Science et militantisme : les transformations d
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Science et militantisme : les transformations d'un échange circulaire. Le cas de l'écologie française - article ; n°36 ; vol.9, pg 141-162

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Politix - Année 1996 - Volume 9 - Numéro 36 - Pages 141-162
Science and political activism : the transformations of a circular deal The example of the French ecology.
Sylvie Ollitraut [141-162].
The process of circularity, described by A. Giddens, is the conjunction of a theorie analysis and the individuals' representations of their reality. Thus, the academics' frame and the actors' one reinforce each other their legitimacy. Nevertheless, when we study the French Ecologism movement, we observe that Touraine's analysis has influenced only the construction of the political activist' identity. In other words, the circularity concerns a part of ecologism movement. This observation means that each frame has not an equal opportunity to mould the actors' representation of their activity. Two factors should be explain how a form of circularity succeed. In one hand, there is an importance of a sort of a structural opportunity with dominant frames composed by values or culture. In other hand, the activiste' past is a framework of their sens visé. But, another aspect should be named by self-circularity. The process is obvious during the investigation because the ecologists' frames of their activism are the same of the sociologist's frames. And, the ecologists, who were in majority academies, produce and use their own analysises of their reality to sustain their collective action.
Science et militantisme : les transformations d'un échange circulaire. Le cas de l'écologie française.
Sylvie Ollitraut [141-162].
Le processus de la circularité, mis à jour par A. Giddens, décrit la rencontre entre une analyse scientifique et sa réception par les acteurs, engagés en politique. Ainsi, la grille savante et les perceptions des acteurs alimentent réciproquement leur légitimité. Néanmoins, on s'aperçoit que la circularité, produite durablement entre la catégorie tourainienne de nouveau mouvement social et la construction identitaire des écologistes, concerne seulement les écologistes politiques. Cet aspect révèle que tout cadre d'interprétation n'est pas susceptible d'un égal succès. Deux facteurs sont alors explorés tout au long de ce développement pour expliciter cette réception particulière qui fait qu'une circularité naît : tout d'abord, l'importance du contexte et plus particulièrement des cadres d'interprétations légitimes, ensuite, l'itinéraire des acteurs qui structure leur représentation de l'action à mener. Enfin, l'article s'arrête sur l'hypothèse d'une nouvelle forme de circularité, «l'auto-circularité». Avec le cas des écologistes, il apparaît que de plus en plus les catégories savantes et militantes se confondent puisqu'elles émanent de militants-savants, capables de produire et d'user de cadres d'interprétation communs à ceux des scientifiques. Cette situation incite à s'interroger sur la nouvelle posture que le chercheur en sciences sociales doit adopter lors de son enquête.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 13
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Sylvie Ollitrault
Science et militantisme : les transformations d'un échange
circulaire. Le cas de l'écologie française
In: Politix. Vol. 9, N°36. Quatrième trimestre 1996. pp. 141-162.
Citer ce document / Cite this document :
Ollitrault Sylvie. Science et militantisme : les transformations d'un échange circulaire. Le cas de l'écologie française. In: Politix.
Vol. 9, N°36. Quatrième trimestre 1996. pp. 141-162.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1996_num_9_36_1983Abstract
Science and political activism : the transformations of a circular deal The example of the French
ecology.
Sylvie Ollitraut [141-162].
The process of circularity, described by A. Giddens, is the conjunction of a theorie analysis and the
individuals' representations of their reality. Thus, the academics' frame and the actors' one reinforce
each other their legitimacy. Nevertheless, when we study the French Ecologism movement, we observe
that Touraine's analysis has influenced only the construction of the political activist' identity. In other
words, the circularity concerns a part of ecologism movement. This observation means that each frame
has not an equal opportunity to mould the actors' representation of their activity. Two factors should be
explain how a form of circularity succeed. In one hand, there is an importance of a sort of a structural
opportunity with dominant frames composed by values or culture. In other hand, the activiste' past is a
framework of their "sens visé". But, another aspect should be named by self-circularity. The process is
obvious during the investigation because the ecologists' frames of their activism are the same of the
sociologist's frames. And, the ecologists, who were in majority academies, produce and use their own
analysises of their reality to sustain their collective action.
Résumé
Science et militantisme : les transformations d'un échange circulaire. Le cas de l'écologie française.
Sylvie Ollitraut [141-162].
Le processus de la circularité, mis à jour par A. Giddens, décrit la rencontre entre une analyse
scientifique et sa réception par les acteurs, engagés en politique. Ainsi, la grille savante et les
perceptions des acteurs alimentent réciproquement leur légitimité. Néanmoins, on s'aperçoit que la
circularité, produite durablement entre la catégorie tourainienne de nouveau mouvement social et la
construction identitaire des écologistes, concerne seulement les écologistes politiques. Cet aspect
révèle que tout cadre d'interprétation n'est pas susceptible d'un égal succès. Deux facteurs sont alors
explorés tout au long de ce développement pour expliciter cette réception particulière qui fait qu'une
circularité naît : tout d'abord, l'importance du contexte et plus particulièrement des cadres
d'interprétations légitimes, ensuite, l'itinéraire des acteurs qui structure leur représentation de l'action à
mener. Enfin, l'article s'arrête sur l'hypothèse d'une nouvelle forme de circularité, «l'auto-circularité».
Avec le cas des écologistes, il apparaît que de plus en plus les catégories savantes et militantes se
confondent puisqu'elles émanent de militants-savants, capables de produire et d'user de cadres
d'interprétation communs à ceux des scientifiques. Cette situation incite à s'interroger sur la nouvelle
posture que le chercheur en sciences sociales doit adopter lors de son enquête.Science et militantisme :
les transformations d'un échange
circulaire
Le cas de l'écologie française
Sylvie Ollitrault
Centre de recherches
administratives et politiques
Université Rennes I
VÉRONIQUE Boyer1, à l'occasion de ses investigations d'ethnologue auprès
de médiums brésiliens pratiquant les cultes de possession, relate une
situation d'entretien inattendue : «L'écrit s'impose dans l'enceinte des
terreiros2 : un chef de culte de ma connaissance à Belem, un jour où je
lui demandais de me préciser les différences entre umbanda et candomblé3,
sortit d'un tiroir un énorme registre et, pour toute réponse, me lut pendant
plus d'un quart d'heure ce qu'il avait écrit sur un tout autre thème : les droits et
(surtout) les devoirs des médiums». La chercheuse habituée à un culte fondé
essentiellement sur la transmission orale place dorénavant au centre de ses
préoccupations l'impact de l'écrit sur les représentations que les acteurs se
font du «bon culte» et des rituels traditionnels désormais décrits dans de
véritables guides largement diffusés.
Cet exemple exotique illustre à sa façon des phénomènes largement oubliés
dans les études des hommes politiques et de leur conduite. D'abord la
capacité de ces acteurs, sous certaines conditions sociales, à se réapproprier
les acquis des sciences sociales (comme la biographie ou l'auto-analyse).
Ensuite leur aptitude à produire des analyses sur leur propre activité et les
objectifs qu'elle vise à atteindre. On peut mentionner un Jules Vallès,
romancier de sa propre expérience militante4, un Jean Jaurès, journaliste
engagé, ou ces hommes politiques qui, prenant la plume pour convaincre,
mêlent témoignages d'acteurs et examens critiques des «situations» vécues, se
lançant ainsi dans «l'écrivance politique» selon les mots de Christian Le Bart5.
Enfin, la reprise de ces analyses politiques par les scientifiques eux-mêmes.
1. Boyer (V.), «Le Don et l'Initiation : de l'impact de la littérature sur les cultes de possession au
Brésil-, L'Homme, 138, 1996.
2. Les terreiros sont des lieux de culte situés dans les quartiers périphériques des grandes villes
brésiliennes.
3. Deux écoles de culte de possession.
4. Rappelons la trilogie de J. Vallès : L'enfant, Le bacheliers. L'insurgé.
5. Le Bart (C), «L'écriture comme modalité d'exercice du métier politique', communication au Ve
congrès de l'AFSP, table-ronde «Professions, profession politique«, Aix-en-Provence, 1996.
Politix, n°36, 1996, pages 141 à 162 141 Sylvie Ollitrault
L'écologie apparaît alors comme une illustration exemplaire de ce type de
connivence se nouant entre science et militantisme. On peut rappeler que de
nombreux savants ont cherché à vulgariser les résultats de leurs enquêtes en
recourant à la littérature de science-fiction afin de soutenir ou de créer une
demande sociale consolidant leurs positions universitaires1. Le cas de
l'écologie est ici particulier : issue du monde savant, elle s'est fait reconnaître
grâce à la multiplication des mouvements politiques «écologistes». La
vulgarisation d'un terme scientifique puis sa politisation sont des phénomènes
déjà assez remarquables pour mériter attention. Mot à acceptation multiple et
à usages variés, l'écologie signale en outre une capacité originale des militants
écologistes qui s'en réclament : celle de promouvoir leur label collectif en
mobilisant leurs ressources académiques au profit de leur lutte militante.
L'ambiguïté entre catégories savantes et catégories militantes est alors
extrêmement forte ; les discours identitaires des militants écologistes restitués
grâce à des entretiens, à des observations participantes2 ou encore à la lecture
de journaux internes en témoignent. On peut en trouver d'autres expressions
marquantes comme le recours aux théories de l'action collective pour auto-
analyser leurs pratiques, la connaissance des moyens d'objectivation possibles
de leur militantisme et parfois le renversement de la situation d'entretien
qu'ils opèrent en posant des questions méthodologiques à leur intervieweur.
L'expérience de l'ethnologue V. Boyer est ainsi proche de celle de la
chercheuse qui s'aventure dans la «nébuleuse écologiste». Il est évident que les
écologistes sont des militants aguerris aux discours savants au point soit de les
incorporer dans l'analyse de leur action, soit d'en créer sur eux-mêmes. C'est
dire qu'on a affaire ici à une forme de circularité des discours savants et
politiques rarement mise en évidence.
Le concept de circularité employé par Anthony Giddens3 est utile à l'analyse
de cette ambiguïté relevée dans le discours écologiste entre les catégories
savantes et les catégories militantes. L'auteur de La constitution de la société
entend par circularité la capacité des discours savants à être utilisés par les
acteurs, à construire la réalité de leur engagement et leur capacité de légitimer
les grilles d'analyse des scientifiques en se les appropriant. Ce concept permet
de saisir ce processus d'échange jouant de la perméabilité entre les discours
savants et militants. Les sociologues analysent le social et les acteurs
reprennent à leur compte ces analyses. Ce processus légitime leur action et a
pour conséquence également de valider les théories sociologiques. Car celles-
ci contribuent à construire la réalité de l'environnement dans laquelle vivent
les acteurs (militants ou non). Toutefois, si la circularité rend compte de cet
échange, elle n'explique pas pourquoi certains types de discours savants sont
acceptés comme «allant de soi» pour légitimer un type d'action, pourquoi
ultérieurement certaines formes de légitimation savante perdent de leur
capacité à refléter la réalité du militantisme. Le processus d'échange est loin
1. Carson (C), Le printemps silencieux, Paris, Pion, 1962 ; Commoner (B.), L'encerclement, Paris,
Seuil, 1969 ; Erlich (P.), La Bombe P, Paris, Fayard-Les Amis de la Terre, 1971.
2. Cette enquête s'est déroulée entre 1990 et 1994 en Bretagne et dans la région grenobloise : deux
terrains marqués par l'histoire du militantisme écologiste. Elle a été réalisée au moyen
d'entretiens auprès des cadres du mouvement, d'observations participantes, de la lecture
d'archives militantes et d'ouvrages sur l'écologie, ouvrages figurant souvent à la fois sur les
étagères des locaux d'associations et dans les rayons des bibliothèques universitaires. Cette
dernière observation a été déterminante pour comprendre la proximité entre les discours
scientifiques et militants.
3. Giddens (A.), La constitution de la société, Paris, PUF, 1987.
142 Science et militantisme : l'écologie
d'être permanent car il n'existe pas une catégorie savante affiliée ad aeternam
à un type de réalité militante.
Les Frame Analysis, ou «cadres d'interprétation», semblent des outils
intéressants pour éclairer ces fluctuations. Les analyses des cadres
d'interprétation proviennent de l'école de l'interactionnisme symbolique, plus
particulièrement d'Erving Goffman1. William Gamson en a montré l'intérêt
pour saisir les ressorts des actions collectives menées par des individus ou des
groupes placés dans une situation qu'ils ressentent comme injuste et
construisant alors un cadre alternatifde lecture du monde social2 . Les études
de David Snow et de ses collègues ont affiné ces analyses3 et mis au jour
l'importance des systèmes de croyance dominants. «Beaucoup de cadres
peuvent être plausibles, mais nous pensons que peu d'entre eux réussissent à
toucher une corde sensible, permettant alors un haut de gré de résonance. Si
l'on tient compte de cela, il apparaît nécessaire de porter une attention plus
soutenue qu'auparavant non seulement à la nature du travail interprétatif et
aux ressources des organisations de mouvement social, mais aussi au degré de
résonance entre les cadres résultants de ce travail et la situation, l'idéologie
des membres potentiels.»4
Récemment, John A. Hannigan a entrepris l'étude des questions
environnementales en Amérique du Nord et en Europe du Nord (Scandinavie,
Grande-Bretagne, Allemagne) à la lumière d'une approche constructiviste5.
Sans entrer dans le détail de son développement, riche d'un point de vue
conceptuel et empirique, son analyse séduit par sa force démonstrative en
dévoilant cas après cas combien le succès de la mise sur agenda des questions
d'environnement dépend étroitement du cadre de négociation possible. Une
même revendication concernant la limitation des pluies acides recueille une
audience variable selon le poids économique de la forêt comme ressource
nationale, la représentation que chaque pays se fait de la priorité de la
question. Il remarque que les risques expliqués par des savants ont davantage
de poids lors des négociations que le sentiment de risque exprimé par une
population locale. L'auteur souligne ainsi que certains cadres d'interprétation
en dominent d'autres. Pour être effectivement entendues, la plupart des
revendications écologistes doivent «repasser» par le cadre des contraintes
économiques. Or cette transaction souligne qu'un cadre d'interprétation n'est
légitime que s'il correspond ou se conforme à un cadre
ambiant le légitimant. Ce dernier serait ce que Robert Benford appelle un
cadre de résonance «parlant» au public et s'inscrivant dans une culture6.
1. Goffman (E.), Les cadres de l'expérience, Paris, Minuit, 1991-
2. Gamson (W.), «Le legs de Goffman à la sociologie politique», Politix, 3, 1988.
3. Snow (D.), Rochrord (B.), Worden (S.), Benford (R.), «Frames Alignment Processes,
Micromobilisation and Movement Participation«, American Sociological Review, 51, 1986 ; Snow
(D.) et alii, «Identity Work Among the Homeless : the Verbal Construction and Avowal of Personal
Identités», American Journal of Sociology, 1987.
4. Snow (D.), Benford (R.), «Ideology, Frame Resonance and Participant Mobilization», in
Klandermans (B.), Kriesi (H.), Tarrow (S.), eds, From Structure to Action : Comparing Social
Movement Research across Cultures, Greenwich, Conn (traduction in Filiieule (O.), Péchu (C),
Lutter ensemble. Les théories de l'action collective, Paris, L'Harmattan, 1992).
5. Hannigan (J-). Environmental Sociology : A Social Constructionnist Perspective, New York,
Routledge, 1995-
6. Benford (R.), «Frames Disputes Within the Nuclear Disarmament Movement», Social Forces, 71
(3), 1993.
143 Sylvie Ollitrault
La circularité joue en conséquence lorsque deux cadres d'interprétations se
légitimant l'un et l'autre correspondent aux
environnants. Le mécanisme évolue au gré des productions savantes, des
pratiques militantes mais aussi des contraintes du contexte. On ne saurait
négliger néanmoins les trajectoires militantes des acteurs les prédisposant à se
reconnaître dans certaines interprétations plus que dans d'autres. En ce sens,
la circularité ne joue pas qu'en fonction de leur intérêt stratégique à être
entendus, légitimés, elle doit correspondre à la représentation idéale que
l'acteur se fait de son action. L'échange circulaire a peu de chances de se
produire si un théoricien politique prétend devant un militant antinucléaire,
ancien PSU, que l'idée de Nature est d'extrême-droite.
C'est bien cette corde sensible évoquée par D. Snow et R. Benford qui sera au
centre de notre enquête. Nous allons voir que des cadres d'interprétations
sont susceptibles de se rencontrer, de produire de la circularité lorsque la
coïncidence avec le cadre d'interprétation légitime du moment1 et la
connivence entre le «sens visé»2 par les acteurs et les catégories savantes se
conjuguent.
On peut prendre l'exemple de l'importation dans le discours des écologistes
de la catégorie savante de «nouveau mouvement social» (NMS). Celle-ci a sans
doute partie liée avec l'ambiguïté de la théorie des nouveaux mouvements
sociaux et les techniques d'enquête tourainiennes qui ont imprimé
durablement cette labellisation sur l'écologie française. La circularité entre
écologie et NMS est peut-être datée aujourd'hui ; elle a cependant produit des
effets sur le discours retraçant la genèse du mouvement politique écologique et
sur la construction identitaire que les militants ont élaborée d'eux-mêmes. De
nos jours, s'ébauche une autre forme de circularité liée à une autre époque du
militantisme écologiste. Cette fois, les militants sont aussi les analystes de leur
propre pratique et construisent un cadre théorique légitimant leur position
scientifique et militante. En créant des concepts, en les instrumentalisant pour
leur lutte, ils construisent la réalité du problème à traiter et les solutions à lui
apporter. L'opposition entre les sociologues et autres penseurs du social d'un
côté et les militants politiques de l'autre tombe. La construction de la réalité
est l'œuvre des militants eux-mêmes capables de résister si nécessaire grâce à
leur justification scientifique à la délégitimation possible de leur lutte ou plus
simplement aux autres cadres théoriques proposés. En d'autres termes, ils
créent et légitiment scientifiquement leur cadre d'interprétation de la réalité.
Catégorie savante, légitimation militante :
les «nouveaux mouvements sociaux»
Nous n'entendons pas aborder ici la remise en cause du caractère nouveau des
mouvements sociaux des années soixante-dix au cœur des analyses de
1. Tarrow (S.), Democracy and Disorder. Protest and Politics in Italy 1965-1975, Oxford, Oxford
University Press, 1989. Lorsque l'auteur parle de structure des opportunités politiques, il envisage
davantage les conditions structurelles et politiques. Ici, nous émettons l'hypothèse que parmi les
variables constituant cette structure des opportunités, il peut y avoir aussi des valeurs, des systèmes
de représentations des actions collectives légitimes.
2. Nous employons ce terme de «sens visé» selon une acception weberienne.
144 Science et militantisme : l'écologie
nombreux théoriciens de l'action collective1. La démonstration faite par
Olivier Fillieule2 est éclairante sur ce point. Il montre la concomitance durant
les années quatre-vingt des formes anciennes et nouvelles de protestation
voire souvent la prédominance des premières. On souhaite simplement ici
rappeler les conditions de l'émergence théorique de cette analyse identitaire,
en reprenant la terminologie de Jean Cohen3, ainsi que les interrogations
suscitées par la démarche empirique d'Alain Touraine et de son équipe dans
les années soixante-dix. Ce qui nous intéresse de montrer, c'est comment une
théorie de l'action collective apparaît, légitime et se légitime grâce au substrat
des mobilisations en cours.
Cette circularité n'a pu fonctionner que par la «rencontre» de deux cadres
interprétatifs qui se correspondaient, se recherchaient (sans forcément le
vouloir). Le premier cadre est issu des débats théoriques de la sociologie
opposant les approches microsociales à celles plus enclines à faire jouer les
variables structurales. Le second provient des actions collectives promouvant
des revendications nouvelles (liées au cadre de vie, à l'identité sexuelle ou
raciale) aux mises en scène nouvelles (happening, stratégie non-violente,
dramatisation) et surtout se désirant nouvelles (une classe moyenne cherchant
à s'émanciper des seules revendications ouvrières).
La théorie des nouveaux mouvements sociaux : entre poursuite de
l'analyse marxiste et soutien à l'action militante
À deux moments de l'étude sur le mouvement écologiste4, la théorie
tourainienne s'est imposée. Tout d'abord, la connaissance du paradigme des
NMS nécessite la lecture de Production de la société d'A. Touraine5. Ensuite, la
conception du sociologue est réapparue lorsqu'elle a structuré la définition
que les écologistes donnaient de leur militantisme. Aussi allons-nous insister
essentiellement sur la version tourainienne de la théorie des NMS.
Ronald Inglehart, Claus Offe, Alberto Melucci6 entre autres ont participé, eux
aussi, à l'élaboration de cette théorie. La complexité de leurs analyses voire la
singularité propre à chacune d'elles réclameraient des développements
conséquents7. Il s'agit ici seulement d'identifier les défis que ces théories ont
1. Scott (A.), Ideology and the New Social Movements, Unwin Hyman, 1990 ; Klandermans (B.),
«Linking the "Old" and the "New" : Movement Networks in the Netherlands-, in Rüssel (D.),
Kuechler (M.), eds, Challenging the Political Order : New Social and political Movements in
Western Democracies, Oxford, Oxford University Press, 1990.
2. Fillieule (O.), Contribution à une théorie comprehensive de la manifestation : les formes et les
déterminants de l'action manifestante dans la France des années quatre-vingt, thèse de doctorat
en science politique, IEP Paris, 1994.
3. Cohen (J.), «Strategy or Identity : New Theoretical Paradigms and Contemporary Social
Movements«, Social Research, 52 (4), 1985-
4. Voir Ollitrault (S.), Action collective et construction identitaire : le cas du militantisme
écologiste en France, thèse de doctorat en science politique, Université Rennes I, 1996.
5. Touraine (A.), Production de la société, Paris, Seuil, 1973-
6. Inglehart (R.), The Silent Revolution. Changing Values and Political Styles Among Western
Démocraties, Princeton, Princeton University Press, 1977 ; Offe (C), «Reflections on the
Institutional Self-transformation of Movements Politics : a Tentative Stage Model», in Dalton (R.),
Kuechler (M.), eds, Challenging the Political Order : New Social Movements in Western Cambridge, Polity Press, 1990 ; Melucci (A.), «Getting Involved : Identity and
Mobilization«, International Social Movement Research, 1, 1988.
7. Pour en avoir un exposé plus exhaustif, on peut se référer à Fillieule (O.), Péchu (C), Lutter
ensemble..., op. cit.
145 Sylvie Ollitrault
proposé de relever dans les années soixante-dix et qui ont contribué à
l'édification de leurs cadres d'interprétation de la réalité. Dans le sillage de
Mai 68, des luttes se sont multipliées qui, pour la plupart, ne reprenaient ni la
forme contestataire de type ouvrier, ni les revendications associées
généralement au monde du travail comme les augmentations de salaire. Ces
actions tendaient à se diversifier allant des mobilisations antinucléaires aux
mobilisations féministes en passant par celles en faveur du régionalisme. Or le
souci qui présidait à la recherche théorique de ces sociologues de l'action
collective était de rendre compte de cette réalité tout en s'émancipant du
paradigme de la mobilisation des ressources négligeant le sens vécu des
acteurs.
En fait, ces auteurs tâchent d'adapter une des grilles d'analyse de l'action
collective, celle du marxisme1. Car, le point de départ de cette conception
s'inscrit dans une vision evolutionniste des sociétés qui passeraient d'un état
industriel à un état post-industriel voire post-moderne. Cette constatation
fondée sur la mutation des structures et des moyens de production
économiques corrobore et enracine l'idée que ces nouvelles formes d'action
collective sont les héritières directes du mouvement ouvrier, acteur central des
contestations de la société industrielle. L'enjeu consistait à retrouver dans ces
nouvelles luttes les symptômes d'une nouvelle société et avec elle l'entrée en
scène de nouveaux acteurs. Les composantes structurelles changées (élévation
du niveau scolaire et culturel, société plus technocratique que «bourgeoise» et
émergence d'une classe moyenne plus nombreuse), les acteurs des
mobilisations étaient renouvelés. Une classe moyenne «intellectuelle» exigeait
une nouvelle place dans la lutte des classes qui jusqu'alors ne lui octroyait
aucun rôle dynamique2. Ce réajustement de la grille marxiste aux nouvelles
mobilisations se combinait à la volonté de s'opposer aux interprétations
microsociales notamment celles de la mobilisation des ressources qui
écartaient ce qui relevait de l'idéologie, des valeurs, du contenu identitaire des
revendications. Or ce dernier aspect a été certainement celui qui, encore de
nos jours, fait appeler ce courant théorique, le paradigme identitaire.
En analysant les développements d'A. Touraine, il est clair que cette
préoccupation de définition de l'identité (le Nous) du mouvement est centrale
ainsi que l'importance du paradigme marxiste. Ne déclare-t-il pas d'emblée
dans La prophétie antinucléaire : «Explorant les luttes sociales d'aujourd'hui
pour y découvrir le mouvement social et le conflit qui pourraient jouer
demain le rôle central qui a été celui du mouvement ouvrier et des conflits du
travail dans la société industrielle, nous attendons de la lutte antinucléaire
qu'elle soit la plus chargée de mouvement social et de contestation, la plus
directement porteuse d'un contre-modèle de société»3.
La dichotomie essentielle établie par le sociologue distingue société
industrielle et société post-industrielle ; cette conception sous-tend toute sa
1. À la fois, remarquons-le, grille d'analyse et «idéologie« de soutien aux actions collectives dès sa
conception.
2. Concernant l'histoire d'une partie de cette classe moyenne, on peut se référer à Boltanski (L),
Les cadres : la formation d'un groupe social, Paris, Minuit, 1982. Pour une lecture plus
«idéologique» de l'apparition de cette classe moyenne bouleversant la dynamique de la lutte des
classes, voir Larère (Ph.), Une nouvelle moyenne, Paris, Éditions ouvrières, 1970.
3. Touraine (A.) et alii, La prophétie anti-nucléaire, Paris, Seuil, 1980.
146 Science et militantisme : l'écologie
démonstration de l'existence de nouveaux mouvements sociaux. Son propos
consiste à comprendre le processus de changement des sociétés modernes. Il
repère ainsi trois composantes constituant ce qu'il appelle l'historicité1. Celle-
ci définit les instruments de production de la société par elle-même. Ensuite
l'auteur élabore le système d'action historique qu'il désigne comme étant
l'ensemble des orientations sociales et culturelles par lesquelles l'historicité
exerce son emprise sur le fonctionnement de la société. Enfin, A. Touraine
reprend la lutte des classes en l'appliquant à son modèle et en montrant que
les luttes visent à contrôler l'historicité et l'utilisent. La classe dite dominée
lutte contre la domination et elle se bat au nom d'un modèle culturel contre
l'appropriation privée dont elle est victime. Dans la société industrielle, la
dynamique de la lutte se cristallise autour de l'appropriation des moyens de
production. Dans la société post-industrielle, les rapports entre classes
deviennent flous. Dans cette optique, l'étude des mouvements sociaux devient
centrale. Le conflit n'est pas dirigé vers la seule défense des intérêts d'un
groupe mais vers le contrôle des orientations culturelles.
A. Touraine définit comme suit le mouvement social : «C'est l'action
conflictuelle collective par laquelle un agent de classe s'oppose à un agent de
la classe opposée pour le contrôle social des orientations culturelles de leur
collectivité». Parmi les conduites collectives, le sociologue singularise le
mouvement social par trois principes : celui d' identité qui se construit lors du
conflit2 ; celui d'opposition qui surgit (l'adversaire se démasque) ; celui de
totalité qui met en cause l'orientation générale du système d'action historique,
c'est-à-dire l'action d'ensemble de leur adversaire. Il pense en outre que le
mouvement social naît de la perception d'une soumission à une domination
(pérennité d'une idée de rapports conflictuels) et avec une volonté de
contrôler l'historicité (c'est-à-dire la construction d'un contre-modèle de
société).
Mais le sociologue ordonne la réalité grâce à son cadre sans déclarer ex
cathedra que toute lutte sociale est automatiquement un mouvement social,
initiateur d'une nouvelle société. C'est à lui, muni de sa grille, de tester les
mobilisations pour constater si elles correspondent à sa définition de
mouvement social. Si déjà la démarche est discutable puisque le sociologue
détermine avant toute expérience sa conception de ce que doit être un social, nous allons voir en quoi ce cadre théorique fonctionne
lors de l'enquête en un véritable cadre d'interprétation utilisé pour l'action
collective.
1. «La connaissance» : image du monde, des relations sociales et du non-social, le langage
participent à l'orientation des conduites sociales comme à la définition de la situation.
«L'accumulation» par laquelle une partie du produit consommable est investie dans la production,
participe non seulement au travail mais à la production du travail. «Le modèle culturel» par lequel
la société se perçoit et saisit sa créativité.
2. La conception tourainienne de l'identité ne fait pas de référence aux identités pré-existantes au
mouvement. Aussi, elle ne suit pas le modèle d'A. Oberschall qui s'intéresse aux identités qui, en
amont de l'action collective, la créent ou la soutiennent efficacement. Voir Oberschall (A.), Social
Conßicts and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973.
147 L'intervention sociologique : une méthode d'enquête, productrice
de circularité
Après avoir construit sa grille d'analyse, A. Touraine et son équipe ont
cherché dans les diverses luttes surgies dans le sillage de 68 leur éventuelle
appartenance à cette catégorie de mouvements sociaux annonciateurs d'une
société post-industrielle1. Sont mises en relief les différences entre les
mouvements sociaux et de simples luttes (des actions collectives qui n'auraient
pas la capacité ou l'ambition de renverser l'historicité). Par exemple, dans son
enquête conduite après les grèves étudiantes de 19762, le sociologue conclut
que le mouvement n'accède pas au statut de mouvement social tel qu'il
l'énonce. En effet, la définition de l'identité de l'acteur, celle de l'adversaire et
celle de l'enjeu de leur conflit ne forment pas un ensemble cohérent. Il ne
décèle aucun signe d'un conflit général et fondamental parce que le
mouvement ne conteste pas les grandes orientations culturelles d'une société.
Ce s'attaque aux structures hiérarchiques de l'Université sans
projet réel de bouleverser l'historicité.
Pour arriver à ce diagnostic, A. Touraine a mis au point une méthode
originale : l'intervention sociologique. Elle consiste à intervenir par des
incitations ou des hypothèses dans l'auto-analyse que des acteurs font de leur
lutte. Deux groupes d'intervention, formé chacun d'une dizaine de militants,
discutent avec des interlocuteurs qu'ils ont choisis. Les chercheurs, appelés
«agitateur» et «secrétaire», incitent les groupes à analyser les conditions et le
sens de leur action. Ayant élaboré préalablement leurs hypothèses, ils
indiquent aux groupes ce qui leur semble être le sens le plus élevé possible de
leur action et les amènent à se placer de ce point de vue pour la comprendre.
Cette phase centrale correspond à la «conversion». Puis les sociologues
discutent de leurs premières conclusions avec les groupes d'intervention et
avec d'autres en étudiant la capacité qu'ont les acteurs à transformer cette
analyse en programme d'action. Cette phase est nommée «sociologie
permanente»3.
Dans la prophétie antinucléaire, ces trois phases de l'enquête sont décrites et
débouchent sur la conclusion que le mouvement antinucléaire impulse un
véritable mouvement culturel, créateur d'orientations culturelles nouvelles
autant innovatrices que contestataires. Ce contribuerait au passage
vers une société post-industrielle suivant le modèle du mouvement ouvrier
d'avant 1848. Précédant ce constat, la recherche est alors une véritable
maïeutique destinée à faire prendre conscience aux militants de la teneur de
leur mission.
1. Corcuff (Ph.), «Éléments d'épistémologie ordinaire du syndicalisme», Revue française de
science politique, 41 (4), 1991- Dans cet article, l'auteur remarque comment dans le discours de
militants CFDT, la grille d'analyse tourainienne structure leur réflexion sur leur action. Toutefois, il
émet l'hypothèse que la lecture assidue du Nouvel observateur serait l'explication de la diffusion
des cadres d'interprétation d'A. Touraine. Dans notre enquête, nous avons trouvé une population
qui, elle, a été exposée plus directement aux analyses tourainiennes puisque les militants se
souviennent du passage d'A. Touraine et de son équipe dans leurs rangs : «Vous savez, il y a eu une
enquête sur nous... Alain était venu...» (militant comité Malville-Grenoble).
2. Touraine (A.), Lutte étudiante, Paris, Seuil, 1978.
3. Touraine (A.) et alii, La prophétie..., op. cit.
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