Le dernier des hommes

Le dernier des hommes

Documents
5 pages
Lire
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Le dernier des Hommes La plage s’étend dans le blanc de son sable entre une forêt de cocotiers à l’ombrage salutaire et le turquoise d’une mer aux reflets cristallins. Un paysage de carte postale. Si l’homme barbu, assis là en guenilles, avait de la place sur la carte mémoire de son téléphone il en aurait à coup sûr immortalisé l’image pour l’envoyer à ses associés. Mais l’homme assis-là rumine. Il rumine sur les batifolages des requins sur la rive. Il rumine sur ce temps perdu. Les dossiers en cours, l’urgence des rendez-vous. Le décor autour de lui lui inspire le dégoût, il rêve aux délices de boiseries du high club, la Pina colada servie par John, les rues grises de sa ville. Les transports en commun. 1 Le bitume, le monde. Le monde entier concentré dans le fil accroché à son oreille. Par habitude, il allume son portable pour écouter les messages vitaux, ceux concernant la transaction en cours : le sommet de sa carrière. Mais rien, juste un « pas de réseau » qui s’affiche continuellement. Sur son ordinateur, le summum du high-tech, sauvé in extremis du naufrage, il attend, la liaison, la connexion, mais rien, le néant, le vide, pas de réponse, pas de félicitations. Sa boîte mails n’est plus qu’une boîte de déception. Il lève les yeux sur la mer plate en soupirant. Il soupire en imaginant les hauteurs rassurantes des gratte-ciel, les baies vitrées, l’air climatisé et le confort des rapports entre professionnels.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 30 juillet 2013
Nombre de visites sur la page 19
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Le dernier des Hommes

La plage s’étend dans le blanc de son sable entre une forêt de
cocotiers à l’ombrage salutaire et le turquoise d’une mer aux
reflets cristallins.
Un paysage de carte postale.

Si l’homme barbu, assis là en guenilles, avait de la place sur la
carte mémoire de son téléphone il en aurait à coup sûr immortalisé
l’image pour l’envoyer à ses associés.
Mais l’homme assis-là rumine.
Il rumine sur les batifolages des requins sur la rive.
Il rumine sur ce temps perdu.
Les dossiers en cours, l’urgence des rendez-vous.
Le décor autour de lui lui inspire le dégoût, il rêve aux délices
de boiseries du high club, la Pina colada servie par John, les rues
grises de sa ville.
Les transports en commun.
1Le bitume, le monde.
Le monde entier concentré dans le fil accroché à son oreille.
Par habitude, il allume son portable pour écouter les messages
vitaux, ceux concernant la transaction en cours : le sommet de sa
carrière.
Mais rien, juste un « pas de réseau » qui s’affiche
continuellement.
Sur son ordinateur, le summum du high-tech, sauvé in extremis
du naufrage, il attend, la liaison, la connexion, mais rien, le néant,
le vide, pas de réponse, pas de félicitations.
Sa boîte mails n’est plus qu’une boîte de déception.
Il lève les yeux sur la mer plate en soupirant.
Il soupire en imaginant les hauteurs rassurantes des gratte-ciel,
les baies vitrées, l’air climatisé et le confort des rapports entre
professionnels.

Et là, entre l’allée et venue des vagues, il perçoit la forme
d’une embarcation.
Juste entre la mousse blanche de l’écume et le bleu scintillant
de l’eau, le bois d’un canot.
Il se lève et s’avance.
La lente progression du canot délivre au fur et à mesure la
vision de l’équipage.
Une femme, juste une femme.

Je revenais d’un long mois de travail avec l’un des plus grands
photographes de mode, je suis la top model que tout le monde
s’arrache, quand, sur le navire qui assurait le retour, une avarie a
fait stopper les machines.
Je suis sortie sur le pont promenade, c’était le véritable
branle-bas de combat, équipage et passagers s’injuriaient, se
battaient pour accéder aux canots de sauvetage et fuir le navire,
qui en fait coulait.
Je me suis bien vite retrouvée seule, sans embarcation.
J’ai juste eu le temps de me glisser dans le rond un peu trop
large d’une bouée de sauvetage et sauter avant le naufrage.
2J’ai dérivé jusqu’à cette plage.
Et chaque matin, depuis quatre mois, je trouve échouée sur le
sable une quantité phénoménale de nourriture et d’équipements.
Le site est magique, au coucher je rêve ou imagine un objet et
le lendemain la mer me l’offre.
Ainsi, avec art et bon goût, je me suis créé une maison à
l’esthétique de qualité sans nuire au fonctionnel.
Baignoire-jacuzzi alimentée par une captation d’eau douce,
éclairage par panneaux solaires, discrètement intégrés au toit
typique de la région en feuilles de cocotiers séchées et frigidaire
au format suffisant pour s’insérer sous un bar.
Le tout pour un prix assez modique et avec le label
éco-recyclage garanti !
Le paradis sur terre, mais pour être franche, en fait, ne
manquerait à mon bonheur que la présence d’un homme !
À mon grand plaisir, ce matin, j’ai découvert un canot en bois
d’acajou, superbement lustré, avec sa paire de rames.
Et je me suis lancée dans un circuit touristique des contours de
l’île.
Une île qui s’est avérée, à mon grand étonnement, pas aussi
déserte que je le craignais.
Un homme assez barbu m’attendait sur une plage.

La femme est sortie de son canot et a salué l’homme.
– Bonjour ! Je suis Ève, j’ai fait naufrage ici, il y a plus de
quatre mois, je suis contente de vous rencontrer et de ne plus être
seule.
– Bonjour ! L’homme a serré la main et du bout des lèvres a
murmuré : Adam, enchanté de vous connaître.
– Comme c’est original ! s’est exclamé Ève : Je suis Ève et
vous Adam !
Adam a bougonné dans sa barbe : « c’est plus l’enfer que le
paradis, ici ! »
Ève n’a pas tenu compte des mauvaises dispositions d’Adam et
pour lui montrer combien l’endroit pouvait être paradisiaque l’a
invité à la rejoindre dans sa maison sur la plage.
3
À peine arrivé Adam ne s’arrête pas de s’ébahir des
découvertes et de l’ingéniosité d’Ève.
– Oh, des livres ! Oh, un frigidaire ! Oh, une sono ! Oh,
merveille une télévision !
Ève apporte quelques précisions quant à la possibilité quasi
nulle de recevoir des chaînes mais à la forte probabilité qu’un
matin, elle puisse découvrir une clé USB garnie de films.
Tout en faisant visiter ses aménagements dont sa spacieuse
chambre munie d’une salle de bain privée, elle propose à Adam de
profiter de quelques instants pour, après cet exil forcé de la
société, reprendre pied avec la civilisation, par un rasage et un
bain à l’eau douce revigorante.

Adam est aux anges.
Dans le miroir il retrouve son sourire de requin de la finance.
Sur le lit, la propriétaire des lieux a même eu la délicatesse de
laisser un costume trois pièces qui, après essayage est du plus
parfait tombé.
Revêtu de ses insignes de l’homme moderne, il retrouve Ève
dans le salon de réception occupée à préparer toast et en-cas pour
un apéritif dînatoire.
Elle l’invite à s’asseoir sur le sofa et s’enquiert de ce qu’il
souhaiterait boire.
Entouré ainsi d’attentions et de bois exotique lui rappelant avec
bonheur le High Club, il s’entend réclamer :
« Une pina colada, John ! »
Dans la seconde qui suit, le verre est dans ses mains.
Ève sourit et précise : « buvez, ne m’attendez-pas, je vais me
glisser dans une tenue plus adaptée »

Adam ferme les yeux en dégustant ce breuvage aussi bon et
frais que celui de John.
Il ferme les yeux et se revoit avec ses associés à trinquer à la
victoire.
Il ferme les yeux et entend Ève tousser.
4Il ouvre, un œil puis l’autre et découvre médusé Ève, en tenue
d’Ève, complètement nue.
Elle s’approche de lui, un air de plaisir flotte autour d’elle.
Adam resserre le nœud de sa cravate.
Ils ont maintenant les visages à quelques centimètres l’un de
l’autre, Adam sent le souffle chaud de l’haleine d’Ève qui
chuchote :
« N’avez-vous pas l'impression qu’après tout ce temps perdu
dans la solitude, il vous manque quelque chose ? »
Adam ouvre de grands yeux avides.
Il ne peut pas le croire.
Il ne peut pas parler, mais juste hurler « Non, ne me dites pas
que vous avez aussi la connexion Internet ! »

5