence explique en partie celle de la qualification des Algériens employés
respectivement en Moselle et dans la Seine. Au 1er septembre 1955 (d'après
L'Emploi), la répartition des Algériens par qualification professionnelle en
Moselle était la suivante :
Manœuvres 12 184
Ouvriers spécialisés 2 919 qualifiés 1 014
Maîtrise 5
Employés 2
Total 15 461
On constate donc que 4 algériens sur 5 sont manœuvres, alors que la pro
portion n'est que de 3 sur 5 dans la Seine.
Origine des immigrés algériens en Moselle. — D'après le recensement de
la Caisse de Sécurité Sociale de Thionville (1er janvier 1954), l'origine des
immigrés algériens dans cet arrondissement est la suivante :
Département de Constantine 65 p. 100 des Algériens
— d'Alger 20 — —
— d'Oran 15 — - —
la répartition par origine varie suivant le secteur professionnel. Toutefois,
Les Kabyles, originaires de Grande Kabylie, sont plus nombreux dans les
mines et les usines sidérurgiques que sur les chantiers du bâtiment où
dominent les Arabes originaires des Hautes-Plaines. Cette différenciation
que l'enquête de Robert Montagne signale pour l'ensemble de l'immigration
algérienne en France1 est confirmée par l'examen de la répartition des Algér
iens par secteurs professionnels selon l'origine, donnée par la Caisse de
1. Robert Montagne, Rapport provisoire sur l'émigration des Musulmans d'Algérie en France,
août 1954. 346 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Thionville. Sur un effectif de 6 332 salariés algériens dans cet arrondissement,
on note en effet la répartition suivante, d'après l'origine :
ORIGINE MÉTALLURGIE BATIMENT
Département d'Alger (Kabyles) 40 p. 100 25 p. 100
— d'Oran 10 — 25 —
— de Constantine 50 — 50 —
Plus intéressante est l'observation faite par les employeurs et les services
divers en contact avec l'immigration algérienne en Moselle : ils s'accordent
à reconnaître qu'il n'y a que rarement des regroupements systématiques
d'immigrés sur la base du douar, comme certains seraient tentés de le croire,
en généralisant les observations faites sur les immigrés algériens de la Seine.
Dans ce département, l'immigration est plus ancienne, puisqu'elle fut
massive dès 1924 : les premiers arrivés, les montagnards kabyles, ont,
selon l'expression de R. Montagne, établi de « petites colonies » dans les arron
dissements et les entreprises. La solidarité tribale, très forte chez ces montag
nards, amenait tout nouvel embauché dans une usine à présenter ses parents
au contremaître pour les faire recruter. En Moselle, l'immigration algérienne
est plus récente : elle fut une véritable innovation, on l'a vu, en 1937. Les
originaires du département de Gonstantine sont en majorité assujettis au
droit musulman, moins strict que le droit kabyle sur les obligations résultant
de la famille patriarcale. Aussi les regroupements de parents sur la base
locale ou sur celle de l'entreprise sont moins étendus et moins nombreux
que dans la région parisienne.
Le niveau de vie des immigrés algériens. — Des enquêtes faites auprès
des inspecteurs du Travail, des mairies, des syndicats et des services sociaux,
il résulte que le niveau de vie des travailleurs algériens est, sauf exception,
généralement bas.
a) Salaires. — Non seulement ces subissent les abattements
de zones sur les salaires, mais encore ils touchent généralement les plus bas
salaires de la profession, comme on le voit par des analyses dans trois groupes
d'occupations.
Des chantiers de travaux publics sont composés d'Algériens, en totalité
manœuvres, qui ne perçoivent pas plus que le salaire minimum interpro
fessionnel garanti, soit 121,80 F de l'heure. Certains même sont payés au-
dessous de ce SMIG : des feuilles de paye d'Algériens portaient, au 15 sep
tembre 1955, un salaire horaire de 117 F, sans aucune prime. Les 7 000 ouvriers
algériens employés sur les chantiers de la Moselle gagnent difficilement 1 000 F
par jour pour 9 heures de travail. Seule, une petite minorité d'Algériens,
représentant 4,5 p. 100 de l'ensemble, touchent des salaires supérieurs à la
moyenne, soit 1 800 F environ par jour : ce sont les mineurs de fond, qui cons
tituent 50 p. 100 de la totalité des mineurs algériens (soit 700 sur 1 400).
Dans la sidérurgie, le minimum vital atteint péniblement 24 000 à
25 000 F par mois, d'après les déclarations des employeurs, environ 22 000 L'IMMIGRATION ALGÉRIENNE EN MOSELLE 347
d'après celle du maire d'une petite commune qui abrite plusieurs milliers
d'Algériens.
Sans doute entend-on citer les cas d'Algériens qui gagnent environ
40 000 F par mois, mais ces cas sont rares, car ils ne concernent que les
ouvriers qualifiés, qui sont l'exception dans la sidérurgie. On objectera aussi
que les ouvriers algériens sont logés. Gela est vrai pour la majorité de ceux
qui travaillent dans les houillères ou dans les usines sidérurgiques, mais ils
payent un loyer, quelquefois élevé.
b) Coût de la vie. — II est plus élevé dans le département de la Moselle
que dans la Seine. Au début de 1955, des maires et des syndicalistes G. F. T. G.
ont fait une enquête sur le coût de la vie en Moselle. Il fut constaté qu'il
dépassait de 12 p. 100 le coût de la vie à Paris dans l'arrondissement de
Forbach-Merlebach, de 10 p. 100 dans les arrondissements de Metz et
de Thionville. Sans doute, un faible pouvoir d'achat est aussi ressenti pénible
ment par la population européenne ouvrière : les familles dont les chefs tra
vaillent dans la sidérurgie vivent constamment à crédit, même pour l'al
imentation et le chauffage. Mais les conséquences en sont plus graves encore
pour les immigrés algériens ; en effet, obligés d'envoyer quelques ressources
à leurs familles restées au pays, ils se privent bien souvent et ne prennent
pas une alimentation suffisante pour effectuer sans risque de surmenage les
travaux toujours dangereux et durs dans les mines et les usines sidérur
giques.
Conditions de logement. — Les résultats du recensement des Nord-
africains affiliés aux caisses de Sécurité Sociale de la Moselle nous sont connus
par le compte rendu du Ministère du Travail1. Ils nous donnent les indica
tions suivantes concernant le logement des Algériens.
Le pourcentage des Algériens hébergés est inverse du pourcentage gêné-,
rai français. Pour l'ensemble du département, l'enquête précise qu'au 1er jan
vier 1954, 10 500 Algériens, sur 15 000 déclarés à la Sécurité Sociale, étaient
hébergés, soit une proportion de 70 p. 100, contre 30 p. 100 dans l'ensemble
de la France (fig. 2).
EFFECTIFS POURCENTAGE
LOCALITÉS SALARIÉS LOGÉS DES LOGÉS
Hayange (vallée de la Fentsch). 3 300 S 265 97 p. 100
35 — 392 Thionville 1 113
20 — Metz 1 604 330
70 — Hagondange 855 601
2 258 2 250 99 — Forbach et environs
Où logent les 6 500 Algériens non hébergés par les employeurs? Dans
les villes (Metz, Thionville) où le pourcentage des hébergés est le plus bas,
la plupart des Algériens logent dans les hôtels meublés achetés par leurs comp
atriotes. Au troisième trimestre 1955, on pouvait recenser une dizaine de
cafés-hôtels algériens, tous situés dans les vieux quartiers de Metz, ayant
1. Les travailleurs Nord-africains et la Sécurité Sociale, ouvr. cité. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 348
comme axe principal la rue Boucherie-Saint-Georges. La proportion des Algé
riens que l'on croise le dimanche dans ces vieux quartiers peut dépasser
90 p. 100 des passants. C'est une véritable médina où une clientèle nom
breuse s'amasse autour des fripiers et marchands ambulants, tous musul
mans. Cet entassement dans les hôtels vétustés et délabrés d'un quartier — bom
bardé au cours de la dernière guerre et abandonné par les Européens —
n'est plus possible dans les petites localités de la Moselle où les hôtels sont
en nombre dérisoire par rapport aux besoins de la population toujours crois
sante des Algériens. Aussi des centaines d'entre eux n'ont-ils pas d'autres
ressources que les abris de fortune : garages désaffectés, ateliers, immeubles
en construction, granges quelquefois.... La plupart sont d'ailleurs acceptés en
surcharge par leurs compatriotes, bénéficiaires d'un lit dans un centre
d'hébergement. Au début d'octobre 1955, à Thionville, on pouvait voir des
chômeurs algériens s'abriter frileusement dès la tombée du jour dans les gale
ries entourant les
vitrines de magas
ins où vraise
mblablement il»
passaient la nuit.
Bien qu'on la
Hayange Forbach Metz Thionville Hagondange considère généra-
Fig. 2. — Répartition des Algériens lement Comme
LOGÉS DANS LES PRINCIPALES LOCALITÉS DE LA MOSELLE. , , , , ., favorable, la situa -
1 mm* = 5,2 individus. tion de£J 10 500
Algériens logés,
d'après les statistiques, ne saurait nous faire illusion sur les conditions réelles
de leur vie dans les dortoirs. Les traditions de l'hospitalité musulmane font un
devoir aux travailleurs algériens d'héberger dans leur dortoir les frères de
misère sans logis ou chômeurs. D'où la densité excessive des habitants dans des
pièces ou des dortoirs qui n'étaient pas prévus pour un nombre aussi élevé de
locataires. Sans insister sur les conséquences déplorables de la promiscuité sur
l'entente, l'hygiène, signalons seulement que des Algériens furent trouvés
asphyxiés dans les camps de Rosselmont au cours de l'hiver 1954-1955 (région
de Forbach).
D'où aussi la pratique, bien connue dans toute la vallée de la Fentsch,
que l'on désigne habituellement sous l'appellation : « les 3/8 dans les dor
toirs ». Elle consiste pour l'ouvrier algérien qui travaille de jour à abandonner
son lit à un camarade sans logis. Il faut donc supposer que les 10 500 lits
accordés par les employeurs aux Algériens de la Moselle sont en réalité occu
pés par 15 000 locataires, 4 500 étant des « clandestins », c'est-à-dire qu'un lit
sur deux environ est occupé jour et nuit par deux locataires différents dont
le second est amené à travailler de nuit afin de profiter de l'hospitalité diurne
que le premier lui accorde, si celui-ci travaille de jour. Le travail continu
de la sidérurgie se prête d'ailleurs à de tels arrangements que l'on peut consi
dérer, selon l'expression d'un Algérien, comme un « débrouillage de misère ». L'IMMIGRATION ALGÉRIENNE EN MOSELLE 349
La situation par rapport au logement n'est pas identique pour les diff
érents groupes d'activité. Ce sont les grandes entreprises {Houillères du Bassin
de Lorraine, usines sidérurgiques) qui ont construit les foyers ou « cantines »
d'hébergement. Les mineurs des Houillères sont les plus favorisés : 92 p. 100
étant logés dans des conditions quasi satisfaisantes. Dans la sidérurgie, les
métallurgistes algériens logés dans les dortoirs doivent accepter en surcharge
leurs compatriotes employés dans les chantiers travaillant pour le compte
des usines sidérurgiques. Les Algériens des entreprises de travaux publics
sont donc les plus mal logés, car aucune d'elles, soit en raison de sa faible
importance, soit en raison de sa mobilité (elle quitte la région quand le chant
ier est terminé), ne veut faire les frais d'un foyer destiné à sa main-d'œuvre.
De même, les Houillères du Bassin de Lorraine logent les ouvriers algériens
des entreprises ad judicat rices dans des camps où les règles les plus élément
aires de l'hygiène ne peuvent être respectées, en raison de l'entassement
des locataires (exemple : .camp de Rosselmont). Signalons enfin que 600 Algé
riens employés par les entreprises effectuant les travaux d'électrification pour
le compte de la S.N.C.F. logent à Uckange dans des wagons-dortoirs d'où
l'hygiène et la sécurité sont absentes. Le 1er octobre 1955, la presse relate
en effet que trois Algériens, locataires d'un wagon, furent transportés à l'hôpi
tal par suite du tamponnement d'un train de marchandises.
Exception faite des Houillères de Lorraine qui ont attribué des logements
individuels convenables à 190 familles musulmanes (soit 13 p. 100 des
mineurs algériens en Moselle), les usines sidérurgiques refusent systématique
ment aux ouvriers algériens le logement familial, au contraire accordé aux
ouvriers européens étrangers (Italiens, Sarrois, Allemands, etc.). Le prétexte
invoqué par la direction est le manque de stabilité des ouvriers musulmans ;
mais il y a là un cercle vicieux, car ce manque de stabilité est aussi bien lié
à l'éloignement de leurs familles. On ne signale, dans la vallée de la Fentsch,
que cinq familles logées par la Société Métallurgique de Knutange (S.M.K.),
deux logées par la Société Lorraine de Laminage Continu (S. O.L. L. A. C),
une douzaine par De Wendel. Cette discrimination quasi systématique pour
l'attribution des logements individuels familiaux est ressentie comme telle
par les Algériens de la Moselle. La plupart s'entassent alors avec leurs femmes
et leurs enfants dans des logements de fortune trop exigus, défavorables à
une bonne adaptation de la famille à la vie européenne.
Le mode de logement généralement adopté par les employeurs pour les
Algériens est le dortoir réservé aux célibataires et hommes mariés, séparés
de leur famille, moins fréquemment la chambre à quatre, exceptionnell
ement la chambre à deux, en principe réservée aux catégories professionnelles
supérieures (d'O.S. 2 à professionnels). La plupart des dortoirs sont réservés
uniquement aux Algériens ; très rares sont les dortoirs mixtes. Les loyers
sont variables et vont de 500 à 1.600 F par mois pour un lit dans un dortoir ;
ils sont environ de 3 000 F pour les catégories supérieures logeant dans les
chambres à deux.' Dans les hôtels, le loyer atteint souvent 11 000 F, mais le
repas du soir est compris (Hayange).