SAINT- DENIS
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Saint-DenisCharles TestutVeillées louisianaises, vol.19481PREMIÈRE PARTIE : LA MISSIONCChhaappiittrree  III..CChhaappiittrree  IIIVI..CChhaappiittrree  VVI..DEUXIÈME PARTIE : LE RETOURChapitre I.Chapitre II.Chapitre III.Chapitre IV.Chapitre V.Chapitre VI.Chapitre VII.Chapitre VIII.Chapitre IX.TROISIÈME PARTIE : CHOSES HUMAINESCChhaappiittrree  III..CChhaappiittrree  IIIVI..CChhaappiittrree  VVI..Saint-Denis : I : IIl est presque nuit. Dans le sentier humide d’une épaise forêt s’avancent, un à un, forcés par le peu de largeur de cette sorte dechemin, cinquante à soixante hommes bizarrement accoutrés. Celui qui marche en tête de cette colonne a une allure décidée, desmouvements hardis…et cependant, la légère oscillation de ses épaules et son souffle parfois plus bruyant indiquent la fatigue. Ilsemble être le chef de cette petite troupe qui marche comme lui, silencieusement. Les premiers qui le suivent portent des habitscommuns que les pluies, la boue et la poussière ont recouverts de cette couleur grisâtre connue des chasseurs et des piétons, dansla saison mauvaise. Les autres sont à peine vêtus : ils portent sur les épaules une sorte de couverture de laine, tatouée comme leurvisage. Leur chevelure pendante et raide comme ces chandelles de glace attachées à vos toits, dans les forts hivers, cache leurs
yeux et une partie de leur visage. La fatigue ne semble pas les avoir atteints. Leurs pas cadencés s’élèvent et s’abaissent avec laraideur ployante des machines que fait mouvoir la vapeur.Soudain le cri d’un oiseau de nuit retentit dans le silence et l’écho le multiple dans la profondeur des bois. Aussitôt le derniermarcheur de la petite troupe que suit notre curiosité, frappe du doigt l’épaule de celui qui le précède, et le signal tacite répété de laqueue à la tête, arrive au chef. Toute la colonne s’arrête puis se resserre en silence, enfermant le chef dans une espèce de cercle.Quelques minutes encore s’écoulent sans qu’une parole soit prononcée, même à voix basse.— As-tu entendu ? dit un sauvage, en s’adressant au chef.— Oui, j’ai entendu le cri du hibou.— Non… tu vas voir.Et le sauvage s’étant éloigné de dix pas, les échos répétèrent le même cri, mais plus guttural, plus profond et semblant descendre dusommet des bois.Une minute après, le sauvage était de retour.— J’ai mieux imité que l’autre, dit-il ; l’autre a crié de trop bas…il ne sait pas placer ses mains.Au même instant, comme pour servir de base à la comparaison, un troisième cri fut jeté dans l’espace, au milieu du silence de la nuit.— Maintenant, dit le chef, c’est un hibou ou le diable.— Pas encore, reprit l’Indien ; perdons-nous de cent pas… et nous allons voir ; c’est le signal d’un rendez-vous.A peine la petite troupe eut-elle suivi ce conseil et se fut-elle enfoncée dans un fourré épais, que des pas se firent entendre non loinde l’endroit qu’elle venait de quitter. Des torches furent allumées et jetèrent au milieu des ténèbres épaisses, un cercle de feux rougeset tremblans. Plusieurs troupes arrivèrent, l’une après l’autre, par différentes issues… et chaque troupe allait former dans le cercleprécédent un autre cercle plus petit. Au bout d’une demi-heure, deux cents guerriers étaient réunis et semblaient attendre encore.Avec la patience qui caractérise les Indiens, tous ces hommes ramassèrent çà et là quelques branchages qu’ils amoncelèrent,chacun pour soi, et s’accroupirent, l’un près de l’autre, tenant chacun d’une main leur flambeau résineux d’où s’élevait une épaissefumée et une flamme ardente. La petite troupe que nous savons cachée à cent pas de là pouvait tout voir sans crainte d’être vue,étant dans l’obscurité et ses regards plongeant dans un foyer de lumière.Le temps s’alourdissait ; quelques éclairs sillonnaient les nues et un orage encore lointain commençait à gronder.Tout à coup la troupe des guerriers se penche vers le sol, et quelques secondes après se redresse d’un bond, comme mue par unressort. Un sifflement aigu, bref, impératif, a retenti et quatre guerriers d’une stature athlétique s’avancent, conduisant, au contre ducarré qu’ils forment, une jeune femme demi-vêtue, dont les longs et noirs cheveux tombant en cascades, cachent en partie les brunesépaules. Sa taille est moyenne mais souple, onduleuse comme la marche du tigre dont, en ce moment, elle a le regard ardent etenflammé. Ses jambes nues jusqu’aux genoux, coulées au moule de la statuaire, se terminent par deux pieds mignons et cambrésque chaussent des sortes de sandales coquettes, toutes bariolées de vives couleurs. Cette femme qui paraît avoir de dix-huit à vingtans, s’avance calme et fière, les bras croisés sur la poitrine….. et, n’était ce regard allumé que nous avons dit, on croirait aussi bienqu’elle va chercher un époux et maître, qu’on voit, aux lugubres apprêts qui l’entourent, qu’elle marche courageuse au supplice.La grande voix de l’orage se rapprochait peu à peu.Les quatre guerriers occupent le centre du triple cercle de leurs compagnons, et, au milieu d’eux, se tient droite et fière, la jeunefemme aux longs cheveux déroulés.A quelle race appartient-elle ? Sa couleur n’est pas celle des races sauvages ; ce n’est pas non plus celle des races européennesqui, depuis longtems déjà, ont exploré le pays. C’est un milieu entre ces deux origines, tenant de l’une et de l’autre. Forte et souple,gracieuse et bien prise, d’une peau légèrement bronzée comme celle des hommes que les voyages et les travaux de la mer ontbrunis, si surtout ils ont vu le jour sous un soleil brûlant, elle promenait autour d’elle un regard fier et lent… parfois un frémissementnerveux parcourait son beau corps, comme la secousse du fil électrique : car peut-être, malgré le courage de sa fierté, elle sentaitdéjà la sifflante lanière cingler cette peau douce et moite, en y laissant des traces bleuâtres !Cependant la petite troupe s’était rapprochée, peu à peu et sans bruit, du lieu où devait se passer la triste scène dont nous avons vuquelques préliminaires. Des yeux ardens étaient braqués vers le centre du triple cercle lumineux. Le chef surtout, devançant dequelques pas tous les autres, plongeait un regard ardent et fixe, à travers les rangs des guerriers, vers la jeune victime. Son regardsemblait appeler l’autre regard, comme le serpent magnétiseur appelle à lui l’oiseau qui veut en vain le fuir.Alors un chant commença, d’abord lent et monotone, puis ardent et précipité. Les guerriers s’étaient assis sur leurs fagots, faisantdes gestes de la main droite et agitant leurs torches de la main gauche, et ils disaient :« La grande lumière du ciel s’est couchée trois fois depuis son crime…. Les juges ont pris la balance, et le plateau du mal abaissé…. Son père est un visage pâle et sa mère une femme du soleil…. Le visage pâle est parti sur une grande pirogue et lafemme abandonnée a jeté son beau corps dans une rivière et les roches l’ont déchiré ; son sang a rougi les pierres et les taches ysont encore, parce que l’eau du ciel n’efface pas le sang…. Et la jeune fille qui est là, est devenue la femme d’un grand de la tribu….Le sang de l’homme pâle a crié pour le mal, et on l’a surprise la nuit avec un visage pâle comme son père….L’orage grondit plus rapproché, et la voix des guerriers continuait :
« La femme coupable a mérité la mort : son crime est noir comme la nuit et le soleil ne doit pas voir son supplice…. Elle seraattachée à un poteau de bois maudit ; la moitié de son corps sera mis à nu et frappé avec des cordes de peau de bœuf, pour fairesortir le mal…. Et, avant que le jour paraisse à travers les grands bois, elle sera brûlée avec le poteau maudit…. Et on creusera laterre pour y jeter les cendres, de peur qu’elles n’aillent dans les airs semer le poison du mal dans les tribus des hommes libres.Les éclairs brillaient l’un sur l’autre et le bruit du tonnerre hurlait furieux. Et les guerriers chantaient en agitant leurs torches en cerclesprécipités :« A mort ! à mort la femme coupable ! Le Grand-Esprit le veut et le plateau du mal a baissé quand les juges ont pris la balance ! — Amort, à mort !Puis, à un signal, le silence le plus profond succéda au tumulte de cette scène. Les hurlemens du tonnerre frappaient seuls, à coupsredoublés, les échos de la nuit.Un chef des guerriers se leva, jeta sur la foule qui l’entourait un regard circulaire et dit :« Le chant des guerriers est fini. Fata est promise à la mort, après que son corps aura été débarrassé du mal par le supplice. Plantezle poteau maudit, attachez-y la femme coupable et frappez ! »Alors commencèrent les derniers apprêts. La victime, calme et fière, élevant ses deux mains au ciel, comme pour le prendre à témoinde ses paroles, répondit d’une voix claire, ferme et harmonieuse :« Non ! la femme du chef de la tribu, la fille de l’homme pâle n’est pas coupable…. L’espion a menti ! Ce n’était pas pour le crime dela chair que la fille de la tribu libre était avec le visage pâle.— Pourquoi, reprit le chef qui avait prononcé la sentence, pourquoi était-elle avec lui quand le soleil était parti depuis longtems ?— Le Grand-Esprit le sait…— Parle devant les guerriers…— Non ! Il vaut mieux une mort que cent morts !— Parle mieux, pour que la lumière se fasse dans l’esprit de la tribu…— Non ! Celui qui frappera la fille de la tribu, sera frappé plus fort. Celui qui la brûlera sera brûlé avec tous les siens ! — J’ai dit !— Tu mourras !La jeune femme n’ajouta pas un mot : elle croisa ses beaux bras sur sa poitrine, jeta autour d’elle un regard dédaigneux et attendit.Le poteau fatal était dressé et les guerriers divisés en plusieurs groupes, s’entretenaient à voix basse et par signes…tandis qu’àquelques toises de là notre troupe, cachée dans l’obscurité, suivait cette scène avec un palpitant intérêt. De tems à autre, le sauvageau cri de hibou glissait de l’un à l’autre, jetant quelques mots rapides à l’oreille de chacun. Le chef, dans une attitude de lion prêt às’élancer, attendait, la main sur ses armes, tandis que le sauvage plus prudent cherchait à le contenir.— La mission, lui dit-il ; la mission !— C’est vrai, répondit le chef…attendons.Saint-Denis : I : IILa jeune femme fut alors saisie par deux des guerriers qui l'avaient amenée ; le vêtement qui la couvrait jusqu'au cou fut rabattujusqu'à la ceinture ; ses mains furent liées par derrière et attachées à l'extrémité du poteau maudit qui n'avait que trois pieds dehauteur, de manière à ce que le dos à nu de la victime pût recevoir, sans obstacle, les coups auxquels elle était condamnée. Quand
tout fut prêt, le chef qui avait prononcé la sentence après le chant des guerriers, se leva de nouveau :— Fata, dit-il…pour la dernière fois, parle devant les guerriers de la tribu, pour leur faire comprendre ton innocence…ou bien jette auGrand-Esprit ton chant de mort.Les éclairs jetaient des langues de feu, coup sur coup, et les éclats furieux de la foudre criaient comme la voile du vaisseau quedéchire la tempête.« — La fille de la tribu va mourir, commença la victime. Elle va mourir innocente ; les hommes la croient coupable, mais le Grand-Esprit sait la vérité…et il frappera celui qui tue.« Ma vie a été heureuse…Mon père était un homme plus grand que les autres hommes…ma mère était une belle jeune fille qui sedonna au visage pâle…et elle est morte parce qu’il l’a quittée ?..mais il est revenu depuis…et il a pleuré la mort de celle qui n’a passu attendre son retour.—Le père a embrassé sa fille…sa fille qui va mourir…et il lui a appris le bien…et sa fille a fait le bien : c’estpour le bien qu’elle va mourir !A cet endroit de son chant, la jeune femme baissa la voix : ce fut comme un murmure plaintif, comme un entretien que le Grand-Espritseul devait entendre :« Les guerriers voulaient égorger cent visages pâles…et mon père est un visage pâle ! — Alors, la jeune femme de la tribu a déjouéle complot de la tribu…elle a eu des entretiens de nuit avec les frères de son père, pour les avertir de la mort. — Elle a été surprise…on s’est emparé d’elle…on l’a jugée et condamnée…. Son corps va être la chair du supplice, et le soleil ne verra que son cadavre, àtravers la poussière où le gazon fleurira !Peu à peu, exaltée par la pensée de la mort, par la conscience d’une action généreuse, la pauvre victime sentit descendre en elle,comme une rosée d’en haut, la poésie qui n’est jamais sourde à la Foi, à l’Espérance, au Martyre. Elle continua d’une voix pleine delarmes, mais de ces larmes qui sont le charme de la douleur, le baume de la plaie, la clé d’une espérance inconnue :« Adieu, dit-elle,…adieu beau soleil qui mûrissais nos épis, vertes savanes où nous dansions après la pêche et les travaux du jour !Grand-Esprit que mon père m’a appris à connaître, toi qui as une palme pour le bien et un pardon pour le mal, oh ! soutiens-moi dansl’épreuve…. Fais que je sois plus forte qu’ils ne sont barbares, et pardonne-leur, puisqu’ils ignorent !Elle se tut. Un assez long silence succéda à ce chant qui finissait par une prière…mais l’orage grondait toujours plus rapproché…etles yeux cachés dans l’ombre suivaient cette scène avec une anxieuse terreur.— Frappe ! dit le chef…Un bras nerveux s’éleva, fit siffler dans l’air une lanière aiguë et longue qui retomba avec un bruit sec et mat sur ces belles épaules oùapparut un sillon bleuâtre. Le bras de l’exécuteur se releva une seconde après…mais les nuées se déchirèrent avec un fracashorrible, et un sillon de feu rapide comme la pensée, s’abattit au milieu des guerriers immobiles de terreur.Le bourreau était étendu à terre, sans mouvement, sans souffle, tenant encore à la main la corde du supplice.— Partons, dit le grand chef…. Nous consulterons les anciens.Et les guerriers se levèrent lentement et s’éloignèrent dans le bois, en laissant là la jeune femme attachée au poteau. Les lumièresdes torches s’éloignèrent peu à peu et la plus profonde obscurité succéda aux vives clartés du bois résineux.………………………………………………………………………………..Le soleil s'est levé, pourpre et or, et darde ses rayons ardens, tamisés et adoucis par les feuilles innombrables des bois. A l'orage dela nuit a succédé un calme plat, comme l'affaissement succède aux violentes colères, dans la nature humaine. Une vapeur blanchâtreet épaisse s'élève de la terre, attirée par l'astre réparateur et fécondant.Nos marcheurs de la nuit ont changé de rôle. Voyez-les, après quelques heures seulement d'un repos obligé ; ceux-ci, la hache enmain, font tomber le cypre et le chêne, le copal et le noyer, qu'ils ébranchent, équarrissent, coupent de longueur, roulent et disposent,sur un emplacement un peu élevé… ceux-là, de ces mêmes pieds vigoureux qui ont marché une partie de la nuit dans les grandsbois, pétrissent une sorte de mortier rouge et vert : c'est la mousse des arbres mêlée à une terre rougeâtre, et qui forment ensemblele bousillage dont se construisent les murailles des cabanes. Le chef va et vient,, architecte apprenti, disposant, mesurant, calculant ;il taille, il coupe, il perce… son activité n'a pas de halte. Le marteau, la hache, la scie, la bêche, les chants en mesure, apprennent auxéchos surpris mille et mille cris jusqu'alors ignorés. Le voyageur qui, éloigné d'un quart de mille de cette agitation, serait tout à coupassiégé par ces mille bruits mille fois répétés par les échos, se demanderait, au milieu de ces solitudes sublimes, au milieu de cesbois majestueux, s'il ne fait pas un rêve de quelque nouvelle arche construite pour un nouveau déluge ou de quelque autre Babelorgueilleuse ! — Le voyageur se tromperait. — Ces hommes ne sont ni les élus de l'arche ni les superbes atomes cherchant àatteindre le ciel par les degrés de l'échelle matérielle… ce ne sont pas non plus les sublimes penseurs qui veulent graviter vers Dieusur l'échelle mystique de Jacob…ni si haut ni si bas : ce sont des hommes obscurs quant à la vanité humaine ; des hommes utiles etcourageux…quelqu'uns d'entre eux sont les pères des enfans actuels de la Louisiane si pauvre et si nue alors, si riche et si paréeaujourd'hui. Ces cabanes qu'ils élèvent à l'heure de notre récit, sont les germes des belles habitations que nous voyons aujourd'huiaux Nachitoches ! le riche négociant, le sucrier aux vastes possessions foulent aujourd'hui ce même sol, dorment à la même place,dans des lits somptueux, heureux héritiers du courageux labeur de leurs pères !Cependant l'heure du repas a sonné. Il n'y a ni la table somptueuse, ni nappe resplendissante de blancheur, ni porcelaines nicristaux…. Quelques viandes salées, un peu de gibier et du biscuit qui n'est pas fait de la veille, pour sûr ! Mais qu'importe…ce sontdes hommes de courage, et le courage a sa gaîté même dans les misères matérielles ! Aussi, ils chantent, sans remords comme