Quelques problèmes des grandes villes dans les pays sous-développés - article ; n°3 ; vol.36, pg 197-218
23 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Quelques problèmes des grandes villes dans les pays sous-développés - article ; n°3 ; vol.36, pg 197-218

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
23 pages
Français

Description

Revue de géographie de Lyon - Année 1961 - Volume 36 - Numéro 3 - Pages 197-218
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1961
Nombre de lectures 62
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Milton Santos
Quelques problèmes des grandes villes dans les pays sous-
développés
In: Revue de géographie de Lyon. Vol. 36 n°3, 1961. pp. 197-218.
Citer ce document / Cite this document :
Santos Milton. Quelques problèmes des grandes villes dans les pays sous-développés. In: Revue de géographie de Lyon. Vol.
36 n°3, 1961. pp. 197-218.
doi : 10.3406/geoca.1961.1721
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035-113X_1961_num_36_3_1721QUELQUES PROBLÈMES DES GRANDES VILLES
DANS LES PAYS SOUS-DÉVELOPPÉS
par Milton Santos
Introduction
La rapidité avec laquelle les villes grandissent et la population urbaine
augmente est un phénomène général dans les pays sous-développés. Ce
fait est d'autant plus important que c'est la ville, dans ce Tiers Monde,
qui cristallise la volonté de progrès et qui prépare, en réalité, le processus
de développement. Si elle est le reflet du monde industriel par l'importance
des édifices modernes et par la présence de tant de signes de confort
moderne, elle montre aussi la pauvreté et les plaies de sa région d'influence,
tant par les fonctions qu'elle exerce, que par son paysage, et même par la
désorganisation et l'insuffisance de ses services publics. C'est là tout le
drame du monde sous-développé : la grande ville, située au point de ren
contre de deux genres de civilisation différents et même opposés, est à
même non seulement de définir, mais aussi de porter remède. En tant
qu'expression du sous-développement, la ville porte en même temps en
elle le germe de l'évolution et de la rénovation. De là vient tout l'intérêt
de son étude.
Mais une telle étude pourrait trouver sa première difficulté dans un
problème de définition. Qu'est-ce, en réalité, qu'une grande ville du monde
sous-développé ?
Aujourd'hui, le sous-développement est un fait et un problème que tout
le monde comprend et tout le .monde est d'accord quant à son existence,
bien que chacun, soit à la recherche d'une définition. Mais est-il nécessaire
d'alimenter ce débat ?
Qu'est-ce qu'une grande ville dans ces pays peu développés ou en voie
de développement ?
Le critère de la population active rencontre de sérieux obstacles pour être
accepté. Si nous prenons comme éléments de comparaison le nombre d'ou
vriers industriels, nous ne devons pas oublier qu'avec le progrès de
l'équipement, des industries installées récemment emploieront moins d'ou
vriers que les anciennes... L'importance du secteur tertiaire est également
trompeuse : le grand nombre de domestiques actuels dans ces villes peut
inverser les données du problème (la ville de Salvador en comptait 37.309
en 1950, c'est-à-dire 25 % de la totalité de la population active). M. SANTOS 198
Ce qui caractérise la grande ville dans les pays sous-développés, c'est
son rôle de trait d'union entre un monde industriel qui lui achète ses pro
duits bruts ou ayant subi une première préparation, et un monde rural
qui fournit ces matières premières et qui, en échange, reçoit des produits
manufacturés que la ville importe ou fabrique.
Ce rôle, commun à tous les grands organismes urbains, peut être défini
par certains caractères généraux que nous allons étudier, avant de montrer
les facteurs de différenciation et leurs conséquences. Les faits que nous
examinerons ont été pris surtout en Afrique et en Amérique Latine, ce
qui n'enlève pas pour autant aux conclusions un intérêt certain pour la
géographie générale des villes.
A. — Les caractères généraux
De telles villes présentent de nombreux points communs, parmi lesquels
nous citerons : la nature des fonctions, la concentration de ressources sans
proportion avec leur rôle productif, le type de relations qu'elles main
tiennent avec leur région, la disproportion entre la population totale et la
population active, le déséquilibre social des niveaux de vie, et les formes
générales d'organisation de l'espace interne.
1) Les jonctions.
Les villes du monde sous-développé ont, presque toutes, pris naissance
autour d'une fonction administrative, soit contemporaine ou consécutive
à un rôle de défense, soit primitive. Ce rôle administratif et militaire leur
garantit la possibilité d'organiser un espace, mais c'est la formation posté
rieure d'une région qui leur accorde un rôle commercial dont dépend leur
forme. C'est seulement quand la fonction commerciale s'affirme que l'on
peut parler de région. La fonction co.mmerciale et de prestation de services
est essentiellement la caractéristique des grandes villes du monde sous-
développé. Toutes les autres fonctions qui viennent s'y ajouter apparaissent
à titre plus ou moins subordonné.
La fonction bancaire, par exemple, sert presque exclusivement au com
merce et aux autres activités spéculatives. La Banque Commerciale
d'Angola, de Luanda, accorde essentiellement des prêts pour le fina
ncement de constructions et le commerce du café. Dans la ville de Salvador,
en 1959, le commerce absorba 60 °/o des prêts bancaires ; 26 % furent
accordés à l'industrie, dépendante presque entièrement du commerce et
liée à la spéculation; alors que les particuliers obtinrent presque autant
que l'agriculture et l'élevage réunis, soit environ 7 %. A la rigueur, les
firmes commerciales peuvent exercer un rôle bancaire bien avant l'instal
lation d'agences des établissements de crédit et elles continuent ensuite
à exercer ce rôle par le financement des récoltes ou de la commercialisation
des produits agricoles. DES GRANDES VILLES 199 PROBLÈMES
Les services que la ville offre à la région sont liés intimement à ce rôle
administratif et commercial.
De même, les fonctions culturelles sont liées au rôle de gestion de la
ville, gestion des Affaires de l'Etat et des affaires privées.
Cet ensemble de facteurs favorables détermine, d'autre part, le choix de
la ville comme lieu de résidence des agriculteurs aisés. On peut parler ici
d'une véritable fonction résidentielle, expression qui paraît abusive dans
les pays développés où la résidence est uniquement une condition de vie
urbaine et découle de la nécessité d'abriter les personnes qui exercent une
activité. Dans les villes du monde sous-développé, un double parasitisme
vient s'ajouter aux personnes économiquement actives : celui des riches qui
vivent aux dépens du travail de tierces personnes, à l'intérieur du pays;
et celui des très pauvres qui viennent la plupart du temps de la campagne
et sont attirés par la ville, quoique sans espoir d'emploi.
La présence d'une population urbaine et régionale dont le niveau de vie
s'élève malgré tout, est la cause première de la création d'une fonction
industrielle. Le développement de cette fonction est une espèce de baro
mètre du sous-développement régional et de la force de la ville.
Il s'agit en général d'une industrie qui prépare des produits régionaux
pour l'exportation, ou transforme, pour la consommation urbaine et régio
nale, des produits importés ou issus de la propre région. C'est pourquoi
elle est essentiellement liée au commerce.
L'industrie ainsi créée a ses possibilités de développement compromises,
non seulement par l'absence de cadres techniques, mais surtout parce qu'elle
n'a pas les moyens d'affronter les marchés étrangers ou extérieurs à la
région et ne peut compter sur un marché interne capable de la soutenir.
Ainsi la ville se voit obligée d'importer de l'extérieur, une partie plus
ou moins grande des produits manufacturés dont elle et sa région ont
besoin. C'est une dépense de fait qui peut avoir lieu aussi bien en faveur
d'un pays étranger que d'une autre ville du même pays, comme c'est le cas,
au Brésil, pour Sáo Paulo et Rio de Janeiro en relations avec Belém,
Recife et Salvador. Ces dernières disposent de tous les services propres à
une métropole mais l'absence d'une industrie développée fait qu'elles
demeurent dépendantes, exactement comme des métropoles coloniales,
métropoles de ce fait incomplètes. Cette dépendance est d'autant plus grande
que le fait industriel est moindre. Une hiérarchie entre les diverses grandes
villes du monde sous-développé pourra être établie en fonction de la plus
ou moins grande complexité de la fonction industrielle.
En résumé, les fonctions exercées par une grande ville du monde sous-
développé sont si intimement liées les unes aux autres que nous serions
tentés de dire que le phénomène de coalescence, caractéristique des grandes
métropoles, se répète ici très clairement. Dans les villes du monde sous-
développé, une telle solidarité se double d'une solidarité géographique dans
la localisation de ces activités, localisation qui n'est pas nécessaire dans les
villes du monde industriel. Les industries par exemple doivent être situées
à l'intérieur de la ville hors de laquelle, on ne peut les créer par manque de
moyens techniques, de main-d'œuvre, de consommateurs, de moyens de M. SANTOS 200
transport... Le port ou la gare de chemin de fer attirent à leur tour la
localisation de ces industries, des entrepôts, du commerce en gros... Les
maisons d'exportation et d'importation de Santiago transférées à Valparaiso
ont dû revenir à Santiago pour rester à côté de la banque et des services
publics importants. De même, la banque et l'administration ont attiré à
Salvador, à plus de 300 kms de la zone de culture, les sièges sociaux des
maisons d'exportation de cacao, alors que 85 % de la production est exporté
par Ilhéus, qui est le port de la région de production.
2) La concentration de ressources non productives.
Une de sans rapport avec le rôle productif de
la ville se trouve liée à la nature de ses fonctions. Ce sont les ressources que
la exporte sous forme de capitaux, au détriment de sa région. Ce sont
les ressources qu'elle immobilise (1/4 des automobiles du Chili — 18 mil
lions d'habitants — concentré dans un quartier chic, le « Bairro Alto »,
de près de 200.000 habitants; ou bien 60 % des automobiles du Pérou
immatriculées à Lima) ou qu'elle utilise dans des activités spéculatives
incapables, de ce fait, d'apporter une ^melioration aux conditions régionales.
Si nous comparons les revenus urbains avec ceux de la campagne avoi-
sinante, la différence est criante. Dans la ville de Salvador, le revenu moyen
annuel « per capita » a été de Cr. $ 22.260 (US $ 120) en 1958, alors que
dans l'Etat de Bahia dont elle est la capitale, le revenu moyen, fut de
Cr. $ 6.597 (US $ 35).
Lima perçut en 1956, 94 % des impôts sur les salaires au Pérou et
concentra avec sa province 1/3 du revenu national.
Mais, d'une manière générale, de telles ressources ne correspondent pas
à une production véritable ou bien ne proviennent ni ne sont le résultat d'une
activité productrice. Elles proviennent de revenus fonciers, de commerce
spéculatif d'argent ou de marchandises, de l'administration, de l'hypertrophie
dvi fonctionnarisme, des prêts usuriers, de la spéculation sur les loyers et
de la construction d'immeubles.
La ville est donc un pôle d'attraction de capitaux, mais de capitaux qui
ne sont pas utilisés, si ce n'est dans une très petite proportion, pour modifier
la situation actuelle, contribuant souvent à l'aggravation de celle-ci.
3) Les relations avec la région.
Les maintenues entre la ville et la région sont donc essentie
llement celles de l'apport des produits d'exportation et de subsistance, et
de la fourniture en produits manufacturés qu'elle-même fabrique ou importe.
Du fait qu'elle ne se livre pas à des activités de base, capables de révolution
ner l'économie régionale, la ville contribue à prolonger et à renforcer le
statut colonial. Ceci a lieu pour différentes raisons. A cause, par exemple,
des intérêts établis et des structures issues du passé. Les uns et les autres
ne sont d'aucun avantage pour modifier l'état actuel des choses. Celui-ci
conserve les privilèges sans la nécessité de l'emploi des capitaux. DES GRANDES VILLES 201 PROBLÈMES
Le commerce d'exportation, la banque, la grande propriété dont les
possesseurs résident en ville, sont des facteurs négatifs pour l'évolution, de
l'économie. Us accordent de grandes marges de gains à leurs bénéficiaires,
prolongeant ainsi leurs privilèges et empêchant l'emploi productif des capi
taux, placés alors dans la spéculation immobilière et dans d'autres types
urbains de spéculation. Ces affaires semblent plus rentables et d'un place
ment moins dangereux que d'autres, y compris les placements dans l'i
ndustrie. Le propre système bancaire, comme c'est le cas au Brésil, peut
s'opposer à un changement de structure économique dans les régions moins
favorisées et plus sous-développées. Des prêts à intérêts élevés et à court
terme ne servent qu'aux activités commerciales, y compris la commercialis
ation de l'agriculture d'exportation, mais ils ne contribuent pas à la diver
sification des cultures, ni au développement industriel. Les ressources
accumulées par les banques locales des régions sous-développées émigrent
vers des régions plus développées où elles trouvent un meilleur emploi.
Dans ce cas, la ville n'est pas capable de forcer l'évolution régionale dont
dépend son propre développement. Les possibilités d'évolution régionale
sont créées en dehors de la région et de la ville, en accord avec les intérêts
du monde industriel. Si la ville constitue un instrument de cette évolution,
elle agit toutefois comme une espèce de manivelle actionnée de l'extérieur.
C'est le développement de la fonction industrielle qui rompt la barrière
du sous-développement, en créant les conditions nécessaires pour que la
ville exerce une infuence positive sur la région environnante.
Mais plus le sous-développement régional est grand, moins la ville est
en mesure de le modifier et plus elle se ressent de la pauvreté de ses zones
d'influence. L'accroissement de sa population est un de ces résultats. On
pourrait dire alors, dans ce cas, que la ville croît, non parce qu'elle possède
un dynamisme propre, mais qu'elle croît précisément par manque de
dynamisme.
4) Les caractères de la population.
Cette population qui emplit les rues et surpeuple taudis et bidonvilles,
elle est, en grande partie, attirée par la ville plutôt qu'expulsée et chassée
par une zone rurale incapable de la nourrir. La ville ne dispose pas de force
propre capable d'attirer une population par l'offre d'emploi. Mais il y a de
si grandes différences entre elle et sa région que le paysan voit dans la
grande ville l'espoir d'une existence meilleure ou la simple possibilité de
participer à un « standard de vie » supérieur.
Entre être paria à la campagne et être paria à la ville, il préfère cette
dernière solution. Il vient « prendre part au spectacle » comme l'a si
bien souligné le romancier brésilien Jorge Amado, dans un livre consacré
à la ville de Salvador. Ces aspects psychologiques sont importants et aggra
vent le parasitisme urbain dans le monde sous-développé. Entre 1940 et
1950, la population de Rio de Janeiro augmenta de 625.000 habitants, dont
440.000 (70 %) par immigration.
Dans de certains cas cependant, la majorité de la population nouvellement 202 M. SANTOS
installée en ville n'est pas d'origine rurale. Le cas de Santiago est typique.
Au cours de la décennie 1940/1950, l'augmentation de la population a été
plus le fait d'un accroissement naturel (55 °/o) que de l'immigration (45 %).
Ceci est dû aux progrès sanitaires, remarqués dans tous les pays sous-
développés, mais qui sont particulièrement sensibles dans les villes.
La baisse de la mortalité, surtout celle de la mortalité infantile, ne corres
pond nullement à la baisse de la natalité, car celle-ci dépend bien plus du
niveau économique général que du niveau sanitaire général. A Lima, la
mortalité avait diminué de 15 % en 1940 à 10 % en 1954/55, alors que la
natalité était passée de 30 % à 40 %. La mortalité infantile baissait,
à la même époque, de 135 % à 80 %. C'est pourquoi les villes du
monde sous-développé subissent un accroissement de population tant en
vertu d'une immigration .massive et exagérée que d'un mouvement démo
graphique naturel ascendant. Entre 1950 et 1955, le pourcentage dû à
l'accroissement naturel monta de 20 % à 50 % à Brazzaville. C'est le
« baby-boom » auquel se réfère P. Denis.
Mais les fonctions n'augmentent pas dans les mêmes proportions. Le
résultat est un déséquilibre de plus en plus sensible entre la population
active et la population globale. Celle-ci est un fait général.
L'augmentation de la population n'a aucun rapport avec l'augmentation
des ressources. Des villes africaines, où le recensement des indigènes est
fait à part, permettent d'observer le phénomène. A Libreville par exemple,
pendant une période de stagnation économique, alors que la population
européenne diminuait, la population africaine augmentait. Les variations de
la population européenne sont parallèles aux variations d'activité écono
mique, celles de la population africaine ne le sont pas. Au cours de la
période 1926-1933, période de crise économique, la population européenne
passa de 100 à 89, alors que la population africaine ne subit presque pas de
variations, présentant un indice de 100 à 99.
Il ne faut donc pas s'étonner de la prolifération, en ville, d'innombrables
formes de sous-emploi à côté du chômage déclaré. Un grand pourcentage
de la population vit de revenus occasionnels, de bricolage. Ceux-ci et ceux
qui ne travaillent pas vivent pratiquement à la charge de ceux qui ont une
activité: c'est le fameux parasitisme urbain du monde sous-développé. A
Brazzaville, un minimum de 2,4 personnes et un maximum de 10 vivent
sur un même salaire. A Salvador, en 1950, la population active ne repré
sentait que 47 % de la population de plus de 10 ans.
A la vérité, les statistiques ne suffisent pas pour définir tout le phéno
mène. De nombreuses personnes déclarent être employées dans le com
merce ou dans l'industrie quand déjà elles ne disposent plus de cet emploi.
Au Brésil, il est possible de corriger cette erreur en comparant ces décla
rations avec celles de l'employeur. Un exemple : à Belo Horizonte, pendant
le recensement de 1950, 30.509 personnes prétendirent être employées dans
l'industrie, alors que ce nombre ne dépassait pas 18.097 dans les déclara
tions des patrons.
De ce déséquilibre entre la population active et la population globale
résulte le social des niveaux de vie à l'intérieur de la ville, DES GRANDES VILLES 203 PROBLÈMES
responsable en grande partie des problèmes urbains dans les pays sous-
développés. De ce déséquilibre social, découlent les différences marquantes
dans l'habitat et dans les types de vie, les difficultés d'organisation interne
et même d'administration municipale en vertu d'une insuffisante matière
imposable.
D'une manière générale, nous trouvons 3 couches sociales, distinctes mais
gardant une certaine fluidité : 1) les classes supérieures, formées a) par l'ari
stocratie de la terre et b) par la « nouvelle classe » des industriels, commerç
ants, spéculateurs en tout genre, parmi lesquels les « nouveaux riches
de la terre » ; 2) les classes moyennes : a) la haute classe moyenne qui prend
part aux modes de vie de la classe supérieure sans cependant compter sur
les mêmes revenus, et b) la basse classe moyenne; 3) les classes pauvres
parmi lesquelles : a) les pauvres proprement dits qui disposent d'un emploi
modeste mais fixe, comme les ouvriers et les petits commerçants, et b) les
très pauvres ou misérables qui vivent au jour le jour.
Mais il ne faut pas se limiter à maudire l'accroissement, la véritable
« enflure » démographique des villes du monde sous-développé.
C'est seulement après avoir dépassé un certain chiffre de population
qu'une ville peut être dotée d'une force capable de créer les services qu'une
petite ville du monde industriel possède généralement. L'apparition, en
particulier, d'importantes industries mécaniques ou simplement de trans
formation, dépend du dépassement d'une certaine limite démographique.
Une nombreuse population finit par être la condition parfois principale
pour la mobilisation de ces ressources sans applications productives. La
population qui est une faiblesse de ces villes, constituent aussi leur force.
5) L'organisation de l'espace interne.
La faible densité globale est, quant à l'organisation de l'espace dans les
villes sous-développées, un fait général. A Santiago par exemple, la densité
moyenne est de 75 habitants par hectare. Mais les différences internes sont
bien accentuées, correspondant aux différents types de quartiers.
Un de ces quartiers, comme dans les villes du monde développé, a ten
dance à ne pas avoir de population. C'est le centre de la ville qui réunit
généralement les activités directrices de la vie régionale, la banque, l'expor
tation et l'importation, les assurances, le port, le commerce de luxe, installés
dans des édifices en hauteur. Ce centre est bien individualisé à l'intérieur de
la ville, ce qui est en outre un facteur commun en géographie urbaine. Mais
dans les métropoles incomplètes du monde sous-développé, il est marqué
par une autre caractéristique : le centre de la ville, comme la ville elle-même,
reflète d'une part l'activité régionale à laquelle elle préside et, d'autre part,
ses relations avec le monde extérieur que représentent les grands édifices.
Ceci est d'autant plus significatif que la région est plus active et que les
relations maintenue avec l'extérieur sont plus importantes.
La localisation des activités à l'intérieur des villes obéit à certains critères
de spontanée. M. SANTOS 204
Quand il s'agit d'une ville-port, les fonctions principales recherchent la
proximité des installations portuaires et le commerce de luxe se loge au
rez-de-chaussée d'édifices abritant des bureaux.
A partir de cette zone centrale, le commerce s'étend, adoptant les carac
téristiques des quartiers qu'il dessert. Mais les centres secondaires dans les
quartiers ne se développent que quand il y a une densité démographique et
économique suffisante.
D'une manière générale, les industries se localisent à l'intérieur de la
ville, mettant à profit l'existence d'espaces vides ou de vieilles maisons
détériorées, la proximité de la main-d'œuvre et du marché, les facilités de
circulation.
Les quartiers révèlent les différences sociales de la population avec les
pôles extrêmes de la richesse et de la misère et une gamme de degrés inte
rmédiaires qui dépendent de différents facteurs. Le processus d'industrialisa
tion qui augmente les effectifs de la classe moyenne, occasionne la création
de quartiers élégants, à côté de quartiers de classe moyenne et de faubourgs
pauvres, réduits à des bidonvilles. Ceci est plus ou moins général.
6) Les Bidonvilles.
Dans toutes ces grandes villes des pays sous-développés, la population
mal logée constitue une grande partie de la population globale. A Santiago,
35 % des habitations étaient considérées comme insalubres en 1954; à
Luanda, en 1955, des maisons n'étaient pas construites en dur ni même en
bois ou en brique crue. Dans la ville de Mexico, en 1952, 58,5 % de la
population ne jouissaient pas de bonnes conditions de logement (14,2 °/o
vivaient dans des colonies prolétaires, ce qui est mieux que rien; alors que
33,6 °/o habitaient des « tugurios », misérables taudis dans les vieux quart
iers du centre et 10,7 % des « jacales », masures construites avec des
matériaux d'occasion). A Caracas, les mal logés représentaient 38,5 % et à
Rio de Janeiro, près de 20 %.
Les quartiers centraux de nombreuses villes latino-américaines, après
avoir perdu leur ancienne fonction de résidence riche, reçoivent peu à peu
une population misérable qui s'étend aussi sur des terrains indésirables et
dépréciés par ceux qui peuvent construire, terrains où elle édifie des bidonv
illes, dont les caractéristiques peuvent varier d'une région à l'autre - — ni
les matériaux utilisés, ni les conditions sanitaires, ni l'équipement domestique
dont elle dispose ne sont les mêmes — mais qui ont pour trait commun,
l'extrême pauvreté de la population : de là proviennent la plupart des condi
tions de son logement. Les noms aussi varient, mais la réalité est toujours la
même : ce sont les a Villas Miséria » de Buenos Aires, les « quebradas »
de Caracas, les « barreadas » de Lima, les « museques » de Luanda, les
« kampongs » de Djakarta, les « médinas » de Dakar et d'autres villes
africaines, les a barrios clandestinos » de Bogota, les « callampas » de
Santiago, les « jacales » de Mexico. Les noms peuvent varier à l'intérieur
d'un même pays comme au Brésil : ce sont les « favelas » de Rio de Janeiro
et de Belo Horizonte, les « malocas » de Pôrto-Alegre, les « mocambos » DES GRANDES VILLES 205 PROBLEMES
de Recife, les « invasôs » et les « alagados » de Salvador. Dans les pays
de colonisation plus ancienne, ce sont toujours les personnes sans pouvoir
locatif qui vont loger, à leur arrivée à la ville, dans les immeubles des
quartiers centraux, contribuant ainsi à leur dégradation.
D'une manière générale, ces bidonvilles sont le résultat d'une évolution
récente. Leur présence est surtout liée à une rupture d'équilibre en relation
avec le monde rural, facilitée par le développement des transports. A Rio
de Janeiro et à Recife, il n'y avait pas de bidonvilles avant 1930, à Lima
et Salvador avant 1940 et à Porto Alegre avant 1947. Mais s'est un phé
nomène général auquel n'échappent même pas les villes artificielles. Belo
Horizonte, inaugurée les dernières années du siècle passé, comptait déjà
quelques « favelas » au début de ce siècle. Brasilia dont la fondation offi
cielle eut lieu en I960 possède déjà les siennes... Dans la moderne capitale
brésilienne, la présence en 1959, de 45,3 % de population non active corres
pond d'une certaine manière, aux 44,5 % de maisons primitives dont la
disparition constitue aujourd'hui un grave problème pour les autorités.
Ces « favelas » sont le résultat du manque de logement, du déséquilibre
entre le nombre de maisons construites et l'augmentation incessante de la
population. Au cours de la dernière décennie, la moyenne de constructions
atteignit à Belo Horizonte 1.800 appartements annuels pour de nouveaux
effectifs s'élevant à 13.000; à Santiago, pour 2.500 nouveaux appartements,
les nouveaux habitants étaient 15.000; à Salvador, le rapport fut de 1495
pour 25.000 et à Luanda de 200 pour 9.500, ce qui est beaucoup plus grave.
Le problème est d'autant plus grave que le prix de la construction aug
mente plus rapidement que le coût de la vie en général. Aujourd'hui, étant
donné que les salaires sont calculés sur la base du coût de la vie pris glo
balement, il en résulte un déséquilibre de plus en plus accentué. Chaque
augmentation de salaire correspond à une difficulté encore plus grande
d'acquérir ou de louer un appartement.
Si nous prenons comme base l'année 1948 et si nous lui attribuons la
valeur 100, les indices d'élévation du coût de la vie en général et du coût
de l'habitation seront les suivants pour les 4 villes brésiliennes :
de la vie Coût Coût
général l'habitation en de
661 Belo Horizonte 394
942 Rio 390
782 Salvador 381
500 S. Paulo 345
D'autre part, une grande partie des salaires doit être consacrée à l'alimen
tation, les pourcentages respectifs oscillant entre ceux que l'on observe en
Europe (35 à 45 %) et en Asie (plus de 60 %). Il est curieux de constater,
si nous prenons l'exemple brésilien (1953), que le pourcentage de dépenses