Les mutations géographiques en Pologne - article ; n°346 ; vol.64, pg 438-456

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Annales de Géographie - Année 1955 - Volume 64 - Numéro 346 - Pages 438-456
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1955
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Monsieur Jean Labasse
Les mutations géographiques en Pologne
In: Annales de Géographie. 1955, t. 64, n°346. pp. 438-456.
Citer ce document / Cite this document :
Labasse Jean. Les mutations géographiques en Pologne. In: Annales de Géographie. 1955, t. 64, n°346. pp. 438-456.
doi : 10.3406/geo.1955.14604
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1955_num_64_346_14604438
LES MUTATIONS GÉOGRAPHIQUES EN POLOGNE
Les modifications territoriales survenues en Pologne dans les vingt
dernières années interdisent pratiquement les comparaisons statistiques
sur lesquelles baser une appréciation formelle des progrès de son économie.
S'agissant, de plus, d'un pays en pleine transformation révolutionnaire,
des interprétations contradictoires se font jour sans peine à travers la diver
sité des chiffres1; ceux qui cherchent dans, des indices statistiques la confi
rmation d'une thèse quelle qu'elle soit ont donc grande chance de l'y trouver.
Aussi les fondements de l'enquête géographique paraissent-ils plus
solides que ceux de l'analyse économique dans la mesure où l'on a recours
à des comptages directs, qu'il s'agisse de démographie, d'équipement ou
de transports. C'est sur eux et sur les notations personnelles prises sur le
vif que l'on s'appuiera pour présenter quelques notes auxquelles on se
gardé de vouloir conférer un caractère exhaustif. Car, si la permanence n'est
jamais, pour les géographes, qu'une illusion, l'ampleur et la rapidité des
transformations économiques et sociales dont la Pologne est aujourd'hui
l'objet limitent singulièrement la portée et la sécurité de l'observation.
I. — Les modifications structurales
Le déplacement des frontières et ses conséquences. — De tous les pays
touchés par la guerre — Allemagne exclue — la Pologne est celui qui a
connu par la suite les plus importants déplacements de frontières. A l'Est,
l'adoption de la ligne Gurzon de 1920 a laissé à l'U. R. S. S. plus de 45 p. 100
du territoire de 1939, soit 177 000 km3", peuplés à la même époque de
11 300 000 hab. En compensation, la Pologne a reçu à l'Ouest 101 000 km*
d'anciens territoires allemands, occupés en 1939 par 8 800 000 hab. Au
total, elle revient approximativement à ses frontières de l'an 1000, avec
311 000 km22. Si l'on ajoute à cela que la guerre et la persécution nazie se
sont soldées par environ 6 millions de morts et 1 600 000 personnes défin
itivement inaptes au travail8, on admettra que de tels bouleversements
étaient de nature à affecter de manière durable la vitalité de la nation.
Or il n'en est rien : de 23 millions d'hab. en 1945, la population a passé à
26 500 000 en 1954, avec un accroissement naturel d'environ 500 000 par
an. Bien mieux, la cohésion du corps social semble aujourd'hui plus forte
que par le passé, le pays ayant renforcé son homogénéité linguistique et
religieuse. En 1931, 69 p. 100 de la population déclaraient le polonais comme
1. Pour s'en tenir au seul domaine des publications scientifiques, comment ne pas être surpris,
par exemple, par là différence dans l'interprétation des mêmes données économiques que mani
feste la confrontation des documents recueillis sur place et de la récente publication de
Г1. N. S. E. E. (I. N. S. E. E., Collection des Mémentos économiques, La Pologne, 1 yol. in-8e,
263 pages, Paris, Presses Universitaires, 1954), à laquelle on s'est fréquemment référé.
2. I. N. S. E. E., ouvr. cité, p. 15.
3. Informations sur la Pologne, Rapport dactylographié remis à la délégation dee écono
mistes français (1954), p. 3. MUTATIONS GÉOGRAPHIQUES EN POLOGNE 439 LES
langue maternelle, et 75 p. 100 le catholicisme comme religion. Ces pour
centages doivent aujourd'hui dépasser 90 p. 1001.
Un tel résultat n'était pas concevable sans d'amples mouvements migrat
oires ; environ 2 200 000 Polonais ont évacué, dans les années qui ont
suivi la fin des hostilités, les zones cédées à l'Est à l'U. R. S. S. pour venir
s'établir à l'Ouest dans les territoires recouvrés, que la population allemande
avait préalablement évacués, de gré ou de force. C'est dire que la carte des
densités incluse dans l'Atlas de E. Romer et J. Wasowicz de 1951 ne peut
plus être aujourd'hui considérée comme valable2, car elle s'appuie sur le
recensement de 1946. Il en ressort quatre zones de forte densité (plus de
100 hab. au km2), dont deux contiguës, la Haute-Silésie industrielle et
minière groupée autour de Katowice (depuis peu Stalinogrod) et la riche
plaine triangulaire de la Haute-Vistule qui se limite par Cracovie (Krakow),
Jaroslaw et Sandomierz, auxquelles s'ajoutent les régions industrielles de
Varsovie et de Lodz ; ces indications demeurent, en gros, exactes. Par
contre, les trois zones « creuses » (moins de 25 hab. au km2) de Mazurie, de
Poméranie et de la partie Ouest de la Grande Pologne le sont certainement
beaucoup moins aujourd'hui, tout au moins les deux dernières, du fait des
migrations.
L'incorporation des territoires recouvrés dans les nouvelles frontières
n'a pas seulement modifié les conditions de peuplement de la Pologne. Elle
en bouleverse également l'économie, en valorisant très sensiblement la
rubrique « industrie » dans le bilan des ressources nationales. « En 1947,
observe le professeur Oskar Lange8, la part de l'industrie des territoires
recouvrés dans la valeur de la production industrielle de tout le pays s'élevait
à 22 p. 100 ; en 1952, cette participation atteignait 24 p. 100. » Ces pour
centages seraient d'ailleurs trompeurs pour qui en userait sans discernement,
car la référence 1947 est spécialement défavorable en raison des difficultés
occasionnées par l'évacuation et la colonisation. Une base 1938 serait certa
inement plus instructive, s'il était possible de la dégager. L'héritage des
installations allemandes semble appréciable pour l'extraction houillère et
l'industrie chimique, plus avantageux encore pour l'infrastructure écono
mique (réseau ferré, routes — dont 350 km. d'autoroutes — logements).
L'apport des territoires recouvrés au développement de l'agriculture
est également loin d'être négligeable, et l'on en verra plus loin certains
aspects politiques ; 37 p. 100 de la récolte de céréales et 34 p. 100 de celle
de pommes de terre seraient de leur provenance en 1951-1952. Ce n'est pas
diminuer en quoi que ce soit le courage de la nation polonaise et la férocité
sans égale de l'occupation nazie que de voir dans certaines données positives
de la situation agricole actuelle les effets combinés de la planification socia^
liste et de l'avance technique des anciennes terres de colonisation allemande,
1. I. N. S. E. E., ouvr. cité, p. 56 ; nombreuses confirmations locales.
2. E. Romer et J. Wasowicz, Atlas Polski Wspolczesnej, Wroclaw, 1951.
3. Oskar Lange, Le développement économique de la Pologne populaire de 1945 à 1954, rapport
dactylographié remis aux économistes français, p. 31. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 440
alors que le langage officiel tend à méconnaître ceux-ci au bénéfice exclusif
de ceux-là. Quoi qu'il en soit, l'annexion des territoires recouvrés a déplacé
vers l'Ouest le centre de gravité de la Pologne, topographiquement d'abord,
et économiquement bien davantage.
Mutations régionales et démographiques. — Ce qui précède se rapporte
en quelque sorte aux modifications structurales extrinsèques à la Révolution
marxiste. Leur portée serait cependant considérablement diminuée si elles
ne s'inscrivaient pas dans le cadre de la planification socialiste. Ce que celle-ci
doit à la géographie et attend d'elle, Mr Pierre George Га expliqué, notam
ment dans le cas particulier de la Pologne1. Nous n'avons pas l'intention
d'en débattre ici d'un point de vue doctrinal, qui nous échappe pour l'essent
iel, les échanges de vues auxquels nous avons participé à Varsovie ayant
mis en lumière le rôle des économistes dans la planification, et non celui des
géographes. Le recours à la géographie en matière de direction économique
n'est peut-être pas l'apanage exclusif des régimes marxistes2. Toujours est-il
qu'à Varsovie le sens de la carte et du paysage paraît autrement développé
qu'il ne l'est à Paris dans les divers bureaux où l'on pense le développement
de l'économie française. Songeant avec quelques années d'avance au futur
Plan quinquennal, l'un des vice-présidents du Conseil, L. Jedrychowsky —
que nous eûmes l'occasion d'interviewer — le définissait ainsi en 1952 :
« II aura pour mission d'exploiter les ressources en eau du pays, particulièr
ement celles de la Vistule, pour élargir les bases de notre énergétique, construire
de nouvelles voies fluviales, bonifier de vastes territoires, amener l'eau aux
villes et aux centres industriels3 ». Habitué — du moins jusqu'à ces derniers
temps — à écouter des rapports et lire des programmes économiques où ne
figure aucune référence au sol et à ceux qui l'habitent, un Français ne laisse
pas d'être surpris pas un tel langage ; il n'aurait, nous a-t-on dit, rien d'excep
tionnel.
Quoi qu'il en soit, la planification a imposé à la Pologne d'amples mutat
ions géographiques. La plus lenitive d'apparence, bien qu'elle ne soit pas
négligeable pour autant, a été l'unification en tous domaines des découpages
administratifs : le territoire est découpé en 19 voïévodies — dont la surface
moyenne est le triple de celle d'un département français — et 328 districts
ou powiaty (fig. 1). On sait ce qu'il y a d'arbitraire dans le tracé de telles
1. Pierre George, Sur quelques aspects des études géographiques en économie planifiée (Annales
de Géographie, n° 317, LIX, nov.-déc. 1950, p. 362-365).
2. Voir les expériences de mise en valeur de l'Italie du Sud : M. Rossi-Doria, Bref aperçu
sur la réforme agraire en Italie (Bulletin de la Société Française ď Économie Rurale, oct. 1951,
2 pages) P. Grifone, La Lutte pour la réforme agraire (Cahiers Internationaux, févr.
12 ; H. de Farcy, Inquiétudes agraires en Italie (Études, sept. 1952, 11 pages), — et de
développement de la planification régionale en Grande-Bretagne: Gottmann, Sestini, Tulippe,
Willatts et Vila, L'aménagement de l'espace, Cahiers de la Fondation nationale des sciences
politiques, 1 vol in-. 8°, Paris, A. Colin, 1952, p. 103-134. — D'un point de vue spécial, Les
Trading Estates, dans Aménagement du Territoire, premier rapport du Ministère de la Recons
truction et de l'Urbanisme, Imprimerie Nationale, déc. 1950, p. 75-101.
3. Trybuna Ludu, 2 sept. 1952 ; rapporté par l'I. N. S. E. E., ouvr. cité, p. 42. .
.
.
LES MUTATIONS GÉOGRAPHIQUES EN POLOGNE 441
circonscriptions1, mais on n'ignore pas non plus qu'il exerce sur les courants
de circulation et d'échanges une influence d'autant plus profonde qu'il
est uniformément imposé. Progressivement l'échelon de la voïévodie s'affirme,
et se renforcent les fondements de la vie régionale ; outre les organes courants
de l'administration, on rencontre au chef-lieu de la voïévodie à la fois le
__ LEGENDE —
Frontières
Limited cie Voiévodies
о Chef е- 1 ieux de Vbïevodies
о Autres villes
..>>... Canaux
Chemins de fer (grandes lignes)
Fig. 1. Divisions administratives et principales villes de Pologne.
Échelle, 1 : 7 000 (НИ) environ.
Conseil Syndical, relais du conseil central, et la Commission régionale de
Planification, dont l'intervention serait importante dans l'établissement
des programmes d'investissement.
On a déjà souligné l'ampleur des migrations intérieures, mais uniquement
dans le sens E-0 et en fonction des déplacements de frontières. Or ce
n'est là qu'un aspect des mutations démographiques. « L'état communiste
implanté en pays agricole, écrivait tout récemment Mr Gachon, c'est l'indus-
1. Comme l'a écrit Mr Jules Blache, «les ensembles géographiques reconnus par les géo
graphes comme relativement cohérents n'ont pas de limites nettes » (Les régions géographiques
de la France, Revue de géographie alpine, t. 36, 1948, p. 439-443 ; voir p. 440). ANNALES DE GÉOGRAPHIE 442
trialisation et l'urbanisation accélérées ; par suite, c'est la main-mise accé
lérée des villes sur la campagne1 ». Nous ne discuterons pas la seconde
proposition, pour laquelle nous n'avons pas eu les moyens de nous faire une
opinion fondée, encore que l'on soit tenté d'y souscrire dans le cas présent*.
Quant à la première, elle se vérifia pleinement. Un pays qui a vu le pourcen
tage de sa population active vivant de l'agriculture passer en vingt ans
— de 1931 à 1950 — de 60,6 à 48,7 3 n'a pu atteindre ce résultat spontané
ment. C'est là le fruit de l'industrialisation, dont la conséquence parallèle
est la modification du rapport démographique villes-campagnes. La popu
lation des villes de plus de 10 000 hab. constituait 20,3 p. 100 de la totale en 1931, 32,6 p. 100 en 19534. Pareil bouleversement des struc
tures démographiques et socio-professionnelles eût été inconcevable s'il n'avait
été guidé, voire maîtrisé, par le pouvoir central5. Dès avant-guerre il était
patent que la Pologne était chroniquement affectée de surpeuplement rural,
et tout particulièrement dans la région subcarpatique6. Aussi est-ce dans
les voïévodies de Cracovie et de Rzeszow, c'est-à-dire dans la riche plaine
triangulaire comprise entre la haute Vistule et le San, qu'il a été fait appel
le plus largement aux réserves de main-d'œuvre rurale, soit pour l'édification
à proximité de nouveaux centres industriels (Nowa Huta) — ce qui facilite
l'embauche paysanne — , soit par transfert dans d'autres régions. L'émi
gration agricole s'est donc considérablement amplifiée en même temps
qu'elle changeait de sens : alors qu'en 1939, 47,1 p. 100 des ruraux en prove
nance de la région indiquée se faisaient domestiques et 5,8 p. 100 ouvriers,
en 1951, 60,6 p. 100 d'entre eux sont allés aux professions industrielles et
6,7 p. 100 seulement à celle de domestique7.... L'analyse des mutations
géographiques en matière de démographie et de peuplement impliquerait
également un examen serré des conséquences humaines de la réforme agraire ;
or seules ses conséquences économiques ont été perceptibles. Il est, par
contre, manifeste que le développement de l'industrialisation et de l'urbani
sation n'a pas suscité cette baisse de la natalité dont d'aucuns font un corol
laire. Avec un taux d'accroissement naturel de 19,9 p. 1000 en 1953, contre
12,1 en 1936 et 16,3 en 1929, la vitalité de la Pologne n'est en rien affectée
par les transformations économiques et sociales survenues depuis dix ans.
1. Lucien Gachon, Les rapports villes-campagnes : le sens prévisible de leurs lignes d'évolution
(Norois, n° 3, juill.-sept. 1954, p. 202-218 ; voir p. 205).
2. Nos interlocuteurs n'ont fait nul mystère des difficultés économiques et politiques rencon
trées dans les campagnes. Que l'autorité soit imposée aux masses rurales à partir des organes de
direction urbains, cela est plus que probable.
3. Instytut Ekonomiki Rolnej, Wies W Liczbach, Varsovie, 1954, p. 20.
4. Bronislaw Minc, Transformations essentielles du taux ď accroissement naturel de la popu
lation en Pologne, Rapport dactylographié remis aux économistes français, p. 9.
5. N'ayant eu ni le loisir ni les moyens d'enquêter sur les conditions dans lesquelles il s'est
opéré et s'opère encore, nous observons sur ce point important un silence que l'on voudra bien
croire aussi exempt de sous-entendus que de complicité.
6. En 1938, l'économiste J. Poniatowski évaluait à 8 millions d'âmes l'excédent de la popu
lation des campagnes, fixé par d'autres aux alentours de 6 millions. Sans méconnaître ce que
la notion d'« excédent » recèle d'arbitraire et de dangereux, il ne paraît cependant pas fallacieux
de parler de surpeuplement rural dans le cas de la Pologne contemporaine.
7. Instytut Ekonomiki Roinej, ouvr. cité, p. 108. LES MUTATIONS GÉOGRAPHIQUES EN POLOGNE 443
Industrialisation et aménagement du territoire. — C'est dans le domaine
de la localisation des investissements industriels que s'est esquissée le plus
clairement la portée géographique de la planification socialiste en Pologne.
« L'industrialisation socialiste », qui a introduit une nouvelle répartition
des forces productives dans l'ensemble du pays, entraîne d'importantes
transformations dans la géographie économique de la Pologne ; tel est le
postulat1. Les réalisations du plan sexennal sont en train de le vérifier. Les
progrès les plus marquants sont ceux de la Pologne orientale où la région
de Rzeszow-Sandomierz est en plein essor (centrale hydraulique de Popowa
sur le San ; usines textiles à Rzeszow et Tarnow ; construction électrique
à Jaroslaw et Tarnow). L'abondance de la main-d'œuvre rurale, le grand
axe de circulation subcarpatique et la proximité de la frontière russe par
laquelle arrivent certains équipements de base militaient en faveur d'un
tel développement. Plus, au Nord, les régions de Lublin et de Bialystok,
bien que moins favorables, n'ont pas été oubliées. Entre autres réalisations,
celles de l'usine de roulements à billes de Krasnik (au Sud-Ouest de Lublin)
et de de camions Bierut à Lublin méritent une mention spéciale
au même titre que les industries textiles de Bialystok. En accroissement
relatif de la main-d'œuvre industrielle, ce sont les secteurs qui accusent
depuis 1947 les plus rapides progrès sur la voie de l'industrialisation ; de
ce point de vue, seules Varsovie et sa conurbation supportent la comparaison.
Mais ici toute une tradition de vie industrielle existait déjà, que l'on s'efforce
d'accentuer brutalement « pour faire de la capitale une ville prolétarienne »*.
D'immenses usines ont vu le jour à la périphérie de la ville, notamment
pour les tracteurs (Ursus) et les automobiles (Zeran). Toujours en Pologne
centrale, les industries de transformation s'épanouissent autour de Kielce
(industrie alimentaire, construction mécanique) et surtout de Lodz (industrie
textile, construction mécanique, industries alimentaire et du meuble, appar
eils d'optique, etc.). Si la vocation textile du grand foyer industriel qu'est
Lodz s'est encore affirmée dans les récentes années (nouvelles filatures de
Piotrkow), un certain souci s'est néanmoins fait jour de ne pas pousser à
l'extrême la concentration géographique de cette branche d'activité. En
effet, deux des plus récents investissements textiles ont été projetés dans
de nouvelles régions d'accueil : le filage fin s'est établi à Andrychow (à
100 km. environ SSE de Katowice, en Haute-Silésie) et la fabrication des
fibres synthétiques à Gorzow, en Poméranie, sur la Warta. A l'aide de
grands travaux d'équipement fluvial et hydro-électrique, une région indust
rielle est en voie de constitution en Cujavie, selon le triangle Poznan,
Bydgoszcz, Torun ; les industries alimentaires, chimiques et mécaniques
s'y mélangent en proportions diverses selon les centres.
L'industrie lourde demeure nécessairement l'apanage de la Haute-
1. Résultats obtenus au cours de la réalisation du plan de six ans pour les années 1954-1955 et
principales tâches économiques pour les années 1954-1955, Rapport adopté par le IIe Congrès du
Parti unifié de Varsovie, 1954, p. 17.
2. Gospodarka Pianová, Rapporté par Г1. N. S. E. E., ouvr. cité, p. 81. 444 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Silésie, où l'accroissement de la production métallurgique et chimique se
réalise essentiellement à partir des usines déjà existantes. Les silhouettes
imposantes des grandes centrales thermiques (Jaworzno, à 20 km. environ
de Sosnowiec ; Miechowice, au Nord de Katowice) alternent avec les hautes
cheminées de briques des usines chimiques et métallurgiques. C'est là que
se trouvent les grands combinats comme Kedzierzyn, aux abords de l'Odra,
pour les dérivés de la chimie organique, et surtout Nowa Huta, aux portes
de Cracovie, pour la sidérurgie, l'investissement le plus important du plan
sexennal. Une fois achevé, le combinat de Nowa Huta produira annuelle
ment, selon les prévisions, 1 500 000 t. d'acier et 1 000 000 t. de laminés,
soit approximativement le tiers des besoins nationaux pour ces produits.
Il est, en passant, intéressant de relever que les normes de puissance du.
combinat de Nowa Huta le placent au niveau généralement estimé néces
saire en Europe occidentale pour la mise en œuvre d'équipements sidérur
giques modernes. Les capacités de production des groupes homogènes qui
se reconstituent en Allemagne s'échelonnent en effet entre 1 500 000 et
2 400 000 t. par an ; celles du nouveau complexe belge Cockerill-Ougrée
seront du même ordre, sans bénéficier, par contre, de l'unité des sièges de
production qui confère à Nowa Huta sa force et son harmonie.
La priorité reconnue au développement de l'industrie lourde explique le
processus cumulatif des investissements en Haute-Silésie et sur ses flanque-
ments (régions de Gracovie et de Gzestochowa). En pourcentage de la pro
duction industrielle totale, les voïévodies de Katowice et de Wroclaw (Bres-
lau) demeurent en tête du classement national avec celle de Lodz. On dira
que la répartition des ressources minérales exclut qu'il puisse en être autre
ment, encore que la recherche géologique soit, semble-t-il, activement
poussée1. Mais il faut aussi reconnaître que, sous tous les régimes, l'inve
stissement creuse en quelque sorte le lit de l'investissement. Gela est vrai
non seulement du fait des intégrations techniques, telles que la fabrication
des briques réfractaires à l'intérieur même du combinat de Nowa Huta,
mais aussi en raison de l'attirance qu'exercent les équipements déjà consti
tués, même vétustés. S'il arrive que des bâtiments désaffectés soient parfois
plus coûteux à remettre en état que la construction de bâtiments neufs,
l'existence d'une voirie industrielle même endommagée exerce un puissant
attrait (canalisations, amenées d'eau et d'énergie, embranchements ferro
viaires ou routiers). Nous nous en sommes rendu compte en parcourant la
Haute-Silésie où Гех-usine de guerre allemande écrasée par les bombes a.
été reprise jusque dans ses soubassements pour abriter quelque industrie
nouvelle. L'effet de permanence des installations humaines qui permet
souvent au contingent de s'affirmer contre le rationnel ne connaît pas les
frontières idéologiques que Ton voudrait parfois lui assigner.
Il n'empi'che que la planification socialiste polonaise a pour conséquence,
comme nous l'exposa le professeur Spkomski dans son rapport sur l'industria-
1. Il faut, paraît-il, relever à son actif la découverte des gisements de soufre près de Sand<>-
mierz et de charbon à coke au Sud de Cracovie. LES MUTATIONS GÉOGRAPHIQUES EN POLOGNE 445
lisation, d'égaliser dans la mesure du possible les chances économiques
des diverses régions. Dès à présent, une sorte de bande industrielle s' éten
dant de la Haute-Silésie à Gdansk (Dantzig) via Lodz, constitue l'axe écono
mique de la Pologne nouvelle ; à partir de lui, la vie industrielle paraît appelée
à se propager dans les zones qu'elle a insuffisamment ou pas encore atteintes.
Pour qu'il en soit ainsi, la conjugaison de deux facteurs, économique et géogra
phique, est nécessaire ; il faut en effet :
— économiquement, que s'accentuent les investissements dans le secteur
des biens de consommation, aujourd'hui sacrifié ;
— géographiquement, que s'achève le vaste programme de moderni
sation et de développement des voies de communication.
La circulation et ses réseaux. — Le déséquilibre déjà rencontré en d'autres
domaines entre l'Est et l'Ouest du pays se retrouve ici. Gela est vrai tant
en matière de routes1 — les chaussées les meilleures, dont les autoroutes,
et les plus développées, sont à l'Ouest — que de chemine de fer. Le rail,
qui joue le premier rôle en matière de circulation, et de beaucoup, a été
l'objet d'un gros effort de reconstruction et de modernisation. Il est sans
intérêt de vouloir l'apprécier exactement et vérifier l'assertion selon laquelle,
en évaluant le trafic par habitant, la Pologne serait le deuxième pays d'Europe
après la Suisse pour le mouvement voyageurs et le premier pour le mouve
ment marchandises. Il est, par contre, curieux de relever les modifications
ou, plus exactement, les compléments de tracé qui vont modifier l'ordon
nance générale du réseau. Tantôt les raccordements sont réclamés par le
bouleversement des frontières : à partir de Lomza, une voie va relier la
Podlachie et la Mazurie, de part et d'autre de l'ancienne frontière all
emande ; tantôt l'industrie impose l'établissement de relations d'intercon
nexion : les meilleurs exemples se rencontrent en Petite Pologne avec les
liaisons Rzeszow-Sandomierz, via Deba, et, perpendiculairement, Jedrzejow
(SO Kielce)-Zamosc, en direction de la frontière du Bug (fig. 1). Certains
tracés majeurs se détachent, certes, sur l'ensemble par leur équipement
et leur fréquentation ; c'est le cas de l'artère en voie de totale electrification
Varsovie-Silésie par Czestochowa et Katowice et de la grande rocade subcar-
patique : Lwow-Rzeszow-Cracovie- Katowice, prolongée en Silésie jusqu'à
Wroclaw. Il n'empêche que l'examen d'ensemble de la carte donne le sentiment
d'une tendance au regroupement organique en réaction contre une disposition
excessive au transit.
Ce sentiment d'un renforcement de l'unité économique et politique du
pays à l'aide des moyens de communication se dégage beaucoup plus fort
ement encore de l'analyse rapide du réseau fluvial en cours d'aménagement.
L'effort entrepris est remarquable et significatif ; il porte sur la canalisation
1. L'I. N. S. E. E., ouvr. cité, accuse 72 000 km. de voies à revêtement dur à la fin de 1948 ;
un document polonais qui nous a été remis parle de 96 000 km. en 1954, ce qui représenterait une
densité de près de 31 km. par 100 km1, encore très éloignée de celle des pays d'Europe occiden
tale (France, 63). ANNALES DE GÉOGRAPHIE 446
de l'Odra et de la Vistule — celle-ci naturellement moins favorisée que
celle-là — avec rocade par la Warta et la Notée de Kostrzyn (Kustrin)
à Bydgoszcz (canal Bydgoski), l'ensemble devant être accessible à des péniches
de i 000 t. Au Sud, le circuit navigable est appelé à être bouclé par le racco
rdement Odra-Vistule, en prolongeant l'actuel canal Gliwicki (de Kozle
à Gliwice) jusqu'à la Vistule qu'il atteindra à. hauteur d'Oswiecim. Sur
cette vaste boucle navigable solidement rattachée à la mer par les cours
inférieurs de Г Odra et de la Vistule et dont la portée en lourd doit être
progressivement accrue, des artères secondaires sont, ou vont être, progres
sivement greffées : la Notée est reliée à la Warta à hauteur de Konin, la
Spree communique avec Г Odra par le canal de Kunice, à 10 km. au Sud-
Est de Francfort, et Lodz est appelé à bénéficier grandement de la jonction
Warta-Pilica, entre Chelmno et Tomaszow. La canalisation du Bug supé
rieur complétera heureusement cet ensemble.
Tout cela est pour un proche avenir. Mais le plan spécial de trente ans a
des ambitions plus larges encore : groupements de barrages et augmentation
de la capacité des voies, réalisation des grands projets Odra-Danube, depuis
Raciborz à travers la Tchécoslovaquie, et Vistule-Dniestr, par Nowa Huta,
Rzeszow et Jaroslaw. Quoi qu'il en soit de ces vues ambitieuses et d'ailleurs
incertaines, il n'en demeure pas moins que la planification marxiste accorde
une place essentielle aux réseaux de voies navigables. La création des com
binats nouveaux et les progrès de l'industrialisation leur sont, en bonne part,
liés et c'est par la voie d'eau que les grands ensembles comme Kedzierzyn
et Nowa Huta reçoivent certains de leurs approvisionnements lourds et
expédient une fraction plus notable encore de leurs fournitures. Le fait
en lui-même n'a rien de surprenant — d'autres pays comme l'Allemagne
Occidentale continuent de porter leur attention sur la navigation intérieure — ,
mais il souligne par contraste l'inaction de la France dans un domaine que
les conceptions les plus audacieuses et les plus opposées s'accordent à juger
comme primordial.
Reste à envisager brièvement l'aspect très particulier de la circulation
des capitaux, non pour confronter la politique monétaire d'un pays socialiste
avec celles des pays libéraux, ce qui n'est pas de notre ressort, mais pour
indiquer que, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la planification
tend à développer la circulation monétaire au sein des provinces. Certes
la monnaie scripturale a disparu, et ce n'est pas la moindre surprise, puis
qu'elle est, par nature, la plus facile à recenser et à contrôler ; mais la
monnaie fiduciaire circule avec une grande rapidité. Si les mouvements de
sortie semblent, en gros, obéir aux mêmes lois que celles que nous observons
en France, les rentrées sont immédiates et automatiques par le canal des
achats de produits industriels et du commerce d'État. L'appareil du trans
port, à savoir le système bancaire, est rigoureusement planifié. La Banque
Nationale de Pologne, qui en a le monopole, dispose de filiales dans tous
les centres de voïévodies, avec des bureaux installés dans bon nombre de
chefs-lieux de powiates. On aimerait, ultérieurement, pouvoir procéder à