Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples - article ; n°45 ; vol.12, pg 39-55
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Politix - Année 1999 - Volume 12 - Numéro 45 - Pages 39-55
«Political Networks and Corruption Networks in Naples».
Luigi Muse lia [39-55].
The judicial investigations on «exchange voting» and corruption in Naples reveal the importance taken in these practices, since the 1980's, by the political personalized networks. These networks link a political leader (head of a parti or a trend) to local elected representatives, managers, voters. They are maintened by continuous exchanges (bribe for allocation of a public contract, job for voting). This situation is contemporary of the apparition of a new political elite, less dependent upon the parties. It attests the weakening of party structures, in the benefit of political enterprises essentially based on personal relationship.
«Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples».
Luigi Muse lia [39-55].
Les enquêtes judiciaires sur le vote d'échange et la corruption à Naples démontrent l'importance qu'y ont pris, dans les années 1980, les réseaux politiques personnalisés. Ces réseaux allient un dirigeant politique (chef de parti ou de courant) à des élus locaux, des entrepreneurs, des électeurs. Ils se maintiennent grâce aux échanges constants (pots-de-vin contre attribution de marchés publics, emploi contre suffrage) entre leurs membres. Ce phénomène est contemporain de l'apparition d'une nouvelle classe politique, dont les représentants sont moins dépendants des partis que leurs prédécesseurs. Il témoigne de l'affaiblissement des structures partisanes, au profit d'entreprises politiques fondées essentiellement sur les rapports personnels.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Langue Français
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Exrait

Luigi Musella
Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples
In: Politix. Vol. 12, N°45. Premier trimestre 1999. pp. 39-55.
Abstract
«Political Networks and Corruption Networks in Naples».
Luigi Muse lia [39-55].
The judicial investigations on «exchange voting» and corruption in Naples reveal the importance taken in these practices, since
the 1980's, by the political personalized networks. These networks link a political leader (head of a parti or a trend) to local
elected representatives, managers, voters. They are maintened by continuous exchanges (bribe for allocation of a public
contract, job for voting). This situation is contemporary of the apparition of a new political elite, less dependent upon the parties. It
attests the weakening of party structures, in the benefit of political enterprises essentially based on personal relationship.
Résumé
«Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples».
Luigi Muse lia [39-55].
Les enquêtes judiciaires sur le vote d'échange et la corruption à Naples démontrent l'importance qu'y ont pris, dans les années
1980, les réseaux politiques personnalisés. Ces réseaux allient un dirigeant politique (chef de parti ou de courant) à des élus
locaux, des entrepreneurs, des électeurs. Ils se maintiennent grâce aux échanges constants (pots-de-vin contre attribution de
marchés publics, emploi contre suffrage) entre leurs membres. Ce phénomène est contemporain de l'apparition d'une nouvelle
classe politique, dont les représentants sont moins dépendants des partis que leurs prédécesseurs. Il témoigne de
l'affaiblissement des structures partisanes, au profit d'entreprises politiques fondées essentiellement sur les rapports personnels.
Citer ce document / Cite this document :
Musella Luigi. Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples. In: Politix. Vol. 12, N°45. Premier trimestre 1999. pp. 39-
55.
doi : 10.3406/polix.1999.1778
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1999_num_12_45_1778Réseaux politiques
et réseaux de corruption à Naples*
Luigi Musella
Université de Naples Federico II
Centro studi per la storia comparata
V
A
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* Traduit de l'italien par J.-L. Briquet.
1. Pizzorno (A.), «Vecchio e nuovo nella transizione italiana», in Negri (N.), Sciolla (L.),
dir., // paese dei paradossi. Le basi sociali délia politica in Italia, Rome, La nuova Italia
scientifica, 1996, p. 268.
2. La Repubblica (édition de Naples), 22 décembre 1991.
Politix, n°45, 1999, pages 39 à 55 39 Un système clientélaire
L'enquête que le parquet de Naples a menée sur le «vote d'échange» a
débuté par hasard, au milieu de l'année 1992. Des magistrats avaient
mis sur écoute le téléphone d'un des gardiens de la zone archéologique
de Pompéi, soupçonné d'être impliqué dans un trafic d'œuvres d'art.
Dans certaines des conversations téléphoniques, il fut question d'une
promesse d'emploi en faveur du fils du gardien. Les enquêtes
postérieures démontrèrent que, lors de la campagne pour les élections
législatives de 1992, «un député de Pompéi avait garanti au gardien
que, s'il lui avait apporté un certain nombre de voix, il n'y aurait pas eu
de problème pour son fils» et que ce dernier aurait été admis au
concours auquel il se présentait (un concours ouvert par le ministère de
la Justice). D'autres conversations téléphoniques montrent que l'entière
famille du gardien s'est mobilisée pour recueillir le plus de votes
possibles en faveur du député1. À peu près à la même époque, deux
personnes dénoncent, devant les magistrats du parquet de Naples, les
agissements d'une coopérative créée pour gérer des parkings à Naples
et dans certaines communes de ses environs. Selon leurs dires, ils s'y
sont inscrits dans l'espoir d'un emploi ; ce dernier leur aurait été promis
s'ils s'engageaient à faire campagne pour un candidat de la Démocratie
chrétienne, Alfredo Vito, et s'ils réussissaient à lui faire obtenir un
nombre relativement élevé de suffrages. La promesse n'ayant pas été
tenue, les deux personnes ont décidé de révéler l'affaire à la justice.
Lors de l'enquête qui a suivi, le président de la coopérative a fourni un
tableau très détaillé de l'organisation de la collecte des suffrages en
faveur d'A. Vito et de certains de ses proches : il s'agissait d'un côté de
créer une coopérative qui disposait de près de cent vingt emplois et, de
l'autre, de repérer dans chaque quartier un ou plusieurs
«referents politiques» capables de jouer un rôle de médiateur entre les
candidats et ceux qui pouvaient solliciter leurs «faveurs». La coopérative
fonctionnait ainsi comme un système «d'acquisition d'un emploi pour
ses membres en échange de leur vote en faveur de Vito». Toutes les
demandes étaient centralisées par le secrétariat personnel d'A. Vito2.
Cette coopérative était loin d'être la seule à agir de la sorte. Dans le
cadre des poursuites engagées pour corruption électorale contre un
ancien adjoint démocrate-chrétien de la mairie de Naples, proche d'A.
Vito, les autorités ont saisi au siège d'une autre coopérative de gestion
1. Tribunal de Naples (Pretura circondariale), section de Pompéi, sentence n. 153/93, 12
octobre 1996. À propos des enquêtes napolitaines sur le vote d'échange, voir Gribaudi (G.),
Musella (L.), «Acteurs et représentations de l'échange politique. Clientélisme et
corruption à Naples à travers les échanges judiciaires», in Briquet (J.-L.), Sawicki (F.),
dir., Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1998.
2. Tribunal de Naples, Richiesta di autorizzazione a procedere contro l'onorevole
Alfredo Vito, requête déposée le 17 novembre 1992, p. 5-6 (Une richiesta di
autorizzazione a procedere est le document adressé par le parquet au Parlement ou au
Sénat afin d'être autorisé à poursuivre une enquête dans laquelle est impliqué un
parlementaire).
40 Luigi Musella
de parkings municipaux une liste de personnes envoyée par le
secrétariat de cet adjoint au président de la coopérative afin que ce
dernier procède au recrutement de ces «recommandés». On a retrouvé en
outre, au siège électoral de ce même adjoint, un ordinateur contenant
ses archives électorales : plus de 11000 noms, suivis de leur bureau de
vote et du motif de leur inscription dans les archives, à savoir, pour près
de 6000 cas, «les demandes de faveurs auprès des services
municipaux»1. Lors d'une perquisition au siège de la société qui gérait
les services de l'aéroport de Naples, une liste du même type a été
saisie, sur laquelle apparaissaient les noms d'une cinquantaine
d'employés, suivis de la date de leur recrutement, d'informations
personnelles et du nom de l'homme politique qui les avait «signalés».
Les recommandations provenaient d'un adjoint démocrate-chrétien de
la mairie de Naples, d'un élu du Parti social-démocrate et de deux
administrateurs délégués de la société, nommés l'un par la Démocratie
chrétienne, l'autre par le Parti socialiste.
Les enquêtes sur le vote d'échange ont impliqué en outre des dirigeants
de société qui, comme un administrateur d'une compagnie de
distribution de gaz, a admis que de nombreux employés étaient choisis
sur la base de «signalements» provenant dans la presque totalité des
cas d'hommes politiques. Il s'agissait de personnes indiquées par «tous
les partis», le nombre d'emplois accordés étant proportionnel au poids
de «chacun de ces partis». Les «recommandations» provenant d'élus de
l'opposition étaient prises en considération, «parce que le consensus est
nécessaire, dans le sens où l'opposition peut créer des problèmes». La
même chose valait pour les syndicats, que le même administrateur
cherchait à «contenter en fonction de leur importance respective». S'ils
n'étaient pas satisfaits, les hommes politiques pouvaient «devenir plus
froids» et influer négativement sur les intérêts de la société : «En ce qui
concerne les personnages politiques de poids, en particulier les chefs de
courant des partis de la majorité, le critère général était de les
satisfaire [...] pour s'assurer leur soutien. Ce sont des personnages qui,
au sein de leur parti ou de leur courant, ont la possibilité d'influencer
leurs proches qui peuvent avoir des fonctions administratives. Nous
faisons en sorte de nous assurer leur soutien [...] pour éviter d'être
confrontés à des comportements hostiles qui auraient probablement
une influence sur les administrateurs locaux»2. Dans le même sens, le
directeur général d'une société napolitaine a déclaré devant les juges :
«Le nombre des recommandations est très important. Elles nous
parviennent par des lettres. Ces lettres, de caractère officiel, sont
archivées et on ne leur donne aucune suite. Les recommandations
n'ont de suite que si elles sont "renforcées" par une autre
recommandation qui nous est faite directement, par téléphone ou de
vive voix [...]. Effectivement, du fait de ma fonction, j'ai reçu de
1. Ibid., p. 14.
2.p. 19-20.
41 Liaisons politiques
nombreuses recommandations, téléphoniques et personnelles, de la
part d'hommes politiques, d'administrateurs, etc. Ces
recommandations provenaient d'hommes politiques de tous les partis
[...]. Les recommandations étaient acceptées sur la base d'un critère
"réaliste", c'est-à-dire que nous acceptions celles qui nous étaient
adressées par des hommes politiques qui pouvaient être utiles à notre
société»1.
Peu de temps après, le 29 octobre 1992, les archives électorales du
député socialiste Giulio Di Donato étaient saisies par la justice. Les
enquêteurs réussirent ainsi à reconstruire une partie du réseau à la
tête duquel se trouvait l'homme politique, secondé par des élus locaux
(ses «referents» dans les quartiers de Naples ou dans les communes du
département) qui servaient d'intermédiaires pour transmettre les
demandes de services des électeurs et orienter en contrepartie les
suffrages vers G. Di Donato. Chacun des «recommandés» participait
activement aux campagnes électorales, mobilisant ses relations
personnelles (notamment ses amis et parents) en faveur du candidat.
Un sympathisant socialiste raconte avoir participé aux campagnes
électorales de G. Di Donato et affirme lui avoir assuré son vote et celui
de sa famille en échange d'un emploi (sistemazione)2. De manière plus
détaillée, un important dirigeant socialiste de Naples a raconté aux
magistrats qui l'interrogeaient dans le cadre de cette même affaire :
«J'ai fréquenté pendant de longues années, presque
quotidiennement, le secrétariat de Giulio Di Donato [...] et je connais
la manière dont est organisé son courant [...]. Vous me demandez ce
que veulent dire les termes "réfèrent-commune" et "réfèrent-
département" [...]. Je réponds que le réfèrent est l'homme qui
représente Di Donato dans une zone particulière, dans les quartiers
ou dans les communes [...]. Di Donato avait à son secrétariat une
liste informatisée de plus de 21000 noms [...]. Il s'agissait de
personnes qui lui avaient accordé et/ou qui lui avaient promis leur
suffrage, ainsi que ceux des membres de leur famille et de leurs
connaissances, en échange d'un emploi. À côté de leur nom, en plus
de leur adresses et d'informations personnelles, il y avait aussi le nom
du "réfèrent" qui les avait signalés au député (un conseiller
municipal, départemental ou régional, etc.)»3.
Les magistrats de Naples ont recueilli d'autres informations très
précises sur le vote d'échange dans le cadre d'une enquête impliquant
un important dirigeant du Parti libéral, le député Francesco De
Lorenzo, ministre de la Santé en 1992. Ce dernier disposait d'un
programme informatique créé spécialement, en 1987, pour gérer ses
archives électorales (un programme dénommé «secrétariat politique»).
1. Tribunal de Naples, Verbale di assunzioni di informazioni relative a Luigi Bosso, 7
septembre 1992 (compte-rendu d'audition de témoin).
2.de Naples, Richiesta di autorizzazione a procedere contro l'onorevole Giulio
Di Donato, 24 novembre 1992, p. 9-10.
3. Tribunal de Naples, Verbale di assunzioni di informazioni relative a Vincenzo
Taurisano, 13 1992.
42 Luigi Musella
Le programme permettait de classer selon divers critères des fiches
individuelles d'électeurs (au nombre de plus de 20000), contenant des
informations personnelles (nom, niveau d'études, etc.) et divisées en
deux catégories : les «inscrits au parti» et la «liste d'attente». Cette
dernière catégorie regroupait ceux qui s'étaient adressés, directement ou
non, au député pour lui réclamer des services, ces derniers étant
subdivisés en «militaires» (les demandes regardant les affectations des
appelés), «examens universitaires» (celles concernant les examens à la
faculté de médecine de Naples où enseigne F. De Lorenzo), «école de
spécialisation» (pour les demandes d'entrée dans les écoles de formation
des médecins spécialistes), «organismes et sociétés diverses» (pour les
demandes d'emploi), etc. Parmi les documents saisis par la police
judiciaire, une lettre signée de F. De Lorenzo, sur papier à en-tête de la
Chambre des députés, et adressée au directeur général d'une société
pharmaceutique, était rédigée comme suit :
«Cher De Bonis, suite à notre conversation téléphonique d'il y a
quelques jours, je te communique, comme nous en étions d'accord, les
deux noms des personnes que je désire signaler à ta particulière
attention, pour un recrutement (immédiat !) [...]. Comme on dit à
Naples : "Une promesse est une dette", et je m'attends donc à une
réponse positive de ta part pour le mois de septembre»1.
Un sanctuaire violé
Le 29 octobre 1992, c'est un véritable tollé qui secoue le monde
politique italien. L'affrontement entre les magistrats et les
parlementaires, déjà déclaré depuis les enquêtes du parquet de Milan
sur la corruption politique (les enquêtes de Mani pulite), atteint un de
ses points culminants avec la saisie, ordonnée par le parquet de
Naples, des archives électorales de F. De Lorenzo. C'est en effet le
système même des relations consolidées entre les élus et leurs électeurs
qui est attaqué ; ce qui explique les réactions scandalisées d'une grande
partie des parlementaires et les critiques très dures qu'ils adressent à
la magistrature. Les députés et les sénateurs retrouvent leur unité en
face d'une action qui leur paraît violer les principes constitutionnels
d'immunité parlementaire. À l'annonce de la perquisition dans les
locaux du secrétariat personnel de F. De Lorenzo, les députés libéraux
se précipitent pour dénoncer l'action des magistrats auprès du
président de la Chambre, Giorgio Napolitano (membre du Partito
democratico délia sinistra, qui a succédé au Parti communiste italien).
Le secrétaire général du Parti libéral demande à être reçu par le
président de la République. Le ministre socialiste de la Justice, Claudio
Martelli, intervient pour demander au procureur général de Naples «la
transmission immédiate des actes relatifs à la saisie ordonnée à
rencontre d'un député, ministre de la République, pour apprécier s'il y a
1. Tribunal de Naples, Richiesta di autorizzazione a procedere contro l'onorevole
Francesco De Lorenzo, 24 novembre 1992, p. 14-18 .
43 Liaisons politiques
lieu à poursuites disciplinaires» contre les magistrats. «La justice,
déclare C. Martelli, ne peut être transformée en un safari et les
enquêtes doivent se faire dans le respect scrupuleux de la Constitution
et des lois».
Les députés sont nombreux à critiquer, dans des termes souvent
beaucoup moins mesurés, l'action de la justice. Il ne s'agit pas
simplement de dénoncer les atteintes aux prérogatives parlementaires,
mais aussi le bien-fondé du délit qui motive la perquisition (le vote
d'échange) et, au-delà, celle de l'intervention de la magistrature sur la
scène politique. «C'est une tentative menée par de petits groupes de
magistrats, affirme un député démocrate-chrétien, afin de délégitimer
les hommes politiques. Ce matin, j'ai téléphoné aux juges de Naples
pour leur dire que moi aussi, je fais des recommandations». Un autre
parlementaire déclare : «Nous devrions envoyer à ces magistrats curieux
toute la correspondance que nous avons échangée avec nos électeurs
durant des dizaines d'années de vie politique. Il y aurait là des wagons
de documents qui aboutiraient vite à paralyser l'activité des tribunaux».
Un célèbre avocat pénaliste, député du Parti libéral qui deviendra deux
ans plus tard le ministre de la Justice de Silvio Berlusconi, reproche au
«pouvoir judiciaire» d'obéir plus «à l'instinct de chasseur qu'à la loi». Le
président du Conseil, le socialiste Giuliano Amato, ironise : «Les juges
[...] ont étendu leur domaine de compétence jusqu'à en arriver à accuser
de recel quelqu'un qui mange des petits oiseaux au restaurant». Très
peu de voix s'élèvent, dans l'enceinte du Parlement, pour défendre les
juges napolitains. La fronde parlementaire s'accompagne d'une
campagne de presse, particulièrement agressive dans le quotidien
napolitain // Mattino sur lequel on peut lire :
«Et voilà qu'est arrivé le "cas de Naples". Depuis des semaines, nous
dénonçons le comportement parfois désinvolte, parfois persécuteur, de
certains magistrats napolitains dans les enquêtes concernant ce qu'on
appelle le "vote d'échange". Nous avons en outre signalé l'existence
de relations politiques entre ces magistrats, des dirigeants de certains
partis et de certains mouvements, et des journalistes engagés ; ces
relations sont parfaitement licites du point de vue de l'activité
civique, mais elles sont absolument inconcevables dans le cas de juges
qui, professionnellement, sont justement engagés des enquêtes
qui concernent des délits liés à la politique [...]. Je ne crois pas que
l'on assiste, comme le soutiennent quelques-uns, à un coup d'État
rampant de nature antiparlementaire mené par un lobby judiciaire.
Mais, à Naples, ces derniers jours, on a senti l'odeur d'un régime
judiciaire-policier. Il y a là un risque, dans ce moment de passage
difficile de notre démocratie, qu'il faut combattre coûte que coûte. Il
est nécessaire d'isoler les juges politisés».
Que les pratiques politiques puissent s'appuyer couramment sur les
rapports clientélaires et que la recommandation soit considérée comme
un comportement normal, presque inévitable dans les relations usuelles
entre les élus et leurs électeurs, oblige les magistrats à motiver sur un
plan juridique les raisons de leurs actions. Le parquet de Naples
44 Luigi Musella
rappelle ainsi que «le vote d'échange n'est pas un délit imaginaire,
comme certains aimeraient le faire croire» et que «la loi vise à garantir
la liberté du vote "en préservant l'exercice du droit électoral des
atteintes que lui feraient subir des rétributions illicites"»1. Les hommes
politiques, face à l'accusation de vote d'échange, insistent au contraire
sur la «normalité» de telles pratiques, habituelles dans les échanges
politiques entre élus et électeurs, et, par là, qu'il est inconcevable de
constituer en délit (sauf à criminaliser une grande partie des activités
courantes des hommes politiques). F. De Lorenzo s'est défendu des
accusations auxquelles il devait répondre en minimisant la portée des
services qu'il a été amené à rendre au bénéfice de ses électeurs (la
majorité des demandes n'ayant pas eu selon lui de suite positive), en
assurant que ses choix étaient surtout dictés par les qualités et
les aptitudes des candidats, mais aussi en affirmant que, «surtout à
l'occasion de la formation des listes pour les élections municipales, [il]
étai[t] contraint, pour obtenir des réponses positives de la part de ceux
qu'[il] sollicitait] pour se présenter, de donner des indications qui
pouvaient faire comprendre qu'[il] était à même de satisfaire les
attentes de ceux qui réclamaient des emplois ; cela parce que les autres
[ses concurrents politiques] agissaient de manière identique»2. Les
discussions parlementaires au moment du vote de la levée de
l'immunité parlementaire de F. De Lorenzo (vote qui autorisera le
parquet à poursuivre ses enquêtes impliquant le député) sont plus
explicites encore. Parmi les défenseurs de F. De Lorenzo, beaucoup
soulignent la «normalité» de ce qui lui est reproché. Un député plaide le
fait qu'il s'agit de «situations qui n'ont été que très rarement évoquées
par la jurisprudence parce que ce sont des actes qui sont liés à la vie
politique elle-même, surtout à la vie parlementaire» ; ces actes ne
pouvaient en outre être considérés comme délictueux, les engagements
réciproques entre l'élu et l'électeur n'étant pas formellement spécifiés.
L'avocat Alfredo Biondi observe dans le même sens que les magistrats
«en évaluant la relation entre le fondement du délit et ses
manifestations, ont oublié tout ce qui fait l'activité quotidienne d'un
parlementaire». Il ajoute : «La possibilité de défendre une catégorie, de
soutenir une décision municipale, de choisir un domaine dans lequel
exercer la solidarité, même personnelle, nous rappelle que le député
n'est pas une personne aseptisée, éloignée des problèmes et des
exigences que les particuliers lui soumettent [...] ; c'est aussi cela que
l'on définit vulgairement comme des "recommandations"»3.
1. Tribunal de Naples, Richiesta di autorizzazione a procedere contro Franco De
Lorenzo, 24 novembre 1992, p. 2.
2. Ibid., p. 13.
3. Chambre des députés, Xle législature, débats parlementaires, séance du 17 mars 1993.
45 Le patrimoine de la commune de Naples
En janvier 1987, le conseil municipal de Naples décida de lancer un
appel d'offre en vue de procéder à l'inventaire des biens immobiliers de
la commune et de concéder à une société privée la gestion de ces biens.
En février de l'année suivante, seules deux sociétés étaient admises à
participer à l'appel d'offre, après un examen de la commission chargée
du marché, dirigée par l'adjoint au patrimoine, Vincenzo De Michèle.
Celui-ci, un mois plus tard, adresse au conseil municipal un rapport
favorable à l'une de ces deux sociétés, le consortium GIPI, dirigé par
Alfredo Romeo. Mais la procédure subit un retard important, et ce n'est
que le 2 février 1989 que le conseil municipal vote l'attribution du
marché à la société GIPI, avec quarante deux voix favorables, une
abstention et deux voix contraires. La convention définitive entre la
commune et la société est signée le 15 mars 1990.
Voici comment A. Romeo a raconté aux magistrats le parcours «long» et
«tourmenté» de la procédure1. L'entrepreneur avait institué en 1985 une
commission d'étude sur la gestion du patrimoine d'organismes publics
ou de grosses sociétés et créé peu après un consortium spécialisé dans
ce type d'activités (le GIPI). Le consortium était déjà actif quand A.
Romeo fut mis au courant par un conseiller municipal de Naples
appartenant au Parti communiste (parti dont A. Romeo était proche) du
projet de privatisation de la gestion du patrimoine de la commune. Le
GIPI participe à l'appel d'offre et A. Romeo apprend par la presse locale
que son projet est soutenu par les services municipaux. Au même
moment, il est averti, par l'intermédiaire de son père, que l'adjoint au
patrimoine, V. De Michèle, souhaite le rencontrer. La rencontre se
déroule au domicile personnel de l'adjoint, qui félicite l'entrepreneur
pour son projet et manifeste l'intention de «construire son futur
politique». Mais V. De Michèle prévient A. Romeo qu'il lui faudra
bénéficier d'appuis politiques pour que son projet soit mené à bien et
qu'il devrait rencontrer le député démocrate-chrétien A. Vito, lequel
pourrait l'aider. La rencontre a lieu et A. Vito conclut la brève
discussion avec A. Romeo en lui faisant un signe de la main, interprété
par l'entrepreneur comme le «V» de la victoire, mais qui signifie en fait :
«deux pour cent». A. Vito fait comprendre à A. Romeo, dans le cours de
cette discussion, que sa société n'est pas connue de la Démocratie
chrétienne et qu'il ne peut ainsi espérer obtenir le marché qu'il convoite
sans appuis politiques, d'autant plus que les sociétés concurrentes sont
des sociétés «amies». Après qu'un de ses proches lui a confirmé qu'A.
Vito pouvait l'écarter du marché, A. Romeo fait savoir à A. Vito qu'il est
prêt à coopérer. À partir de ce moment, «chaque fois qu'il y avait des
problèmes, [Romeo] recevait un coup de téléphone de De Michèle, qui lui
disait de "faire une petite promenade chez qui il savait", c'est-à-dire
1. Tribunal de Naples, septième section pénale, sentence n. 4035, 7 octobre 1996 (toutes les
références de cette partie de l'article proviennent de cette source).
46 Luigi Musella
chez Vito». Le premier de ces problèmes se pose quand on propose à A.
Romeo une entente avec une des sociétés concurrentes pour le même
marché et que, face au refus de celui-ci, A. Vito lui propose d'augmenter
la commission qu'il doit lui verser de 2% à 4% du budget total du
marché. Plus tard, toujours sur les conseils de V. De Michèle, A. Romeo
contacte deux élus de la municipalité de Naples, l'un de la Démocratie
chrétienne et l'autre du Parti socialiste, qui lui demandent tous deux
une commission en échange de leur appui et de celui de leurs proches.
Le représentant socialiste l'informe que sans un accord économique (une
commission de 1% du budget), il ne pourrait espérer le soutien du Parti
socialiste au conseil municipal. Après que ce dernier a voté en faveur du
GIPI, les problèmes ne disparaissent pas pour autant : un recours est
engagé au tribunal administratif par une société concurrente. A. Vito
redonne signe de vie à ce moment-là. Il reproche à l'entrepreneur de n'en
«avoir fait qu'à sa tête» et de ne pas avoir voulu trouver un accord avec
les autres membres du conseil municipal, ce qui explique le recours ; il
demande une commission plus importante et lui conseille en outre de
contacter des représentants du Parti républicain, du Parti libéral, du
Parti social-démocrate et du Parti socialiste, avec lesquels A. Romeo
s'entend pour le paiement de pots-de-vin. À partir de 1990,
l'entrepreneur effectue les premiers versements. Mais le tribunal
administratif annule la décision de la commune et une commission
d'enquête est nommée pour évaluer la validité, entre autres
délibérations du conseil municipal, de celle qui concède au GIPI la
gestion du patrimoine de la ville de Naples. Selon A. Romeo, toutes ces
difficultés étaient utilisées par A. Vito pour le contraindre à payer des
commissions toujours plus importantes à un nombre toujours plus élevé
de personnes. Vers la fin de 1990, A. Romeo verse de nombreux pots-de
vin : à un ancien adjoint au patrimoine proche d'A. Vito, au maire
socialiste de Naples, aux dirigeants des partis de majorité à la
commune, au secrétaire administratif du Parti communiste, etc. C'est
A. Vito qui avait conseillé à A. Romeo de s'adresser aussi aux partis de
l'opposition municipale : le député démocrate-chrétien «répétait souvent
que des opérations de ce type, des opérations "de cent milliards", ne
pouvaient se faire sans le "contrôle" des autres partis» et sans leur
accord.
La version d'A. Romeo est déterminée par la volonté de se présenter
comme «une victime d'une tentative de concussion de la part de Vito,
qui disait pouvoir d'influer sur la procédure administrative afin d'obliger
[Romeo] à satisfaire ses exigences exorbitantes». Le récit de
l'entrepreneur offre une image très confuse des canaux de distribution
des pots-de-vin et des logiques qui président à leur versement : plutôt
celle d'une fourmilière agitée par la découverte d'une source nouvelle de
nourriture, que celle d'un système d'alliances politiques organisées et
formalisées.
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