Le parti comme fabrique de notables. Réflexions sur les pratiques notabiliaires des élus de l'UDF - article ; n°65 ; vol.17, pg 45-72

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Politix - Année 2004 - Volume 17 - Numéro 65 - Pages 45-72
Political Party Shaping Notables. The Case of UDF in France Julien Fretel The moderate right or centrist is generally described as a universe composed of notables. Apart from the problems raised by this word, the purpose of this article is to show that the UDF elected representatives are likely to gather support outside the party in seemingly roundabout apolitical matters, but are nevertheless likely to emphasise electoral and partisan stakes. Therefore these notable coalitions offer the party an opportunity to claim a dedicated and loyal nature towards numerous fringes of the population. Furthermore, a brief review of their background implies that these elected representatives, while far from resembling traditional heirs, are likely to adopt predominantly catholic militant principles. This is the main reason for their selection by the UDF authorities to represent the party. In this context, the notable centrists are the resuit of a peculiar kind of partisan organisation.
Le parti comme fabrique de notables. Réflexions sur les pratiques notabiliaires des élus de l'UDF Julien Fretel La droite modérée ou centriste est généralement décrite comme un univers constitué de notables. Par-delà les problèmes que pose ce terme, il est question de montrer dans cet article que les élus de l'UDF ont une propension à regrouper leurs soutiens à l'écart du parti et plus précisément autour de causes non politiques mais susceptibles néanmoins de peser sur les enjeux électoraux et partisans. Ces réseaux notabiliaires offrent ainsi à ces derniers l'occasion de se poser en dirigeants généreux et dévoués envers telle ou telle frange de la population. Un retour rapide sur leurs parcours permet de comprendre que ces élus, loin de ressembler à des « héritiers » traditionnels, ont été surtout marqués par le militantisme catholique. Et c'est une des raisons pour lesquelles ils ont été choisis par les instances de l'UDF pour la représenter. En ce sens, la notabilité centriste est le produit d'un type déterminé d'organisation partisane.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Julien Fretel
Le parti comme fabrique de notables. Réflexions sur les
pratiques notabiliaires des élus de l'UDF
In: Politix. Vol. 17, N°65. Premier trimestre 2004. pp. 45-72.
Résumé
Le parti comme fabrique de notables. Réflexions sur les pratiques notabiliaires des élus de l'UDF
Julien Fretel
La droite modérée ou centriste est généralement décrite comme un univers constitué de notables. Par-delà les problèmes que
pose ce terme, il est question de montrer dans cet article que les élus de l'UDF ont une propension à regrouper leurs soutiens à
l'écart du parti et plus précisément autour de causes non politiques mais susceptibles néanmoins de peser sur les enjeux
électoraux et partisans. Ces réseaux notabiliaires offrent ainsi à ces derniers l'occasion de se poser en dirigeants généreux et
dévoués envers telle ou telle frange de la population. Un retour rapide sur leurs parcours permet de comprendre que ces élus,
loin de ressembler à des « héritiers » traditionnels, ont été surtout marqués par le militantisme catholique. Et c'est une des
raisons pour lesquelles ils ont été choisis par les instances de l'UDF pour la représenter. En ce sens, la notabilité centriste est le
produit d'un type déterminé d'organisation partisane.
Abstract
Political Party Shaping Notables. The Case of UDF in France
Julien Fretel
The moderate right or centrist is generally described as a universe composed of notables. Apart from the problems raised by this
word, the purpose of this article is to show that the UDF elected representatives are likely to gather support outside the party in
seemingly roundabout apolitical matters, but are nevertheless likely to emphasise electoral and partisan stakes. Therefore these
notable coalitions offer the party an opportunity to claim a dedicated and loyal nature towards numerous fringes of the population.
Furthermore, a brief review of their background implies that these elected representatives, while far from resembling traditional
"heirs", are likely to adopt predominantly catholic militant principles. This is the main reason for their selection by the UDF
authorities to represent the party. In this context, the notable centrists are the resuit of a peculiar kind of partisan organisation.
Citer ce document / Cite this document :
Fretel Julien. Le parti comme fabrique de notables. Réflexions sur les pratiques notabiliaires des élus de l'UDF. In: Politix. Vol.
17, N°65. Premier trimestre 2004. pp. 45-72.
doi : 10.3406/polix.2004.1609
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2004_num_17_65_1609parti comme fabrique de notables Le
Réflexions sur les pratiques notabiliaires
des élus de l'UDF
Julien FRETEL
De nombreux manuels de science politique et d'histoire
contemporaine décrivent la droite non gaulliste comme un univers
constitué de notables. Malheureusement, l'absence de définitions
précises et la rareté des exemples fournis par ces manuels ne permettent pas
de savoir ce qu'on entend par là. Tantôt il semble que ce mot est employé
dans le but de décrire un type d'institution partisane assez proche de ce que
Maurice Duverger appelle les « partis de cadres » ; tantôt il est utilisé pour
circonscrire une fraction de la classe politique dont Max Weber dirait que ses
membres ont réussi à convertir presque naturellement « l'estime sociale »
dont ils jouissent en position de pouvoir politique1. Cette dernière acception
est si large que l'on ne voit pas très bien si les spécialistes entendent désigner
des agents politiques issus de milieux sociaux aisés comme celui des chefs
d'entreprise, de milieux traditionnels comme ceux qui rassemblent les
agriculteurs ou les grands propriétaires fonciers, ou bien s'ils cherchent à
mettre au jour des manières spécifiques de s'implanter et de devenir un
« professionnel » de la représentation. Si l'on suit ce raisonnement, cela
signifie que les élus de droite, au risque de créer un nouvel oxymore, sont
généralement des notables professionnels. De plus, quel intérêt heuristique
accorder à ce terme qui est utilisé par ailleurs dans des analyses sur les partis
1 .. Weber (M.), Economie et société, vol. 1, Paris, Pion, 1971, p. 298.
Politix. Volume 17 - n° 65/2004, pages 45 à 72 Politix n° 65 46
de gauche ? Dans ce cas, il est à craindre de voir disparaître alors tous ses
avantages métaphoriques. Enfin, lorsque l'on sait que cette expression
s'invite aussi dans le discours des acteurs politiques eux-mêmes, qu'elle fait
partie des rhétoriques utilisées par les militants contre leurs mandataires ou
par ces derniers pour dénoncer le comportement déloyal d'un des leurs, on a
toutes les raisons de penser que le travail de construction de ce fait social
reste à faire ou du moins à poursuivre2. Ainsi, il nous paraît difficile de
manier sans réserve le terme de notable et de l'appliquer à la droite modérée
ou centriste3 avec quiétude, tellement ses présupposés renvoient à des
réalités variées. Nul doute que le désintérêt de la science politique pour
l'étude de la droite française trouve en partie son origine dans ce quiproquo
notionnel.
Notre propos, pourtant, ne consistera pas à enterrer définitivement les
questions que les nombreux usages du terme de notable ont permis de
poser, fût-ce pour de mauvaises raisons théoriques. Si nous émettons les
plus grandes réserves quant à ses emplois systématiques, surtout lorsqu'ils
ne sont pas justifiés, nous faisons pourtant le pari qu'une réalité politique et
sociale, certes insuffisamment construite scientifiquement, se cache derrière
ce terme et qu'elle mérite toute notre attention. Nos travaux portant sur
l'UDF4 nous amènent en effet à penser qu'une des spécificités de la droite
modérée a quelque chose à voir avec la constitution d'un personnel politique
dont un des aspects relève de la notabilité. Par là, nous voulons affirmer que
les dirigeants centristes ont en commun de présenter des caractéristiques
sociales, relationnelles et partisanes qui ne sont pas sans rappeler certaines
attitudes typiques des notables de la fin du XIXe siècle : relative
indépendance par rapport à leur organisation politique, acquisition d'un
portefeuille relationnel dense et, surtout, propension à constituer des
groupes sociaux réunis autour de causes non politiques mais susceptibles
néanmoins de peser sur les enjeux électoraux et partisans. C'est à la
description de ces soutiens modelés hors du parti que nous voulons nous
2. L'ouvrage d'E. Phélippeau (L'invention de l'homme politique moderne, Paris, Belin, 2002),
contrairement à d'autres analyses, permet d'aborder la question des notables tant du point de
vue de leur capital social que du point de vue de leur organisation, et ce sans tomber dans les
contradictions que l'on vient de dénoncer. Nous avons bien entendu une dette envers certains
auteurs qui ont contribué à faire évoluer les usages de ce terme tels que Grémion (P.), Le pouvoir
périphérique, Paris, Le Seuil, 1976, Worms (J.-P.), « Le préfet et ses notables », Sociologie du travail, 3,
1966 et Lagroye (J.), Politique et société. Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux, Paris, Pedone, 1973.
3. Pour éviter les redondances, nous utiliserons successivement ces deux termes pour parler de
la droite non gaulliste et plus précisément de l'UDF.
4. Nous faisons référence à notre travail de thèse en cours sur l'enracinement et la structuration
de la « nouvelle UDF » depuis 1998. C'est ce travail qui nous permet de proposer les
interprétations du terme « notable » suggérées dans le présent article. Il convient à cet égard de
souligner que les exemples cités ici ont pour vocation de rendre perceptibles - ou si l'on préfère,
d'illustrer - les processus dans lesquels ils prennent sens, et non d'en établir, par simple
juxtaposition, la validité, ou même de laisser penser qu'ils sont généralisables. Le parti comme fabrique de notables 47
attacher dans cet article. Nous essaierons de montrer que ces réseaux d'ordre
notabiliaire, qui ont été construits par les élus centristes en contrechamp du
jeu politique, sont non seulement des lieux essentiels de légitimation de leur
pouvoir mais aussi qu'ils offrent à ces derniers l'occasion de se poser en
dirigeants généreux envers la population. Par ailleurs, nous pourrons nous
apercevoir que ces activités apparemment non politisées ne sont pourtant
pas totalement indépendantes des luttes qui ont lieu au sein de l'UDF. Pour
une part, l'existence de ces ressources extrapartisanes pourra alors être
comprise comme le résultat de l'adaptation de ce personnel aux règles du
jeu qui prévalent dans le parti. Enfin, en nous attardant sur leur carrière,
nous chercherons à démontrer pourquoi, compte tenu de ce que les
« notables » étudiés ici sont socialement et des conditions dans lesquelles ils
ont rejoint l'UDF, ils ont pu et dû se comporter comme des entrepreneurs
politiques5 plus soucieux sans doute de défendre des causes socialement
« désintéressées » que d'endosser le rôle d'homme d'appareil.
Contrairement à une idée reçue, la notabilisation des cadres de l'UDF tient
donc moins au fait « d'être bien né » qu'au mode d'institutionnalisation
d'une formation politique qui sélectionne des dirigeants aptes à construire
leur propre notabilité.
L'édification de soutiens non partisans
L'observation de l'implantation des élus de l'UDF entre 1998 et 20036
apporte un premier éclairage sur ce que l'on conviendra d'appeler, faute de
mieux, un notable en politique. Lorsqu'on étudie ces derniers dans leurs
fiefs électoraux, on s'aperçoit en effet que leur leadership repose moins sur
leur image de chef de parti que sur leur façon de se présenter en élu
indépendant qui sait agir avec dévouement pour sa ville. C'est en tout cas
cette façade qu'ils ont réussi à imposer et qui s'accorde parfaitement à leurs
discours appelant à bannir les débats idéologiques au profit de la proximité.
Leur préférence affichée pour la « politique au concret » n'est pas seulement
une rhétorique, elle prend tout son sens au sein d'une partie des soutiens
qu'ils sont en mesure de mobiliser pour conquérir ou perpétuer leur fonction
de représentant. A l'écart des fédérations de l'UDF, la plupart d'entre eux
ont ainsi développé toutes sortes d'associations économiques, culturelles,
éducatives ou solidaires qui rassemblent des individus sur la base d'un
engagement bénévole au service d'une cause non politique. En prenant la
tête de ces groupements destinés à produire du lien social, ils apportent non
5. Pour une approche rigoureuse de la notion d'entrepreneur politique, cf. Offerlé (M.), Les
partis politiques, Paris, PUF, 2002.
6. Nous parlerons ici des parlementaires UDF qui, bien souvent, cumulent des fonctions de
maire, de président de conseil régional, de conseiller régional, de président de conseil général
ou de conseiller général. Politix n° 65 48
seulement la preuve de leur compétence à gouverner du fait de leur
activisme social, mais aussi, ils se posent en élus généreux qui
personnalisent par le don leurs rapports aux profanes de la politique.
L'activisme social des dirigeants centristes
Grâce à de nombreuses monographies, on sait que la notabilisation des élus
locaux en France est une des conditions de la réussite en politique. La
conquête de trophées électoraux exige de la part des acteurs politiques un
travail d'accumulation d'un capital social. Pour s'implanter durablement, il
faut pouvoir se faire un nom en s'insérant dans un tissu de relations sociales
et côtoyer les différents représentants des secteurs de la vie locale. Les élus
de l'UDF, comme leurs concurrents de droite et de gauche, remplissent bien
entendu ces conditions d'éligibilité. Mais, en ce qui les concerne, leur
implantation révèle un élément supplémentaire sur lequel il convient de
s'attarder. L'estime sociale dont jouissent ces dirigeants a souvent été
acquise à la suite d'engagements à la tête d'entreprises au profit de causes
détachées en apparence des enjeux politiques les plus immédiats. Autrement
dit, parallèlement à leurs organisations politiques, ils ont réuni autour de
projets de développement local des individus qui, en raison de leur intérêt
pour le bénévolat, le mécénat ou le progrès économique ont accepté de les
soutenir tout au long de leurs combats publics. Ces collectifs constitués
autour de leur personne ont des objets sociaux divers. Ils concernent aussi
bien la prise en charge des plus démunis ou la mise en place de projets
culturels que les opérations de redressement économique dans un territoire
donné. Toutes ces actions portent en elles l'idée selon laquelle il convient de
s'associer dans le but de préserver la solidarité sociale et de défendre
l'identité locale. Quels que soient les objectifs assignés, il s'agit de rendre
service à la population et de produire des biens dispensés par l'entraide.
Ainsi, on comprend mieux comment ces professionnels de la représentation
peuvent continuer de s'imposer dans le jeu politique local, et ce malgré la
faiblesse relative des réseaux partisans centristes. En ce sens, on peut les
considérer comme des entrepreneurs sachant substituer aux enjeux
spécifiquement politiques la grandeur des activités socialement
désintéressées dont ils se sont faits les porte-parole et les fondateurs. Les
exemples d'associations non politiques au sommet desquelles les élus
centristes se posent en représentants dévoués abondent. On souhaite, dans
un premier temps, plutôt que d'en faire l'inventaire, en repérer quelques-
unes qui nous paraissent exemplaires du type de dispositif politique
privilégié par les dirigeants de l'UDF.
A Rouen, le député de la première circonscription, Patrick Herr, ancien
huissier de justice, est davantage connu pour avoir créé l'Armada, un des
plus grands rendez-vous de vieux gréements au monde, que pour faire Le parti comme fabrique de notables 49
partie des principaux leaders centristes dans le département7. Dans cette
ville dont il n'est pas le maire, cet ancien adjoint de Jean Lecanuet est le
président de la plus importante association rouennaise en termes de budget
et de bénévoles mobilisés. La popularité des manifestations nautiques et les
bénéfices économiques qui en découlent le placent chaque année au rang des
personnalités les plus appréciées et les plus attachées au rayonnement de
Rouen. Dix ans après la création de l'Armada, tout se passe d'ailleurs
comme si ses fonctions de député et de conseiller général étaient devenues
des titres honorifiques que le président de cette association nautique avait
reçus pour s'être investi de la sorte au service d'une cause culturelle. Cette
image d'élu méritant est constamment rappelée lors de ses interventions
publiques. Il se présente avant tout comme « un faiseur de projets » qui se
garde de tout commentaire sur « la politique politicienne ». Lorsque l'on
s'intéresse aux quelque cinq cents bénévoles qui composent cette association
sans but lucratif, on s'aperçoit que l'amour des vieux bateaux n'est pas la
seule raison d'être des membres de l'Armada. Les adhérents se présentent
fréquemment comme des « militants » de P. Herr, désireux de soutenir leur
leader à chaque occasion, y compris lorsque l'activité nautique n'est pas en
cause. Avant tout, ce sont les qualités d'un homme qui a su redonner une vie
au port de Rouen et qui déborde d'initiatives, qui sont régulièrement
soulignées par ces bénévoles. Ces passionnés de vieux gréements parlent
avec émotion de celui qui représente à leurs yeux l'image de l'élu qui sait se
rendre utile à la communauté en lui apportant de multiples distractions.
Lorsqu'on interroge P. Herr, il explique sans ambage que ce projet culturel
est sa plus grande fierté et qu'il prouve sa capacité à « changer les choses » :
« C'est dans l'Armada que je trouve tous mes soutiens. Les gens y sont
formidables. Ils ne comptent pas leurs heures et c'est pour cela que j'ai voulu
que la structure repose le plus possible sur des bénévoles. Quand je rencontre
des gens qui veulent me soutenir, je leur dis de venir à l'Armada. Ici, on fait
des choses plutôt que de parler. Quand je vois ce que c'est aujourd'hui, je me
dis que notre projet dépasse nos espérances. Sans l'Armada, on aurait cru que
je n'étais pas capable de faire autre chose que de l'électoral8. »
Dans ses propos, les avantages politiques reçus de cette mobilisation
populaire sont clairement avancés. L'Armada est un projet reconnu d'utilité
publique qui rassemble tout ce que ce député compte en termes de soutiens
électoraux. Il n'est dès lors pas étonnant qu'il parle de cette association
comme d'une solution alternative aux partis politiques :
« Les partis politiques sont dépassés. Cette association me permet de toucher
des gens que je n'aurais jamais vu venir dans un parti. Et en plus, plutôt que
de parler de stratégie électorale, je leur parle de gréement, de tradition
nautique à Rouen, de plaisir, de vacances et non de réélection. Les gens en ont
7. An lendemain de l'élection présidentielle de 2002, P. Herr a quitté l'UDF pour rejoindre l'UMP.
8. Entretien, décembre 2001. Politix n° 65 50
marre des luttes et des rivalités de personnes. Pour vous dire la vérité, ma
position, je la préfère à un poste de maire. En tant que président de l'Armada,
je vais à New York, dans toutes les grandes capitales du monde, je rencontre
des chefs d'Etat, des ministres, je suis sûrement plus connu que le maire de
Rouen si cela se trouve [Rires]. »
La présidence de l'Armada ne permet pas seulement à P. Herr de
s'affranchir de certaines contraintes du jeu partisan. Elle lui offre une place
prestigieuse d'où il dispense aux administrés quantité d'avantages matériels
et symboliques. Il y développe des politiques publiques en dehors des
circuits traditionnels de l'administration locale. Aux parents en difficulté, il
propose de prendre en charge leurs enfants à la recherche de stages ou
d'activités socialement utiles. Ses bons rapports avec le patronat qui
sponsorise les manifestations nautiques lui donnent un rôle de médiateur
sur le marché secondaire de l'emploi. Bref, la présidence de l'Armada le
place dans une position centrale dans le champ de la solidarité ; surtout, elle
le crédite d'une image d'élu dévoué qui ne cesse de se dépenser et de
trouver des solutions pratiques aux difficultés sociales.
L'institutionnalisation d'espaces de mobilisations d'ordre notabiliaire peut
prendre des formes très variées en fonction des ressources géographiques et
de la carrière professionnelle des élus centristes. A côté de projets de nature
culturelle, on peut en repérer d'autres ayant des objectifs économiques. Les
cas de Pierre Méhaignerie en Ille-et- Vilaine et de Jean François-Poncet dans
le Lot-et-Garonne font partie de ceux-là. Tous deux ont bâti des associations
ayant pour mission de moderniser leur département : « Avenir Bretagne »
pour l'un et « Avenir 47 » pour l'autre. Ces initiatives - qui réunissent ce que
leur territoire compte de chefs d'entreprise, de cadres du secteur privé et
public, de syndicalistes et d'élus locaux - fonctionnent comme des lieux
d'élaboration de projets de développement et leur permettent de démontrer
leur capacité personnelle à tracer les grandes perspectives économiques du
moment. Ici, appeler à la mobilisation des forces vives locales les fait
apparaître comme des élus compétents et, à l'image d'un chef d'entreprise,
fortement investis dans l'action. Les raisons et le contexte de la création de
ces structures, tels que nous les ont expliqués deux dirigeants de l'UDF9,
apportent un éclairage sur la nature de ces réseaux notabiliaires.
P. Méhaignerie rapporte ainsi lors d'un entretien :
« J'ai voulu lancer cette association pour réunir tous les acteurs influents sur le
département et faire émerger des nouveaux responsables économiques et
politiques. Nous avons compté jusqu'à cinq cents membres mais les effectifs
sont variables. C'est comme pour faire fonctionner un parti politique, il faut
9. P. Méhaignerie et J. François-Poncet ont rejoint l'UMP en 2002. Le parti comme fabrique de notables 51
activer sans cesse [...]. C'est vrai que j'ai pensé plusieurs fois à transformer
cette structure en une sorte de parti politique local. J'y pense encore10. »
Quant à J. François-Poncet, il déclare :
« Quand je suis arrivé dans le Lot-et-Garonne, je n'avais rien en main.
Seulement l'appui de Maurice Faure et de la Dépêche du Midi. Je me suis dit
que ma seule carte c'était de jouer sur la modernisation du territoire et de
rassembler autour de moi tout ce que le pays compte d'acteurs compétents.
J'avais l'Elysée pour moi pour alimenter les pompes à finance [...]. J'ai créé
"Avenir 47" pour m'ouvrir un espace politique entre le PS et le RPR et j'ai tout
axé sur la modernité. Petit à petit, j'ai rassemblé les notables du coin et les
nouveaux cadres publics et privés qui voulaient se hisser socialement.
Aujourd'hui, c'est un peu comme un parti, sauf que les réunions ont lieu dans
ma propriété11. »
Toutes ces initiatives, qui ont lieu en marge des partis politiques et qui
placent certains élus à la tête de projets locaux, confortent leur image de
dirigeants hyper-actifs bien éloignée de celle de notables « héritiers »
entretenant un capital acquis. Par ailleurs, ces façons de se construire un
leadership non partisan instituent un type d'échange politique fondé sur le
dévouement et la générosité.
Produire du dévouement
L'édification d'une multitude d'associations dont l'objet social est de
promouvoir des causes locales dans le but d'améliorer le sort des citoyens a
pour conséquence de placer ces élus dans des rôles sociaux qui
s'apparentent à l'évergésie dont parle Paul Veyne12. De plus, en s'attelant à
défendre ces activités associatives, ceux-ci sont en mesure d'entraîner avec
eux un nombre important d'individus prêts à embrasser des carrières de
bénévoles ou de professionnels spécialisés dans le travail sur autrui13.
Dans les Pyrénées-Atlantiques, au sud de la ville de Pau, Pierre Menjucq,
ancien médecin de campagne, conseiller général UDF et ancien député14, est
décrit par ses adversaires et par la presse locale comme un « notable de
campagne ». Il s'en défend d'ailleurs avec des arguments qui laissent
entrevoir ce que ses adversaires entendent dénoncer en le stigmatisant ainsi :
10. Entretien, février 2002.
11.août 2002.
12. Veyne (P.), Le pain et le cirque, Paris, Le Seuil, 1976.
13. Nous empruntons cette formule à F. Dubet (Le déclin de l'institution, Paris, Le Seuil, 2003) qui
entend définir par là l'ensemble des activités professionnelles et bénévoles participant à la
socialisation des individus.
14. Il a exercé cette fonction entre 1999 et 2002. Il était auparavant le suppléant de F. Bayrou.
Depuis 2002, il a retrouvé sa place de suppléant du président de l'UDF. 52 Politixn°65
« Moi un notable ? Ils me font rire. Autour de Pau, tout le monde m'appelle
Pierrot et me tape sur l'épaule. Je bois des coups au bistrot et je ne fréquente
pas les soirées chic. A l'UDF, je suis toujours assis avec les militants de base,
je n'ai jamais fait une apparition sur la tribune ! Regardez-moi, j'ai l'air d'un
notable ? D'ailleurs, vous pouvez me tutoyer si vous le voulez, cela ne me
gêne pas15. » Mais le fait est qu'il dénote dans le paysage politique local. Ses
concurrents socialistes voient en lui l'expression des vieilles manières de
faire de la politique. Pourtant, cet homme de soixante ans, sans fortune
particulière, issu d'une famille relativement modeste et respectueux des
mots d'ordre venant de sa formation partisane, ne ressemble pas vraiment
aux élus locaux qui se plaisent à se définir comme étant « apolitiques ».
Quand on le suit sur le terrain, cependant, l'énigme que constitue son
stigmate de notable se résout. P. Menjucq ratisse quotidiennement les
campagnes, non pas pour exister en tant que dirigeant politique mais, tel un
travailleur social, pour promouvoir son association d'aide à domicile16.
Depuis plus de dix ans, il dispense des soins aux personnes âgées. Petit à
petit, les activités de son association ont pris de l'ampleur et répondent à
l'ensemble des attentes d'une partie de cette population du troisième âge. De
la restauration à domicile des personnes dépendantes et handicapées à
l'organisation de leurs loisirs (lectures, spectacles, visites au musée, etc.) ou
de leur consommation, P. Menjucq s'applique à faire face à des situations
d'urgence à la manière d'un bienfaiteur. Calquée sur le modèle de
l'ADMR17, son association de service à domicile réunit un nombre
considérable de bénévoles et de professionnels de la santé. Cela lui a donné
une forte notoriété parmi les syndicats de médecins, d'infirmiers, de
kinésithérapeutes et auprès des organismes d'aides ménagères18.
Il va sans dire que dans les zones les plus rurales du pays palois ainsi que
dans les quartiers populaires à la périphérie de Pau, la popularité de
P. Menjucq est grande. Ses engagements auprès des personnes en difficulté
peuvent être mesurés entre autres à l'aune des résultats qu'il a obtenus dans
15. Entretien, décembre 2001.
16. Depuis qu'il est le suppléant de F. Bayrou, c'est-à-dire depuis 1997, il a confié la présidence
de cette association à sa femme. Il reste néanmoins le principal artisan et le décideur dans cette
association.
17. L'aide à domicile en milieu rural (ADMR) a été créée en 1945 par des membres du
Mouvement famille rurale (MFR). Elle compte aujourd'hui plus de 3 000 associations locales
réparties dans 34 000 communes. Ces dernières fonctionnent en réseau et doivent adhérer à une
charte. D'après notre enquête auprès des adhérents de l'UDF, beaucoup de membres de la
formation centriste sont des acteurs ayant des responsabilités au sein de ces structures
d'entraide. De même, de nombreux élus sont particulièrement impliqués dans ces associations,
soit au titre d'administrateur, soit comme membre fondateur.
18. Son engagement auprès des personnes en difficulté l'amène aussi à entretenir des contacts
réguliers avec les associations et syndicats ruraux, familiaux et agricoles. Parmi ces acteurs, il
rencontre fréquemment les paroissiens les plus actifs religieusement mais aussi les plus attentifs
à la misère du monde. Le parti comme fabrique de notables 53
les quartiers populaires. Il devance à chaque fois ses concurrents socialistes.
Ce dernier point semble d'ailleurs constituer sa plus grande fierté :
« On me dit que je suis un notable. Je suis un médecin de campagne c'est tout.
Mais ce que j'aime bien rappeler aux élus socialistes - que j'aime bien dans le
fond, on est assez proches les uns des autres - c'est que je fais mes meilleurs
scores dans les zones populaires, défavorisées ou en voie de désertification.
Paradoxalement, j'ai plus de mal dans les quartiers bourgeois à Pau. »
Appliqué jour après jour à répondre à l'isolement ou à la détresse des
personnes âgées, il jouit d'une image d'élu qui est à l'écoute des maux divers
qui frappent une partie de la population. Il reconnaît lui-même qu'il parle
peu de politique à ses administrés et qu'il a surtout endossé un rôle
d'assistant social :
« Je ne fais jamais campagne. Même les affiches, je n'en fais pas trop. Moi,
tous les jours, ceux qui peuvent voter pour moi, je les vois et je leur apporte
des soins. Parfois, c'est tout bête, c'est un plateau-repas et un petit mot. Je
dirais même que quand je vais faire des permanences dans les différents
villages et que je veille à ne pas recevoir les gens dans la mairie mais dans un
café, chez un particulier ou dans une salle communale, les gens se confient à
moi mais sur un mode affectif ou psychologique. Quand il faut parler de
politique, faire un meeting par exemple, moi je me tais et je laisse la salle
parler et les gens adorent cela. Pas de discours mais de l'écoute et du
contact19. »
Dans ce cas, la notoriété ne repose pas seulement sur l'acquisition d'une
image diffuse d'élu en phase avec les électeurs et qui revendique de bonnes
relations avec la société locale. P. Menjucq administre concrètement une
forme d'échange politique basé entièrement sur le don, sur l'écoute quasi
thérapeutique et la prise en charge des malheurs humains. Cet échange est
inséparable de l'aide à autrui. Et la promotion de ce modèle de face à face -
dont on perçoit bien les bénéfices en termes électoraux - est justifiée par
l'ampleur de la mobilisation des bénévoles et des professionnels
sociomédicaux qu'il a enrôlés. P. Menjucq est donc définitivement perçu
comme un élu à part qui grâce à ces rapports personnalisés (voire intimes)
est véritablement « au chevet » de ses citoyens.
Cette posture de l'élu dévoué qui sait donner de sa personne tout en
encourageant ses fidèles à se conformer à un modèle de générosité peut
prendre des formes quelque peu différentes chez d'autres responsables de
l'UDF. En se fondant sur le même type de dévouement public, certains,
depuis leur entrée en politique, ont orienté leurs activités professionnelles de
19. Son attitude n'est pas sans rappeler la démarche du président UDF du Gers qui est
guérisseur - ou « rebouteux » - et qui conçoit la plupart des échanges politiques sur le mode de
l'aide thérapeutique. En quelques années, c'est-à-dire en l'espace de deux ans, il a doté sa
fédération de plus de 250 adhérents alors qu'elle n'en comptait qu'une petite cinquantaine.