Questions d'URSS ou la «soviétologie» en questions - article ; n°18 ; vol.5, pg 21-48

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Politix - Année 1992 - Volume 5 - Numéro 18 - Pages 21-48
Questions of USSR or «sovietology» in questions.
Sylvie Gillet. [21-48].
Political and social transformations within the USSR, in the years from 1985 to 1990, raise the question of their effects on a body of knowledge called «sovietology». This evaluation is not however straightforward, for it implies the previous study of the status, the structure and the proprieties of these federate knowledges through their common reference to the USSR. It is only under that condition that one can measure how the accountability of the disordered situations in the USSR played less as a «developer» of a «crisis» in the order of these discourses than as a «fixer» of the cleavages and as well institutionalized principles of the definition of the scientific practice.
Questions d'URSS ou la «soviétologie» en questions.
Sylvie Gillet. [21-48].
Les transformations politiques et sociales en URSS, dans les années 1985-1990, incitent à s'interroger quant à leurs effets sur un corps de connaissances nommé «soviétologie». Cette évaluation ne va cependant pas de soi, elle implique, en effet, un examen préalable de l'état, de la structuration et des propriétés de ces savoirs fédérés par leur référence commune à l'URSS. C'est à cette condition, que l'on mesure comment la lisibilité des situations de bouleversement en URSS a moins joué le rôle d'un «révélateur» d'une «crise» de l'ordonnancement de ces discours que celui d'un «fixateur» de clivages et de principes de définition du «faire de la science» déjà institués.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Sylvie Gillet
Questions d'URSS ou la «soviétologie» en questions
In: Politix. Vol. 5, N°18. Deuxième trimestre 1992. pp. 21-48.
Abstract
Questions of USSR or «sovietology» in questions.
Sylvie Gillet. [21-48].
Political and social transformations within the USSR, in the years from 1985 to 1990, raise the question of their effects on a body
of knowledge called «sovietology». This evaluation is not however straightforward, for it implies the previous study of the status,
the structure and the proprieties of these federate knowledges through their common reference to the USSR. It is only under that
condition that one can measure how the accountability of the disordered situations in the USSR played less as a «developer» of
a «crisis» in the order of these discourses than as a «fixer» of the cleavages and as well institutionalized principles of the
definition of the scientific practice.
Résumé
Questions d'URSS ou la «soviétologie» en questions.
Sylvie Gillet. [21-48].
Les transformations politiques et sociales en URSS, dans les années 1985-1990, incitent à s'interroger quant à leurs effets sur
un corps de connaissances nommé «soviétologie». Cette évaluation ne va cependant pas de soi, elle implique, en effet, un
examen préalable de l'état, de la structuration et des propriétés de ces savoirs fédérés par leur référence commune à l'URSS.
C'est à cette condition, que l'on mesure comment la lisibilité des situations de bouleversement en URSS a moins joué le rôle d'un
«révélateur» d'une «crise» de l'ordonnancement de ces discours que celui d'un «fixateur» de clivages et de principes de
définition du «faire de la science» déjà institués.
Citer ce document / Cite this document :
Gillet Sylvie. Questions d'URSS ou la «soviétologie» en questions. In: Politix. Vol. 5, N°18. Deuxième trimestre 1992. pp. 21-48.
doi : 10.3406/polix.1992.1506
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1992_num_5_18_1506Questions d'URSS ou
la «soviétologie» en questions
Sylvie Gillet
Centre de recherches politiques de la Sorbonne
Université Paris I
•// faut bien comprendre que l'on étudie un pays, donc
un objet vivant fait d'hommes, qui est fait de sociétés
multiples et qui est en mouvement et dont on ne sait pas
ce que sera demain. Ce qui fait que, sans rentrer dans les
détails, il y a des soviétologues qui ne veulent pas
s'exprimer sur l'actualité, pour différentes raisons, il y a
ensuite ceux qui veulent beaucoup s'exprimer et ceux
enfin qui s'expriment modérément, qui s'expriment sur
ce qu'ils connaissent, qui s'expriment au moment où ils
estiment qu'on peut arriver à une analyse et qu'il est
important de la faire [...]. Mais aujourd'hui l'URSS, tout
le monde veut comprendre, alors qu 'il y a quinze ans, le
soviétologue était certainement moins sollicité et cela
jouait sur l'orientation de sa recherche et de ses travaux.
Quand on est moins sollicité, on choisit des sujets de type
historique, si on est plus sollicité sur l'actualité,
automatiquement, comme en plus cela t'intéresse, tu
orientes en partie tes travaux là-dessus. Tu ne peux pas
l'éviter parce que si tu n'es pas capable de comprendre ce
qui se passe aujourd'hui, tu ne peux pas t 'imposer
comme quelqu'un qui connaît le sujet*.
Entretien n°l : 37 ans. IEP Paris, trois ans au Russian
research center d'Harvard. Prépare une thèse. Chargée de
recherches au CNRS. Chargée de mission au ministère des
Affaires étrangères.
* URSS N'EXISTE PLUS»1. Cet énoncé «final» incite à s'interroger sur
les effets des mouvements propres à des objets réels sur un corps
de connaissances nommé fréquemment «soviétologie»2. En effet, L
la diversité et la complexité des événements qui se sont produits
en URSS durant ces dernières années ont eu aussi pour conséquence — sans
à pratique 2.janvier possibilité beaucoup la particulièrement et DEA 1. Gillet nouvelle C'est Les de de la termes 1992. ainsi (S.), diffusion Systèmes savante d'en aux carte "Soviétologues», que de commentaires proposer L. des ou «soviétologie- d'un l'équipe politiques Blondiaux demi-savante Etats corps une ayant de -Sovietologies comparés, et définition de rédaction et B. formé connaissances de nombreuses aux François -soviétologue» frontières la préalable. des Université Communauté et pour Dictionnaires expertise. personnes. produites imprécises leurs Nous sont Paris lectures des nous à Quelques I, sur considérer Hachette Qu'elles J. Etats et permettons l'URSS Lagroye aux avisées indépendants mécanismes usages en intitulait comme d'une dir., soient France, de pluriels 1990. renvoyer version le des (CEI) remerciées de texte mémoire catégories Cet la qui de publiée liminaire constitution sur article excluent ce ce pour et texte. de le point doit plus de 24 le la
Politix, n°18, 1992, pages 21 à 48 21 Sylvie Gillet
doute la moins attendue — de donner à voir les problèmes d'accommodation
de ces connaissances «savantes» aux transformations aussi brutales
qu'apparentes de leur objet. S'il est malaisé de répondre directement à la
question de l'imposition et de la prise en compte obligées pour ce corps de
connaissances des transformations politiques et sociales en URSS1, c'est que la
réponse à cette question ne peut faire l'économie de l'examen préalable de
l'état, de la structuration et des propriétés spécifiques de ces savoirs fédérés,
par leur référence commune à l'URSS, qui participent de l'intelligibilité de ces
réalités. Nous voudrions ainsi, dans le cadre de cet article, mesurer en quoi les
analyses des événements qui ont eu lieu en URSS dans les années 1985-1990 ne
peuvent être comprises indépendamment des conditions d'existence d'un
groupe de spécialistes de l'URSS en France et des modes d'établissement
d'une légimité scientifique de leurs discours. Les questions qui jalonnent cette
recherche visent à comprendre quelles sont les qualités de ces acteurs-
spécialistes, quels processus ont fondé la présomption de leurs compétences
«savantes», quelles conditions autorisent une extériorisation de leurs savoirs
mais aussi en quoi les procédés de diffusion de ces connaissances
s'accompagnent de tentatives de clôture disciplinaire, enfin comment
l'institution d'une conjoncture critique — l'URSS des années 1985-1990 — tend
à fixer une mise en ordre «savante» de ce corps de connaissances.
Cette façon d'appréhender la «sovietologies nous a conduite à privilégier la méthode
d'entretiens semi-directifs approfondis (auprès de trente-six des personnes intervenant
sur l'URSS pour la période considérée), ainsi que diverses formes d'observation non
participante (à des séminaires, colloques, réunions etc.), la lecture des principaux
ouvrages disponibles à cette époque, complétée par un travail de recensement des
acteurs présentés et se présentant comme spécialistes de l'URSS dans la presse. Nous
avons numéroté nos entretiens de un à trente-six selon leur ordre de citation en
donnant le plus de renseignements pour chacune des personnes interrogées sans
rompre néanmoins l'anonymat de leurs propos. S'il est malheureusement à parier que
ces «camouflages- seront vite percés par ceux qui disposent d'une connaissance
minimale de cet espace de discours, la tentation d'une lecture anecdotique sera tout du
moins rendue plus difficile. L'échantillon a été constitué à partir d'un recensement des
acteurs intervenant sur l'URSS pour la période considérée (1985-1990). Le choix,
délibéré, de reproduire de longs extraits d'entretiens nous semble d'autant plus justifié
que les personnes que nous avons questionnées sont avant tout des intellectuels (et
pour la plupart des professeurs s'adressant à une auditrice présentant tous les signes
d'une «profane-intéressée») et, pour cela, inscrivent leurs raisonnements dans la
longueur et la précision des démonstrations «universitaires». En effet, nous voulions,
d'une part, rendre compte de ce que A. Giddens nomme la «conscience discursive» (X«
constitution de la société, Paris, PUF, 1987, p. 79), définie comme la capacité pour les
acteurs sociaux de «contrôler leurs activités et celles d'autres acteurs dans le cours
régulier de leurs conduites de tous les jours [et celle] de "contrôler ce contrôle" dans
leurs consciences discursives». Ce choix se justifiait, d'autre part, par le fait que les
supports écrits d'exposition des connaissances de l'URSS pour la période considérée
paraissaient peu propices à ces actions de réflexivité, d'explicitation et de justification
des principes qui règlent ces savoirs. Les ouvrages biographiques récents de A. Kriegel
1. Par transposition dans un autre univers savant encore peu institutionnalisé, c'est une des
questions initiales que soulève P. Favre à propos des rapports entre les questions politiques qui se
posent à un moment donné dans une société et la genèse des études de science (s) politique(s)
prenant pour objet ce type de questions. L'auteur admet en conclusion que mesurer ces rapports
«n'est pas si simple ; d'abord parce que toute l'histoire est faite d'événements de cette nature et
que les événements n'ont certes pas le pouvoir d'obliger les hommes à les étudier ; et ensuite
parce que, à la fin du XIXe siècle, certains événements seulement suscitent l'observation
scientifique, et beaucoup d'autres pas- {Naissances de la science politique en France 1870-1914,
Paris, Fayard, 1989, p. 207-230).
22 La soviétologie en questions
(Ce que j'ai cru comprendre, Paris, Laffont, 1991) et de M. Ferro (Histoire de la Russie
et d'ailleurs : entretiens avec Jules Chancel et Jean-François Sabouret, Paris, Balland,
1990) sont des exceptions qui confirment, d'une autre manière, cette observation. Cette
absence de publicité des «instruments» de connaissance est à rapporter aux fluctuations
et à la profusion des événements se succédant en URSS qui conduisent les spécialistes à
adopter des prises de parole éphémères par la forme (interventions radio-télévisées,
entretiens dans la presse, communications à des colloques, chroniques, essais).
Si nous n'avons pas à préjuger du caractère «scientifique» ou non des
connaissances produites sur l'URSS, il convient toutefois de tenir compte de la
revendication par les acteurs eux-mêmes d'une «scientificité» de leurs
discours. Une démarche possible pour l'analyse des qualités prêtées à ces
discours est de considérer l'ensemble des opérations qui visent à établir une
transmutation des connaissances «ordinaires« en connaissances
«scientifiques». Car, comme le note K. R. Popper, «la manière la plus
intéressante de croître, pour la connaissance du sens commun, est
précisément de se muer en connaissance scientifique»1. Néanmoins les formes
de «scientifisation» des connaissances produites sur l'URSS sont créatrices de
tensions, exprimant ainsi l'hétérogénéité des ressources et des actions que les
acteurs engagent. Ces opérations de «scientificité» ne ressortent pas seulement,
pour les spécialistes de l'URSS, de l'établissement d'un examen
épistémologique de leurs activités. La «soviétologie» comme science
spécifique passe aussi par un travail de reconstitution historique et de re
définition des qualités du spécialiste de l'URSS dont la réussite aujourd'hui
incite à en effacer certains fondements politiques. C'est pour cela que nous
avons choisi, en guise de préliminaire, de livrer quelques modalités de ces
opérations de «scientificisation» avant de nous attacher plus particulièrement
aux conditions sous-jacentes qui ont autorisé la définition de spécialistes de
l'URSS.
A propos de «science(s)»
C'est ainsi que l'un des modes d'établissement de la légitimité «scientifique»
des connaissances sur l'URSS consiste pour les acteurs à convoquer des
principes épistémologiques «durcis», repérés dans leurs activités de recherche.
L'existence de corps de connaissances reconnus aujourd'hui comme
«scientifiques» est également mobilisée afin d'inscrire leurs préoccupations
dans une démarche de «scientificisation». La science physique, les
1. Popper (K. R.), La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1973, p. 16. Cette
perspective nous conduira à évoquer quelques traits de l'historiographie de ce corps de
connaissances sans que celle-ci constitue l'axe central de nos recherches. Pour ce faire nous nous
sommes reportée, sauf erreur de notre part, aux deux seuls ouvrages écrits par des spécialistes de
l'URSS qui proposent une histoire de la «soviétologie» : Desjardins (R.), The Soviet union through
french eyes 1945-1985, New-York, St Martin's Press, 1988, et Marcou (L), L'Union soviétique,
guide de recherches, Paris, Presses de la FNSP, préf. de H. Carrère d'Encausse, -Sources et
méthodes des recherches sur l'URSS», 1971. Nous nous sommes également référée, pour la
période antérieure à 1985, à des articles dont les auteurs entreprennent des classements des
connaissances produites sur l'URSS. Tels par exemple ceux de Collignon (J.-G.), «L'idéologie
soviétique devant la soviétologie scientifique française» in Duprat (G.), dir., Analyse de l'idéologie,
Paris, Galilée, tome I, 1980 ; Hassner (P.), -Western European perceptions of the USSR-, Daedalus,
vol. 108, n°l, winter 1979 ; Lesage (M.), -Les études soviétiques et est-européennes en France»,
Canadian Slavonic papers, vol. 11, n°3, 1969-
23 Sylvie Gillet
mathématiques, les sciences de la nature apparaissent ainsi souvent par
analogie dans ces discours :
»Quand on a un certain nombre d'& priori pour différentes raisons, il y a des
choses que l'on ne voit plus, que l'on refuse de voir dans un sens comme dans un
autre [...]. C'est vrai pour d'autres sciences comme la physique, il faut avoir la
capacité à un moment donné de sortir de ses propres connaissances et de
consentir à accepter un certain nombre de faits qui sortent du schéma qu'on a
dans la tête et de reconstruire ce schéma pour produire quelque chose qui ne
dépende plus des connaissances dont nous disposons mais qui tiennent vraiment
à la réalité- (Entretien n°2 : 42 ans. Docteur en géographie, diplômé des Langues
orientales, professeur de civilisation russe. Membre du PCF).
•Le travail de recherche pour un historien de l'URSS est le même que pour tous
pays et que pour toutes périodes. Il n'y a pas une spécificité soviétique. Le rôle
des sources et le contrôle de celles-ci sont similaires à d'autres disciplines mais je
ne vais pas commencer à vous expliquer cela, je vous renvoie à tous les manuels
de méthodologie et à tous les livres d'épistémologie . Il n'y a pas un traitement
spécial imposé à l'URSS et il ne doit pas y en avoin (Entretien n°3 •• 65 ans. Agrégé
d'histoire. Russe aux Langues orientales. Professeur d'histoire russe. N'enseigne plus.
Directeur d'une revue. A quitté le PCF en 1979. Se sent proche du PS).
Les références par ces acteurs, afin d'établir les principes de compréhension
des connaissances données sur l'URSS, aux produits des «sciences normales»
(selon l'acception de Khun) tendent à conférer à leurs activités des valeurs de
«généralité», «d'authenticité» et «d'orthodoxie». La «soviétologie» paraît ainsi
gagner en statut «scientifique» du fait de l'établissement de ces équivalences
avec des «sciences» qui vont désormais de soi. Ces énoncés par comparaison
contribuent à manifester l'évidence de ce corps de connaissances spécialisées
et la reconnaissance de son existence. L'éloignement géographique de leur
objet d'investigation conduit également certains interprètes de l'URSS à
rapprocher leur posture de recherche de «sciences» qui ont pour objet des
réalités hermétiques, effacées ou inaccessibles à l'œil non initié.
'On ne fait pas reproche au préhistorien ou au paléontologue de faire une
déduction à partir d'une vertèbre. A partir du moment où les choses étaient
cachées, la curiosité était tout aussi légitime que si elles ne l'avaient pas été [...].
C'est comme pour la face cachée de la lune, on n'a fait que la deviner avant de
pouvoir la voir- (Entretien n°4 : 59 ans. HEC. Ancien journaliste-correspondant à
Moscou. Ancien chef du service étranger d'un journal. Journaliste-éditorialiste. Ne se
situe pas politiquement mais se définit comme »anticommuniste').
-Notre travail est très proche de l'histoire ancienne parce que nous n'avons pas
de documents, nous sommes obligés de reconstituer des séquences qui manquent
là où dans d'autres disciplines elles sont publiques [...]. Il faut déchiffrer des
codes, ce qui demande du bon sens, de deviner ce qui se passe, et on apprend des
choses mais au prix d'un long travail' (Entretien n°5 : 42 ans. Agrégé d'histoire,
études de russe à l'ENS, diplôme de l'IHEDN. Professeur d'histoire russe, journaliste.
Membre de la SFIO, du PCF, puis du PS jusqu'en 1990).
La convocation, par analogie, de procédés «scientifiques» qui visent à rendre
possible l'observation d'objets «invisibles à l'œil nu» n'est pas sans effets sur
le travail des spécialistes. Elle tend à accréditer l'une des spécificités de leur
démarche — le décryptage — du fait de leur prise en compte de
24 La soviétologie en questions
r«ésotérisme» des réalités de l'Union soviétique1. Confrontés à des statistiques
et à des discours officiels soviétiques souvent suspectés d'amphibologie, à des
témoignages «d'immigrés» qui sont, selon les analystes, la plupart du temps
sujets à caution, chargés de rendre compte des «apparences» données aux
manifestations politiques et sociales en URSS, les spécialistes de l'URSS sont
portés à faire œuvre de «traducteurs» (dans les différentes acceptions du
terme). Et la constitution de cette propriété pour leur objet d'investigation a
autorisé, dans le même temps, la reconnaissance de modalités particulières
d'observation parfois regroupées sous l'expression de «kremlinologie».
Néanmoins avant de mesurer en quoi la visibilisation de réalités différentielles
et complexes en URSS dans les dernières années a remis en cause, d'une
certaine façon, ces formes de recherche, il convient d'envisager plus
généralement les conditions qui ont présidé à l'émergence de connaisseurs de
l'URSS.
Définition(s) a contrario du spécialiste de l'URSS
L'éloignement géographique de leur objet d'investigation ne doit pas être
seulement entendu dans un sens spatial (la gare de Biélorussie est en effet à 48
heures de train de la gare du Nord2) mais également dans un sens cognitif. En
effet, si la connaissance de l'URSS n'était qu'affaire de voyage ou de séjour,
celle-ci subirait des frontières de paroles trop lâches pour se détacher de
registres de «connaissances communes», ou encore de connaissances définies
par des qualités rendues non spécifiques pour l'étude de cet objet. Car ce qui
fonde la «valeur» du spécialiste, c'est son accès à des savoirs — qu'il
«découvre» — non partagés par tous les membres d'une société. La mise à
distance entre initiés et profanes qui en résulte va de pair avec l'établissement
de critères définissant ces compétences, qui maintiennent à l'extérieur ceux
qui en sont dépossédés ou qui ne peuvent revendiquer ni l'acquisition ni
l'usage de ces connaissances sans la médiation des spécialistes. La clôture d'un
corps de spécialistes de l'URSS est légitimé par la croyance et la
reconnaissance de l'utilité sociale de cette différenciation entre spécialistes et
profanes. Et pour ce faire, ces savoirs doivent à la fois se présenter comme des
savoirs disponibles, offerts car diffusés à ceux qui ne sont pas initiés, tout en
demeurant fermés, c'est-à-dire réservés à ceux qui présentent les qualités
nécessaires pour le formuler3.
A cet égard, il convient de comprendre comment des propriétés sociales et
politiques ont été historiquement illégitimées pour fonder un discours
présumé d'autorité sur l'URSS, par ceux qui se reconnaissent et sont reconnus
comme spécialistes, tout en notant que le travail, par ces acteurs, de mise à
1. La notion <Tésotérisme» vise, ici, la rareté des sources dont le spécialiste peut légitimement
faire un usage -scientifique-.
2. Comme n'oublient pas de le préciser Cabu et Vadrot (C.-M.), Plutôt russe que mort .', Paris,
Seuil, 1987, p. 12.
3. C'est le même type d'analyse qu'effectue B. François, à propos de la revendication de
juridiction des constitutionnalistes sous la Ve République, en montrant comment la question -des
possibilités d'existence sociale d'un savoir spécialisé (le -droit»), réussissant à la fois à tenir à
l'écart les profanes et à faire accepter cette mise à l'écart, et pouvant prétendre enserrer le monde
social dans sa totalité» s'accompagne d'-une tension entre le travail de clôture et l'extension de la
validité (et de la généralité) du savoir géré par les spécialistes» (-Une revendication de juridiction.
Compétence et justice dans le droit constitutionnel de la Ve République», Politix, n°10-ll, 1990, p.
93).
25 Sylvie Gillet
distance de propriétés rendues non congruentes pour connaître
«scientifiquement» de l'URSS a été concomitant des opérations de
reconnaissance de qualités spécifiques. C'est ainsi que deux qualités vont être
construites comme disqualifiantes, celle de «réfugié» et celle de
«communiste». H. Carrère d'Encausse, passant en revue les sources
disponibles pour l'étude de l'URSS, rend ainsi compte, par exemple, du
traitement imposé à ces catégories-objets : «Quelle qu'ait été la qualité des
contributions émanant de ces témoins, [les émigrés qui ont quitté la Russie de
1917 à 1930 et qui se sont, pour la plupart, établis à Berlin et à Paris] il faut
néanmoins déplorer leur faible portée. Enfermés dans leur drame personnel,
dominés par leurs rancœurs, paralysés par la proximité de l'événement,
hantés par l'espoir d'un revirement, les émigrés ont rarement su dépasser le
plaidoyer et la passion, et atteindre l'objectivité scientifique [...]. Ils sont restés
des informateurs, précieux sans doute, mais en marge du développement des
études dont ils eussent pu, en d'autres conditions, être les piliers»1. Pour ce qui
est de la seconde catégorie, celle dans un premier temps des intellectuels
occidentaux qui participèrent d'une façon ou d'une autre à la Révolution de
1917, «tous ont porté témoignage de leur expérience, mais ici encore la
passion — admirative ou horrifiée — l'emporte sur l'objectivité, et la science
a peu à y gagner». Quant aux prises de position des individus «marqués» par
leur appartenance au Parti communiste français, celles-ci n'acquièrent de
valeur que dans le champ délimité des réseaux d'édition du parti. Dans ce
cadre, aucune stratégie d'aménagements de position(s) entre champs
intellectuel et partisan ne semble plus possible2.
Ces jugements de «scientificité» qui justifient la dénonciation et l'exclusion de
rapports «idéologiques» à l'URSS sont parfois à l'origine d'auto-suspicions, où
le spécialiste engage un retour — qu'il espère salutaire — sur ses propres
pratiques pour finir de les débarrasser de ses scories «affectives» et/ou
«idéologiques». Les tentatives «d'affranchissement», par les acteurs eux-mêmes,
de leurs précédents rapports «subjectifs» à l'URSS consistent ainsi pour
certains à en affirmer l'ineptie actuelle : 'L'idéologie je sais ce que c'est, j'en
ai fait comme tout le monde mais ça ne peut plus m'intéresser, ce n'est pas
le genre de choses auquel j'accorde de l'importance. Je suis bien obligée de
reconnaître que cela existe mais nous avons d'autres préoccupations à
développer contre l'idéologie, contre les présupposés. Ce qui ne veut pas dire
que nous ne travaillons pas sans hypothèses mais ce ne sont pas des
hypothèses de nature idéologique»?*. D'autres encore rationalisent leurs
anciens engagements politiques en les transformant en source positive de
connaissances : 'L'expérience de militant que j'ai eue m'a beaucoup aidé
dans le sens que n'étant pas un pur intellectuel, je comprenais alors ce que
cela voulait dire lorsque que l'on écrivait telle chose en politique, j'en
connaissais la traduction. Et mon expérience accumulée dans les pays sous-
développés qui sont finalement assez proches de l'Union soviétique a été
1. Les citations qui suivent sont extraites de Carrère d'Encausse (H.), -Sources et méthodes des
recherches sur l'URSS», préface à Marcou (L), L'Union soviétique, guide de recherches, op. cit.
2. Voir sur cette question Pudal (B.), Prendre parti, Paris, Presses de la FNSP, 1989, p. 286-292. Est
significative, à cet égard, cette remarque d'un spécialiste de l'URSS tiraillé par l'impossibilité
grandissante de gérer ses positions professionnelles et son engagement politique : »Jusqu'à
présent ma démarche de géographe n'était pas inconciliable avec mon engagement au PCF-
(entretien n°2).
3. Entretien n°6 : 67 ans. Agrégée d'histoire (ENS de Sèvres). Thèse de doctorat. Professeur de
sociologie politique. Membre de la direction des Jeunesses communistes en 1943-1944.
26 La soviétologie en questions
pour moi d'un grand secours et me permettait une compréhension pas
seulement érudite et livresque mais également pratique»1 ou 'Le fait est, c'est
aussi un jugement rétrospectif, que j'ai toujours été très soucieux, ayant été
exclu du Parti communiste en 1973, de ne pas jouer le jeu, de ne pas me
poser en dénonciateur, en dissident professionnel [...]. Cela pose la question
du bon usage de la soviétologie, du sort des ex-communistes, fax réinvesti
ma rage dans le travail de recherche pour avancer dans la connaissance de
cette réalité soviétique*1. Enfin, certains à l'inverse des précédents, évaluent
leur appartenance politique à l'aune de ce qu'elle leur a parfois empêché
d'observer et de constater : «fe considère que depuis une bonne dizaine
d'années, depuis que la soviétologie est devenue plus objective et
scientifique, il y a des ouvrages de fond [...]. C'est une constatation que j'ai
faite, c'est pour une part dû aussi à une évolution de ma propre conception,
disons moins idéologique et plus approfondie, j'ai pu rencontrer des gens ou
des types de travaux que mes présupposés idéologiques avaient écartés de
mon champs.
Ces extraits d'entretien nous permettent de mesurer les transformations que
connaissent, dans le temps, ces rapports «idéologiques» à l'URSS. Ils nous
indiquent comment la détention de ressources politiques — qui était un des
modes de définition des acteurs connaisseurs de l'URSS — a pu, à un moment
donné de l'état des principes de structuration des savoirs sur l'URSS, être
justifiée et justifiable pour ensuite, au fur et à mesure que ce corps de
connaissances se spécifiait, être repoussé et renié du fait de sa définition par
opposition «à toutes les instances pouvant prétendre légiférer en matière de
culture au nom d'un pouvoir ou d'une autorité qui ne soit pas proprement
intellectuelle»4.
Ce travail de spécification des qualités nécessaires {a contrario pour
l'essentiel) pour parler d'URSS, et par là d'exclusion d'un certain nombre
d'acteurs a priori intéressés, n'est pas propre à la France. C'est ainsi qu'à la fin
de la deuxième guerre mondiale, de nouvelles émigrations d'intellectuels
russes ayant lieu (principalement à destination des Etats-Unis), la réactivation
des statuts construits «d'émigré», de «réfugié», voire de «dissident»^, vise, ici
encore, à ce que ne soient pas brouillés les principes de constitution
progressifs d'un groupe de spécialistes de l'URSS. Ces opérations de
catégorisation sont néanmoins problématiques car les individus qui les
subissent sont, pour la plupart, des «indigènes puissants»6, dotés de ressources
1. Entretien n°7 : 52 ans. Etudes techniques (CAP), lettres et économie dans les facultés de
Lausanne et d'Alger, doctorat à l'Ecole pratique des hautes études. Membre actif de la IVe
Internationale. Auteur de romans et d'ouvrages sur l'URSS.
2. Entretien n°8 : 41 ans. Etudes de russe à Moscou. Examen de la RTBF (TV belge). Correspondant
de presse communiste de 1964 à 1969- Journaliste de presse et de télévision en France et en
Belgique. Adhésion en 1957 aux Jeunesses communistes. Exclu du PC en 1973- Se dit proche des
écologistes.
3. Entretien n°9 : 78 ans. DES de biologie en 1939- S'engage dans la Résistance auprès du PCF.
Etudes de russe aux Langues orientales en 1945. Correspondant et journaliste de presse
communiste. Ancien directeur d'une revue. Directeur d'un centre d'études marxistes. Membre du
PCF depuis 1937.
4. Bourdieu (P.), -Champ intellectuel et projet créateur», Les Temps modernes, n°246, novembre
1966, p. 866.
5. Est suffisamment expressif le titre de l'article de P. Thibaud, consacré aux dissidents russes et au
Stalinisme : -La science de son malheur», in Pisier-Kouchner (E.), dir., Les interprétations du
stalinisme, Paris, PUF, 1983-
6. Selon l'expression employée par J. Leca dans -Les maux-à-mots de l'immigration», Politix, n°12,
1990, p. 11.
27 Sylvie Gillet
intellectuelles importantes. La spécificité de ces «émigrés», ni tout à fait
dominants ni tout à fait dominés, pennet de res-situer, par exemple, le sens du
Harvard project on the Soviet social system, programme d'enquêtes
effectuées auprès des «réfugiés» soviétiques aux Etats-Unis et en Allemagne mis
en œuvre par le Russian research center de l'université de Harvard dans les
années 19501. «Les réfugiés sont ainsi utilisés, non plus comme après la
Révolution en tant que témoins directs, mais comme source de documentation
à contrôler, vérifier, s 'intégrant dans un plan d'ensemble. Pour ce faire les
éléments les plus conscients et utilisables parmi les réfugiés (compte tenu de
leur niveau culturel ou de leurs responsabilités passées) sont drainés vers les
Etats-Unis [...]. A partir de ces questionnaires, des chercheurs américains — et
non les réfugiés — peuvent s'engager dans la voie d'études sur le système
soviétique. Cette utilisation des réfugiés comme instruments d'information, et
non comme juges du système qu'ils ont connu, contribue considérablement à
dépassionner le débat»2.
Pour nous en tenir à notre enquête, il est ainsi significatif de remarquer que
parmi les trente-six personnes que nous avons rencontrées, seulement
quelques-unes font référence à leurs origines familiales russes, et encore ce
n'est qu'en les inscrivant dans la «majesté»3 du premier mouvement
migratoire et en taisant rapidement leurs souffrances sociales4. On perçoit
alors, comment, dans une certaine mesure, les premiers mouvements
migratoires d'intellectuels russes ont été rétrospectivement «dé-stigmatisés»,
en étant, en particulier, présentés comme ceux qui originellement ont été
constitutifs de défections au régime politique naissant dans la République des
Soviets5 :
»Les gens qui sont partis en 17 ou un peu avant et leurs enfants considéraient que
c'était atroce ce qui était en train de se passer, mais on aime la Russie parce que
c'est la Russie et on restera toujours attaché à la terre russe quoi qu'il arrive. Les
gens qui sont d'origine russe considèrent que ceux qui ne le sont pas sont de
1. Sont issus de cette enquête les ouvrages de Bauer (R. A.), Inkeles (A.), Kluckhohn (C), How the
Soviet system works ? Cultural, psychological and social themes, Cambridge, Harvard University
Press, 1957 ; Berliner (J. S.), Factory and manager in the USSR, Cambridge, Harvard ; Field (M. G.), Doctor and patient in Soviet russia,
Press, 1957 ; Inkeles (A.), Bauer (R. A.), The soviet citizen. Daily life in a totalitarism society,
Cambridge, Harvard University Press, 1959 ; Moore (B.), Terror and progress USSR. Some sources
of change and stability in the Soviet dictatorship, Cambridge, Harvard University Press, 1954.
2. Carrère d'Encausse (H.), «Sources et méthodes des recherches sur l'URSS», op. cit., p. 13-16.
3. Cette expression ne va cependant pas de soi à l'époque de ces migrations. Voir, en particulier,
le rapport inédit sur la situation des Russes du département de Seine publié par la revue Genèses
qui atteste des conditions de vie très précaires de cette communauté qui subit, au moment de la
première guerre mondiale, une violente campagne antisémite. Elkarati (N.), «Emile Durkheim,
défenseur des réfugiés russes en France», Genèses, n°2, décembre 1990, p. 168-177.
4. -Avant tout j'ai des origines par ma mère russe et mon père bulgare. Etant d'origine
étrangère, jusqu'à la Libération, à cause des lois de Vichy, la jonction publique m'était
interdite, je ne pouvais pas envisager de faire une telle carrière pourtant c'était mon vœu le plus
cher [...]. A Sciences Po, j'étais dans la section diplomatique, je suis sorti au deuxième rang [...].
Mais ne pouvant espérer faire de carrière diplomatique car nous étions de revenu modeste, j'ai
commencé à travailler à 21 ans dans un cabinet bancaire...- (entretien n°10 : 72 ans. Ecole libre
des sciences politiques. Etudes d'économie à la faculté de droit et de sciences économiques de
Paris, de russe, de bulgare et de serbo-croate à l'Ecole des langues orientales. Thèse secondaire et
thèse d'Etat à l'Ecole pratique des hautes études. Chargé de mission au ministère de l'Economie
nationale, puis au Conseil économique et social. Economiste spécialiste de l'URSS à la
Commission économique pour l'Europe à Genève. Chargé de mission au Bureau d'études
orientales au Quai d'Orsay pendant 12 ans. Enseignant à l'Ecole pratique. Chaire de civilisation
russe à la Sorbonne. Enseignant à l'IEP jusqu'à sa retraite).
5."anciens" Voir, dans émigrés». ce numéro, l'article de J. Scherrer : «La "nouvelle" Russie à la découverte de ses
28 La soviétologie en questions
pauvres manchots. Cette vision, tout comme le marxisme, a donné lieu à des
clivages très forts que l'on retrouve dans la littérature. Ensuite la deuxième
génération s'est occupée, plutôt, de littérature et c'est la troisième génération, les
enfants et petits-enfants, qui se sont mis à expliquer la Russie aux béotiens. Mais
les clivages aujourd'hui sont moins visibles» (Entretien n°ll : 37 ans. IEP Paris.
DE A d'études soviétiques et est -européennes. S'inscrit en thèse. Est recrutée dans un
centre géo-stratégiques. Conseillère technique dans deux cabinets
ministériels. A un séminaire en DEA d'études russes et soviétiques).
La plupart ne se livrent pas explicitement à cette recherche des origines de
leur intérêt pour l'URSS et préfèrent brouiller les pistes pour faire comme si
leur rapport à était simplement scientifique1, même si au cours des
entretiens, ils ne manquent souvent pas de produire des jugements, sorte de
délations «bien fondées», adressés à leurs pairs concurrents. Nous n'étayerons
pas cette dernière remarque par des extraits d'entretiens dont la lecture
demeure toujours trop problématique. Mais il est intéressant de remarquer que
ces jugements peuvent être tacitement rendus publics comme le laisse voir un
compte-rendu détaillé d'un ouvrage d'H. Carrère d'Encausse2, par W. Vodoff.
En épinglant les «quelques cas de désinformation bibiographique» contenus
dans cet essai, l'auteur conclut ainsi cette note : «Arrêtons-nous, pour finir, sur
un passage qui explique peut-être certains choix bibliographiques : l'œuvre de
l'éminent historien Marc Raeff est chaleureusement recommandée à cause...
des origines russes de son auteur (p. 343), ce qui ne suffit pas à expliquer sa
valeur unanimement admise. Plus grave : un tel critère, appliqué
inconsidérément à d'autres cas, peut être dangereux, quand il consacre des
"spécialistes" qui ont pour justifier cette qualité, uniquement leurs origines ; on
trouvera des exemples dans la bibliographie. Il est même vexatoire pour les
historiens de la Russie n'ayant aucun lien familial avec ce paysA Somme
toute, la définition légitime du spécialiste de l'URSS pourrait consister, si l'on
excepte ses titres intellectuels, en cette formule en apparence paradoxale : être
russe sans être russe et/ou avoir été communiste sans l'avoir été4.
Quand la «soviétologie» naît...
Sans vouloir faire appel à un travail rigoureux d'historicisation, il est
nécessaire à ce stade de l'analyse de mesurer les rapports qui se nouent entre
l'histoire politique de cet ailleurs, l'URSS, et le développement — ici — d'une
science autonome de ces questions. L'historiographie présente la période
révolutionnaire de l'Union soviétique naissante5 comme créatrice, en France,
d'un champ de production de connaissances dominé par les témoignages des
«émigrés» et les récits d'intellectuels voyageurs. L'économie de ces deux types
de production n'est pas pour autant homogène. Les «émigrés» ne sont pas tous
1. Bien que cette remarque n'ait sans doute pas sa place ici, il importe de mesurer combien
certains propos recueillis sont gros de drames, de ruptures, de désaveux et posent tout autant le
problème de «l'épaisseur» du rapport de l'interviewé à son objet que notre propre rapport à
l'expression de ces souffrances.
2. Carrère d'Encausse (H.), Le malheur russe. Essai sur le meurtre politique, Paris, Fayard, 1988.
3. Revue des études slaves, 1989-
4. C'étaient d'ailleurs le type de questions que la plupart des personnes que j'ai rencontrées
m'adressaient en début d'entretien : -Est-ce que vous lisez le russe?-, -Vous n'avez pas un
grand-père communiste ou une grand-mère russe ?», -Avez-vous milité dans un parti politique
?', -Etes-vous soviétologue ?-.
5- Voir en particulier Ferro (M.), L'Occident devant la Révolution soviétique, Paris, Editions
Complexe, 1991 ; Kupferman (F.), Au pays des soviets, Paris, Gallimard/Julliard, 1979-
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