Dissertation de philosophie : Une majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?

Dissertation de philosophie : Une majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?

-

Documents
4 pages
Lire
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Dissertation de philosophie rédigée à l'occasion d'une préparation à l'Epreuve d'Ordre Général du concours de Sciences Po Paris. Note donnée par le correcteur : 14/20

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 07 janvier 2013
Nombre de lectures 2 571
Langue Français
Signaler un abus
Dissertation Une majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?  Depuisla fin de la Guerre Froide, la démocratie apparaît comme le régime le plus légitime. Afin d’assurer la souveraineté nationale, ce « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la formule de Lincoln, a recours le plus souvent dans nos sociétés modernes au vote des citoyens pour prendre des décisions ou pour élire les représentants à qui ils délègueront ce pouvoir. L’option retenue est alors celle choisie par le plus grand nombre de suffrages exprimés, la majorité, qui acquiert ainsi une autorité morale, une faculté d’accomplir ou non quelque chose en vertu des lois ou d’une constitution, donc un droit. Toutefois, parce qu’il paraît difficile qu’une majorité exprime d’une seule voix la même intention, mais surtout parce qu’elle induit l’existence d’une minorité ou plusieurs en désaccord avec elle, ce mode opératoire ne saurait satisfaire l’ensemble du peuple, et donc remplir pleinement l’objectif d’une démocratie qui veut que le pouvoir lui revienne. On peut se demander dès lors si la légitimité d’une majorité ne se trouverait pas menacée dans la mesure où elle contraindrait une ou des minorité(s) à se plier au choix de la majorité, donc si elle n’exprimerait pas une force plutôt qu’un droit. C’est le fonctionnement même de la démocratie qu’il faut ici interroger.  Nousverrons que l’affirmation de la volonté d’une majorité en tant que droit trouve sa légitimité depuis les fondements de la démocratie, mais qu’elle peut être nuancée voire remise en cause. Enfin, nous tenterons de comprendre pourquoi et comment ces limites peuvent être dépassées.  Dèsl’Antiquité, la démocratie grecque donne raison à la majorité lors du vote des lois. Elle repose ainsi en partie sur un compromis : dans la mesure où l’on ne peut satisfaire tout le monde, on tente d’en satisfaire le plus grand nombre. Une société nécessite des règles formelles ou informelles pour fonctionner, en démocratie ce sont les lois qui sont choisies d’après la volonté d’une majorité. Ce principe est institué en droit positif et donc accepté par l’ensemble des citoyens qui se trouvent dans l’obligation de s’y soumettre, même si ce n’est pas à leur avantage personnel. Une majorité exprime alors un droit au regard de la loi, elle oblige mais ne contraint pas les minorités.  Deplus, on peut considérer qu’elle manifeste la volonté générale, donc celle à suivre comme ayant en vue l’intérêt commun, celle du peuple (demos en grecque) à qui le pouvoir (kratos) doit revenir. Elle est d’autant plus représentative de la volonté générale que sa composition change d’un vote à l’autre: une majorité n’est pas toujours la même fraction des citoyens, de sorte que le système de lois établit est au final l’expression d’un intérêt commun et non celui d’une partie de la population.  DansDu contrat social Rousseaudéfend ainsi la thèse selon laquelle l’homme s’engage à abandonner son intérêt personnel et à suivre l’intérêt général afin de sauvegarder la liberté et l’égalité et éviter les dérives d’une société en état de guerre qui ne serait pas régie par des lois mais par des maîtres. Il faut donc suivre la volonté générale, volonté du peuple et non somme des volontés individuelles, qui seule permet d’accéder à la liberté en obéissant aux lois qu’elle décrète (obéir étant un acte de liberté puisqu’il s’agit d’un choix) et non en servant des maîtres. Rousseau préfigure ainsi le concept de souveraineté nationale, où l’expression d’une majorité est considérée comme étant celle de la nation, donc la meilleure pour l’intérêt commun: «tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale, oblige ou favorise également tous les citoyens ».
 Al’inverse, suivre la volonté d’une minorité serait contraire à la démocratie et mènerait au despotisme ou à l’oligarchie où le pouvoir est entre les mains d’un petit nombre de personnes, induisant d’une part le danger que celles-ci servent leurs propres intérêts plutôt que ceux de la communauté, mais également que la majorité restante devienne étrangère au gouvernement de l’Etat, se laisse diriger sans opposition, ainsi que le dénonce Diderot dans saRéfutation d’Helvétius.  Parcequ’elle semble la plus proche de l’intérêt général, l’expression d’une majorité est donc un droit aussi bien légalement en démocratie que légitimement.  Pourtant,la volonté exprimée par une majorité ne peut être considérée comme la meilleure d’un point de vue moral du simple fait qu’elle correspond à l’opinion du plus grand nombre. L’acceptation par une majorité de lois discriminant une ou des minorité(s) ne saurait exprimer un droit.  Maissa supériorité numérique fait qu’une majorité est en position de force par rapport aux autres. Dès lors, même si sa volonté ne correspond ni à l’intérêt général, ni à celui des minorités, elle peut l’imposer. C’est grâce à une puissance physique (celle du plus grand nombre) et non une puissance morale que la volonté de la majorité est appliquée. Les minorités sont alors soumises à la force de la majorité dans un rapport qui peut se révéler disparate lorsque l’on considère que le nombre ne fait pas loi. C’est ce qu’évoque La Fontaine dans sa fableLe Loup et l’Agneau: « la raison du plus fort est toujours la meilleure», non pas parce qu’elle est juste mais parce qu’elle a la capacité de s’imposer aux plus faibles.  Au-delàde la puissance physique, lorsque le droit positif d’un Etat donne à une majorité le pouvoir comme c’est le cas en démocratie, elle lui confère aussi une puissance morale : sa légalité la fait passer pour légitime. Une minorité contrainte peut alors elle-même croire accomplir son devoir en se soumettant. Cette tendance particulière aux démocraties est dénoncée par Tocqueville dansDe la démocratie en Amérique oùil évoque le risque de la tyrannie de la majorité : suite à l’égalisation des conditions, les citoyens sont poussés à faire aveuglément confiance à l’opinion générale et ne se donnent plus la peine de juger par eux-mêmes de la justesse de celle-ci. Il rejoint en ceci Kant qui affirme dansQu’est-ce que les lumièresque la plupart des hommes sont trop fainéants pour utiliser leur raison et préfèrent accepter telles qu’elles les idées des autres. Un tel contexte pourrait mener à l’oppression des minorités, à l’effacement de l’individu face à une majorité dont l’opinion ferait automatiquement force de loi.  Or,une majorité ne détient en aucun cas le caractère universel qui lui permettrait de juger ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste, et le bien commun ne saurait se résumer à l’intérêt d’une majorité là où le droit doit être profitable à chaque homme. Son pouvoir ne dépend que de caractères quantitatifs et non de son aptitude à faire preuve d’objectivité. Une majorité dépend du contexte précis, de l’époque, du milieu tandis qu’un droit définit les rapports obligatoires des hommes entre eux sans distinction de situation. Une majorité peut être manipulée par divers moyens comme les médias, la propagande, l’éducation…On peut citer comme exemple parmi beaucoup d’autres celui du plébiscite qui approuva le maintien de l’autorité de Napoléon III alors que seuls les journaux qui lui étaient favorables étaient autorisés à paraître. De par son caractère aléatoire, une majorité ne peut donc pas définir un droit qui, lui, est stable et durable.  Cettecontradiction entre la pérennité du droit et la contingence d’une majorité est exprimée par Victor Hugo dansChoses Vues: «Réprimez les infractions au droit, non seulement pour qu'elles soient réprimées dans le présent, mais encore pour qu'elles soient impossibles dans l'avenir. Hélas! Cet avenir, le connaissons-nous? Nous sommes majorité aujourd'hui ; nous pouvons être demain minorité. » L’écrivain rappelle ainsi à ses interlocuteurs que leur position de force ne leur donne pas
de droit supplémentaire mais plutôt un devoir : faire respecter le droit, y compris lorsqu’il n’est pas à leur propre avantage.  Enfin,il faut souligner qu’une majorité ne représente pas forcément l’avis général, surtout lorsqu’il s’agit d’une majorité qualifiée, ou bien lorsque seule une partie de la population peut s’exprimer. Par exemple, la citoyenneté dans la démocratie athénienne ne concernait qu’une minorité de la population, excluant femmes, esclaves, métèques; ou plus récemment, le droit de vote n’a été accordé que tard aux femmes ou même parfois à des minorités comme les Noirs en Afrique du Sud.  Lalégitimité d’une majorité se trouve ainsi remise en cause, tant parce qu’elle n’exprime pas toujours un droit que parce qu’elle semble imposer sa volonté par la force. Pourtant, elle reste l’entité sur laquelle reposent les démocraties d’hier et d’aujourd’hui.  Laforce d’une majorité n’est pas forcément incompatible avec le respect du droit. Au contraire, parce que celui-ci peut avoir besoin de la force pour se faire respecter, cet avantage de la majorité est aussi un moyen de préserver la stabilité d’une démocratie. Un système de législation serait impuissant sans le droit de contraindre. « Le droit est lié à la faculté de contraindre »ainsi que le dit Kant dansEléments métaphysiques de la doctrine du droit: si l’on exerce une contrainte « commeempêchement à une entrave à la liberté» alors cette contrainte est conforme au droit. Aussi, une majorité qui renverse un dictateur par la force, par exemple lors d’une révolution, exprime bien un droit: celui de la souveraineté du peuple. De même dans sesPenséesPascal appelle-t-il à «mettre ensemble la justice et la force» puisque seule la force est nécessairement suivie.  Celane signifie pas pour autant que ce qui est fort doive automatiquement être considéré comme juste, mais plutôt qu’il faut faire en sorte que la force se mette du côté du juste. En d’autres termes, une majorité a le devoir d’être juste parce qu’elle détient la force. A cette fin, et pour éviter que les citoyens ne se laissent guider par l’opinion générale, Tocqueville les invite à développer des associations entretenant le goût de l’exercice du libre-arbitre et servant d’intermédiaire entre l’individu et l’Etat. Il reconnaît également dans les institutions américaines l’efficacité de l’autonomie des communes et de l’élection de représentants issus de la masse des citoyens, permettant à un grand nombre d’entre eux d’occuper à un moment ou à un autre une fonction élective, ce qui favorise encore l’intérêt pour la politique. Enfin, il admet également l’influence de la religion et des mœurs sur le comportement des américains comme positive pour le maintien de la démocratie, bien qu’on puisse reprocher à ce point-ci une atteinte au libre-arbitre. On pourrait ajouter à ces recommandations l’importance de l’éducation, concrétisée aujourd’hui à travers l’école gratuite et obligatoire et dont l’un des buts est la prise de conscience par les élèves de leur rôle de citoyen. Il apparaît donc qu’une majorité forte ne soit pas incompatible avec le respect du droit pour peu que les conditions favorables à la vigilance des citoyens qui la forment soient réunies.  Enfin,il faut noter que dans le cas d’une démocratie représentative, lorsqu’une majorité s’exprime à travers l’élection de représentants, ceux-ci ne sont pas seuls à la tête de l’Etat et sont rarement élus à la majorité absolue. Les gouvernants se composent donc d’une majorité et de minorités à l’image des gouvernés (dont ils font également partie) et forment un ensemble qui parvient à s’accorder pour mener l’Etat. L’expression d’une majorité n’est alors pas un frein au droit puisque les minorités sont elles aussi représentées.
 Ainsi,la pensée manifestée par une majorité a acquis une légalité et une légitimité tout au long de l’histoire de la démocratie parce qu’elle était et continue d’être considérée comme l’avis le plus susceptible de satisfaire l’intérêt général. Mais cette dernière affirmation peut être contestée et les droits attribués à une majorité remis en cause en raison de sa supériorité numérique qui lui donne la capacité de s’imposer par la force. Cependant ces inconvénients peuvent être dépassés, principalement grâce à la formation de « citoyens responsables », et la volonté d’une majorité reste la plus communément suivie dans les démocraties d’aujourd’hui. Si une majorité exprime donc une force, celle-ci ne lui enlève pas pour autant le droit qu’elle a pour elle dans certaines conditions. Par ailleurs, une analyse des autres régimes où le pouvoir n’est pas confié à une majorité pourrait sans doute souligner que le droit ne se trouve pas non plus du côté d’une minorité forte.