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La Cité - article ; n°227 ; vol.40, pg 479-503

De
32 pages
Annales de Géographie - Année 1931 - Volume 40 - Numéro 227 - Pages 479-503
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Myriem Foncin
La Cité
In: Annales de Géographie. 1931, t. 40, n°227. pp. 479-503.
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Foncin Myriem. La Cité. In: Annales de Géographie. 1931, t. 40, n°227. pp. 479-503.
doi : 10.3406/geo.1931.11155
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1931_num_40_227_11155479
LA GITE
(Pl. IX-XI.)
Vue du pont des Arts, la Cité apparaît comme un navire. Ce n'est
pas le lourd vaisseau marchand, aux flancs rebondis, qui charge les
armes de Paris, mais une nef de course, légère et rapide. Les vieilles
maisons du quai de l'Horloge et du quai des Orfèvres, le jardin du
Vert-Galant s'avancent en une proue si hardie qu'on se demande par
quel charme elle demeure immobile au milieu des flots et qu'on
cherche les amarres qui la retiennent au rivage.
De l'enclos où se cache Saint- Julien-le-Pauvre, par la trouée que
des démolitions récentes ont ouverte, on ne voit plus l'île. Au-dessus
de la grande place du Parvis et des arbres du square de l'Archevêché,
Notre-Dame se dresse, toute souveraine. Devant ce tranquille jailli
ssement de pierres, on suppose des fondations plongeant en la terre
la plus ferme ; on oublie la rivière qui l'enserre de ses deux bras noués.
La Cité n'est plus qu'une cathédrale.
Au pont de la Tournelle, l'impression est plus complexe, plus
vraie aussi. Le chevet de l'église métropolitaine, hanneton gigan
tesque posé dans la verdure, est encadré vers le Nord par de hautes
maisons modernes et laisse entrevoir au loin le Palais de Justice et
quelques bâtiments officiels, tous les éléments vitaux du quartier.
Mais surtout la Cité apparaît à sa vraie place, au centre de la ville dont
elle fut si longtemps le cœur. Sur les deux bords de la Seine, façades
grises et toits gris déferlent à perte de vue, couvrant le fond de la val
lée et ses versants, débordant même, on le devine, très loin sur les
plateaux. Au milieu du fleuve, l'île est plus qu'un trait d'union entre
les deux rives, c'est le noyau autour duquel la ville s'est formée et a
grandi.
L'Ile et ses ponts
Ce ne fut d'abord qu'une île, comme il y en a tant en la rivière de
Seine, une île longue et basse, presque à fleur d'eau, arrondie à l'avant,
terminée vers l'aval par une flèche effilée de sable clair, abritant sous
le couvert de grands arbres des herbes folles et des saules frisson
nants, toute bourdonnante d'insectes en été quand fleurissaient,
parmi les roseaux et les joncs, les touffes d'iris jaunes qui frangeaient
ses bords. Mais elle était plus large et plus stable que la plupart des
autres îles ; elle offrait un abri sûr et un site aisé à défendre. Surtout
elle semblait vouloir faciliter aux hommes en quête d'un passage la 480 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
traversée du fleuve. N'était-elle pas placée un peu après le confluent
de la Marne, juste en face de la trouée que la plaine Saint-Denis
ouvre vers le Nord ? Elle attira une route ; de là vint sa fortune.
Quelques huttes se bâtirent près de la grève où accostèrent les
premières barques, et, protégée par la rivière, à la tête des ponts qui
furent jetés pour relier les deux rives, une bourgade gauloise s'éta
blit. Lorsque les Romains, maîtres de la Gaule, entreprirent d'ouvrir
un réseau de routes à travers les provinces conquises, elle devint
tout naturellement un nœud de voies importantes1. Quand le ver
sant Sud de la vallée se couvrit de villas et d'édifices publics, l'île eut,
elle aussi, ses maisons et ses palais. Aux époques de trouble, citadelle
naturelle, elle sert de refuge aux populations qui avaient cru pouvoir
s'installer en pays ouvert. Pendant les invasions barbares, elle
accueille les habitants du quartier qui s'était formé autour des
Thermes de Cluny2 et qui fut détruit. Les empereurs l'entourent de
fortifications et en font un centre militaire qu'ils visitent3.
Les rois mérovingiens y fixent leur demeure. Plus tard elle r
epousse les invasions normandes. Avec les premiers Capétiens, elle
garde toute sa valeur stratégique. Trop à l'étroit au milieu de la
Seine, Paris1 peut déborder sur chaque rive; l'Université s'emparer,
sur la rive gauche, de la Montagne Sainte-Geneviève, la Ville envah
ir les marais de la rive droite : les quartiers nouveaux ne seront que
des faubourgs, et l'île demeure la Cité.
Pouvoir spirituel et pouvoir temporel s'y retrouvent, côte à côte.
C'est là que s'édifie l'église cathédrale. C'est là que les rois ont bâti
leur palais4. Avec le temps, ils l'abandonneront pour l'Hôtel
Saint-Pol, le Louvre ou les Tuileries. Mais, à certaines occasions
solennelles, ils y reviendront cependant en maîtres 6. Surtout ils
y laisseront les cours souveraines. Les grands corps constitués du
1. Voir F.-G. de Pachtère, Paris à l'époque, gallo-romaine (Collection de l'histoire
de Paris), Paris, Impr. Nationale, 1912, in-4°.
2. Probablement un palais.
3. Est-il besoin de rappeler ici le passage fameux où Julien parle de sa chère
Lutèce : « C'est une toute petite île enfermée dans les murs de son rempart, abordable
seulement par deux ponts de bois » (Misopogon, éd. Hertlem, t. II, p. 138).
4. A la pointe occidentale de l'île, il y avait déjà à l'époque romaine un grand bât
iment dont on a retrouvé les fondations. « C'était sans doute le palais militaire impér
ial. Julien dut y habiter à l'abri des murailles. Il devint sans doute la demeure des rois
mérovingiens.» (Pachtère, ouvr. cité, p. 152). En tout cas, c'est là qu'habite Philippe-
Auguste.
5. « C'est en ce lieu que se font tous les banquets solennels des roys auxnopçages et
entrées afin de toujours regarder de la possession de leur logis ancien » (Belleforest,
L'ancienne et grande cité de Paris, 1574, Collection des anciennes descriptions de Paris,
-par l'Abbé V. Dufour, 7e volume, p. 222 et 290). Des fêtes sont données au Palais
pour le sacre d'Isabeau de Bavière (23 août 1389), pour l'entrée de Louis XI à Paris
(31 août 1461), François Ier y reçoit Charles V (1er janvier 1540), etc. Voir H. Stein,
Le Palais de Justice et la Sainte-Chapelle de Paris..., Paris, D.-A. Longuet, 1912, in-8°,
p. 42-54. К LA CITÉ 481
royaume x ne cesseront d'y siéger, et, dépossédée de l'administration
municipale qui s'organise près du Grand Châtelet2, la Cité demeure
jusqu'à la Révolution la capitale judiciaire de la France.
Bien avant la fin du moyen âge, elle était déjà surpeuplée. Entre
Notre-Dame et le Palais, des commerces importants s'étaient local
isés, ainsi que les noms mêmes des rues l'indiquèrent longtemps (rue
de la Barillerie, de la Draperie, de la Pelletrie, de l'Herberie, du Mar
ché Palu, Pont-au-Change, etc.). Comment s'en étonner, puisque
c'était la partie la plus ancienne de la ville et un lieu de passage
obligé ? En effet, jusqu'en 1606, date à laquelle fut achevé le Pont
Neuf3, on ne pouvait se rendre d'une rive à l'autre de la Seine sans
traverser la Cité. Ce n'est qu'au début du xvue siècle que la cons
truction du pont Royal d'une part 4 et celle du pont Marie et du pont
de la Tournelle6 d'autre part détournèrent à l'Ouest et à l'Est une
partie du transit. Auparavant, de Corbeil à Sèvres, il n'y avait d'autre
voie que par l'île. Tous ceux qui voulaient se rendre d'un côté de la
Seine à l'autre, qu'ils aient pris les grandes routes de Rouen, Amiens,
Péronne, Senlis, Meaux, Dijon, Nevers. Orléans, Chartres ou Mont-
fort-l'Amaury, arrivant à Paris, étaient forcés d'emprunter les ponts
de la Cité6. Les armées appelées dans les Flandres, les pèlerinages
partant en Terre Sainte ou à Saint-Jacques-de-Compostelle, les cor
tèges et les émeutes, les courriers porteurs de grandes nouvelles, les
1. Le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, la Cour des Monn
aies, la Connétablie et la Maréchaussée, l'Amirauté, la Maîtrise des eaux et forêts,
l'Élection de Paris, le Grenier à sel, la Chambre des marées, etc.
2. Au « parloir aux bourgeois », puis en 1357 à la « maison aux piliers », place de
Grève.
3. Pour tout ce qui concerne les ponts de la Cité, nous renvoyons au livre'de Charles
Duplomb, Histoire générale des Ponts de Paris, Paris, 1911, 2 vol. in-8°, qui cite de très
nombreux textes se rapportant à chaque pont, et à un article de Georges Tourend,
Histoire des ponts de l'île Saint-Louis et de la Cité (La Cité, 4e année, 1905, n° 13, p. 324-
346). Plusieurs ponts ont été l'objet d'études particulières. Nous nous bornerons à
signaler le remarquable ouvrage que Mr Boucher vient de consacrer au Pont Neuf
(François Boucher, Le Pont-Neuf, Paris, Goupy, 1925, 2 vol. in-8°), et qui peut servir
de modèle aux monographies de ce genre.
4. Le 4 septembre 1550, sur l'emplacement du pont Royal, Henri III ordonne
l'établissement d'un bac, qui fut remplacé en 1632 par un pont de bois, le pont rouge.
Celui-ci, ayant été emporté en 1684, fut reconstruit en pierre et achevé en 1689.
5. Par acte du 19 avril 1614, Christophe Marie, devenant propriétaire des îlots (île
aux vaches, île tranchée) qui constituaient l'île Notre-Dame (aujourd'hui île Saint-
Louis), s'engageait à les réunir, à ouvrir des rues, construire des quais et bâtir deux
ponts. Le pont Marie, commencé en 1614, est achevé en 1635 et couvert de maisons.
Deux arches sont emportées parles inondations de 1658. Elles sont rebâties sans mai
sons. Celles qui restent sur les arches qui ont résisté ne sont démolies qu'en 1788. Le
pont de la Tournelle fut élevé sur l'emplacement d'un ancien pont de bois qui avait dû
exister vers 1370 et disparaître. Construit en bois en 1620, emporté par les glaces en
1637, il fut reconstruit en pierre en 1656.
6. Pour mieux comprendre l'importance de la Cité comme lieu de passage, voici,
d'après la Carte des Postes qui traversent la France, de Tavernier (Paris, V auteur demeur
ant en l'île du Palais, sur le quai qui regarde la Mégisserie, 1 632), et la carte des Envi
rons de Paris, qui accompagne le Plan de Paris de 1672, par Jouvin de Rochefort
ANN. DE GÉOG. — XLe ANNÉE. 31 482 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
marchands lourdement chargés, les empereurs et les rois, les gueux
et les va-nu-pieds durent tous passer ces ponts-là. En un long piét
inement, par les rues étroites et tortueuses encombrées d'ateliers et
de boutiques, ce fut, au cours des siècles, un défilé sans fin.
Longtemps cependant la traversée de l'île fut difficile. Au débou
ché de la rue Saint- Jacques, le Petit pont1, gardé par le Petit-Châ-
telet, enjambait le petit bras. Plus à l'Ouest, au-dessus du grand bras,
le pont au Change 2, défendu par le Châtelet, se trouvait dans le pro
longement de la rue Saint-Denis. Il semble bien que très tôt il ait
existé sur le grand bras, vis-à-vis le Petit pont, un pont qui « facilitait
une communication en droite ligne de la Porte Saint-Jacques à celle
de Saint-Martin »3. Mais la question est discutée de savoir à quelle
date il apparaît et quand fut également construit pour la première
fois le pont Saint-Michel qui, sur le petit bras, vis-à-vis le pont au
Change, réunissait la rue Saint-Denis, prolongée par la rue de la
Barillerie (boulevard du Palais), au carrefour où aboutissaient la rue
de la Harpe et la rue Saint-André-des-Arts*. Laissons sur ces points
(reproduit dans Г Atlas des anciens plans de Paris), l'indication des grandes routes qui
venaient se croiser à Paris et des rues auxquelles elles se raccordaient :
Sur la rive droite : Faisant suite à la rue Saint-Denis la grande route qui partait de
la porte Saint-Denis se divisait à Saint-Denis en route du Havre par Pontoise et Rouen
et route d'Amiens par Luzarches. — Faisant suite à la rue Saint-Martin sortait de la
porte Saint-Martin une grande route qui après le Bourget se divisait en une route qui
par Senlis (d'où un nouvel embranchement menait à Compiègne), Péronne et Valen
ciennes gagnait Bruxelles, et en une route qui se dirigeait vers Soissons. La grande route
d'Allemagne par Bondy et Melun se raccordait aussi à la rue Saint-Martin.
Sur la rive gauche : Faisant suite à la rue Saint-Marcel sortait de la porte Saint-Marc
el une grande route qui par Villejuif gagnait Corbeil où elle se divisait en deux branches
qui par Fontainebleau et Dijon, Nevers et Montargis se rejoignaient à Lyon. — Faisant
suite à la rue Saint-Jacques, sortait de la porte Saint-Jacques une route qui à Anthony
se divisait en route d'Orléans et route de Chartres.
D'autres routes moins importantes, mais très fréquentées et très anciennes, exis
taient encore. Comme elles n'étaient pas routes de poste, Tavernier ne les indique pas.
Mais le carton de Jouvin de Rochefort nous montre entre autres le « grand chemin
de Bretagne », qui, par la rue Saint-André-des-Arts, la rue de Sèvres, Issy, gagnait Vers
ailles et Montfort-FAmaury, la route de la vallée de Chevreuse qui se continuait dans
la ville par la rue d'Enfer et la rue de la Harpe (boulevard Saint-Michel).
1. Probablement le plus ancien des ponts de Paris. Reconstruit par Maurice de
Sully en 1185, après avoir sans doute déjà disparu à plusieurs reprises, il est emporté
neuf fois par les inondations jusqu'en 1409. Les maisons dont il est chargé sont rebât
ies en 1452, 1609. Presque ruiné « par les grands débordements de la rivière », en 1649,
1651, 1658, il est rétabli en 1659. Le 27 avril 1718, il est complètement détruit par un
incendie, et reconstruit en pierre, sans maisons.
2. Également très ancien. Succède au grand pont qui se trouvait presque sur le
même emplacement et qui fut emporté par les inondations de 1296. Détruit en 1616,
rebâti, il brûle en 1621. Il est reconstruit de 1639 à 1647, toujours avec des maisons.
3. Jaillot, Becherches critiques , historiques et topo graphiques sur la ville de Paris...,
Paris, A. -M. Lottin, 1772-1775, 1" quartier, p. 190.
4. Historiens et archéologues ne sont pas d'accord sur l'emplacement du grand pont
de Charles le Chauve, qui faisait communiquer les deux rives de la Seine en s'appuyant
à l'île de la Cité dans sa partie occidentale, et indiquent, par conséquent, comme l'ayant
remplacé des ponts différents. LA CITÉ 483
s'exercer la critique des historiens. Il paraît prouvé qu'à certaines
époques, pendant des périodes plus ou moins longues, la rue Saint-
Martin, d'une part, la rue de la Harpe et la rue Saint-Andre-des-Arts,
d'autre part, vinrent buter à la Seine sans trouver de ponts1. Alors
les deux grandes voies Nord-Sud se trouvaient sectionnées et ne se
raccordaient que par des tronçons de rues parallèles à la rivière2 et
une diagonale en ligne brisée à Pintérieur de la Cité (rue du Marché
Palu, rue de la Calandre, rue de la Barillerie). Cet état de choses prit
fin en tout cas au début du xve siècle avec la construction du pont
Notre-Dame en 1413 3 et celle du pont Saint-Michel en 1378 4. Désor
mais deux artères rectilignes traversent la ville de part en part5.
Les premiers plans que nous ayons de Paris (plans de Braun,
de Sébastien Munster, de Belleforest, etc.) en soulignent l'importance
et nous les montrent coupant de leurs trouées profondes la ville en
deux (pi. IX).
Même après l'établissement d'une double ligne de ponts, les com
munications entre les deux rives restent fort précaires. Ces ponts sont
si fragiles ! Sans cesse ils menacent ruine ou s'écroulent brusque
ment, sans cesse ils sont emportés par les glaces ou les crues, détruits
par l'incendie. Le plus souvent construits en bois, ils ne peuvent
présenter qu'une solidité relative. Cependant des maisons à plusieurs
étages les encombrent, dont les loyers avec les droits de péage amort
issent les frais de construction ; des pompes s'installent en leur mi
lieu6, des moulins s'accrochent sous leurs arches. Ainsi surchargés, il
suffit, pour les ébranler, de trois processions qui se croisent7. Qu'un
bateau heurte une de leurs piles, les voilà qui s'effondrent8. Qu'une
1. Le plan annexé à l'histoire de Dulaure, Paris de 1180 à 1223 (reproduit dans
Y Atlas des anciens plans de Paris), n'indique que le Petit pont et le pont au Change. Le
plan d'Albert Lenoir, Paris de 1225 à 1314 (également reproduit dans V Atlas des
anciens plans de Paris), avec le Petit pont et le pont au Change montre vis-à-vis le
Petit pont une passerelle en planches.
5. Ce n'est que très tardivement que les rives de la Seine furent bordées de quais.
Sur la rive droite, le quai de Gesvres, galerie couverte entre le pont au Change et le pon t
Notre-Dame, ne fut ouvert qu'en 1645, et le quai Pelletier, entre le pont Notre-Dame et
la place de Grève, qu'en 1675. Sur la rive gauche, le quai Notre-Dame entre le pont
Saint-Michel et le Petit pont, en 1816 seulement.
3. Ce fut d'abord un pont en planches, le pont des planches de Mibrac. Plusieurs fois
emporté, il est rétabli, et, en 1413, Charles VI en enfonce le premier pieu. Construit en
bois, avec des maisons, il s'écroule le 25 octobre 1496. Il est reconstruit avec des maisons
et excite l'admiration des étrangers.
4. Il est construit ou reconstruit en 1378. Emporté le 31 janvier 1407, le 10 décembre
1547, le 30 janvier 1616, il est rebâti avec des maisons.
5. Rue Saint-Denis, pont au Change, rue de la Barillerie (remplacée par le boule
vard du Palais), pont Saint-Michel, d'une part ; rue Saint-Martin, pont Notre-Dame,
rue de la Lanterne, rue de la Juiverie, rue du Marché Palu (remplacées par la rue de la
Cité et la place du Parvis), Petit pont, rue Saint- Jacques, d'autre part.
6. Pont Notre-Dame, pont Neuf.
7.Rouge (entre la Cité et l'île Saint-Louis), 5 juin 1634.
8. Pont Saint-Michel, 9 décembre 1547. 484 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
débâcle survienne, et << ils partent pour Saint-Cloud x », comme dit
Mme de Sévigné. Une fusée mal éteinte qui tombe un soir de fête2,
une barque transportant des balles de foin qui prend feu et rompt ses
amarres3, une servante maladroite qui enflamme un tas de fagots
dans quelque arrière-boutique4, et c'est, au-dessus de la rivière, un
embrasement qui menace les rues avoisinantes et tout le quartier5.
Ils offrent si peu de garanties que les lourds charrois y sont con
stamment interdits et que ceux qui habitent leurs maisons, dès que
l'eau monte, déménagent avec ce qu'ils ont de plus précieux, car,
« dans le dégel, dans les inondations et dans les incendies, elles sont
soumises à bien des inconvéniens6 ». Des ponts, qui sont construits
pour un autre usage, il est vrai, ont beau leur servir de dégagements
dans une certaine mesure7, des services de bacs ont beau être orga
nisés, passer la Seine demeure affaire difficile.
Et cependant, au xvie siècle, ces ponts, lorsqu'ils ne sont pas cou
pés ou en réparation, forment peut-être les plus belles rues de Paris,
en tout cas les plus passagères et les plus fréquentées8. Le transit qui
les traverse y a attiré des marchands de toute sorte. « Ils ont leurs
boutiques sur le devant et leurs magasins derrière, du côté de l'eau. »
Non seulement c'est là que se croisent tous ceux qui veulent traver
ser la rivière, mais c'est là aussi que les bons bourgeois viennent faire
leurs emplettes, que les badauds, toujours à l'affût d'un spectacle,
1. Pont Saint-Michel et Petit pont, 23 mars 1408 ; pont Saint-Michel et pont au
Change, 30 janvier 1.616, pont Notre-Dame, 25 octobre 1499, etc.
2. Le 26 juin 1618, la fusée d'un feu d'artifice tiré de l'île Saint-Louis enflamme
an bateau de foin, le feu se communique à six bateaux voisins, dont trois vont s'échouer
sous le pont au Change et le pont Notre-Dame, qu'on préserve à grand'peine de la des
truction.
3. Petit pont, 27 avril 1718.
4. Pont aux Marchands et pont au Change, 23 octobre 1621.
5. Lors de l'incendie du Petit pont en 1718, l'Hôtel-Dieu fut menacé, de nombreuses
maisons détruites au Marché Neuf, et, sur la rive gauche, la masse de pierre du Petit
Châtelet permit seule d'arrêter le sinistre. L'incendie du pont au Change en 1621 con
suma une partie des maisons de la rue de la Pelletrie et la toiture de la Tour de l'Hor
loge du Palais.
6. Le Rouge, Les curiosités de Paris, de Versailles et de Marly, Paris, Saugrain,
1716, in-8°, p. 22.
7. C'était le cas sur le grand bras pour le pont aux Meuniers, qui se trouvait en aval
du pont au Change et qui, « fermé à ses deux extrémités, s'ouvrait pourtant pour l'usage
de ceux qui l'habitaient et dans les circonstances qui nécessitaient d'en permettre l'en
trée » (Jaillot, ouvr. cité, t. I, p. 174). Surchargé de moulins, il s'écroula le 22 dé
cembre 1596. Le pont Marchand qui le remplaça et qui n'était séparé du pont au Change
que par un espace de cinq toises, « procura une commodité au public par le passage
en rue qui fut ménagé au milieu ». Il fut détruit en 1621 par un incendie qui entraîna
aussi la ruine du pont au Change, mais ne fut pas rebâti comme ce dernier.
Lorsque l'Hôtel-Dieu, pour s'agrandir, fit construire de nouvelles salles au-dessus
du petit bras de la Seine, un passage d'un tiers de la largeur est ménagé sur le pont qui
supporte les bâtiments (pont au Double) pour les piétons et les cavaliers.
8. Au début du xvnie siècle, Piganiol de la Force écrit encore : « II n'y en a point
en Europe de si chargés ni de si peuplés » (Piganiol de la Force, Description de Paris,
Paris, С N. Panier, 1742, 8 vol. iu-12, t. I, p. 628.) LA CITÉ 485
attendent une procession se rendant à Notre-Dame, l'entrée de
quelque personnage de marque1. Les jeunes gens en quête d'une
bonne fortune, les jolies filles cherchant aventure viennent y flâner.
Bien des marchés s'y concluent, et plus d'un rendez-vous galant s'y
donne. Les étrangers qui arrivent à Paris s'empressent de s'y aller
promener, et en reviennent émerveillés, comme le prouve cette page
détachée de la relation d'un ambassadeur vénitien.
Le pont Notre-Dame peut être compté parmi les plus belles choses qui
sont en France. Il est si beau et si large qu'il y a de l'un et l'autre côté des
maisons en pierre et soixante-huit boutiques toutes rangées en droite ligne,
toutes au même niveau et que trois chars peuvent encore y passer de front.
Les boutiques et les maisons le bordent de telle manière qu'on croirait être
dans une rue. J'étais sur ce pont et j'en demandais le chemin et quand on me
répondit : « Vous y êtes », je pensais qu'on voulait se moquer de moi.
Le pont au Change aussi est couvert de maisons et de boutiques plus nom
breuses que l'autre. Mais elles sont en mortier et en bois. Le pont lui-même
repose sur des pieux ; aussi n'y laisse-t-on passer ni charrettes, ni coches. On
l'appelle le pont au Change parce que c'est là et aux environs que se trouvent
autant, je crois, de boutiques d'orfèvres et de joailliers que peuvent en compt
er trois ou quatre des premières villes d'Italie, sans en excepter Rome et
Naples.
Le pont des Moulins est fait en bois pour la commodité des moulins qui
sont dessus, tout chargé de petites boutiques comme le Rialto, mais il n'y
passe presque jamais de chevaux.
Le Petit pont en face de celui de Notre-Dame et celui de Saint-Michel en
face du pont au Change sont aussi couverts de grandes boutiques et de mai
sons en pierre et en mortier2.
Quelques années plus tard, un Anglais qui voyageait en France
écrit, non sans une pointe d'humeur :
La rue qu'on appelle la rue Notre-Dame est fort belle... Elle est trèslongue,
mais non aussi large que notre Chapside à Londres. Sous un rapport toutefois,
elle surpasse toutes les rues de Londres. Ses maisons sont complètement uni
formes. Elles sont construites sur un même plan et avec les mêmes matériaux.
Il en résulte qu'aucune rue dans Paris ne présente un aussi bel aspect3.
1. C'est par le pont Notre-Dame qu'au xvie et xvir3 siècle eurent lieu toutes les
entrées triomphales des rois (Charles-Quint, 1er janvier 1539 ; Eleonoře d'Autriche,
femme de François Ier, 1531 ; Charles IX, 6 mars 1572 ; Henri III, 14 septembre 1573 ;
Louis XIII, 1628 ; Marie-Thérèse d'Autriche, etc.). Le pont et les rues avoisinantes
étaient magnifiquement décorés d'arcs de triomphe, de statues (voir J. Chartrou,
Les entrées solennelles et triomphales la Renaissance {1589-1551), Paris, Les Presses
universitaires, 1928, in-8°, 158 p.).
2. Voyage de Jerome Lippomano, ambassadeur de Venise en France en 1577. (Rela
tions des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle recueillies et
traduites par M. N. Tomasso, Paris, 1883, t. II, p. 597). (Collection des documents inédits
relatifs à l'histoire de France).
3. Le voyage de Paris de Thomas Coryote, 1608, extrait, traduit et annoté par Robert
de Lasteyrie (Bull, de la Soc. de Vhist. de Paris, t. VI, p. 31).