La marquise d'O
de Eric RohmerF
FICHE FILM
fiche technique
R.F.A. 1976 1 h 42
Réalisateur :
Eric Rohmer, d'après
la nouvelle de H. Von
Kleist.
Images :
Nestor Almendros
Son :
Jean-Pierre Ruh
Interprétation :
Edith Clever ( la mar-
quise )
Bruno Ganz (le
comte)
Peter Lühr ( le père )
peu plus tard une ardente déclarationRésumé
d’amour et une demande en mariage.
La marquise,jeune veuve très réser-
C’est une belle et étrange histoire que vée, fait attendre son soupirant. Mais
nous raconte Rohmer après Kleist. voilà qu’elle se découvre enceinte
Lors de la prise d’une place forte en sans savoir comment. Rejetée d’abord
Lombardie, pendant la campagne de par sa famille, elle décide de recher-
Souvorov en 1799, la marquise d’O, cher par voie d’annonce le père de
fille du gouverneur, a été menacée de l’enfant à naître en lui proposant le
viol par quelques soudards russes et mariage. Quelqu’un répond à son
sauvée par l’intervention d’un bel offi- annonce, c’est le bel et respectueux
cier de l’armée ennemie qui lui fait un
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officier russe qu’elle considérait té. Le romantisme allemand est Certains spectateurs ne prennent
comme son sauveur et qui, la nuit de l’héritier de quatre caractères qui votre film que comme une parodie,
l’assaut. a abusé d’elle dans le pro- furent tour à tour ceux de la littéra- et ne peuvent s’empêcher de rire à
fond sommeil où des narcotiques ture allermande que A.W. Schlegel, la vue des gestes emphatiques et
l’avaient plongée après son émo- I’un des porte-parole importants du des phrases ampoulées de cette
tion. C’est le dernier de qui elle pou- romantisme d’lena, définit comme comédie larmoyante...
vait accepter un tel acte. A lui, elle ayant été "monastique, chevale-
ne peut concéder ce qu’elle a pro- resque, bourgeoise et savante". Il —Les spectateurs peuvent réagir au
mis à d’autres; le mariage de conve- n’est pas question pour Kleist film comme ils veulent. Ils peuvent
nance sera aussitôt suivi d’une d’abjurer l’influence du christianis- rire s’ils veulent rire. Et s’ils ne rient
séparation : .. "Tu ne m’aurais pas me ou de renier la mythologie pas, c’est tant mieux aussi. Je n’ai
paru être un diable si à la première moyenâgeuse. C’est madame de pas voulu faire de parodie mais j’ai
apparition je ne t’avais pris pour un Staël qui, en 1810, précise l’origine voulu souligner le comique qui se
ange", dira-t-elle lors de la réconci- de la nouvelle littérature allemande: trouve dans l’œuvre de Kleist. Donc,
liation finale. "Le nom de romantisme a été nou- si les gens rient, ce n’est pas parce
vellement introduit en Allemagne que j’ai été infidèle au texte...
pour désigner la poésie dont les
chants de troubadours ont été à Comment avez-vous dirigé vosH. Von Kleist et le romantisme
l’origine, celle qui est née de la che- comédiens ? allemand
valerie et du christianisme". (De
l’Allemagne - 2éme partie - chap. Xl.) —J’ai cherché à retrouver le naturel
de l’époque : un naturel qui, bien
Dramaturge et nouvelliste allemand.
La Revue du Cinéma n° 308 sûr, nous paraît emphatique, plein
Heinrich von Kleist est né en 1777
Septembre 1976 d’éloquence. Je n’ai pas voulu jeter
d’une famille d’officiers hobereaux.
Gilles Dagneau le regard qu’un cinéaste actuel
Sa vie errante, à laquelle il mit un
pourrait jeter sur cette période en
terme en se suicidant sur les bords
se servant d’une machine à explo-
du Wansee en 1811, fut une suite
rer le temps, mais filmer commeEntretiens avec Eric Rohmerd’échecs qu’aggrava la difficulté de
aurait filmé quelqu’un de cette
s’intégrer au monde. Il créa avec le
période si le cinéma avait existé. Et
philosophe Adam Muller la revue
c’est la peinture qui nous donne desEric Rohmer, vous avez "adapté" lePhobus, en 1808, où parut pour la
indications sur les attitudes.texte de Kleist avec une scrupuleusepremière fois « La marquise d’O... »
fidélité. Est-ce que l’intérêt que vouset fut l’un des représentants de ce
De quels peintres vous êtes-vousavez pris à réaliser ce film n’est dûqu’on appela le romantisme de
inspiré ?qu' au respect, qu' au plaisir deBerlin, qui regroupa les poètes et
raconter une vieille histoire dans leles penseurs de l’époque.
—On pense à Greuze, puisque c’estton de l’époque ?
le premier peintre de cette période
Le romantisme allemand de la fin du
qui marque la fin du XVIII éme—C’est une histoire que j’admireXVIII éme siècle ne renie pas com-
siècle. Cette "période de la sensibili-énormément. J’ai pensé qu’il seraitplètement le passé culturel ni les
té" a le goût de la véhémence et deintéressant de se servir de cettetraditions littéraires de Goethe et
la ligne droite qui s’opposeront à lanouvelle comme d’un véritable scé-Schiller, à l’opposé de la France où
nonchalance et aux lignes courbesnario, sans rien y changer. Je neva s’envenimer, au cours du XIX
des peintres rococco. Ce stylesuis pas comme certains metteurséme siècle, la querelle des
passe par David... et on le retrouveraen scène qui prennent une œuvre"Anciens" contre les "Modernes" , et
chez Ingres. Mais aussi chez lesclassique et qui essaient de la tireroù nul compromis n’apparaîtra pos-
peintres étrangers : le Suisse Füssli,dans leur sens, ou d’y trouver dessible entre le sentimentalisme exa-
à qui j’ai rendu un petit hommagesignifications contemporaines. Moi,cerbé des romantiques et la culture
dans le plan de la marquise dormantje laisse les significations originalesantique et païenne dont les auteurs
le soir de la bataille, ainsi que leset l’œuvre telle quelle.classiques revendiquent la pérenni-
peintres allemands de l’époque,
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dont David Kaspar Friedrich contre-courant. Je ne m’occupe pas jolies histoires dans la tradition d’un
qu’admirait beaucoup Kleist. Et du courant. Ce que je crois, c’est XVIII éme siècle modernisé où la
peut-être l’âme de Goya est-elle qu’il est toujours important de gar- séduction sinon le libertinage
passée à travers la vision de mon der des liens avec le passé. Ce n’est (notamment dans Le genou de Claire
opérateur, I’Espagnol Nestor pas une attitude réactionnaire : et dans le chef-d’œuvre de l’auteur,
Almendroz. actuellement, d’ailleurs, on s’aper- Les nuits de la pleine lune avec
çoit que la droite libérale est pro- Pascale Ogier et Fabrice Luchini)
gressiste et que c’est la gauche qui occupe une grande place ; le cycle
Vous avez fait une modification au défend les traditions régionales. Le des adaptations littéraires, La mar-
récit: I’évanouissement de la mar- passé permet d’affirmer le droit à la quise d 'O d’après Kleist, Perceval le
quise est transformé en un profond différence. Gallois de Chrétien de Troyes, mar-
sommeil dû à l’absorption d’un nar- Prenez l’architecture: on s’est aper- qué par une stylisation remarquable
cotique... çu que l’on ne pouvait concevoir des décors (peintures romantiques
une ville dont toutes les maisons dans La marquise d O ; miniatures
—Je voulais que cette histoire puis- seraient construites à la même du Moyen Age pour Perceval; d’un
se sembler vraisemblable de nos époque. Ce qui est effrayant à la côté une conception classique de
jours (sauf en ce qui concerne les Défense, ce n’est pas seulement la l’espace, de l’autre une juxtaposition
réactions sociales) : les somnifères, monotonie de l’architecture en tant de plans hétérogènes et une utilisa-
la drogue, I’ivresse pourraient pla- que telle, mais c’est que tout ait été tion volontaire de fausses échelles ;
cer une femme d’aujourd’hui dans la construit en cinq ans. d’une part l’équilibre, de l’autre la
même situation que la marquise Nous avons aujourd’hui plus de pou- naïveté; le metteur en scène, dans
d’O... Mais les acteurs allemands qui voir de création qu’autrefois. Nous un cas comme dans l’autre, recher-
voulaient rester scrupuleusement risquons donc d’emprisonner les chant volontairement l’artificiel,
fidèles à Kleist n’étaient pas gens de façon plus pesante. Il faut meilleur moyen de mettre en lumière
d’accord avec moi. Pour eux, cet juxtaposer des sensibilités, lire de une histoire simple et claire).
évanouissement était très important vieux livres, écouter la musique L’œuvre de Rohmer fait référence à
par sa signification symbolique: ancienne. Si on faisait table rase du Murnau (auquel il consacra une
c’etait déjà une acceptation incons- passé, on aurait envie de le recréer, thèse de doctorat de lIII éme cycle
ciente du conte. et on ne pourrait pas être aussi très remarquée sur la notion
moderne. Le passé nous permet d’espace dans son Faust) ainsi qu’à
d’être résolument modernes. Mizoguchi mais elle porte avant tout
Ne peut-on voir dans le personnage la marque personnelle de l’auteur.
de la marquise des traits qui l’assi- Propos recueillis par Rigueur, élégance , mais aussi froi-
milent à la Vierge ? Et dans le per- Jean-Luc Douin deur, ce qui lui vaut des détrac-
sonnage du comte, I’Ange... teurs, sont les caractéristiques de
films qui occupent une place à part
—C’est certain. Dans toutes les dans le cinéma français et reçurentLe réalisateur
œuvres de Kleist, où la femme n’est la récompense justifiée d’un grand
jamais un personnage falôt, on prix du ministere de la Culture en
Critique aux Cahiers du cinéma , co-retrouve cette idée. Goethe, 1977. Rohmer est tout à la fois notre
auteur avec Chabrol d’un Hitchcockd’ailleurs, a dit que Kleist avait Musset et notre Marivaux du sep-
qui cultivait le paradoxe, il fut portétransformé le tragique grec en mys- tième art. Il a publié ses principaux
à ses debuts, avec Le signe du lion ,tère chrétien. essais sous un titre significatif : Le
par la Nouvelle Vague. Il ne s’impo- Goût de la beauté (1989).
se pourtant pas au même titre qu’unVotre film, volontairement ou non,
Truffaut, un Godard ou un Chabrol.provoque la réalité contemporaine. Dictionnaire des réalisateurs
Plus discret, plus austère, il dutLa Marquise d’ O sort, par exemple, Jean Tulard
attendre de longues années avantjuste après La Dernière femme de
d’être consacré par la critique. SonMarco Ferreri.
œuvre s’est developpée sur deux
plans : le cycle des "contes moraux",— On m’a souvent dit que j’étais à Filmographie
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Le signe du lion (1959)
La carrière de Suzanne (1963)
La boulangère de Monceau ( 1963)
Paris vu par... (un sketch, 1965)
La collectionneuse (1967)
Ma nuit chez Maud (1969)
Le genou de Claire (1970)
L’amour l’après-midi (1972)
La marquise d’O (1976)
Perceval le Gallois (1978)
La femme de l’aviateur (1 980)
Le beau mariage (1982)
Pauline à la plage ( 1983)
Les nuits de la pleine lune (1984)
Le rayon vert (1986)
Quatre aventures de Reinette et
Mirabelle (1987)
L’amie de mon ami (1987)
Conte de printemps (1990)
Conte d’hiver (1991)
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